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CHAPITRE VIII

Je vécus ainsi une année entière près de ma bienfaisante paysanne, non dans l'abondance, mais dans une heureuse médiocrité; et si quelquefois les casseroles de Dresde revenaient à mon souvenir , mon service chez le cloutier suffisait pour balancer mes regrets. La reconnaissante Manon me jetait souvent un os de jambon ou un morceau de lard, que son mari avait destinés au chien de bassecour; et à mesure que Lisette grandissait, «lie lui rappelait le service dont elle m'était redevable.

Je comptais bien finir mes jours près de ces braves gens , mais le destin en avait ordonné autrement. Manon mourut dans sa troisième couche et, avant les six mois révolus, son époux se choisit une nouvelle compagne, . dont lé premier abord ne me fit rien augurer de bon. C'était une figure longue et décharnée; son regard semblait vouloir déclarer la guerre à tout le genre humain ; son cœur ne connaissait pas d'autre paséion que Pavarice. Elle était à peine dans la maison , qu'elle ne

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laissa passer aucune occasion de me présenter à son mari comme un fainéant inutile. Ses regards poursuivaient jusqu'au fond de mon estomac chaque morceau que me donnait Lisette , et elle ne manquait jamais de démontrer aux repas , que chaque miette qu'on me donnait était un larcin qu'on faisait aux poules , aux pigeons , et même au chat qui était, disait-elle, infiniment plus utile que moi.

On réduisit chaque jour ma pitance; je supportais ces privations par amour pour Lisette ; et lorsque j'accompagnais cette pieuse fille au tombeau de sa mère, qu'elle allait presque journellement arroser de ces larmes et parer de fleurs , nous revenions toujours fortifiés et presque joyeux.

Un jour il prit fantaisie à cette méchante marâtre de l'épier et de nous surprendre pendant que nous nous livrions à cette silencieuse dévotion. La rage peinte sur sa figure et grinçant les dents, elle arracha l'enfant du tombeau , et lorsque je voulus défendre ma jeune amie , elle sortit de dessous son tablier une grosse verge dont elle m'appliqua quelques coups sur les yeux , et si malheureuse-

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ment , que je me vis forcé de me réfugier sous une pierre funéraire. Alors elle fit tomber ses coups sur la pauvre enfant qu'elle entraîna avec elle , et j'entendis proférera cette méchante femme ces affreuses paroles : « Ce damné de chien aurait dû te laisser noyer, ce n'eût pas été grand dommage. »

Sans le chagrin de voir souffrir l'inno* cence , je ne fusse pas retourné à la ferme ; je le fis ausssitôt que ma douleur fut apaisée; et que je pus ouvrir les yeux. Mais à peine avais-je gagné le chemin qui mène à la porte cochère , qu'à un signal de la harpie , qui guettait mon retour à une croisée, je vis s'avancer vers moi son mari et les deux valets de ferme , tous armés de fléaux et de fourches. Lisette courait après son père , les mains jointes et élevées vers le ciel ; mais il fut sourd à se6 cris. Je lançai à ce petit ange un triste regard d'adieu , et je m'enfuis à travers les mêmes eaux dont je l'avais tirée.

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