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CHAPITRE IX

J'allai me réfugier dans une épaisse forêt, et me cacher dans un chêne creux , non pour me dérober à mes persécuteurs , car je n'avais plus à les craindre, mais au monde entier, auquel je voulais renoncer à jamais. Je résolus de vivre indépendant et inconnu dans ce lieu sauvage , et comme un ermite ; mais en formant ce plan j'avais oublié le chapitre des provisions , et avant la fin du jour mon estomac me le rappela d'une manière si impérieuse , que je me vis forcé de quitter ma cellule pour aller réparer cette erreur de ma

mémoire.

Je m'avançai toujours davantage dans la fourrée , et je parvins à une pelouse qui m'offrit un spectacle tout-à-fait singulier. Trente à quarante individus, hommes, femmes et enfants, au teint brûlé, et couverts de lambeaux de toute espèce , étaient campés autour d'un grand feu , et s'occupaient à faire bouillir et rôtir des provisions , à jouer, ou à fumer. Je jetai en idée mon dévolu sur la carcasse d'une oie , qu'une vieille mère , à tête de

d'un barbet. 209

Méduse , s'occupait à faire rôtir à la broche , et je m'approchai de cette respectable société avec soumission et timidité.

J'entendis tout à coup une voix creuse proférer ces paroles : «Hé! de par le diable, je dois connaître ce barbet. Oui , sur mon ame , c'est lui : Joli ! Joli ! nous retrouvons-nous ici ?» Comme , malgré une séparation de quatre années , il ne m'était pas difficile de reconnaître dans la personne de cet interlocuteur mon ancien directeur de marionnettes , je quittai sans hésiter mon incognito , et lui fis toutes les caresses que je jugeai nécessaires pour détruire en lui le souvenir de ma fuite, et pour recouvrer sa protection.

Ma précaution ne fut pas nécessaire ; l'histrion me rendit avec usure mes compliments de bien venue, et dit à la société : « Frères , ce chien-ci vaut son pesant d'or ; il nous rendra les plus grands services dans nos croisades. » Il dit , se saisit d'un lièvre qu'il avait à coté de lui , et le jeta aussi loin qu'il put dans les broussailles. Je m'élançai sur ce gibier avec la rapidité d'un faucon , et le rapportai aux pieds de mon maître. Des applaudisse-

ments universels couronnèrent ma prouesse, et tous les spectateurs s'empressèrent à l'envi de me donner des preuves de leurs senti* ments hospitaliers.

Pendant le repas, on projeta une expédition pour le lendemain ; et comme je compris qu'elle serait particulièrement dirigée contre les gentillâ très et les paysans , que j'avais des raisons de haïr, ma misanthropie fut singulièrement flattée de l'idée de pouvoir aussi goûter une fois le plaisir de la vengeance. L'expédition fut exécutée avec succès. Pendant que la vieille , à tête de Méduse , prédisait à un jeune pâtre une femme jeune et riche, je donnai la chasse à son troupeau d'oies , et au bout de cinq minutes je rapportai à mon directeur, qui m'observait de derrière un arbre , trois prises qu'il mit de suite dans son havresac.

Peu de jours après, on visita la bassecour d'un châtelain, et la société dut à mon adresse une paire.de chapons et un dindon gras. Bref, il ne se passait guère de semaines que je ne rentrasse , couronné de nouveaux lauriers, à notre quartier-général, et comblé

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des plus vifs témoignages de bienveillance , non seulement par mes frères d'armes , mais aussi par nos dames.

On me donna le surnom de Cartouche; on me fournit une maîtresse , et aux repas je comptais comme un convive , non pour consommer les restes dédaignés des autres , mais les morceaux les plus gras et les plus délicats. Mon mérite ajouta encore à la considération dont jouissait mon maître , et lorsque le capitaine de notre troupe perdit la vie par une suffocation qui n'était pas tout-à-fait naturelle, il fut unanimement choisi pour lui succéder. En un mot, jamais Barbet n'a joui de tant d'honneurs , et n'a été mieux nourri que moi , pendant les huit mois que j'exerçai les fonctions d'adjudant d'un capitaine de Bohémiens. Dans cet étal- de prospérité , j'oubliai tous mes amis , aussi-bien que mes ennemis ; mais le souvenir de Lisette m'était toujours présent ; je révais souvent que je voulais lui lécher la main , et qu'elle s'y refusait en jetant sur moi un regard de tristesse et de pitié.

a 12 Biographie ♦

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