‹ Contes et nouvellesChapitre 7 sur 80 · LETTRE III · texte numérisé non relu

LETTRE III

Mon cœur était ivre de joie, ma Rosette, quand je te saluai sous les arbres fruitiers ; il était serré, brisé, quand je voulus regagner ma demeure. Le mille de Friedlingue à

Mayenthal me semblait le voyage d'une journée. Je marchais triste et silencieux à côté de ma bonne Charlotte , qui fit de vains efforts pour attirer mon attention sur le magnifique crépuscule du soir, et sur le chant des oiseaux. Arrivé sous le grand tilleul qui est à l'entrée du village, mon œil hagard cherchait à découvrir le clocher de Friedlingue. Dieu! que tu es pâle! s'écria Charlotte en me serrant dans ses bras. Ses larmes inondèrent mes joues, mais je ne pus lui répondre par aucune larme , et je laissai sécher les siennes sur mon visage. Tu l'as vu, ma Rosette, avec quelle froideur m'a reçu ton père , tandis que tout bas mon cœur le nommait aussi le mien. Tu as vu que son front ne s'est déridé qu'au moment où nous avons pris congé de lui. La réception amicale que tu nous as faite, et l'idée que l'assassin de mon bonheur est le père de Rosette, ont seules pu réprimer les mouvements de ma fierté offensée : tu connais cette fierté; tu sais que je puis tout supporter, hors le mépris ; et la conduite de ton père étaitelle autre chose que de continuelles démonstrations de mépris? Ses regards semblaient me dire : Je sais bien que tu aimes ma fille,

je sais encore que tu en es aimé; mais ma fille, ma riche fille n'est pas faite pour le fils d'un misérable maître d'école qui possède à peine la valeur de ma récolte d'une année , et auquel j'ai payé au décuple toutes les niaiseries qu'il lui a apprises. C'est ainsi que pensait ton père ; Dieu le sait qu'il pensait ainsi ; j'ai lu sur sa figure jusqu'à ih. ^moindre de ses pensées. Et enfin , lorsque tu te mis à ton clavecin, que je te présentai le magnifique air de Kleist : Elle s'éloigne, c* est fait de moi, que Charlotte et moi nous accompagnâmes tes sons angéliques de nos voix tremblantes, il grinça les dents , et se promena dans la chambre comme un sourd-muet» T^vnjp^pouvjais pas voir cela , ma Rosette ; mais je le voyais bien; et moi aussi je grinçais les dents. HJais tu t'aperçus que je détonnais et perdais cons tenance. Un de tesTegards me remit; ces regards qui me rendraient la vie dans les bras même de la mort ! Ma Rosette , mon amie , . tes pressentiments n'étaient que trop fondés ; nous subirons bien des épreuves ; l'amour seul pourra nous aider à les surmonter. Sois constante, ma Rosette; ton Adolphe est préparé à tout, hors à te perdre. Je te dispute-

ADOLPHE ET ROSETTE. Il

ïtiîs an plus puissant monarque de la terre , et il ne t'obtiendrait qu'après m avoir arraché la vie. Sois toujours ferme, ô ma Rosette! On voudra peut-être nous empêcher de nous écrire , nous ravir la consolation des malheureux qui sont séparés. Jeannette a eu ordre d'user de la plus grande prudence pour te remettre cet écrit, et d'éviter surtout d'être aperçue de ton père. Tu sais que ma mère l'envoie tous les vendredis au marché de la ville; votre verger aboutit au sentier qui y mène; elle déposera mes lettres près de la haie , dans le creux du châtaignier à l'ombre duquel tu nous attendais la dernière fois; et au retour elle y prendra tes réponses.

Sois constante , ma Rosette ; tu le peux , si tu le veux, car tu aimes; et un saint poète, Salomon, a dit : V amour est aussi fort que la mort. Que cet oracle soit désormais notre devise. — - —

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