LETTRE XXX
' ' ROSETTE A CHARLOTTE
. Le plaisir que j'ai goûté à la noce de m% Charlotte était un doux rayon du soleil qui luisait à travers un sinistre brouillard, et c'est hier : que l'orage a éclaté. Mon père , qui mlAvait rêçueavec sa froideur accoutumée, est effectivement parti à cheval de. grand matin pour la ville. J'avais mis son absence à profit pour questionner ma fidèle Lisette au sujet de mon rappel. si précipité à la maison. Elle me ralcanta que,, dès* le- lendemain de mon départ* Hartwdg. était venu d'un air très in*
ADOLPHE ET ROSETTE. lOf
quiet , communiquer à mon père une gazette dont la lecture les avait tous deux étonnés , atterrés même ; qu'à la suite de cette lecture -, ils avaient eu ensemble une conversation très sérieuse; qu'ayant observé que mon père, avant dé sortir avec lui /avait placé cette galette derrière le miroir, la curiosité l'avait portée à la Kre. «Ah ! ma chère mademoiselle Rosette , me dit-elle , savez- vous ce qui s'y trouve ? M. Oswald , oui , en vérité , M. Oswald, votre cher Adolphe a délivré notre prince des mains des Prussiens, et sur-lechamp le prince l'a fait lieutenant-colonel. » Je l'interrompis en souriant : «Tu veux dire apparemment 9 premier - lieutenant. ~ Eh, oui, continuait-elle , c'est quelque chose de pareil ; vous le savez donc déjà ? » — Bref, cette nouvelle qui m'avait fait pleurer de joie, n'a pas plu à votre père ni à Hartwig , car ils ont frappé tous les deux du pied , je crois même les avoir entendus jurer. J'ai encore entendu, de la cuisine, dire à votre père : «Il faut nous hâter, sans cela le prince s'en mêlera, et alors je n'oserais dire non, je risquerais de perdre .ma place. » Voilà tout ce que j'ai pu entendre, car vous m'avez de-
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fendu d'écouter aux portes. — a Cela est vrai, lui répondisse ; mais j'en sais assez maintenant. »
Je renvoyai cette bonne fille avec un petit cadeau; elle dit en sortant , et en élevant les mains vers le ciel : «Bon Dieu , tu ne lui auras pas rendu la santé pour la livrer à ce méchant garnement! non, cela n'est pas possible! »
-— « Cela est pourtant possible, ma Charlotte, et toi-même , ma consolatrice , toi qui me prophétisais toujours le bonheur et m'inspirais de l'espoir, tu n'en douteras bientôt plus toi-même. »
Vers le soir mon père revint. U me dit après qu'on eut desservi : «Écoute, Rose , il est temps maintenant de penser à ton établissement. Hartwig vient d'entrer en possession de ses biens, et tu sais que c'est lui, et personne autre , qui doit devenir mon gendre. Pour abréger toutes les formalités , j'ai été à la ville , et j'ai obtenu de faire publier en même temps , tous vos bans, dimanche prochain.» Ici je tombai aux. pieds démon père: «Ah ! mon père , mon cher père , m'écriai-je , ayez pitié de moi , et accordez-moi seulement quelques semaines pour essayer de me déter*
ADOLPHE ET .jfclOS&rtE. lo3
-initier, *— Ah ! serpent } me dit-il , je sais pour* quoi tu me demande» dû temps; si tu ne m'ob&s pas y tu n'auras que ma malédiction. »
' Ces terribles paroles me raidirent le Cou* rage au lieu d'achever de m'atterrer ; je croîs même que je parlais avec assez de sang^froid : «Mon père, lui dis»je en me relevant, je puis obéir , je puis aussi mourir ; aucune malédiction , même injuste , ne doit peser sur ma tombe. — Dans quel livre de chevalerie as-tu lu ta sentence ? — Dans celui-ci , » lui dis-je en posant la main sur mon cœur, et je me retirai.
Maintenant, ma Charlotte, dis-moi, ai-je bien fait? Mon cœur dit oui; je pense que le tien en dira autant, et même celui de mon Adolphe : il est encore mon Adolphe; je suis encore sa Rosette. Ce n'est que dans trois jours que l'on me proclamera la fiancée d'un autre : un ministre de l'éternelle vérité an* noncera à utie communauté attentive, que Rose Reinhard est la fiancée d'un autre que de son Adolphe, et mon cœur seul accusera d'imposture ce menteur innocent. Tu trouve* ras ici, ma sœur, oui , ma sœur, et pour la
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de mes larmes : je mis le doigt sur ma bouche f et lui fis lire les deux lettres. Elle baisa ta signature à Adolphe, et se tut. Enfin, comme si elle se fût réveillée d'un rêve, elle me dit : «Charlotte, qu'est ma noblesse en comparaison de celle-là ? Écrivez-lui..., Maïs non , je lui écrirai moi*même lorsqu'elle aura triomphé.» Entreprends donc, puisqu'il le faut, ce com* bat sublime i ce combat des saints ; et qu'un envoyé du ciel descende d'en haut pour te fortifier* Mais .mon ame ne saurait encore supporter l'idée que la plus noble fleur de la terre doive se faner sur un sein si impur.
Adieu, ma sœur; fortifie-toi dans tes souffrances; je me fortifie aussi dans mon espoir, tt suis à jamais ta Charlotte.
LETTRE XXXIIL