ROSETTE A ADOLPHE
Je te remercie, mon cher, de ton aimable lettre. Je ne me serais pas laissé prévenir, si, depuis mon retour, je n'avais été sans relâche occupée de mon installation , et des arrangements de notre ménage dont je vais être chargée. J'ai eu bien du regret de
n?avoir pu, dès mon arrivée, réitérer à tes parents, et en particulier à ta bonne mère, l'expression de ma reconnaissance. Ils ont plus fait pour moi que n'auraient fait mes propres parents ; plus que mon père , que les travaux de la campagne , ou les fonctions de sa place tenaient toute la journée éloigné de moi ; plus que ma mère, dont je fus privée trop tôt , qui savait bien ce qui me manquait, mais qui connaissait aussi son impuissance d'y suppléer. Cependant elle y pourvut au lit de la mort , en me confiant à une amie dont elle avait reçu elle-même tant de bons conseils et de consolations. Certes elle ne pouvait me léguer un plus digne sujet de bénédictions , et en regardant hier attentivement sa silhouette , qui est l'ouvrage de mon cher Adolphe, je ne pus m'empêcher de tomber à genoux , et de la remercier , les larmes aux yeux , pour le dernier et le plus grand de ses bienfaits. Mes occupations ne purent dissiper les dispositions mélancoliques dans lesquelles j'avais quitté une maison qui m'avait prodigué tant de bienfaits. Bon Adolphe, tu sais que je n'ai pas emporté mon cœur avec moi ; tu sais qu'il est à toi sans réserve. Dois-je te répéter que
je t'aime? Non, je te l'ai dit une fois, peutêtre bien deux , tu dois t'en contenter , eomme je me contente, une fois pour toutes, de savoir que mon Adolphe m'aime. Ce fut sous la charmille , le premier jour de mai , que cet aveu s'échappa de tes lèvres; tes yeux me l'avaient dit depuis long-temps /Jusqu'ici Rosette avait été ta soeur; de ce moment elle devint ta bien-aimée. Quatre mois de félicité
. se sont écoulés pour nous depuis cette soirée délicieuse.i^h ! qui sait si le prochain mois de mai nous retrouvera aussi heureux ! Cher Adolphe, j'ai des pressentiments qui me serrent le cœur. Mon père me traite avec froi-
, deur. Il jeta sur mes livres un coup d'oeil de mépris qui me fit juger qu'ils lui étaient odieux. Il parle de tes parents avec tant d'indifférence que.... Mais ne désespérons pas : mon plus grand soin doit être maintenant de chercher le chemin de son cœur. Je vois avec satisfaction qu'il trouve du plaisir à me voir toucher du clavecin. Déjà deux fois il m'a fait jouer après le dîner quelques odes de Gellert, qu'il m'a fallu accompagner de la voix. Hier il reçut la visite d'un voisin qui m'aborda avec la plus touchante cordialité. On me fit
jouer devant lui quelques marches et des walses. Ce voisin jovial marquait la mesure avec sa tète et ses pieds* A la fin il se mit à danser. Alors mon père eut l'air de sourire ; mais cette lueur de satisfaction fit bientôt place à de nouveaux nuages. Lorsque j'aurai mon cahier de musique , je lui jouerai notre ariette favorites Pour les couplets, je ne me hasarderai pas de si tôt à les lui chanter, le ne devrais peut-être pas te dire , cher Adolphe , que c'est à dessein que j'ai laissé mon cahier de musique dans mon armoire. Je pensais bien que tu ne te servirais pas d'une main étrangère pour me le faire remettre. C'est donc dimanche prochain que je dois te revoir. J'espère que notre Charlotte t'accompagnera ; elle, la confidente de notre amour , la sœur chérie de mon cœur. Dirigez votre route par notre verger , je vous y attendrai comme Pomone , entourée de pommes dorées et de prunes aux couleurs violettes. Au mois de mai dernier , Adolphe , ce n'étaient encore que des fleurs ; maintenant ce sont des fruits mûrs et délicieux. Nous aussi, nous recueillerons le fruit de notre patience et de notre résignation. Ne t'affecte pas de ce que le dé-
cret de ton admission n'est pas encore arrivai Gela ne tient pas au cœur de ces messieurs autant qu'au nôtre . Si le vieux, le respectable pasteur vivait encore , la chose irait sans doute bien plus vite ; celui-ci s'intéresserait à son filleul avec une sollicitude paternelle, y Que d'obligations n'ai-je pas moi-même à ce bon et digne homme ! que de choses il t'apprit que tu m'as enseignées à ton tour ! que de livres il te prêta que tu me donnais aussi à lire ! Si je ne lui devais que le seul avantage de m'avoir fait connaître lçs écrits de l'estimable-de La Roche, cela suffirait pour me faire révérer à jamais sa mémoire. Il faut que je finisse, pour que Jeannette puisse encore arriver avant la nuit à Mayenthal.
Adieu , bon Adolphe ; recueille le baiser que j'imprime sur cette feuille.