‹ Contes et nouvellesChapitre 53 sur 80 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

L'heureux changement que j'éprouvais dans mon sort eut encore une influence heureuse sur ma duègne. Sa révérence ordonna qu'on lui remît chaque semaine un batz avec un pain de seigle , et je. ne négligeai aucune occasion de lui témoigner ma reconnaissance par les plus tendres caresses. Je n'osais quitter mon prélat; ma nourriture habituelle fut du pain de froment et du rosbif; et le bonhomme témoigna, souvent des regrets dç ce que je ne pouvais boire avec lui de son vin du Rhin. Chaque fois que nous avions du monde à dîner , et cela arrivait presque tous les jours, il me fallait, au dessert, amuser la société par mes tours , et terminer mes exercices par un grand saut périlleux en l'honneur du père Béda. C'est ainsi que se passa

a'uir barbet. 117

encore une année de ma vie dans la prospérité et l'abondance ; et comme on me voyait chaque jour suivre au chœur mon illustre principal , je me mis par là dans une odeur de sainteté qui paraissait promettre une durée éternelle à ma félicité ; mais j'étais destiné à être encore le jouet de la fortune.

A la fête de sa révérence, qui fut célébrée par un superbe banquet , elle fut visitée par une vieille abbesse du voisinage, qui joignit à ses compliments de félicitation le présent d'une charmante petite levrette qui n'eût pas été dédaignée par le grand Frédéric. Une ga* lanterie faite par une main si vénérable ne put qu'être infiniment précieuse à mon prélat; mais mon nouveau rivât n'ayant jamais appris qu'à ramper et à se courber, je restai encore en faveur pendant un certain temps, et je n'eus que le déplaisir de partager avec lui les friandises qui avaient été jusque-là de ma compétence exclusive.

Cependant cet intrus, ce vil courtisan, fut enfin assez téméraire pour vouloir me chasser entièrement de mes repas; cela occasionna souvent de petites querelles où j'eus , il est vrai, toujours le dessus, mais où l'on me

2l8 BIOGRAPHIE

donna aussi toujours tort. Je perdis enfin entièrement patieqce à l'occasion des restes d'un faisan , que cet impudent favori voulut m 'arracher. Je soutins mon droit de priorité avec une telle énergie , que le prince Zéphir ( c'était le nom démon antagoniste) perdit une oreille dans notre dispute , poussa des hurlements épouvantables, et alla se réfugier sous le froc de sa révérence.

Dès ce moment ma disgrâce fut complète ; Béda frémit de colère , m'allongea, malgré sa goutte , quelques bons coups de pied , et mon arrêt de mort allait être prononcé , lorsqu'un poète ambulant, qui lui avait demandé l'aumône en vers hexamètres , et avait été admis à son dîner, parce qu'il lui avait donné la qualification de saint père, supplia sa sainteté de me donner à lui.

Le vindicatif prélat jugea qu'il ne pourrait m'infliger une punition plus rigoureuse que celle de m'abandonner à ce troubadour, dont les joués creuses et l'appétit polyphémique me pronostiquaient de mourir lentement de faim. Il accorda donc k demande da suppliant ; et dès que celui-ci eut terminé son délicieux dîner avec un verre de marasquin,

d'un barbet. a 19

>1 me fallut prendre la route de mon exil, et quitter un séjour où j'avais passé les jours les plus paisibles de ma vie.

Page 1