LETTRE V
Makîjjote dormit très bien sous son lit de plumes. Le lendemain, après le déjeuner, nous lui proposâmes une promenade. ApFès avoir marché pendant quelque temps , nous nous assîmes sur une pelouse très agréable. Marianne ne put s'y décider qu'après qufe nous lui en eûmes donné l'exemple. L'herbe était un peu haute, et lorsqu'elle sentait qu'elle pliait sous ses pieds, elle craignait , ou de la gâter, ou supposait même du danger à s'y asseoir. Je ne voulus pas lui demander le motif de son hésitation , afin de ne donner à personne de la société l'occasion d'en rire. Ma jeune belle-sœur, petite fille très éveillée, d'environ douze ans , s'était fort égayée la veille , quoique d'une manière innocente , sur l'histoire du lit de plumes ; mais la pauvre petite en eut été confuse si elle en avait été témoin. Marianne considéra le superbe paysage qui s'offrait à ses yeux, avec une admiration muette. Enfin elle me dit : « Cher oncle , qu'est-ce donc que ces machines bleues que je vois là-bas?» et elle me désigna les mon-
tagnes de la Forêts Noire qui bornaient L'horizon. — Ce sont de» montagnes. — - Àh ! des montagnes ! je suis très aise devoir enfin des montagnes ; j'en avais déjà tant de fois entendu parler ! »
Marianne observait tout, et voulait tout imiter. A table elle voulait changer les assiettes , et me serviF. Elle me demanda : «Êtes* vous amatrice de cela ? » Ayant uniquement vécu jusqu'ici avec des femmes, elle était long-temps à saisir la différence grammaticale qui existe entre les deux sexes, quoiqu'elle s'exprimât d'ailleurs très bien en français» Elle appliquait encore à chaque objet la dénomination qu'il porte au couvent. La salle à manger était pour elle le réfectoire ; et lorsqu'elle venait me voir dans ma chambre , elle entrouvrait d'abord ht porte pour me dire : « Est*il permis d'entrer dans votre cellule ? » Elle aimait beaucoup à me venir visiter. Par suite d'une circonstance particulière , j'étais occupé alors de la traduction d'une Histoire ecclésiastique catholique ; et lorsque je comparais avec mon secrétaire ma traduction avec l'original , elle me supphait instamment de lui accorder la permission d'y assister , pour
entendre , disait-elle , les belles histoires des saints et des martyrs. Dans ces moments elle posait son tricot ou son filet sur ses genoux , et nous écoutait, les mains jointes, et avec une dévotion, un recueillement, comme si elle assistait à l'office de la messe.
Le lendemain du jour où nous fîmes la promenade dont j'ai parlé , elle s'était arrêtée sous la porte de la maison , et tout à coup elle rentra précipitamment, et saisie de terreur, dans la chambre basse où se trouvait ma femme. Celle-ci , presque aussi effrayée qu'elle , lui dit : « Qu'avez-vous donc ? Ah , Dieu ! s'écria-t-elle , une bête , une bête avec » et elle allongea ses bras audessus de sa tête. On regarda par la fenêtre , et l'on vit que c'était une vache. Mais ,. au nom du ciel, lui dit ma femme, n'avez* vous donc jamais vu de vache? «Certainement, reprit-elle en rougissant , mais seulement dans un livre d'images, et celle-ci était vivante, et si noire!....»
. Un jour elle me dit à table : « Dites-moi donc , cher oncle , comment vous vous appeliez avant votre mariage? — Je m'appelais comme je m'appelle encore aujourd'hui. — .
Cela .ne se peut pas, car je sais fort bien, qu'avant son mariage , ma tante s'appelait mademoiselle D... » - — Je vous fais grâce , mon amie , de l'explication qui s'ensuivit. J'ai rer marqué plus d'une fois dans de pareilles circonstances , que rien n'est plus difficile à expliquer que les choses les plus ordinaires.
Je conduisais , tous les dimanches , Marianne à une église catholique dans un village à deux, lieues du notre , et nous étions toujours accompagnés d'un membre de ma fa* mille. Cette complaisance, et la façon de penser raisonnable du curé, ne contribuèrent pas peu à nous gagner le cœur de la jeune fille, et à y effacer jusqu'à la trace de tout éloignement pour différence de religion. Déjà dans la première quinzaine , sa tolérance alla si loin, qu'elle nous accompagna dans une visite chez le pasteur protestant; et bientôt après , lorsqu'elle sut qu'il se faisait un enterrement non loin de chez nous, elle s'échappa, se plaça à côté du pasteur, et suivit le cercueil son rosaire à, la main. Les spectateurs ne rirent pas long-temps de cette scène étrange ; car l'air innocent de la jeune fille, et son recueillement solennel , produisirent un
ai 4 HARiAirar.
effet krésisûble sur tous les écrits. Elle suivit le convoi jusqu'au cimetière ; et malgré son rosaire elle «tait si peu catholique dans ce moment, qu'elle ne s'aperçut pas du manque d'eau bénite pendant cette cérémonie funèbre.
Les eaux minérales lai taisaient beaucoup de bien ; mais son corps , d'aiUeurs si délicat , s'en trouva beaucoup afiaàhiî. Un soir «que ma femme et sa sœur étaient occupées avec un de mes «triants, <fu était -assez gravement indisposé , Marianne me proposa de m aller promener avec die. Il était déjà «euf heures, mais j'y consentis d'autant plus volontiers , que 1a grande chaleur m'avait empêché -de sortir de tout le jour. Nous prîmes «otre chemin derrière le village, par un seatier bien uni -qui menée à la forêt -dis tante , comme je f ai déjà dit , cFtm quart de -lieue. Marianne se plaignit bientôt de sa lassitude ;nous*iops assîmes sur le parapet cTtm pont. Quelques minutes après je lui dis <ju*â -était temps de nous remettre en chemin. A peine avions nous fait quelques centaines de pas de pflus , tju'efle me protesta , avec un grand soupir , qu'elle ne pouvait absolument aller plus
MARIANNE. 2l5
loin* Je la fis reposer encore quelque temps, et nous nous remîmes de nouveau en marche ; mais bientôt après elle me dit , les larmes aux yeux .: « En vérité , cher oncle , je n'en puis plus. » Il faisait déjà nuit , et je n'avais pas ■envie 4e coucher à la belle étoile. Nous n'apercevions 'dans les environs ni voiture ni aucun êtne vivaaL i^ n'eus d'autre parti à prendre que de charger la bonne fille sur mes ■épaules , «et de retourner ainsi à la maison , tel qu'autrefois le pieux Énée , chargé de son vieux père* J'étais haletant et couvert de sueur; Marianne se mit presque à genoux pour «ne remercier de ma complaisance , et je fis en<s6Gretle vœu de se phis faire avec eUede promenade solitaire.
LETTIRE VL
JTàtteîu>ez pas .de moi , ma chère amie , que je mette quelqu' ordre chronologique dans jna narration. Il «ae serait «^possible de ra- -conter les événements ww vaut les époques où ils ont eu lieu, il suffit , je pense , de vous dire que tout ce que je vous ai raconté jusqu'ici, el que je vous raconterai jusqu'à l'épo-
que de notre retour à la ville , a eu lieu pendant un espace de six à sept semaines. Si j'avais pu prévoir que Marianne deviendrait , par la suite , un personnage aussi intéressant pour moi , avec quel soin ne me serais-je pas plu à consigner sur le papier jusqu'aux moindres nuances des traits de son caractère !
Durant les premières semaines de notre séjour chez les parents de ma femme à F**', ils reçurent la visite de leur neveu , qui venait leur présenter sa jeune épouse. La même ville nous avait vus naître, et les liens de l'amitié nous unissaient depuis long-temps. Nous étions paisiblement ensemble le lende-*main , après le déjeuner , lorsque Marianne , hors d'haleine , et la pâleur de la mort sur la figure, accourut vers nous, et dit à la jeune femme : « Au nom de Dieu, madame , venez vite; on coupe le cou à votre mari! » Nous nous précipitâmes tous en bas de l'escalier, et trouvâmes notre cousin entre les mains du barbier. Marianne, parun pur effet du hasard, n'avait jamais vu cette opération , car jusqu'ici elle avait toujours eu lieu pendant le temps qu'elle était occupée de son traitement.
Un soir eile se perdit. Nous la cherchâmes
MARIANNE. a 17
partout , mais inutilement. Tout ce que nous pûmes en apprendre , c'est qu'on l'avait vue assise sur un banc à côté de la porte de la maison. Notre inquiétude augmenta à chaque minute. Au bout d'une demi-heure, mon secrétaire la ramena, après l'avoir trouvée dans une auberge , et dansant avec un cadet d'un régiment autrichien qui y logeait avec son sergent , et qui était en recrutement au village. La pauvre prisonnière fut menée devant moi , et je vous avoue qu'alors , pour la première , et aussi pour la dernière fois , elle excita mon mécontentement. Voici quel fut son interrogatoire r
Moi. Y a-t-il long-temps que vous avez quitté la maison?
Elle. Oh ! oui , il y a bien une demi-heure.
Moi. Pourquoi êtes-vous partie sans nous prévenir ? vous nous avez tous beaucoup inquiétés.
Elle. Ah ! j'en suis bien fâchée. Écoutez , je. vais vous dire comment cela s'est fait. J'étais assise devant la porte et je travaillais ; j'eus bientôt envie de me promener de haut en bas dans la rue. Lorsque je fus près de l'auberge qui est au bout , j'entendis une belle
11$ MAftIA53TE.
musique , et je m'arrêtai devant la croisée pour l'écouter. Tapercus la quelques messieurs et quelques demoiselles qui dansaient ensemble. Là-dessus un jeune monsieur en habit blanc , qui avait du rouge là ( elle désigna sur mon bras la place du parement)^ s'approcha de moi , et me demanda si j'aimais aussi la danse : je kû répond» que oui. Làdessus il me conduisit dans la salle , et je dansai deux ou trois allemandes avec Jui.fHiis votre monsieur N** est arrivé pottr jneehercher. Dites~moi maintenant^ cher oncle., s'il y a du mal à cela.
Moi. A la rigueur il n'y a pas demi, mon enfant , mais il y a beaucoup d inconvenance ; car une jeune demoiselle ne doit jamais se mêler dans une société de personnes qu'elle ne connaît pas.
Elle. «Mais je ne savais pas eek !
Moi. Vous avez dansé avec des recruteurs. Ceui^ci peuvent £trede Graves gens.'; mais si vdus aviez fait cela dans une ville , <vous eussiez • à jamais fait kot t à Wtr e réputation ; cela veut •dire quewut. te «romete eût dit -: ttade» moîseUte d«e ff¥ ise conduit mal.
Etie.M\ ! mon Dieu , qui 'pouvait savoir
cela? c'est pourtant fort heureux que nous ne soyons pas à la ville. Oh ! pardonnez-lemoi , cher oncle , pardonnes-lé moi ; n'est-ce pas, vous ne k dires à personne?
Moi. JSoa, si vous ne donnez la main, et me promettez de ne-plus aller nulle part sans raa jperoHsaion ou celle de votre tante.
Eiie le promit, et la paix lut faite. Heureusement que la maîtresse de cette auberge était de la connaissance des parertts 4e ma femme, et qu'elle l'attrait protégée dans tous les «aa. Je dois déclarer ici que je n'ai pas eu Jbesoin de lui défendre plus rd'une fois la même cifcos6,,rnidë lui-répcter uiae explication une fois feite. Madcianiie saisissait toutes: les instructions , . tous les avis , avec la docilité i la plusairaabk; et Von voyait soavent combien sa raison naissante) faisait dtffortspour saisir une vérité* ou : déduire un résultat nouveau pour :«Ue , de» conversations :q«e : l'on ; tenait en sa