CHAPITRE XII
Je cheminais tristement à coté de mon nouveau maître , qui me siffla et me caressa inutilement sans pouvoir m'égayer. Vers le soir nous arrivâmes dans une ville libre de la Souabe, qù nous nous établîmes dans une mansarde de la maison d'un imprimeur, chez lequel mon patron avait l'emploi de correcteur.
Theudulphe (c'était le nom de mon barde) «tait l'ennemi juré de tous les noms français ; il convertit le mien en celui d'Hector , et me proclama gardien de son casteL II m'abandonna une vieille perruque ronde pour me servir de matelas; et, comme il ne soupait qu'avec une pipe de tabac, il me régala d'un morceau de pain dur qu'il tira de sa poche. Je trouvai un cruel contraste entre la table de mon prélat et ce pauvre repas, qui me donna un avant-goût désespérant de la ma*nière dont je serais nourri chez ce prêtre
d'Apollon. Je fus, en effet, bien plus malheureux que je ne l'avais été chez mon cyclope; et si Theudulphe ne m'eut conduit deux ou trois fois par semaine à la brasserie, où il présidait à une académie composée de garçons imprimeurs et de marguilliers , qui me régalèrent souvent d'une tranche de saucisson ou d'une tartine de beurre, je serais infailliblement mort de la mort d'Ugolin.
Un jour il fut invité à une noce qu'il avait chantée , et il me laissa , par discrétion , au logis. Il y avait déjà douze heures que j'attendais son retour avec anxiété , et il y en avait douze autres que je n'avais rien mangé. Je ne pouvais plus y tenir : désespéré , je saute sur la table , et j'entame le premier manuscrit qui se trouve sous ma dent. Je venais d'en dévorer quelques feuilles , lorsque Theudulphe entre dans la chambre. La coupe d'Hyménée avait enflammé son sang , mon aspect provoqua l'éruption du volcan.
U se précipite sur moi avec la rage d'une lionne à laquelle on veut enlever ses petits , me jette brutalement en bas de la table, et s'écrie d'une voix terrible : « Hé ! maudite brute , que fais-tu là ? ma tragédie natio-