CHAPITRE X
Nos excursions indisposèrent enfin la justice contre nous , et les propriétaires des cantons environnants se réunirent secrètement pour entourer notre forêt, et faire contre nous une battue générale.
Quelle fut un beau matin notre surprise et notre consternation de voir sortir de tous les coins de la forêt des troupes et des paysans armés, et fondre sur notre quartier - général ! Les plus hardis de nos compagnons se mirent en défense, les autres tentèrent de fuir , et furent presque tous pris , ainsi que les femmes et les enfants. C'est tout ce dont je pus m'apercevoir de loin ; car je dois avouer qu'à la première décharge , j'avais trouvé prudent de battre en retraite dans la fourrée. Je me croyais définitivement sauvé, lorsqu'un paysan qui probablement reconnut en moi le bras droit du général, fit sur moi une décharge à petit plomb qui laissa plusieurs traces sanglantes sur ma peau. Heureusement qu'aucune de mes quatre jambes ne fut atteinte; elles me secondèrent si efficace-
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ment , qu'en peu de minutes j'étais parvenu , loin du champ de bataille, au creux d'un rocher, qui pouvait avoir servi auparavant de repaire à un loup, et qui devait être ma cellule de pénitence , ou peut - être mon tombeau»
J'eus tout le temps de me livrer aux plus tristes réflexions pendant les huit jours que mes. blessures . me retinrent dans une captivité si rude. Je ne pus me procurer d'autre pourriture que les champignons qui croissaient dans ma caverne , ou les limaçons qui rampaient devant son entrée.
Enfin , je fus en état dé quitter mon lit de douleurs, et d'aller chercher mon pain dans le monde ; mais il semblait que je portais sur mon front la marque flétrissante du mépris et du bannissement. J'errai çà et là pendant six semaines; je m'étais offert pour esclave à un joueur d'orgues , à un chaudronnier et à un remouleur, sans en avoir rien pu obtenir qu'un secours momentané.
J'étais tellement déchu, que je me souhaitais de nouveau chez un cloutier, que je l'eusse même cherché , si mes caravanes, ne m'avaient éloigné des bords de l'Elbe pour
me conduire jusqu'à l'embouchure de Pister. Je n'avais plus d'autre ressource que celle de m'abandonner au hasard, qui me conduisit un jour devant un magnifique monastère ; je vis sur le seuil de la porte un frère lai qui distribuait de la soupe aux pauvres*
Une foule de gueux déguenillés se pressait ai^tour de lui, et j'eus le courage de me .mêler parmi les postulants» J'aperçus dans cette foule la commère à la tête de Méduse, qui m'avait toujours particulièrement favorisé, et qui s'était perdue de notre société peu de temps avant notre défaite. C'est elle qui avait conduit dans mes bras ma Léda; c'est ainsi que se nommait ma maîtresse, et qui eut l'idée galante de m' apprendre à sauter pour elle. Elle venait de changer sa condition dé sibylle contre celle de dévote ; elle portait dans ses mains un énorme chapelet, et s'acquittait des pratiques de son nouvel état en sa qualité d'ancienne cuisinière de prêtre. Je la sollicitai avec beaucoup d'humilité, « Eh ! sois le bien venu , mon cher Joli , » me ditelle en me donnant un morceau de pain.
Les assistants murmurèrent contre cette profanation du bien de l'Église , et l'accusé-
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rent devant le noir distributeur, « Vous ne savez pas , révérend père , lui dit-elle , combien ce barbet est savant ! Procurez-moi de suite une audience auprès de sa révérence, yous ne vous en repentirez pas. » Elle prononça ces paroles avec tant d'assurance, que le semi-moine n'hésita pas à la satisfaire. Il rapporta une réponse favorable, et je fus conduit avec la vieille devant l'abbé , qui était un gros bonze à moitié sourd. La vieille sorcière baisa la lisière de son froc , et m'offrit à lui comme un tribut de sa pieuse vénération. Connaissant tous mes talents , elle me fit de suite répéter tous mes exercices, qui ébranlèrent plus d'une fois le diaphragme de ce paresseux mitre.
Pour le dernier coup, elle me présenta sa canne, et après avoir sauté pour l'empereur, elle m'ordonna, soit par malice, soit par ancienne habitude, de sauter pour Léda : je le fis avec une agilité admirable. Le prélat, dont le nom était père Béda, n'avait pas bien compris la vieille , et crut que la cabriole avait été faite pour sa révérence. Dès ce moment mon sort fut assuré ; il me témoigna sa gracieuse approbation par un signe de tête,
2l6 BIOGRAPHIE
fit présent à la vieille d'un florin et d'une amulette, et me recommanda aux soins du frère cuisinier, qui ne manqua pas de me faire servir un si copieux repas, que si j'avais risqué la veille de mourir de faim, je fus alors en danger de crever d'une indigestion.