‹ Contes et nouvellesChapitre 70 sur 80 · LETTRE III · texte numérisé non relu

LETTRE III

Jusqu'ici je ne vous ai raconté , ma chère amie, que de$ choses qui se sont passées avant 1 époque oh je connus Marianne. Nous arrivons au temps de notre réunion et des événements dottt j'ai été moi-même le témoin.

Au printemps de Famée *7&5, je fus chargé' par tm proche parent rfjui occupait une charge publique h la coaf de1... de chercher une pension dans ta maisotf d'honnêtes bourgeois catholiques de notre viBe, pour une jeune demoiselle qui avait jusque-là de-

meure dan* un couvent. J'en fis la proposition à plusieurs mères de famille fort estimakèes; mais «lies refusèrent toutes, dès qu'elle* apprirent que la jeune personne sortait d'un couvent* «Nous savon» par expérience , dirent-elles , combien il est difficile de veUfer sur de pareilles filles qui , pour la plupart , sont pleines de ruses et de finesses ; et comme nom avons nous-mêmes des filles, nous ne voulons pas les exposer an danger des mauvais exemptes. » La somme de deux cents florins que l'on avait fixée pour la pension n'était pas , d'ailleurs , assez considérable pour1 tenter la cupidité. Je réussis enfin à placer ma protégée chez de braves gens. Le père faisait le commerce du tabac , et sa femme , mère d'une nombreuse famille , travaillait en modes. Elle avait beaucoup <fe savoir-vivre, un caractère doux et aimant, et des mœurs irréprochables. Cette estimable femme me dk: a Je veux l'essayer pour quelques mois. La jeune personne n'a probablement pas de mère, mes enfants peuvent devenir orphelins à leur tour, et dans ce cas mon mari serait aussi bien aise de leur trouver une mère nourricière. » f instruisis mon parent <tu strccès de ma négo-

dation , et comme il entreprit bientôt luimême un voyage dans nos environs, il se chargea de retirer Marianne de son couvent et de me l'amener. Il me fît part de ce qu'il me disait savoir de relatif à elle , mais il ne me dit , peut-être , pas tout ce qu'il savait , et me recommanda la pauvre enfant avec toute, la chaleur de sa belle ame.

Marianne portait encore le costume violet des pensionnaires de son couvent. Elle était de moyenne taille ; sans être belle , elle avait une tournure noble et agréable. Son visage était pâle sans être maigre ; son regard tir. mide , langoureux et un peu exalté. Elle parlait peu , et son embarras était visible. Elle se trouva tout à coup chez moi dans un cercle assez nombreux , et ne s'était probablement jamais vue dans une société aussi variée , où l'on parlait une langue qui lui. était devenue étrangère. Elle avait presque oublié la langue allemande quoique., dans son couvent , elle eût eu journellement l'occasion de s'y exercer ; mais les lois criminelles de la communauté ne permettaient l'usage d'aucune autre langue que la française. Lorsque nous fumes instruits de cette circonstance, noujs conti*

nuâmes la conversation en français; mais Marianne était trop troublée et trop fatiguée d'un voyage d'environ, quinze lieues pour y prendre, la moindre part. Après lç souper nous la conduisîmes dans sa nouvelle demeure. A peine fut -elle dans la rue, qu'elle s'arrêta comme pétrifiée, et regarda autour d'elle comme en extase : «Ah! dit-elle , quelle belle illumination ! » C'était l'éclat des lumières qu'on voyait à travers les fenêtres des maisons. La pauvre enfant n'avait jamais vu un pareil .spectacle dans son couvent. Elle ne pouvait presque faire un pas sans broncher parce qu'elle n'avait jamais marché sur le pavé , et lorsque nous arrivâmes à un ruisseau, elle n'eut pas le courage de l'enjamber; il nous fallut la porter de l'autre côté. Enfin nous la remîmes à madame A**, son hôtesse , qui la reçut très. amicalement. Lorsque nous fûmes seuls , j'appris de son conducteur que la prieure avait écrit beaucoup de bpljes.cjioses à la vieille comtesse sur la vocation décidée de la jeune fille pour la vie religieuse, et que tagrand'mère avait déjà commencé à entrera ce sujet en négociation avec elle. Quatre mille florins devaient être le prix de sa réclusion

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perpétuelle. La vieille comtesse eut cependant' la délicatesse de vouloir auparavant mettre cette vocation à l'épreuve, et elle avait, en conséquence, résolu de la mettre dans le inonde pour six à huit mois. Si , pendant cette nouvelle manière de vivre, elle conservait son goût pour le cloître , elle devait j retourner poor ne pins en sortir; si , au contraire, eHe se plaisait dans le monde, la comtesse était résolue de destiner les quatre mille florins à sa dot , en k mariant à tm honnête bourgeois. La suite de ma relation vous fera voir, ma chère amie, jusqu'à quel point on, exécuta un plan qui , il est vrai , ne dépendait pas uniquement de fer graird*mère.

Lelendemain matin Marianne vint nous visiter de bonne heure. Elle était venue en chaise à porteur , car il lui était impossible de faire un pas sur le pavé. Remise des fatigues du voyage , efle était plus gaie que la veille. Le désir de se communiquer commençait à vaincre sa timidité, et à lui inspirer plus de confiance. Nous *ous empressâmes delà gagner, et lorsque mon parent lui proposa après le dîner d'aller se choisir une robe chez un marchand du voisinage, elle nous pria, ma

MARIANNE. lo3

femme et moi , de Py accompagner. On étala deTànt elle toutes sortes d^étoffes de couleurs vires, mais elles n'eurent aucun cîiarme pour ses yeux. Elle s'en tint constamment au noir. On lui fit observer que dans ïe monde cette couleur ne servait que pour des habits de deuil , et qu'il fallait absolument s'en choisir une autre, «r En ce cas, dit-elle, je désirerais bien avoir une robe de ceîfe-ci. » C'érait un taffetas couleur de rose qu'efte désigna. Pendant qu'on était occupé à mesurer, elle vint tout à coup se précipiter de mon côté, et voulut se cacher derrière moi. — Qu'avez-vous ? lui dis-je. — Eh ! mon dieu ! me dit-elle à voix basse et tremblante, un capucin en habit d'homme ! ( Vous devinerez difficilement, mon ami , qu'elle parlait d'un Juif à longue barbe , qui venait d'entrer dans le magasin. ) Il est bien clair que l'effroi de Marianne ne venait pas de la barbe , mais bien de ce que cette barbe n'était pas accompagnée de son attribut ordinaire , le froc monacal. Un capucin eût causé la même terreur à un enfant de la religion protestante. Joyeuse de chaque nouveauté qui se présentait à ses yeux , elle ne Tétait pas de celle-ci , et je suis persuadé

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qu'elle se disait alors à elle-même : c'est donc là un de ces vilains hommes qui ont crucifié, notre Seigneur. Un mois après, je la vis communiquer familièrement avec une famille juive, et la visiter presque journellement. Le naturel de cette jeune fille était si bon, qu'il n'avait pu être corrompu au sein même de la bigoterie et de l'intolérance. Peut-être que les religieuses n'avaient négligé cette partie de son éducation spirituelle que parce qu'elles comptaient la garder pour toujours dans leur enceinte.

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