‹ Contes et nouvellesChapitre 5 sur 80 · LETTRE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

LETTRE PREMIÈRE

Trois grands jours se sont écoulés depuis ton départ, ma bonne Rosette ! ce sont les seuls de ma vie dont j'aie compté les heures. Dès mon lever, je descends à notre petit jardin, d'où mes regards s'élèvent tristement vers les •fenêtres de ta chambre , et je vais saluer le pied d' œillet que tu as cultivé avec tant de soins. Ah ! dimanche dernier encore, tu vins en poser la plus belle fleur sur mon sein. Charlotte le soigne à présent, et l'arrose matin et soir; mais Charlotte, ma bonne Charlotte n'est pas ma Rosette. Dès que l'horloge a sonné sept heures, nous nous rassemblons pour le déjeuner, et déjà deux fois j'ai p'acé i. i

une chaise pour ma bonne Rosette ; mais la chaise demeure vacante, et mon père jette sur moi un regard où la compassion se mêle à la sévérité. La première fois je soupirai ; la seconde, il me fallut rougir. A table je bois dans le verre de Rosette , et je noue ma serviette avec le ruban vert sur lequel elle a brodé son chiffre. Est-il bien vrai, Rosette, que le vert soit la couleur de l'espérance ? Mais tu m'as permis d'espérer ; tu as fait plus, tu m'as permis de solliciter ta main dès que j'aurais obtenu la survivance de la place de mon père. La réponse du consistoire se fait toujours attendre , quoique le rapport de notre bon pasteur m'ait été favorable. Il me dit hier que la décision pourrait bien être ajournée, parce que mon père n'est ni vieux, ni infirme* Ce fut pour moi un coup de foudre. Rosette est jeune encore , il est vrai ; mais elle est fille unique ; son père est le plus grand propriétaire de notre contrée ; il feit grand cas de sa richesse , et i) désirera peut-être avoir pour ' gendre un bailli, ou un conseiller de la cham-> bre. Tu es rentrée sous le toit paternel ; les amants se présenteront eiv foule, et ton pauvre Adolphe.... Mais, non \ Rosette m'a promis

de n'être à personne, si elle ne peut être à moi. Pardonne à mes craintes , fille chérie ; celui qui possède un bijou précieux tremble toujours de le perdre, quand même il le porterait jour et nuit sur soi. A propos de perdre , il faut que je te dise que tu as oublié d'emporter ton cahier de musique. Charlotte le trouva hier dans ton armoire. Tu peux bien penser que je ne l'ai pas laissé à sa disposition. Je m'en emparai ; je courus vite au clavecin , et j'y jouai toutes tes ariettes favorites , notamment celle qui nous est si chère : Vois-tu ces deux perles liquides, etc. *

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* Vois-tu ces deux perles liquides , Pleurs de 1 épouse de Tithon , Reposer, mollement timides, Sur cette rose au frais bouton !

Une touchante sympathie Unit leurs pudiques attraits ; Leur amoor, si bien assortie, Devrait du temps braver le& traits.

Fannj, dont la beauté suprême De ces perles a la fraîcheur; Que leur amour* soit notre emblèmto l\9ai$ goûtons un plus long bonheur.

Je ne pus cependant la chanter ; l'émotion étouffait ma voix. Dimanche prochain, ma! chère amie, je te porterai ton cahier. Je craignais aujourd'hui que ma Roisette ne le fît demander. Afin de prendre les devants sur ton messager, je t'écris cette lettre, et te l'en-* voie par Jeannette. La pauvre enfant est ivre de joie; elle va revoir sa bienfaitrice. Dans deux jours Jeannette sera moins heureuse que moi; car moi aussi je te reverrai. Deux jours! Ah ! il ne tient qu'à mon amie d'en faire les plus beaux que je puisse passer loin d'elle l ai-je besoin de t'en indiquer le moyen ? Tu sais aussi-bien que moi , que les lettres de ma Rosette peuvent seules me dédommager de son absence.

f LETTRE II.

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