CHAPITRE HI
Je passai toute la nuit dans mon asile, mais la faim me força de le quitter le lendemain matin. Je dirigeai ma course vers un village que j'aperçus dans l'éloignement , et j'entrai avec confiance dans la première auberge que je trouvai sur le bord de la route.
Quel fut mon étonnement et ma joie en entrant dans la chambre, d'y trouver mon instituteur Lafleur , assis à table , un verre de bière devant lui, et occupé à raconter à F ho te comment il avait déserté de chez les Prussiens ! Il me reconnut aussi promptement que je l'avais reconnu lui-même; je sautai dans ses bras qu'il me tendit, et je léchai ses joues rembrunies , tandis qu'il m'appelait par mon nom et me serrait contre son cœur. L'hôte et l'hôtesse étonnés nous regardaient tour à tour, et lorsqu'ils me virent dévorer avec avidité les restes d'un pain qui se trouvait sur la table , eut et mon ami me dédommagèrent à l'envi de la longue diète à laquelle j'avais été forcé de me soumettre.
Après le repas nous nous mîmes en route ,
DIW BARBET. IQI
et arrivâmes au bout de deux jours à Prague , où Lafleur se rendit de nouveau. H ne manqua pas de me faire répéter ses anciennes leçons; et comme il portait maintenant un habit blanc , son premier soin avait été de m'apprendre à sauter pour l'empereur. Ce nom s'était trop bien gravé dans ma mémoire pour qu'il eût beaucoup de peine à m'enseigner cette nouvelle manœuvre.
Mes talents lui rapportèrent maintes pièces de kreutzers , et j'eusse été le plus heureux de tous les barbets de la terre, si la jalousie de ses camarades ne m'eût pris en grippe , et souvent maltraité. Lafleur s'en aperçut et n'attendit que l'occasion de me soustraire à leur haine : cette occasion ne tarda pas à se présenter. Un gentilhomme campagnard, qui était venu à Prague chercher un gouverneur pour ses fils , mais qui n'en avait pu trouver au prix de soixante florins qu'il avait fixé pour son traitement , voulut au moins leur amener un compagnon , et crut faire une e*~ cellente spéculation , lorsque mon mentor m'abandonna à lui pour six florins.
La gracieuse dame , et toute la haute et noble famille ouvrirent de grands yeux lors-
que, au lieu d'un professeur inpartibus, ils virent sauter un barbet hors de la voiture. Je puis toujours dire, sans me vanter, qu'au moins les petits messieurs furent extrêmement satisfaits de cet échange , surtout après que le gracieux papa m'eut fait déployer mes précieux talents.
Malgré mon extraction roturière, je fus traité, au bout de quelques jours, comme le plus jeune enfant de la maison. Les petits gentillâtres me nourrissaient de leurs assiettes, et me faisaient coucher dans leur chambre. Mon Mécène me fit faire un collier de cuivre jaune , sur lequel il fit graver ses armes avec ces mots : Moi, Joli , ai le bonheur d'appartenir à son excellence monseigneur le baron de Rehbock.