CHAPITRE IL
Ma célébrité se soutint presqu'une année entière ; mais elle commença dès lors à tomber peu à peu , car je ne pouvais rien offrir de nouveau à la curiosité publique. Afin de parer à cet inconvénient , mon rusé mentor conçut le projet effroyable de m'enseigner de nouveaux tours de force ; un incident qui survint le dispensa , par bonheur, de ce soin.
Lors de la fête de notre bourg, Lafleur voulut profiter de cette occasion pour me
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produire partout aux yeux des hôtes étrangers qui s'y trouvaient. Mes talents fixèrent l'attention d'un directeur de marionnettes qui s'était établi sur la place du marché. Il eut l'idée de me joindre à son appareil dramatique , et m'acheta de mon maître pour là somme de deux ducats.
Je fus obligé , le même jour, de servir de Bucéphale à son arlequin de bois , et de l'accompagner ainsi par tout le bourg pour annoncer aux amateurs , et au son du tambour, la représentation d'une pièce nouvelle extrêmement comique , ornée de décors , etc.
Dans les en tr'actes , j'étais obligé de faire tous mes tout*, et j'obtins presque autant d'applaudissements que mon rival en habit bariolé et en chapeau pointu. Quelques jours après nous démontâmes notre temple des muses pour nous rendre, à petites journées, dans un bourg de la Bohême , où nous fîmes halte.
C'est là que m'attendait une catastrophe déplorable. Mon nouveau patron me fit, en une même séance , exercer tous mes talents. A la fin il présenta devant moi une canne, et dit : «Allons, Joli, saute pour l'empereur ! » Moi, qui n'étais habitué qu'à sauter pour le roi,
d'un barbet. . 189
et qui ne savais ce que c'était qu'un empereur , je ne bougeais pas , et me fis répéter le commandement jusqu'à trois fois sans faire la moindre disposition pour exécuter la cabriole. Cet entêtement mit tout le parterre en rumeur. Mon directeur, regardé comme ennemi de l'état , fut traîné aux cheveux en bas du théâtre par un savetier patriote , et je serais devenu indubitablement la victime de mon erreur politique si , au milieu de ce trouble général, je n'avais su trouver le moyen de me sauver par une porte de derrière.
Je n'étais pas encore assez attaché à mon nouveau maître pour me réfugier dans son logement. Je préférais saisir cette occasion favorable pour me mettre en liberté, et je courus à toutes jambes vers la campagne, où je me cachai dans un champ de froment qui me garantit de toutes poursuites.