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yeux des spectateurs étonnés , dans un état de ressemblance si parfait avec les figures du tableau de famille , qu'on les eût dit animés de nouveau.
Les transports et l'attente du châtelain augmentaient à mesure que les héros sortaient ainsi de la hauteur de leur antiquité; et à l'apparition du contemporain du roi Pelage, il se frotta les yeux pour examiner les aïeux qui lui étaient encore inconnus. Le premier qui parut était en costume de Sarrasin ; sa tête était couverte d'un turban, une croix d'or brillait sur sa poitrine ^et à son bras pendait un bouclier d'azur , sur lequel était écrit en caractères de feu : Mahumed , et puis Pedro , premier chevalier chrétien de Souza.
De ce moment don Melchior resta pétrifié. « Sainte Vierge, dit-il entre ses dents, moi le descendant d'un mécréant ! » Merlino ordonna à son familier de prendre note du nom de ce héros , ainsi que de ceux de tous les ascendants qui allaient encore paraître. Après celui-ci parurent encore trois magnats Sarrasins , portant leurs noms sur leurs écussons. Ensuite on vit arriver deux ombres
fraternelles, dont la figure et le costume étaient absolument semblables. Us s'appellaient Osmin et Abdul , et se tenaient étroitement enlacés, comme si un bras invisible s'efforçait de vouloir les séparer. Leur mine était triste, et leurs yeux sévères paraissaient jeter des regards sombres sur le châtelain. Celui-ci commença à avoir peur, et sa terreur fut à son comble, lorsque cette figure de jumeaux resta immobile, et ne voulait plus quitter la plaqe. Le magicien prit alors la par rôle et dit : « Je vous adjure de retourner dans l'empire des morts, et de découvrir votre chagrin à mon serviteur Ariel. *> Les ombres baissèrent leurs têtes et disparurent. Leur père avait été le dernier qui portait sur son front le signe de Mahomed,
Maintenant la scène change ; les ombres qui suivaient portaient de longues robes blanches à la manière des Perses , avec des ceintures d'or ; tels on représente les mages. Deux d'entre eux , Orobazès et Fraortès , avaient le front ceint d'un bandeau pareil à ceux que portaient les enfants des rois de l'ancien monde. L'on vit enfin paraître un vieillard-roi, en robe de pourpre,, et la couronne sur la têle.
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Il tenait dans Sa main gauche une urne remplie d'or et de parfums ; dans sa droite , un sceptre au dessus duquel brillait une étoile éblouissante. Sur sa ceinture d'argent on lisait ces mots écrits en caractères d*or : Melchior, premier prince de Souza. Tout à coup Mel* chior le douzième voulut sauter hors de sott cercle pour se précipiter aux pieds de son auguste aïeul; mais celui-ci fit, avec son sceptre, un mouvement comme pour le repousser , et lui lança un regard si menaçant , que le pauvre châtelain en frémit, a Ne le punis point , ombre offensée ! syécria Merlino, ne punis pas ton neveu , enseigne-loi plutôt comment il pourra réparer le péché que son ignorance lui a fait commettre. » L'ombre disparut, et revint un moment après. Il avait déposé son urne et son sceptre. Il conduisait , de sa main droite , un beau jeune homme , portant une armure de chevalier ; de sa main gauche , une fille charmante , parée comme la fiancée d'un roi. Ce groupe parut d'abord dans un fond sombre ; tout à coup il fut entouré d'une auréole resplendissante. Le châtelain joignit les mains et les éleva au ciel ; les dames jetèrent un cri; un grand coup de
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tonnerre se fit entendre de l'alcove, et la figure disparut
Tous les assistants avaient reconnu en même temps dans le jeune chevalier, les traits de don Diego , et dans la jeune fiancée , k parfaite ressemblance de dona Blanca. « Tout est fini , ditMerlino ; seigneur châtelain , vous pouvez maintenant sortir du cercle; et vous, nobles dames, rendez-moi votre ruban vert. Il faut que vous quittiez tous cet appartement où je dois rester seul, pour adjurer mon serviteur Àriel de me remettre le tableau désiré. » Don Melchior fit trois signes de croix avant que de sortir de son cercle , et , à travers F obscurité , se rendit accompagné de sa femme et de sa fille dans la salle à manger, où le magicien avait laissé une lampe allumée. Au bout d'un quart d'heure il remit au châtelain un parchemin bleu de ciel , entouré d'une guirlande formée d'étoiles , et sur lequel étaient tracés, en caractères d'or, tous les noms qui composaient le supplément de son arbre généalogique. Les frères jumeaux, Osmin et Àbdul, étaient réunis par une accolade, et derrière leurs noms était écrit : Ils Jurent les souches des deux
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branches de Castro et de Souza , dont une main ennemie "veut empêcher la nouvelle reunion. Le châtelain devint muet à la lecture de cette clause marginale. Merlino n'eut pas l'air de s'en apercevoir , et lui ordonna de serrer soigneusement le parchemin. Il le renferma auprès de son cachet de famille dans un coffre de fer placé dans une pièce attenante , et qui , depuis de longues années i avait cessé de servir d'asile à des ducats ou à des piastres. Alors Merlino se lève : « Il est temps de prendre du repos. » Les dames se rendirent dans leur appartement. Le châtelain se jeta tout habillé sur son lit, pour réfléchir sur les grandes révélations qui absorbaient son ame. Le magicien retourna dans la salle des ancêtres pour délivrer son compagnon avec sa caisse merveilleuse, et le conduire , par la petite porte du château , à deux de ses domestiques, qui, cachés dans un buisson, attendaient le retour de leur maître.
Quand même le cerveau du chevalier Melchior eût été un peu mieux organisé qu'il ne l'était en effet, il aurait toujours- cherché inutilement la clef des prodiges que venait d'opé-
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ter Merlino. Celui-ci avait su , lors de sa première visite, au moyen d'unsecretqui n'en est plus un aujourd'hui , prendre l'empreinte du tableau des ancêtres , dont il avait ensuite copié chaque figure sur du verre. Il en fit de même du portrait de don Diego et de dona Blanca , que sa tante avait fait peindre , dès son arrivée à Léon , par un artiste habile. La lanterne magique , qui servait à représenter ces figures, n'était pas encore bien connue en Espagne, surtout dans les provinces; et si Merlino et son illustre compagnon avaient pratiqué leurs opérations magiques dans une auberge de village ou à la foire d'une petite ville , ils seraient infailliblement tombés comme sorciers dans les griffes de la sainte inquisition.
Le châtelain passa toute la nuit dans des méditations profondes; son origine mauresque le tracassait infiniment , et il était obligé , pour s'en consoler, de se représenter sans cesse l'auteur de sa souche , paré de sa couronne , et le sceptre à la main. Il ne pouvait non plus se faire à l'idée de son alliance avec la maison de Castro; car, se disait-il, je suis toujours un plus ancien chrétien qu'eux , et
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ils ont porté le turban plusieurs siècles après mes ancêtres.
Le moment du déjeuner était arrivé, et il faisait encore ces réflexions, qu'il n'avait jamais abandonnées , lors même qu'il se livrait à ses pensées généalogiques. Il venait de prendre place à table avec les dames et Merlino , lorsqu'un bruit soudain , qui se fit entendre de la cour, le détermina à s'avancer vers la porte. Au moment où il l'ouvrit , il vit arriver un officier de justice avec quatre alguazils, qui lui annoncèrent les arrête au nom de la loi. La patience d'un de ses créanciers, auquel il devait cinq cents ducats, était enfin épuisée; il venait d'obtenir contre lui un mandat d'arrêt, ainsi que la saisie de tous ses biens, meubles et immeubles. L'officier de justice, qui ne trouva pas de quoi inventorier dans la salle a manger, se rendit dans la pièce attenante , où le coffre de fer frappa d'abord ses regards : il espérait y trouver du comptant, et ordonna au châtelain de l'ouvrir. Le cachet de famille et le document bleu furent les trésors les plus précieux qu'il y trouva, et qu'il déclara provisoirement être de bonne prise. Lorsque don Melchior vit
l'homme noir s'emparer de ces deux reliques, il entra dans une si terrible fureur , qu'il ne fallut pas moins que l'assistance de tous les quatre alguazils pour le contenir. En même temps Merlino parvenait à peine à consoler les dames par l'assurance qu'il leur donna d'un prompt secours. Son pronostic se réalisa : au moment où le châtelain reprochait , avec la plus grande véhémence , aux suppôts de Thémis leur audace de manquer ainsi à un arrière-petit-Aeveu'des trois mages, Diego, moitié Mars, moitié Amour, entra dans la salle. «Retirez -vous, dit-il à la bande maudite, don Melchior n'a plus d'autre créancier que moi ; voici l'acte qui vous prouve que j'ai acquitté tous ses effets, » L'officier de justice lit ce document, s'incline jusqu'à terre , et se retire avec ses recors. Les dames reçurent leur libérateur avec les plus vives marques de reconnaissance; Merlino le salua très respectueusement, comme s'il ne l'avait jamais vu ; le châtelain seul était interdit , et ne savait quel parti prendre. Diego ne lui laissa pas le temps de faire des réflexions : ce £>on Melchior, lui dit-il , voici un titre que je vous prie de serrer jusqu'à ce que je vous le redemande. »
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Le cœiir du châtelain se fendit alors : « Paf saint Jacques! s'écria-t-il, ce trait fait de vous un vieux chrétien ; vous aurez ma Blanca ; je vous la donnerais quand même le chef de notre souche ne me l'eût pas ordonné : mais il faut que vous preniez le nom de Souza ; celui-ci ne doit absolument pas s'éteindre. » Don Diego accepta cette condition, et Blanca lui tendit la main avec un chaste sourire. Diego glissa à son doigt le plus beau diamant qui , depuis Melchior le premier , eût jamais paré la main d'aucun membre de la famille de Souza. Au jour des noces, Merlino offrit au jeune couple un tableau qui représentait le 1 oyal pèlerin réunissant les mains de ces aimables amants ; et le châtelain jura, par tous les saints, que son illustre aïeul ressemblait trait pour trait à celui qui lui était apparu lors de la conjuration du magicien italien. Il lui fit présent , en retour 9 d'une empreinte en cire verte de son antique cachet de famille , à laquelle le futur époux ajouta cent empreintes des armoiries de Gastille , renfermées dans une bourse tissée par les doigts de rose de sa chère Blanca.
Les noces furent célébrées chez dona El-
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vira : elle abandonna toute sa fortune à sa nièce , ne se réservant que le droit de passer le reste de ses jours au sein de ses enfants adoptifs.