LETTRE IV
ROSETTE A CHARLOTTE
Laisse-moi , ma chère amie , laisse-moi déposer mes peines dans ton sein. Je n'ai pas la
force d'écrire à ton frère, quoique je lui doive une réponse. Comment pourrais-je, de ma propre main , lui enfoncer dans le cœur lé même poignard qui fait déjà saigner le mien? Cependant je ne dois pas lui laisser ignorer la conversation qui a eu lieu avant-hier entre mon père et moi. C'est toi , mon excellente Charlotte , que je charge d'en instruire notre Adolphe , mais avec toute la prudence , tous les ménagements que ton amour pour lui te commandent, et qu'exige sa sensibilité.
J'étais assise près de la table, mon ouvrage à la main ; un profond soupir s'échappa de mon ame oppressée ; peut-être même fut-il accompagné d'une larme. Mon père , qui venait de rentrer, s'approcha de moi d'un air chagrin : « Qu'as-tu , Rose ? depuis ton retour à Mayenthal je ne te reconnais plus ; on dirait que tu souffres de retrouver ton père.
— Oh ! non , mon cher père.
— Ce non signifie oui. Écoute , mon enfant, ta pâleur, les soupirs qui t'échappent à la dérobée , ta mélancolie , confirment le soupçon où je suis , que ton cœur est rongé d'un chagrin secret. Je connais la cause de ta tristesse. Le jeune maître d'école t'a troublé
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la tête et le cœur avec ses maudits livres et ses mielleuses balivernes. Que ne t ai-je arrachée de ses griffes six mois plus tôt! Je m'en suis aperçu trop tard; mais je romprai les projets de ce faquin ; c'est aussi sûr que je m'appelle le prévôt Reinhard. »
Il prononça ces mots d'une voix terrible. Je me sentis trembler; mon ouvrage s'échappa de mes mains; je les élevai vers le ciel , et dis en sanglotant : « Ah , mon père , ne soyez pas injuste !
— Par Dieu ! je ne le suis pas. J'ai de bons yeux et de bonnes oreilles. Le séducteur n'est pas assez fin pour moi. »
C'en était trop. Je me sentis tout à coup animée d'une force jusque-là inconnue. Je me levai 9 et lui dis d'un ton qui devait le surprendre : « Adolphe n'est pas un séducteur; c'est un estimable jeune homme ; il m'a rendue meilleure , et je n'ai rien perdu. Mon père , n'offensez pas mon bienfaiteur.
— Eh ! voyez donc. , je crois que tu veux te donner les airs de régenter ton père ! Rose, Rose , je te le dis une fois pour toutes , oublie ce drôle , ou tu payeras cher ton entêtement. U s'imagine peut-être que je t'unirai à
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lui: il s'est lourdement trompé. Il n'en sera rien , tu n'as qu'à le lui dire ; et s'il est aussi estimable que tu le prétends , il ne s'avisera pas d'encourager ta désobéissance , ni de vouloir se faire agréer de vive force.
a Tu peux lui dire tout cela , ou bien le lui écrire; cela m'est encore égal. Mais, lorsqu'il aura une fois reçu son congé , ne t'avise plus de lui adresser un seul mot : observe bien cela ! »
Je me tus et je pleurai. Il sortit, mais un instant après il revint sur ses pas* • <c A propos , me dit-il , le jeune Hartwig y mon pupille , revient la semaine prochaine de Francfort, où il a été sommelier pendant deux ans. C'est un gaillard alerte et bien tourné. Il possède une jolie fortune. L'auberge à l'enseigne du Soleil lui appartient, et il s'y établira dès qu'il sera majeur. Je te recommande, mon enfant, de l'accueillir amicalement ; on ne sait pas ce qui peut arriver. Je pense que tu me comprends. »
Mon père aurait pu parler encore longtemps ; la terreur et le chagrin me lièrent la langue. Le messager du bailliage vint, heureusement , apporter une dépêche de la ré-
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gence. Le prisonnier qui se voit ôter ses fers n'eût pas vu arriver avec plus de plaisir son libérateur. Je m'échappai doucement , et me rendis dans ma chambre , où je me jetai sur mon lit pour laisser un libre cours à mes pleurs. Maintenant, mon amie, tu connais mot pour mot ce terrible entretien. Je n'ai pu finir ma lettre qu'au bout de trois jours , car il m'a fallu dérober les instants pour t'écrire. J'attends ta réponse avec autant d angoisse que d'impatience. Ah ! je t'en conjure, ménage ton frère ; et lorsque tu lui auras fait connaître notre cruelle sentence, rappelle -lui notre devise : V amour est aussi fort que la mort. Il faut que l'orage se dissipe , ou qu'il écrase sa Rosette. Les dernières paroles de mon père me font seules trembler. Dieu ! s'il persistait dans ses projets à l'égard de Hartwig ! je sens qu'il me serait plus facile de mourir que de désobéir.