CHAPITRE PREMIER
Je suis né en Germanie, ce pays libre, et sous le règne d'un philosophe couronné , qui aimait avec une égale passion les grands sol* dats et les petites levrettes. Ma mère était la favorite d'un honnête cordonnier dont elle gardait la maison. Elle appartenait à la race non mélangée des barbets; et comme je suis moi-même un barbet de race pure, il s'ensuit nécessairement que mon père l'a été de même* Je n'en saurais dire davantage sur son compte, et cette lacune généalogique m'est commune avec beaucoup d'autres enfants d'Adam, qui possèdent ou ne possèdent pas leur arbre généalogique , et dont les noms fussent restés en blanc sur les registres baptismaux, s'il n'était pas d'usage de les remplir au hasard.
Ma tournure agaçante, mon poil noir comme l'ébène, attirèrent l'attention d'un grenadier qui était logé chez notre propriétaire ; il lui offrit pour moi une tête dé pipe d'écume de mer , et je dus à. cette tête de pipe de n'avoir pas été noyé dès ma naissance, ainsi qu'on en avait usé avec mes trois frères ou
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soeurs^ Lorsque j'ouvris les yeiix pour la première Ibis , j'étais collé sur la mamelle gonflée de ma mère, qui me regardait amicalement, et se mit à me lécher. Jusqu'ici mon existence n'avait été qu'un rêve sombre , lô regard et les caresses de ma mère provoquer rent en moi le premier sentiment de la joie. Comme j'étais son unique nourrisson , je devais nécessairement prospérer, et mon amour pour ma bonne nourrice s'accrut de jour en jour avec le sentiment de mon existence.
Lorsque j'eus atteint ma quatrième semaine , on me sevra , et je fus échangé dans toutes les formes contre la tête de pipe. Lafleur , c'est ainsi que s'appelait mon patron , qui , vingt ans auparavant , était parti de France sans prendre son congé de réforme , me donna le nom de Joli, que, sans vanité, je justifiais davantage de jour en jour, et ne me laissa manquer de rien. Son pain de munition et ses pommes de terre me firent bientôt oublier le lait maternel; et comme le cordonnier, flui était un homme aisé, m'admettait quelquefois à sa table , je ne manquais pas non plus d'occasion d'exercer mes jeunes dents sur des os encore succulents. C'est ainsi que
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je passais les joyeuses semaines de ma jeunesse, auxquelles succéda bientôt une période plus sérieuse.
Que l'on juge de ce que j'éprouvai un jour, lorsque M. Lafleur me prit par le toupet et me posa tout droit contre le mur. J'étais trop étranger à cette position , et elle m'était trop pénible , pour ne pas me voir forcé , à tout moment , de chercher l'équilibre sur mes pâtes de devant ; mais mon mentor sut chaque fois réprimer ce penchant de la nature , au moyen d'une petite baguette dont il me tapait sur les pâtes. Bref, je fus en état, après une instruction de huit jours , de me tenir droit comme un if contre le mur , et alors on me mit dans les bras un chasse-mou* che , et l'on orna ma tête d'un bonnet de grenadier , en papier.
Il s'en fallait cependant de beaucoup que ma carrière académique fut terminée. Dans le courant d'une année j'appris , non sans recevoir des coups , non sans pousser maint et maint soupir , à saluer avec une soumission gracieuse , à me jeter à l'eau , à chercher les effets perdus , à ôter les chapeaux et les bonnets , et à sauter par-dessus la canne pour le
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grand Frédéric , et pour M. Lafleur. Quelque pénible qu'ait été l'époque de mon noviciat, je dois dire aussi que je fus richement récompensé , à la fin de mes études , pour toutes les tribulations que j'avais supportées. Lorsque j'étais obligé de répéter mes exercices dans les auberges ou dans les brasseries , chaque spectateur me donnait quelque friandise; et quand mon seigneur et maître m'amenait au corpsde-garde , les bons soldats s'ôtaient le morceau de la bouche pour me le jeter. En un mot , Joli était caressé de tout le monde , et le bourg entier retentissait de ses louanges.