LETTRE IV
Je me suis souvent repenti de n'avoir pas noté chaque trait de la nouvelle vie de Marianne , au moment même d'en avoir été frappé ; je me fiais à ma mémoire , qui n'a pas toujours répondu à ma confiance. Mais les scènes les plus remarquables me sont restées présentes , parce que c'est dans mon cœur et non dans ma tête qu'elles se sont conservées.
Le troisième ou quatrième jour après Parrivce de Marianne, nous étions tous réunis
avec elle dans une aimable familiarité. Elle était fort gaie , et Ton voyait bien qu'elle se plaisait beaucoup avec nous. Mes jeunes neveux et leur aimable mère faisaient partie de notre cercle. Tout à coup elle devint silencieuse et pensive. Enfin elle nous dit : « C'est pourtant bien joli de voir que tout le monde ici est parent. Je voudrais bien aussi, • comme ces petits, vous appeler cher oncle et chère tante! L'oserai-je?»Elle prononça ces derniers mots d'un ton et avec une grâce que j'essaierais vainement de vous peindre. Nous lui répondîmes : « très volontiers ; » et dès ce moment nous étions pour elle oncle et tante. La pauvre enfant était si contente , si fière , d'appartenir à quelqu'un dans le monde !... et lorsqu'elle se précipita dans nos bras pour nous embrasser , avec tout l'abandon du dévoûment filial, nous eûmes bien de la peine à lui cacher nos larmes.
Mon parent allait retourner à son poste. Pour avoir le plaisir de l'accompagner encore une quinzaine de lieues, j'avais fixé à cette époque la visite que je faisais tous les ans avec ma famille aux parents de ma femme. Marianne fut effrayée lorsqu'elle ap-
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prit* notre prochain départ. Elle pleurait en silence, et nous ne pûmes la déterminer à passer la soirée avec nous. Le lendemain , madame A** nous fit dire que Marianne était malade. Nous nous empressâmes de l'aller voir. Le médecin qu'on avait appelé nous dit qu'elle avait peu de fièvre, mais qu'elle pouvait augmenter, si l'on ne parvenait à détruire l'affection morale qui paraissait en être la cause. Madame À*¥ nous instruisit que la veille elle avait annoncé avec la plus grande tristesse que nous allions tous partir , et que nous la laisserions seule. Il était évident que notre visite lui faisait le plus grand plaisir. a Il ne faut pas que vous tombiez malade , lui dis-je , si vous voulez voyager avec nous ; nous venons vous le proposer. » Ces paroles eurent plus d'effet que les ordonnances du médecin ; son regard s'anima , elle se mit debout et saisit nos mains , qu'elle voulait baiser. Deux jours après elle fut rétablie. Le médecin crut devoir lui prescrire l'usage des eaux minérales, pour délayer son sang; et nous décidâmes qu elle les prendrait chez nous, à la campagne. Quelques jours après nous nous mîmes en route. Comme il faisait
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très chaud , nous partîmes de nuit. Je ne dois pas omettre cette circonstance , parce qu'elle empéerha Marianne d'observer la contrée* Lors de son voyage chez nous, elie était trop absorbée pour y porter son attention. Le lendemain nous arrivantes àF**, agréable village sitwé sur la rive droite du Rhin , au nord duquel s'étend une Ibrêt , qui n'en est éloignée que & un quart de lieue*
Notre jeune compagne fut si bien reçue par tes parents de ma femme, ainsi que par ses sœurs, que cet être bon et aimant se trouva- en peu d'heures parfaitement à son aise. Dans la soirée notts fûmes visité* par un vieil officier 1 qui avait conservé beaucoup de eofi ancienne énergie. Lorsqu'il apprit qu'elle sortait du couvent, il lui dit; «J'espère que ifcms ne retournerez plus auprès de vos nortes?' — Oh ! mot* dieu non , » lui répondM~elte en me serrant fortement le bras , comme si elle eftt craint que le vieux guerrier ne voûtât lut reconduire au couvent- Pendant qoe nous soupions, quelques ménétriers ambulants se présentèrent! aux croisées de la pièce où nous étions , et qui donnait sur le grand chemin. Marianne était assise à
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coté de moi , et écoutait ces racleurs avec le plus grand plaisir. Lorsqu'ils eurent fini , elle s'écria hors, d'elle-même:- «Ah! c'est cependant une belle chose. que le grand monde ! » Ma femme, sa sœui* et moi, nous l'accompagnâmes à sa chambre à coucher. Elle porta des regards inquiets sur tous les murs, comme pour chercher quelque chose. A la fiir elle me dit à voix basse : « Gomment.se fait-il, cher oncle, que je n'aperçoive nulle part un bénitier?» Cette question me surprit. Je lui répondis : « Mon enfant, il faut que je vous dise que. nous ne sommes pas delà même religion que vous ; mais notre religion .nous ordonne de vous aimer, et vous verrez que nous obéissions avec plaisir à ce commande- > ment, -r- Oh ! cela ne fait rien , cela ne feit rien, reprit-elle; au surplus vous pourrez toujours, avec le ten^ps , vous faire catholiques. —Lorsque vous nous connaîtrez mieux, repris-jç, vous verrez que nous n'en avons pas besoin, » Sur ces entrefaites ma belle-, sœur était allée, emprunter un bénitier d'une femme catholique du village, et vint le lui offrir. Ce bienheureux meuble fit à Ma-* rianne un plaisir indicible ; elle le suspendjt
de suite au chevet de son lit, et nous lui souhaitâmes le bon soir. Un quart d'heure après elle me fit demander par la servante. « Oh ! cher oncle, me dit-elle d'une voix étouffée, je suffoque sous ces plumes. » Elle couchait toujours sous une couverture de laine, et elle en avait trouvé une pareille chez madame A¥*. Ici c'était un lit de plume à l'allemande , dont tout le poids reposait sur son corps. « Il est aisé de remédier à cela , lui dis-je en faisant descendre les plumes vers les pieds. — Mou Dieu ! que c'est joli ! » me dit-elle en riant. Elle se mit de suite sur son séant , et imita mon opération avec une joie enfantine. Je la quittai alors, en lui promettant pour le lendemain une couverture de laine. Souvenez-vous ici , mon amie , de ce que dit Boileau :
Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.
Dans ma première lettre je vous fournirai plus d'un exemple qui justifiera cette sentence. . „.
aïo Marianne.