‹ Contes et nouvellesChapitre 73 sur 80 · LETTRE VII · texte numérisé non relu

LETTRE VII

Vers la fin de notre séjour à F**, nous eûmes la visite du bon curé chez lequel Marianne allait ordinairement entendre la messe. Il nous dit qu'il avait été appelé dans notre village pour administrer un ouvrier voyageur qui y était tombé malade d'une fièvre chaude. Nous l'invitâmes à dîner, et je saisis cette occasion pour lui demander les détails d'une aventure qu'on m'avait dit lui être arrivée , et dont je me réserve, ma chère amie, de vous parler dans une autre de mes lettres. Gomme Marianne faisait toujours de grandes lamentations lorsque le temps ou son traitement l'empêchaient d'aller entendre la messe, je priai cet ecclésiastique de la tranquilliser, et de rectifier ses idées sur ce point. Ce brave ' homme le fit avec beaucoup de prudence et aVec un assez bon succès ; mais Marianne trouva qu'il serait encore mieux de faire dire une messe pour elle, toutes les fois qu'elle ne pourrait pas y assister en personne. Le curé ne trouva pas d'objections à cette proposition , et c'est en présence de Marianne que nous le mîmes à même d'offrir au ciel ce sa-

crifiçe expiatoire. Avant de retourner à son village, il alla revoir son malade, et au bout d'une heure, il nous apprit qu'il était mort.

Tétais occupé dans ma chambre à écrire une lettre, lorsque Marianne vint me solliciter , de ce ton caressant qui est propre à toutes les pensionnaires die couvent, de lui permettre d'aller prier auprès du corps du défunt.

« Gela ne saurait être , lui dis-je ; vous pouvez prier pour lui à la maison ; vous n'avez rien à faire auprès des morts. »

« Ah ! cher oncle, reprit-elle, j'ai déjà vu des religieuses mortes ; mais jamais encore d'homme mort ; je vous prie instamment de permettre que je voie celui-là. »

Je répétai mon refus; mais elle ne voulait pas se laisser persuader. Elle renouvela ses sollicitations; elle me fit des instances si pressantes, que je lui permis enfin d'y aller, mais accompagnée de la servante, et, pour un quart d'heure seulement. «Vous verrez , ajoutai-je, que j'avais raison de vous refuser d'abord ; vous vous repentirez de votre curiosité. »

Je vous laisse à décider , mon amie , si je

fis bien, ou nom r de kn' céder, levons avoue toutefois que ce Eut principatetoetot pour n'en débarrasser, parce qu'il ftibiE que ma lettre fut achetée avant le souper.

Fendant le repas , Marianne n'était pas à beaucoup près aussi causeuse qu'elle l'avait toujours été depuis quelque temps ; et après le souper , elle ne nous quitta pas d'un instant» On ne dit pas un mot de sa visite chez le mort. Après dix heures , nous nous séparâmes pour aller nous coucher. Nos chambres étaient situées au. marne étage , et séparées par un vestibule où nous nous souhaitions ordinairement la bonne nuit. Cela eut aussi Heu cette fois. Marianne embrassa d'abord ma femme, et puis moi; ensuite elle me dit, en me prenant par la main : « J'aurais eneore un petit mot à vous dire. » Je kt suivis dans sa chambre»

Marianne. Cher oncle r je voudrais vous prier de me faire tm bien grand pfaûeir ; mais il ne faut pas me refuser.

Moi. H faut auparavant qtoeje sache si cela est en mon pouvoir. .

Marianne ( avec joie ). Oh ! mon Die* oui ! n'est-ce pas y vous me le promettez ?

MARIANNE. 2fi3

Moi. Il faut auparavant que je sache cte quoi, il s'agit.

Mari an fie* Vous atiez biea raisont, cher onde, lbnscjue vous me disiez que je me repentirais de la curiosité que j'ai eue de voir l'homote mort. Maintenant je le Vois toujours dévent les, yeux, et j'ai peur d'aller aie coucher t

Moi* Nous y voilà» Votre peur est aussi mal fondée que l'était votre curiosité» Allez vous mettre a** Ut.

Marianne. Mon Dieu ! vous m'avez cependant promis de m'accorder ma demande.

Mqù. Que vouiess-vous., mon enfant?

Marianne. Je vous prie, cher oncle, dfe venir coucher avec moi.

Moi.* Cela est absolument impossible.

Marianne ( dans la plus grande affliction ) . Et pourquoi donc ?

Mai. Demain y mon amie r je vous en dirai la raison* Dormez tranquille; je vous jure <ptf vous n'avez rien à craindre.

Je me rendis dans ma chambre ; mais elle m'y suivit pouc se plaindre à mai femme de ce que je ne voulais pas coucher avec elle. Celle-ci ne sut d'abord que lui répondre ,

tant elle était surprise. Enfin, elle prit la jeune fille par la main , et lui dit : « Venez avec moi , mon enfuit; l'aînée de mes sœurs partagera son lit avec vous. » Elle ne se laissa emmener que difficilement, et il me fallut lui réitérer la promesse de lui dire le lendemain matin le motif de mon refus. Vous pourrez aisément, ma bonne amie, vous faire une idée des réflexions que je fis avec ma femme au sujet de cette scène ; ces réflexions n'étaient pas toutes fort amusantes, et je n'y épargnai pas les religieuses, quoiqu'il y eût aussi quelque chose à dire pour leur justification. Elles pouvaient bien glisser un peu

légèrement sur. cet article, à l'égard d'une future sœur ; car c'est ainsi qu'elles regardaient déjà Marianne, et cette réserve pouvait même être envisagée comme un acte de pitié envers cette pauvre victime.

Mon plus grand soin fut alors de tâcher de garantir l'innocence de la jeune fille par des explications prudentes, et de diriger notre prochaine conversation de manière à l'empêcher d'en rougir tôt ou tard , si elle s'offrait à sa mémoire. Il m'importait encore, non seulement à cause d'elle , mais pour moi*

même, de ne pas la rebuter, en la portant à diminuer une confiance qui devait m'êtrfe d'autant plus sacrée, qu'elle ne connaissait point de bornes.

Page 1