‹ Contes et nouvellesChapitre 36 sur 80 · LETTRE XXXIV · texte numérisé non relu

LETTRE XXXIV

' ROSETTE A CHARLOTTE

Figure-toi , ma Charlotte, une personne que Ton cçoyâit morte, et que l'on enterre vivante. Le cercueil est dan? la fosse, la -première pelletée de terre est jetée dessus ; le bruit de cette t^rre la réveille de sa léthargie ; elle fait un cri; les fossoyeurs s'arrêtent; le cercueil est ouvert, et çlle revfcit. le jour. :Vpilà , ma chère , l'histoire de ma jouf néç d'hier. Je t'en, fais ,\e récit d'une ,maih :encore

"ii

ADOLPHE Et ROSETTE. IO9

tremblante , et à l'heure même où je devais être flétrie du nom de la fiancée d'un misérable; mais je ne la suis plus. Ecoute -moi, mon amie, adore avec moi les décrets de la Providence , et réjouis -toi d'avoir eu plu6 de confiance que moi dans sa toute-puissante bonté.

Hier avant dîner j'étais assise à la fenêtre avec mon ouvrage, et je soupirais de voir le soleil déjà si haut.

Mon père , qui ne me perdait pas de vue un instant, était allé dans la cour donner quelques ordres à ses valets. Une mendiante s'approcha de là croisée qui était ouverte, -et me remit la lettre que je joins ici. Elle ne me dit que ces mots : Lisez, lisez, et disparaît. Je brise le cachet; ne connaissant ni l'écriture ni la signature , je crus que c'était une lettre de mendiant.... mais tu l'as sous les yeux, et tu hausserais les épaules si je te demandais quels sont les sentiments qui oppressaient ton cœur en la lisant. J'eus le temps de m$ remettre un peu avant le retour de mon père. Je m'avançais vers lui. Voilà, lui disrje, une lettre que l'on vient' de me remettre. Il la lut. Je le vis tour à tour pâlir, rotfgir ; il sç

mordait les lèvres , et tremblait de colère. Il ordonna qu'on allât chercher Hartwig. Je voulais m'éloigner. Reste, reste, Rosette, me dit-il ; c'est toi que cela regarde de plus près. Hartwig arriva promptement , et crut probablement que c'était pour signer le contrat de mariage qu'un clerc de notaire venait ^d'apporter à mon père. Celui-ci se contint, et lui dit avec assez de sang-froid : «Tenez, lisez cette lettre.» Hartwig la prit ; mais lorsqu'il eut jeté les yeux sur la signature , il devint pâle comme la mort, et laissa tomber le papier. Cette prompte surprise ne lui permit pas de chercher des subterfuges. Mon père reprit d'un ton élevé, en ramassant la lettre : « Le silence en pareil cas est aussi une réponse. Ne franchissez plus jamais le seuil de ma porte, et arrangez- vous avec cette pauvre fille; sans cela je porte moi-même cette lettre au Consistoire. Je ne veux pas, continua mon père , que mon nom paraisse dans une affaire aussi infâme. — Cela n'arrivera pas, dit Hartwig en balbutiant; mais j'espère que

lorsqu'elle sera arrangée » Je compris ce

qu'allait dire cet impudent , et lui lançais un regard de mépris. « Qu'espérez -vous? in-

terrompit mon père. — Que cette affaire n'empêchera pas mon mariage avec mademoiselle Rosette. — Cet espoir, dit mon père , vous rend encore plus vil à mes yeux que votre infâme action* Vous croyez donc que j'irai marier ma fille à un coquin ? Décampez au plus vite , car ma patience est à bout. » Le misérable sortit avec précipitation de la chambre ; et ce n'est pas sans raison qu'il se baissa en sortant , car il emportait avec lui l'énorme poids de mes chagrins. Je ne sais pas bien pourquoi je pleurai ; mais ce que je sais, c'est que je baissai les yeux dans la crainte que mon père ne crût y lire quelque reproche. Lorsqu'il s'approcha de moi , je me levai de ma chaise , et courus à lui les bras ouverts. Il dut lire dans mes yeux les bénédictions que je lui adressai , car il me donna un baiser, et me dit : « Rosette, je suis content de ton obéissance; mais je suis plus charmé encore de ce que le drôle ne devienne pas ton mari. Tu vois maintenant que j'ai bien fiait de ne pas t'avoir accordé de temps pour réfléchir. » Je ne pus m'empê» cher de sourire à ces mots ; mais ce n'était pas un sourire, amer. Les paroles de mon

père firent même luire dans mon ame ttrt rayon d'espérance. J'avais le cœur si allégé * que j'eus le courage de demander la permission d'envoyer quelques secours à la pauvre Dorothée» « Pourquoi pas? Combien veuxtu lui donner ? — J'ai encore un carolin.

— Donne-le-lui , cela peut la faire vivre jusqu'à ce que le coquin se soit arrangé avec elle. »

J'enveloppai ma pièce d'or dans un papier, j'allai chercher de la lumière pour y mettre un cachet, et je l'envoyai à Veltheim*

J'avais laissé ma bourse traîner sur la table ; je la remis dans ma poche ,' et ce n'est qu'a-* près le dîner que je m'aperçus qu'il y avait dedans six ducats. Heureusement j'étais seule alors. Ah, ma Charlotte! ces six ducats me rappelèrent les autres six que...... Mais que

cette scène soit à jamais oubliée ! J'étais d'un contentement si grand , que j'élevai au ciel mes mains reconnaissantes, pour offrir à la Providence le tribut de mon adoration pour l'appui qu'elle m'avait accordé. . Il faut que mon père n'ait pas choisi sans intention le nombre de six , car il reçut mes remercîments en jetant sur moi un regard malin.

ADOLPHE ET ROSETTE. Il3

La longueur de ma lettre te prouve, ma Charlotte , la manière dont j'ai employé ma soirée. Comme il est déjà tard , Jeannette te l'expédiera par un messager plus agile que ne l'est sa mère;

Je ne te dis rien pour nos parents , pour nos amis; partage avec eux les plus tendre» embrassements de ta Rosette;

Page 1