‹ Contes et nouvellesChapitre 37 sur 80 · LETTRE XXXV · texte numérisé non relu

LETTRE XXXV

Adolphe h son père.

Je vous écris, taon très cher père , de Friedlingen, sans savoir quand je pourrai me rendre à Mayetithal. Je suis le prisonnier de Reinhard, qui ne veut me relâcher qu'après la signature de mon contrat de mariage avec sa fille. Ne croyez- vous pas lire un conte ? Moi-même je regarderais mon bonheur comme un rêve, si au moment où je vous écris, ma Rosette n'était pas là, qui a le bras passé autour de mon cou , et qui joue avec les boucles de mes cheveux.

Depuis huit jours les événements se sont pressés autour; de moi comme les flots de la mer. Les sensations les plus opposées se sont

it/| ADOLPHE Et RÔSÊTTÈ.

tellement croisées dans mon âme , que je hé sais moi-même comment je parviendrai à mettre de Tordre dans mon récit*

Mon prince m'avait honoré d'une mission auprès de son père, et avait accédé à ma prière de pouvoir diriger mon retour par Mayenthal , pour passer une huitaine de jours au sein de ma famille. Le soir qui précéda mon départ , je reçus la terrible nouvelle que me donna Charlotte avec la lettre incluse de Rosette , qui détruisait toutes mes espérances. Le seul souvenir de cet épouvantable moment brisé mon cœur ; je ne saurais vous en parler. Je partis cependant ; ma route ressemblait à la marche d'un criminel vers l'échafaud. L'importance de la mission que j'avais reçue me rendit peu à peu la force de réfléchir. En peu de jours j'eus heureusement terminé l'affaire dont j'avais été chargé > et j'en rendis compte à mon prince par une estafette. Alors je voulus aller à Mayenthal chercher des consolations , de la force et du courage pour souffrir. Mon chemin me conduisait par Friedlingen. Il me vint subitement à la pensée d'y passer la nuit , pour y voir encore une fois, sans me faire connaître , et sous le voile de l'obscu»

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rite , mon amante qui ne voulait plus être que ma sœur. Je rallentis le pas rapide de mon cheval, et j'arrivai hier au crépuscule du soir devant l'auberge du Soleil, Une jeune personne, Une pâle lumière à la main , vint à la porte cochère. Je pouvais à peine me soutenir sur ma selle, et il m'était impossible de dire un seul mot. Mon valet prit là parole à ma place : « Bon soir , dit-il ; pouvons-nous loger ici ?

— Certainement, répondit une voix qui n'était pas celle de ma Rosette : descendez toujours de cheval.

— Je désirerais avoir une chambre particulière.

— Vous Faurez ; suivez-moi seulement, je vais vous éclairer. » Je suivis la jeune fille d'un pas chancelant , et me jetai sur un siège.

« Où est donc M. l'aubergiste ?

— Je pense qu'il rentrera bientôt*

— - Où est madame l'aubergiste ? ( Je prononçais ces paroles d'une voix presque

éteinte. )

— Il n'y a pas de maîtresse dans la maison. Dans ce moment ma situation était celle d'un homme prêt à être frappé par la hache du

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bourreau , et qui entend un ange crier ; Crâee ! grâce! >

Je saute précipitamment de ma chaise.

* Gomment ! lui dis «-je , Hartwig n'est pas encore marié ?» La pauvre fille recula toute interdite.

t< Eh non ! monseigneur.

-— Pas marié avec la fille du prévôt?

*-i- Pour celle-là, non, me répondit-elle^ c'est fini avec elle. »

Je crois qu'à ce» mots j'aurais «flbrassé la jeune fille , si, dans le même instant , mon valet n'était entré dans la chambre avec mes pistolets et mon porte-manteau.

Alors je repris avec un peu plus de calme : « Comment donc, fini ?»

Mais tout à coup une pensée épouvantable vint accabler mon ame comme un coup de foudre. « Rosette serait-elle morte ? dis-je en balbutiant.

— Oh ! non. — Connaissez-vous la fille du prévôt ? c'est une bien aimable personne ; nous aurions bien voulu l'avoir pour mai* tresse...: mais le mariage est rompu.

— Pourquoi rompu ? dis-je, hors de moi. — - Nous n'en savons rien , nous autres ; on

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£it bien des choses : en un mot , le prévôt a retiré sa parole. »

. J'en savais assez. Je demandai .ensuite à la , fille un morceau de rôti froid et un verre de vin. U était neuf heures ; et pour éviter de voir l'aubergiste , je prétextai que je voulais me coucher de bonne heure.

. Je suis soldat, mon père; mais je n'ai pas perdu l'Habitude de ployer. le genou do* vaut mon Créateur» Je le fis dès que je fus seul, et. ensuite je me jetai sur mon lit. Ce* pendant je ne pus fermer l'œil. Mille riantes idées . occupaient mon imagination, et un baume de feu circulait dans mes veines. Vers deu*. heures après minuit la lune corn* merçça à. paraître, Je me levai, et me mis à la fenêtre pour respirer le frais, Quelques minutes après je pensai que je serais encore mieux en bas ; je pris mon sabre sous mon bras, et je descendis. La porte çochère était fermée; mais je trouvai une issue par le ver-r . ger, et, enfoncé dans yne profonde rêverie , je pris le premier sentier qui se trouva devant mpi ; il me conduisit insensiblement . vers le bout du village, qui. est terminé par les spa» cieu* bâtiments de Rein}iard.

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Me voilà aux écoutes sous les fenêtres de l'habitation, comme pour y surprendre la douce haleine de ma Rosette. Les volets d'enbas étaient fermés; mais bientôt mon attention se porta sur des sons plaintifs, qui, quelquefois, se changeaient <en mugissements étouffés. Je fus saisi d'horreur. Que se passe* 4-il ici, grand Dieu ! me dis-je en moi-même. Je courus à la porte cochère , que je trouvai fermée. Je sautai vers la porte bâtarde qui n'était que poussée. J'entre ; le premier objet que je pus distinguer fut le chien de garde 9 baigné dans son sang. Je me précipite, le sabre à la main , dans la chambre que je trouvai ouverte. Une personne, en chemise, était couchée par terre ; elle frémit , en m'apercejrant le sabre nu à la main , et semblait attendre le coup de la mort. Comme la porte ouverte ne laissait entrer qu'une faible lumière , je me hâtai d'ouvrir un volet. Jugez de l'effroi qui me saisit alors , eh apercevant le prévôt Reinhard, gisant sur le plancher , pieds et poings liés , et un bâillon dans la bouche. « Grand Dieu ! qu'est ceci ? » m'écriai-je en le débarrassant de son bail-» Ion. Mais Reinhard ne pouvait parler. Je le

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secouai, et avec mon sabre, je coupai les cordes qui le liaient, « N'en avez-vous pas encore assez? dit-il d'un ton qui ressemblait au râle de la mort. Tuezrmoi ; mais épargnez au moins ma fille », Ces paroles nie touchée retit jusqu'aux larmes. « Je ne suis pas un assassin, luidîs-je, mon cher M* Reinhard; je suis Adolphe Oswald de Sfayenthal , et je -viens à votre secours », A ces mots il parut se ranimer. Oswald !oui, c'est sa voix. «Mon* sieur , dit-il, d'une voi* presque inintelligi* ble , car sa bouche était très enflée , remets tez-moi mes liens , remette&moi mon bâillon ; je ne mérite pas que vous me sauviez. »

— Vous êtes le père de Rosette.

-*- Tétais le bourreau de Rosette et celui d'Adolphe. C est moi , moi , démon que j'étais ! qui , l'année dernière , vous ai trahi et livré aux scélérats qui m'ont volé cette nuit. Maintenant voulez- vous encore me sauver ?

~ Oui, je le veux. C'est à votre inimitié que je dois ipon bonheur actuel; et quanc) même cela ne serait pas , vous êtes un homme , et le père de Rosette.

-— O dieu I dieu! ce moment-ci expie mon

crime!

lap ADOLPHE ET ROSETTE.

— Tranquillisez- vous , cher monsieur Rein*

hard !

— Que je me tranquillise ! Depuis deux heures je suis tourmenté des plus cruels remords de conscience , et c'est vous, monsieur Oswald, que j'avais constamment devant les yeux* Mais votre magnanimité met le comble à mon désespoir.

•— Laissons cela , monsieur Reinhard. Remettez-vous , et réjouissez-vous avec moi de votre délivrance. Venez, appuyez-vous sur moi.

. Je le relevai de terre. et le plaçai dans son' fauteuil. « Attendez un instant , je vais tâcher de me procurer de là lumière ; je me rappellerai bien encore des êtres, de la cuisine. » Je trouvai dans les cendres une braise encore ardente , et . au bout d'une minute je rentrai la chandelle à la main. '

« Vous n'êtes cependant pas blessé , monsieur Reinhard ?

~ Je n'ai que quelques bosses à la tête que les scélérats m'ont faites, en me frappant, parce que je ne leur ai pas livré assez promptement les clefs de mon coffre-fort.

— ~ Vous vous consolerez aisément de ces

bosses et de votre perte ; Dieu soit loué de ce que vous vivez !

Reinhard répéta ces paroles, Dieu soit louéf il me regarde d'un air hagard et convulsif, et tout à coup un torrent de larmes inonda ses yeux. Je crois que, sans cette crise , cet instant eût été le dernier de sa vie. Il me prenait les deux mains et voulait les porter à sa bouche ; et lorsque je les retirai : — Oh ! permettez , dit-il. Dieu miséricordieux ! et c'est cet homme que j'ai refusé pour mon fils! que j'ai repoussé pour un ! .... O Adolphe ! la soif me dévore , et cependant je ne pourrais accepter une goutte d'eau de votre main, que vous ne m'ayez promis auparavant de recevoir ma fille de la mienne. Je sais que vous l'aimez encore. — Si je l'aime encore ? m'écriai-jé en me jetant dans ses bras. Mon père , mon cher et bon père , si j'aime encore ma Rosette ! l'amour que j'ai pour elle m'a conduit* à Friedlingen, m'a empêché de fermer l'œil cette nuit, et m'a conduit sous vos fenêtres où je vous ai entendu gémir.

— Ah ! oui , ton père , rien autre chose que ton père ; dès aujourd'hui je veux l'être. i. ' 6

C'est Dieu , oui , c'est Dieu lui-même qui t'a conduit ici.

— Mais , oh est Rosette ? au nom du ciel , où est-elle? les scélérats l'ont peut-être aussi....

— Non , elle dort tranquillement , ils n'en voulaient qu'à moi seul.

— Mais vous vouliez boire. Pardonnez , oh ! pardonnez, mon père , je l'avais itout-àfait oublié.

— Je l'avais bien oublié moi-même, en recevant de toi le nom de père.

J'allai chercher un verre d?eau qui le sou* lagea sensihlement. Je Je persuadai ensuite de se laisser conduire dans la chambre à coucher , et de se mettre au lit. Je m'assis auprès deJui, Tachez de dormir, je veillerai à vos côtés jusqu'à ce que .Rosette descende, -—Dormir? Oh bien oui! je craindrais de ne plus me réveiller , et il faut encore que je voie ma Rosette dans les bras de son Adolphe ; il faut encore que îje mette vos mains Tune dans l'autre.

— Il faut plus. Vowsxlevez nous voir heureux, long-temps nous voir heureux.; vous devez encore longtemps recevoir les bénédictions de vos enfants reconnaissants.

Reinhard se tut : il cacha son visage dans son oreiller qu'il inonda de ses larmes. Enfin il s'assoupit d'épuisement, et me laissa livré aux, sensations délicieuses qu'éprouveront également mes bons parents , ma Charlotte et mon Erdmann, lorsqu'ils liront la relation de cette scène.

Je me glissai doucement hors de la chambre et me jetai dans le fauteuil. Là , les trois heures les plus fortunées de ma vie s'écoulèrent comme une minute.

Enfin, Lisette descendu pour ouvrir les volets. Le jpur avait paru. Elle recula en yoyçnt W hussard accourir au-devant d'elle.

Je lui fis «igné j « Silence , .silence ! monsieur Reinhard dort encore. »

— Dieu tout-puissant! n'est-ce p$s monsieur Oswald ? -r— Qui* c'est lui-roeipe, bonne Lisette ; mais tais-toi,, pow lie fias ré mile? Rosette. — La pauvre fille était <Gom?ie pétrifiée ; die me regardait de la t#te £ux pieds , et ne cessait jd'-élever ses (bras 3ii-4essus de sa tête et de frapper dans ses piaine». Je lui fis très brièvement le réciÇ de ce qui venait d'arriver. — Ah ! les maudits recruteurs ! ditelle; ils sont venus ici hier, et disaient qu'ils

avaient reçu l'ordre de rejoindre leur régiment. Stourm a encore soupe hier avec le prévôt. Ce monstre d'homme ! je ne pouvais jamais le regarder sans que mon cœur se serrât : depuis long-temps on se disait à l'oreille, dans le village, qu'il vous avait vendu aux Prussiens.

Reinhard s'éveilla. J'entrai dans sa cham-

bre. — J'ai pourtant dormi.... Je me trouve comme régénéré. — Je m'approchai de son lit : il me tendit la main, et me considéra long-temps avec une satisfaction marquée. — a Gomme ma Rosette va ouvrir de grands yeux, lorsqu'elle verra son Adolphe en si brillant équipage. Au reste, s'il portait encore son simple frac bleu, il ne serait pas moins son mari.

« Je sais tout, mon fils; j'ai lu ton action héroïque dans la gazette. »

On convint avec Lisette qu'elle éveillerait Rosette , pour lui dire qu'un officier était en bas qui avait une lettre à lui remettre.

Ne lui eh dis pas davantage , ajoutai-je lorsqu'elle sortit.

Ne craignez rien, me répondit -elle. Mais n'est-ce pas, M. Oswald, vous me permettrez

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bien de me tenir à la petite fenêtre de la cuisine, pour voir aussi combien elle aura de plaisir ?

Il ne faut pas qu'elle sache que je suis si près , dit Reinhard , en me priant de pousser un peu la porte de la chambre à coucher. Mon impatience était inexprimable , et le quart d'heure que je passai à me promener dans la chambre , où j'apercevais à chaque tour le clavecin de Rosette , me parut une éternité.

Enfin je l'entendis descendre l'escalier, légère comme Hébé. La chambre disparut à mes yeux ; je ne vis plus ni en , tout était ciel autour de moi. Elle entre. O Dieu! c'est luimême , dit-elle en tombant dans mes bras. — Oui , c'est lui-même , c'est ton Adolphe ; tu es maintenant à lui ; toute la terre, tout le ciel , tout est à lui ! — Mon Adolphe!... — - Elle ne put en dire davantage. Je la portai dans le fauteuil ;je crois que mes baisers seuls empêchèrent qu'elle ne s'évanouît. — » Vis ,, ma Rosette, vis pour ton Adolphe , qui , depuis si long-temps, ne vit que pour toi.

Elle sourit, me serra la main, et, posant su tête contre mon sein, elle se tut en jetant un

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regard sur moi. C'était ainsi que Zikli ressuscitéc regardait son Lazare ressuscité. Tout à coup elle demanda vivement : « Où est mon père ? t'a-t-il déjà vu ?

« Oui je l'ai vu , s'écria Reinhard de la chambre à coucher; sans lui tu n'aurais plus de père. » Elle s'élança comme un trait vers lui. Un sentiment de joie et de terreur la fit tomber au pied de son lit. J'avais prévu ce moment, et je la relevai avant que ses genoux eussent touché terre. — Remets-toi , ma Rosette, tu sauras tout; ce n'est rien, notre père n'a éprouvé qu'une frayeur passagère.

Une heureuse frayeur, dit Reinhard, et qui vient de me rendre véritablement ton père. Sois donc calme, mon enfant, et réponds-moi. Dis donc , ai -je bien fait de t 'avoir, ce matin, fiancée à ce hussard sans t'avoir demandé ton consentement ?

Rosette pleura long-temps sur le sein de son père : elle ne pouvait parler, aucun de nous ne le pouvait. Nous revînmes peu à peu à nous , et , à la demande réitérée de Rosette , Reinhard nous raconta que les trois recruteurs, qui depuis quelque temps étaient revenus au village, étaient entrés à minuit

dans sa chambre, l'avaient arraché de son lit, et l'avaient forcé, par toutes sortes de violences , à leur remettre l'argent qu il avait chez lui., et qui consistait à peu près en deux .cents ducats., Le son du cor d'un postillon qui passait , les avait effrayés , et empêché probablement mt plus, grand malheur.

Lorsqu'il en vint à parler de uu>ir l'œil étmcelant de Rosette se fixait alternativement sur nous deux : il semblait me dire, à moi : a Oui , oh ! oui, je reconnais bien là mon Adolphe ;» et à lui : «Eh bien! mon père, n'avaîs-je pas raison de l'aimer ? » Au bout de quelques heures, Reinhard.se sentait si bien, qu'il se leva. U ne veut cependant pas que je le quitte encore aujourd'hui , car il est résolu de m'accompagner demain , ainsi que ma fiancée , à Mayenthal. Dieu ! que sera donc encore la journée de demain pour votre Adolphe I

Et aussi pour votre Rosette, chers parents, pour votre fille adoptive, pour la fiancée de votre Adolphe , pour la sœur de votre Charlotte. Ce n'est qu'une fable, je n'ai jamais souffert; une fois seulement un songe! mais je me suis réveillée , et, à mon réveil, Adolphe était à mes côtés; le songe s'est dissipé,

Adolphe m'est resté , et avec lui toutes les béatitudes de la terre.

En ce moment il écrit à son prince pour obtenir une prolongation de congé , et son consentement à notre union. Il me répond de ces deux articles , et encore d'un troisième ; c'est de la conclusion d'une paix très prochaine, ce qui dissipera le dernier nuage qui obscurcissait encore le riant tableau de mon avenir;

Ce ne sera pas, pour cette fols, une vieille mère tremblante et craintive qui vous apportera ces lignes , mais ce sera un messager agile et prompt; et demain! demain!.... Insensée que je suis , d'oser vouloir exprimer par des paroles ce que tout mon cœur ne saurait contenir !

Rosette.

Lç chevalier Wolfgang de Wolfsberg habi* tait son vieux castel dans la Forêt-Noire , avec Ida sa fille unique* U était veuf depuis plus de trois ans ; et comme alors on ne se battait ni en Allemagne ni en Palestine, il entreprit une croisade perpétuelle contre les cerfs et les sangliers de ses vastes forêts. Il avait exercé sa .fille dès sa plus tendre jeu** nesse à monter à cheval et* à tirer de Tare* « Je n'ai pas de fils, disait- il» je veux au moins faire un demi -garçon de ma fille. » Mais sa douce moitié avait empêché , autant qu'il était en elle , cette étrange métamorphose, en inspirant de la modestie à la belle Ida, en proportion de l'audace virile que son père s'efforçait de lui donner. A la mort de cette mère, l'éducation paternelle conserva le dessus. Il fallait qu'Ida suivit journellement son père à la chasse, et l'air héroïque d'une autre Diane se mêlait aux traits enchanteurs de Yénus, que les troubadours

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d'alors avaient depuis long-temps découverts sur sa figure. Le chevalier Wolfgang était du reste un excellent homme. Il avait tous ses voisins pour amis; et comme il était le doyen de la contrée , ils venaient souvent le visiter à son castel , où il leur racontait , la coupe à la main , les prouesses de son jeune âge. Toutefois, ce même héros qui avait été si souvent la terreur des Sarrasins , ne pou* vait , la nuit , passer devant un cimetière ou une potence, s^ns éprouver un frémissement inexprimable. De même que le chant du coq effraie le lion , ainsi l'âme du chevalier s'épouvantait au cri du chat-huant : il croyait aux lutins et aux spectres, et regardait tous ceux qui en niaient l'existence , comme des païens qui ne croyaient pas à l'existence de Dieu ni même à celle du diable.

Parmi ses voisins se trouvaient deux jeunes chevaliers, Cunon de Lccwemtein et Adelbert deSchœnborn. Ils venaient fréquemment visiter Thonnéte Wolfsberg , et plus souvent encore depuis que sa fille avait atteint son seizième printemps. Wolfgang se doutait bien qu'ils avaient leurs projets , et desirait sou-

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vent deux filles pour devenir le beau-père de chacun.. C'étaient deux chevaliers bien faits, considérés et puissants, qui venaient d'entrer en possession de leurs fiefs héréditaires. Cunon, en rusé flatteur, avait su étudier l'humeur de Wolfgang, et s'insinuer dans son esprit; tandis qu'AdelJaeçt avait attiré davantage l'attention de la. fille, par son caractère ouvert 9 franc et loyal. Il avait aussi le malheur de nç pas croiire aux esprits ni» aux revenants. Et lorsqu'un pur le chevalier Wolfgang raconta comment aux Quatre ~ temps derniers le fantôme du chasseur noir l'avait poursuivi dans la forêt avec toute sa légion diabolique, Adelbert n# put s'empêcher de sourire involontairement. Wolfgang. s'en aperçut, et dès ce moment le crédit du jeune esprit fort baissa d'autant plus dans son opinion, que Cunon, qui avait remarqué son, imprudence , sut en tirer avantage , en appuyant le récit du vieillard par celui d'une douzaine de contes de sa nourrice ; ce qui fit entièrement pencher la balance du côté de son mérite. Le rusé Cunon ne s'en tint pas là ; il profita des dispositions favorables dujrieillard, pour lui demander , le lende-

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main, la main de sa fille, a Votre recherche, lui répondit Wolfgang, m'est agréable ; mais j'ai promis à ma bienheureuse Edeltrude de ne jamais marier ma fille sans son consentement. Si vous pouvez obtenir son amour, vous pourrez l'emmener comme votre fiancée. » Cunon s'était bien aperçu que la demoiselle ne le regardait pas avec des yeux aussi favorables que le faisait son père. II maudit au fond de son cœur la dernière prière de la défunte dame Edeltrude , et redoubla de soins auprès de sa fille. Ida, au contraire , punissait par un redoublement de froideur le zèle qu'elle le voyait mettre à augmenter l'éloignement toujours croissant de son père pour Adelbert.

Un nouvel incident éteignit enfin la dernière étincelle de bienveillance qui existait encore en sa faveur dans l'ame du vieillard. Wolfgang raconta un soir que la Femme Blanche , qui jouait déjà un grand rôle dans les annales des visionnaires mâles et femelles de l'Allemagne , et qui , par son apparition dans la tour moitié ruinée de son castel, annonçait chaque événement important près d'arriver dans sa famille , avait été aperçue la

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nuit précédente par le garde du château , à la lucarne de l'est* « Je voudrais bien la voir aussi, dit Âdelbert, pour causer un moment avec elle ! — Vous vous en garderiez bien , reprit le châtelain. — Eh! pourquoi donc? reprit celui-là. Regardez, chevalier, regardez cette bague avec une pierre bleue ; elle est ce que j'aime le mieux de l'héritage de ma mère. Eh bien ! je veux passer cette même bague au doigt de la Femme Blanche, si elle me fait la faveur de me tendre sa main pour la baiser. » Le chervalier Wolfgang pâlit à ces paroles ; Gunon porta ses regards vers le ciel , et Ida se mit à rire.

• Quelques jours après cette conversation , Adelbert trouva l'occasion de déclarer son amour à la demoiselle. Une petite indisposition l'avait empêchée d'accompagner son père à la chasse. Sa déclaration la surprit autant que la révélation d'un secret que l'on connaît déjà , mais dont on ne veut pas avoir l'air d'être instruit. La modeste Ida rougit cependant aux paroles du chevalier, et justement par la même raison qui ne l'eût pas fait rougir , si la déclaration lui eût été faite par Cunon* « Chevalier, lui dit-elle, il faut vous

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adresser à mon père ; si des empêchements s'opposent à vos voeux , ils ne viendront jamais de mon côté. » Adelbert saisit la main de la demoiselle r et «n pliant un genou, il la pressa sur ses lèvres. Le chevalier Wolfgapg revint bientôt après de sa chasse avec une biche et sept lièvres. Adelbert lui demanda une audience, et fit sa proposition avec une loyale franchise, sans mettre de luxe dans ses. paroles , et sans jouer, comme avait fait Cunon , le courtisan auprès de lui. Wolfgang se sentit un peu embarrassé > et il ne trouva pour le moment d'autre ruse, pour se tirer de là , que la seule qui pouvait favoriser Adelbert. Il lui fit donc la même réponse qu'il avait faite à Cunon. « Eh bien donc , noble chevalier, lui répondit le jeune amant, que la demoiselle qui me connaît depuis longtemps décide de mon sort en votre, présence. — *- Cela ne pourra pas se faire aussi promptement, reprit Wolfgang, dont l'embarras augmentait toujours , car je ne dois pas vo.us cacher que déjà depuis quelques semaines le chevalier Cunon m'a demandé la main de ma fille, et que je l'ai renvoyé à elle-même. -— Comme nous sommes, le chevalier Cunon

et moi , reprit Adelbert , de bons voisins et de bons amis, je vais lui parler, et nous nous réunirons dimanche prochain pour conjurer la demoiselle de choisir entre nous deux , et en votre présence. Cunon aussi ne lui est pas étranger ; il ne lui faudra donc pas de plus long délai pour se décider. » Après ces pa-* rôles , Adelhert quitta le père de son amajv££,

Le lendemain au déjeuner, Wolfgang parla ainsi à sa fille : « Écoute- moi, Ida ; deux braves chevaliers, Cunon et Adelbert, te demandent en mariage. Tu les connais tous deux; Cunoji est yn homme beau, modeste et pieux , avec lequel tu serais bien pourvue de corps et d'ame ; Adelbert a aussi son mérite : son père a été mon fidèle frère d'armes , et il mourut dans mes bras. Le jeune homme en est le portrait vivant ; mais son incrédulité m'afflige ; ses plaisanteries sur des choses saintes ne m'ont déjà que trop scandalisé. Je ne veux faire aucune violence à ton cœur; mais fais bien tes réflexions avant de te décider. Tu déclareras ton choix dimanche prochain, si cela te convient.

— Mon bon père , répondit la jeune Ida en lui baisant la main , je me déciderai , et vous

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serez content de mon choix; je né veut pas excuser Adelbert, il le fera lui-même, — - Il ne le pourra pas! s'écria Wolfgang, par la sainte croix 1 il ne le pourra pas. N'ai-je pas vu, encore cette nuit , et de mes propres yeux, la Femme Blanche? elle était debout à Fentrée de la tour. J'entendis gémir le chien, et je me mis à la fenêtre; alors je la vis aussi bien que je te vois toi-même en ce moment ; et , à peine m'eut-elle aperçu , que déjà elle s'était éclipsée.... — Je voudrais qu' Adelbert l'eût aussi vue, reprit la demoiselle. Mais, comment se fait-il, mon père, qu'avec toute son incrédulité, il aille plus souvent à l'église que Gunon ? Gomment se fait-il que tous ses paysans soient riches, et ceux de Cunon presque tous pauvres? Gomment se fait-il que , l'année dernière , lorsque Adelbert était si malade , tous ses domestiques et ses vassaux le pleuraient , et faisaient dire par jour trois messes pour lui ? — • Tout cela est vrai , tout cela est très bien , dit Wolfgang; aussi a-t-il partout une bonne réputation , que je ne veux entacher en rien; mais. ... — Cher et bien aimé père , croyez que dans mon choix je considérerai , non seulement mon bonheur ,

mais aussi votre tranquillité. » A ces mots Ida desservit le déjeuner , et ordonna qu'on sellât sa haquenée , parce que son père voulait Élire avec elle un tour dans la forêt.

Le dimanche étant arrivé , les deux chevaliers se rendirent au castel : ils étaient vêtus de vestes de buffle brodé; leurs chapeaux étaient ornés d'un panache de plumes de héron, et chacun était suivi d'un jeune varlet. La gai té, une douce franchise présidaient an repas. Gunon fondait son espoir sur la bienveillance du père , auquel sa fille n'avait jamais désobéi : Adelbert fondait le sien sur le cœur de la fille qui savait diriger celui de son père. D'après l'ordre de celui-ci, Ida s'était parée du corset de noces et des bracelets de sa défunte mère. Lorsque Wolfgang la vit ainsi assise à table, et en faire les honneurs , une larme vint briller dans ses yeux. — Par la sainte croix , dit-il , c'est mon Edeltrude en personne; mais elle a plus de feu dans les regards , et plus de courage dans le cœur. Au reste, c'est là mon ouvrage; si j'avais laissé agir sa mère , elle en eût fait une craintive colombe.

Ainsi que cela se pratiquait toujours chez

nos bons aïeux, on parla d'affaires à l'issue du repas. « Mademoiselle , dit Wolfgang à sa fille, ces deux loyaux chevaliers me demandent ta main. Je les aime,. je les honore tous les deux. Cependant un seul peut devenir mon gendre ; je t'en remets le choix. » La demoiselle, après avoir fait une révérence très gracieuse aux deux chevaliers, ainsi qu'à son père, dit : «Mon futur doit, avant tout, me donner une preuve de son courage , qui sera, en arôme temps, une preuve de sa bonne conscience : il doit passer trois nuits dans le galetas de la tour du castel, seul, sans lumière et sans armes, pour y veiller, ou, s'il le peut, pour y dormir. — Je le veux bien* — • J'y consens > s'écrièrent en même temps les deux chevaliers, au moment <frù Wolfgang ouvrait la bouche pour reprocher à sa fille la témérité de cette proposition. — - C'est bien, reprit lia demoiselle; que le sort décide mainr tenant qui devra être le premier. Celui, qui aura veillé la prewère nuit , se reposera la seconde , et vous alternerez ainsi jusqu'à ce que chacun ait subi l'épreuve.» Le sort désigna Cunon pour tenter le premier l'aventure. Adelbert s'empressa de retourner à son

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caste] , et dît à Ida, en prenant congé d'elle : «J'espère, noble demoiselle, n'avoir pas besoin de vous donner l'assurance de revenir ici demain de bonne heure. » La nuit parut, et Gunon se rendit seul, sans lumière et sans armes , dans la vieille tour enfumée. Il fut salué par les hibous et les chouettes qui en habitaient les créneaux. Wolfgang , au contraire, se retira dans sa chambre, où il ne put trouver le sommeil, dans l'impatience où il était de voir arriver le matin. Dès que le jour parut, il se mit à sa fenêtre, et joua sur son cor un air de chasse , qui devait lui donner des nouvelles de la vie ou de la mort de Cunon. Le chevalier comprit ce signal , et se montra de suite à l'entrée de la tour , en lui adressant un salut amical. Wolfgang accourut vers lui, et le reçut comme un père recevrait son fils que les vagues pousseraient au rivage sur une planche d'un vaisseau naufragé.

<* Eh bien ! chevalier , comment cela s'estil passé? dit-il à Cunon, en se dégageant de ses bras. — Je vis encore, répondit celuici; que cela vous suffise, je nç puis ni n'ose vous en dire davantage. » Pendant le repas, Ida montrait beaucoup de contentement et de

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gaîté; ce que le père et l'amant jugèrent être de bon augure. Le soir parut , et après le souper, lorsque le garde du ^château eut sonné dix heures, Adelbert fut , comme son prédécesseur , conduit jusqu'à l'entrée du redoutable gîte. Il se jeta sur un lit de camp couvert d'une peau de loup , et vit , à la pâle lueur de la lune, tantôt une, tantôt deux, quelquefois trois chauve-souris voltiger audessus de sa tête. Minuit sonne. Le mur visà-vis de son lit s'ouvrit, et une figure blanche de femme s'avança à pas lents. Adelbert se mit debout , fut un peu surpris pendant une seconde , et alla , d'un pas ferme , au-devant d'elle. Lorsqu'il n'en était plus éloigné que de la longueur d'une épée, il lui adressa la parole en ces termes : « Qui es-tu ? — La Femme Blanche, répondit une voix sourde et enrouée. — Que me veux-tu ? continue Adelbert. — La bague que tu me promis l'autre jour.» Aces mots Adelbert ôta la bague de son doigt; la Femme Blanche avança sa main, et le chevalier la mit à son doigt : mais en même temps il pass£* son bras autour du spectre , en disant : «Maintenant il faut aussi que je te connaisse d'un peu plus près. » Il le saisit

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d'un bras si vigoureux , qu'il s'écria, moitié en riant : « Hé ! chevalier , soyez donc raisonnable! — Sainte mère de Dieu! dit Adelbert en se jetant à ses genoux , est-ce vous noble demoiselle! cela estril bien possible! Cette apparition m'est tout aussi incompréhensible que si c'était la Femme Blanche ellemême. — Il n'est pas temps encore , lui répondit la demoiselle, de vous expliquer cette énigme; j'espère que je pourrai le faire après demain. En attendant , portez-vous bien , et gardez le silence. » A ces mots la figure disparut à travers le mur , et en ce moment Adelbërt eût été tenté de croire , sinon aux spectres, du moins à la possibilité de pouvoir rêver tout éveillé, si son doigt dégarni ne l'eût convaincu de la réalité de cette apparition.

Wolfgang l'attendit aussi le lendemain matin à sa fenêtre , et quoiqu'il ne le saluât pas de son cor, il témoigna néanmoins une joie sincère de sa conservation. «Eh bien! comment cela s'est-il passé , chevalier? lui dit-il. -—Ma langue est liée ; je parlerai dès qu'on me le permettra. » -r

Durant le repas, la demoiselle parut un peu

ifa LA FEMME BLANCHE.

troublée. Elle parla moins que la veille , et. chaque fois qu'Adelbert la regardait v elle baissait les yeux en rougissant. Quant au ch'evalier, son trouble était visible, ses discours étaient décousus , et chaque fois qu'il fallait répondre au toast de Wolfgang , il ne vidait Sa coupe qu'à moitié, a Hem! pensa celui-ci > il faut qu'il se soit passé quelque chose qui détruit les espérances d'Adëlbert, et favorise mes projets.» Lorsque le jeune chevalier fit ses adieux , Ida ôta son gant sans intention apparente; il vit sa bague bleue briller à son doigt , et la présence 4e Wolfgang eut peinte à l'empêcher de se jeter sur la main qui lui offrait un motif d'espérance si flatteur.

Cette même déesse , qui se plaît à abuser également le chevalier et le mendiant , remplissait aussi rUnatginaUon.de £on rival des songes les plus enchanteurs. Enivré de son doux nectar, il arriya le troisième soir au castel de Wolfsberg, pour monter sa seconde garde nocturne. Wolfgang , -animé d une douce séourité, le vit tranquillement aller à son poste. Il venait de poser sa tète grise , et avait à peine commencé à sommeiller, qu'il

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fut réveillé par un bruit épouvantable qui se faisait à la porte de sa chambre. C'était Gunon qui frappait de toute la force de ses deux poings , et qui le priait , d'une voix tremblante', de lui ouvrir, xc Au nom de tous les saints, que s'eat-il ésne passé ?» dit le vieillard ', en faisant 'entrer le 'tremblant chevalier, et 'pouvant à peine se soutenir lui-même sur ses jambes. «.Seigneur chevalier, balbutia Cunon, le spectre.... -~ Eh bien ! — il m'est.... Ah ! je ne pourrais jamais décrire la .figure effroyable sous laquelle ii m'est apparu ! » . Wolfgang fit un signedeeroix , et Gunon continua. « Il avait au moins six aunes de haut , et dit d'une roox.... Ah ! elle retentit -encore à mes oreilles! — Touche ici ma main, sans elle tu ne peux pas devenir le {gendre de Wol/gang~ — A cesiparolesil me tendit effectivement une patte enflammée ; je suis tombé défaillant sur le plancher^ et lorsque j'eus repris mes sens, le monstre avait disparu. Dieu touinpuissant, le voilà encore., » s'écriat-il , en s'inierrompaitt, lorsque la porte s'ouvrit, et qu'Ida entra dans la chambre, vêtue d'une longue robe [blanche.

aEn vérité, cihevalier, dit-elle en riant, vous

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savez merveilleusement faire des portraits. Vous voyez en moi le spectre haut de six aunes qui vous est apparu. Vous venez vousmême de nous convaincre que votre courage ne soutient pas l'épreuve; et je veux vous prouver encore , et surtout à mon père abusé , que la situation de votre conscience n'est pas meilleure. Entre, Elisabeth, et ne crains rien. » Elisabeth , la fille du garde du château , entra. Cunon devint plus pâle encore , et voulut se retirer. «Restez, restez, chevalier, s'écrie Ida , en le retenant par la manche de son habit, et écoutez auparavant les aveux de cette fille. » Elisabeth raconta que Cunon lui avait promis cinquante couronnes si , pendant trois samedis consécutifs , elle voulait monter, à mmuit , et habillée de blanc , à la tour du castel , et se faire voir durant une heure , tantôt à l'entrée , tantôt à une des lucarnes. « J'y ai consenti , dit-elle, sans savoir à quoi devait aboutir cette mascarade. Lorsque la demoiselle m'interrogea, mes aveux lui dévoilèrent tout, et je lui promis le silence qu'elle m'imposait. Voilà, monseigneur, l'argent qui m'a séduite. » Elle se j ette à genoux, pose l'argent par terre , et demande grâce.

Lève-toi, Elisabeth, ^t garde cet or. Moi aussi je te donnerai cinquante couronnes pour te récompenser de m'avoir désillé les yeux; Alors il dit à Gunon : « Vous pouvez vous retirer maintenant, chevalier ; je tairai l'insigne tromperie que vous m'avez faite, pour mon honneur et le vôtre. « Encore un mot, s'écria Ida en avançant la main : reconnaissez la bague d'Adelbej?g à mon doigt; c'est lui-même qui l'y a placée la nuit dernière, et je jure par la sainte hostie , que je ne me suis fait connaître à lui qu'après, et lorsque j'y étais absolument forcée, pour ne pas devenir la victime de son courage. Adieu , chevalier ; je n'ai plus rien à vous dire. » *|—

Cunon partit sans bruit, et le bon Wolfgang pleura de joie sur le sein de sa fille triomphante : «Si ta défunte et bienheureuse mère savait cela, dit- il, combien elle me remercierait maintenant de t'avoir appris à n'avoir peur de rien ! » Ida se mit à rire, a Ah ! oui , je te comprends ; l'écolière a surpassé le maître ; cela est arrivé plus d'une fois. »

Dès l'aube du jour , Wolfgang envoya un varlet vers Adelberg pour l'inviter à dîner. Ce message le surprit. Le chevalier Gunon

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est-il encore au castel ? demanda-t-il au varlet. «Non, seigneur chevalier ; il est parti sans bruit , avant que le garde du château eût sonné deux heures.» Cette nouvelle pensa coûter la vie à son alezan ; car on le vit arriver ventre à terre par la montée qui mène au castel , comme si c'eût été une descente ; et lorsqu'il parut dans la salle, Wolfgang conduisit la demoiselle au-devant de lui , en disant : «Chevalier, je vous remets ici le prix que méritent votre courage et la loyauté de votre cœur. Votre fiancée vous instruira elle-même de la manière tiont elle s'y est prise pour arracher le masque à votre rival , et pour mé convaincre qu'on peut être un bon chrétien , sans croire aux revenants. »

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