LETTRE X
K.£T0UBjfO2rs à Marianne, ma chère amie.
Nous revînmes par G**, où nous nous arrêtâmes quelques jours. Marianne témoigna la plus grande envie d'aller visiter son couvent , pour y demander aux religieuses plusieurs petits objets qu'elle y avait laissés. Je m'aperçus cependant fort bien que le vrai motif n'était ni ces objets , ni son amour pour ces dévotes sœurs qui , hormis la bonne Rosalie , ne lui tenaient pas beaucoup: au cœur. Mais Marianne voulait se montrer aux religieuses et à ses jeunes compagnes dans sa. parure de .taffetas rose ;, et comme elle sentait déjà qu'o» avait beaucoup négligé: son éducation ,. elle pouvait biem aussi a»votf envie de leur donner une preuve de* progrès, qu'elle avait faits depuis qu'elle les avait quittées.
Ma femme accompagna Marktfme au couvent. Ellefui reçue de Rosalie avec une tendre
- MARIANNE. s35
bonté. Les autres neligieuses? et surtout la prieure 9 La vécurent avec assez de froideur. Cette dernière surtout y joignait une sorte de mépris» Elle? semblait lui dire : «Tues un enfant mundbinr qui; ne mériterais point de rester dans notre sainte maison. » Sœur Kosalie fit encore présent à Marianne de plusieurs saintes reliques dbnt elle la remercia beaucoup *r mais à peine étaitrelle arrivée chez moi, qu'elle partagea ces précieux objets entre mes deux enfants.
À notre retour, Marianne retourna avec peine chez madame A** , qu'elle avait tout-àfait perdue de vue. Elle venait de passer près de deux mois avec nous, et son seul désir était de ne plus nous quitter. Je fis mon possible pour l'en détourner. Je lui dis que l'ordre exprès de sa protectrice était qu'elle demeurât chez des personnes de la religion catholique; Mats pour lui rendre pli» facile son obéissance à cet ordre, je l'autorisais à> nous venir totr toutes les aprèsrmidi avec son ouvrage. Site usa à la lettre1 de cette permisffloti , car il ne se passait presque pas. de jour que nous ne la vissions chez nous ; et je dois dire qu'à chacune de ses visites nous pouvions remar-
quer en elle un nouveau rayon de sa raison naissante , et un nouveau trait de son excellent cœur. Aimer et être aimée était le besoin le plus pressant de son cœur. Elle le faisait souvent paraître en employant le plus séduisant abandon d'un enfant de la nature, ou par ces caresses adulatrices que , à l'exemple de ses compagnes du couvent , il fallait employer auprès des religieuses pour se mettre dans leurs bonnes grâces.
Notre chemin pour aller à l'église protestante passait devant la maison où elle demeurait. Tous les dimanches elle se tenait sôus la porte dès qu'elle entendait sonner la cloche , pour guetter notre passage ; et lorsqu'elle nous apercevait, ma femme ou moi, elle accourait à notre rencontre comme un enfant de six ans, et criait déjà à moitié chemin : «Bonjour, cher oncle , ou chère tante ! » Ge salut était toujours accompagné de quelques baisers. Je saisis la première occasion qui se présenta pour lui faire entendre , avec tous les ménagements possibles , que de pareilles salutations étaient inconvenantes si on les faisait dans la rue. « Eh ! pourquoi donc ? réponditelle ; cela ne fait pas le moindre mal à per-
sonne , et personne ne me défendra de saluer mon oncle ou ma tante. — - Votre amitié nous est bien chère , repris-je , et elle ne peut , il est vrai , faire de mal à personne ; mais il est reçu que dans les villes on doit se régler d'après les autres dans la manière de se saluer. »
. « Voilà un bien sot usage , » dit-elle. . Il m'a fallu, par la suite, le lui rappeler encore quelquefois, avant qu'elle s'y conformât entièrement.
Une quinzaine de jours après notre retour de la campagne , je la trouvai auprès de. ma femme dans sa chambre, où elle travaillait, et jouait alternativement avec mes enfants. Je ne sais plus à quel propos on vint à parler d'un mariage.
« Je me marierai bientôt aussi , » dit alors Marianne.
Moi. Puis-je savoir avec qui ?
Elle. Oh , oui! vous pouvez et vous devez le savoir.
Moi. Avec qui donc ? .
, Elle. Avec vous.
Moi. Vous voulez donc, mon enfant, que votre bonne tante meure ?
Elle* Moi?. que Dieu .m'en préserve ! comment ponvez-vaus penser ainsi de mol, mon cher oncle?
MôLÛIq faut inen. Avbz-»vous jamais vu un homme qui eèt deux femmes?
EUe ( après on moment de jrénexion ). Je crois que non.
Moi.ie\e «rois bien; car il est défendu aux chrétiens d'avoir deux femmes.
Marianne (à demi^voix ). C'est dommage.
Alors elle accourut vers ma femme , -et se jeta à son cou : «Oh ! ehèee tante, pardonnez, je ne songeais pas à tout cela.» 'Un tendus baiser de la tante lui rendit sa tranifoîttté.
Un jour eHe vint nous voir; mus étions sortis tous les deux. -Elle entra dans mon cabinet où mon secrétaire était à ^écrire. Ette ne voulait pas l'en croire lorsqu'il f assura <pie nous n'y étions pas. Elle entra dans laleave et fureta partout. Alafiniellesepiaça devant mon fauteuil qui se trouvait à* cote de mon bureau : « Puisqu'il n'y est pas , ditrelk^ je veux baiser les bras du 'fauteuil dans lequel il est ordinairement assis. » Stie Vinotinaet Jes baisa. Alors >eMe «s'y pfarça-, tioa de sa poche une petite boîte , et dit à mon secrétaire :
MARIANNE. tàç)
ce J'ai là-dedans une relique , mais une relique que je ne donnerais pour aucun prix. — Faites-la moi voir , 'dit celui-ci. — le n'en ferai rien , » répliqua-t-elle «n senrant laboîte fortement entre ses mains. Le secrétaire , qui s'amusait quelquefois à la taquiner, 'épia le moment, et s'en saisit. B l'ouvrit, et y trouva.... une'catte de visitcqui portait mon nom. Il fat trop ému à cette vue, pour ne pas lui rendre de suite sa relique , quand même i\ 'ft'y^eât pas été déterminé par ses lamentations. Je me souvins alors qu'un jour où je votilus la voir chefc 'elle , -et qu'elle était sortie , j'avais , par pure plaisanterie , laissé cette carte pour elle à son hôtesse.
LETTRE Xï.
Uévé était passé; depuis quatre mois Marianne était hors* de son couvent, et montrait chaque jour plus de répugnance d'y rentrer. Bile me renouvela de temps en temps ses anciennes sollicitations pour la foire demeurer avec nous; mes réponses furent toujours les mêmes, e* je n'eus garde tèerfeire mention de cette demande dans mes lettres , qui
aAo MARIANNE.
étaient toutes communiquées à la vieille comtesse. Ma persévérance coûta bien des larmes à cette pauvre fille; et à moi, je dois vous l'avouer , ma chère amie , bien des combats : ma femme et moi , nous eussions tant désiré de voir cette bonne enfant complètement heureuse ! Mais il sera bientôt prouvé que par cette persévérance je me suis épargné bien des reproches que, fondés ou non, je me serais faits par la suite.
Marianne venait de faire avec nous une partie de vendanges, et se trouvait auprès de ma femme dans le moment où je reçus de mon parent une lettre par laquelle il m'annonça que le grand-père de Marianne , vieillard de soixante-quinze ans , venait de faire une chute qui mettait sa vie en danger ; que les approches de la mort ayant éveillé le cri de sa conscience, lui avaient inspiré la résolution de reconnaître Marianne pour sa petitefille , et de la rappeler de son exil ; que pour oet effet , on me chargeait de l'instruire du changement qu'elle allait éprouver dans son sort, et de faire toutes les dispositions pour . son départ. On me fixa le jour où une femme de chambre de la vieille comtesse viendrait à
MARIANNE. rl\l
sa rencontre jusqu'à G** , et l'on me priait de l*y accompagner, si cela m'était possible. Que , dans tous les cas, cette femme de chambre me remettrait un plein pouvoir qui contiendrait la demande de l'extradition de la demoiselle , ainsi que ma décharge pour la remise que j'en ferais.
Cette lettre me surprit, quoique le moment ne fût pas encore venu où je pouvais en comprendre tout le sens. J'étais chargé d'instruire Marianne de son contenu. J'allai de suite chez ma femme , où je trouvai cette bonne fille occupée d'une conversation très gaie.
«Je vous apporte, luidis-je, une nouvelle qui vous fera beaucoup de plaisir. »
Elle vint au-devant de moi en sautant : «N'est-ce pas, j'aurai une montre ?» Elle m'avait déjà prié plusieurs fois de solliciter l'autorisation de lui en acheter une.
«Ma nouvelle est bien plus importante, lui dis-je: vous devez, mon enfant, partir pour votre patrie, et aller joindre votre famille.»
Elle. Irez-vous avec moi, cher oncle?
Moi. Non , on ne le désire pas, et d'ailleurs cela me serait impossible. •
Elle. En ce cas je ne partirai point.
il. il
Moi. Asseyez-vous ici à coté de moi , mon amie, et écoutez attentivement, réprouve une bien grande satisfaction d'avoir à vous dire que vous avez une mère, une grand'mèfé et un grand-père. Ce dernier est vieux et maladif; il voudrait vous voir encore avant sa mort.
Marianne (d'un ton très sérieux). One mère , une grand'mère , un grand- père !
Moi, Oui , mon amie ; et votre grand'mère e$t cette même comtesse de.... qui , jusqu'ici , fat votre bienfaitrice. Vous ne pouvez pas encore vous faire une juste idée du bonheur qui vous est réservé. Vous pouvez compter sur bien d'autres bijoux qu'une montre.
Marianne. C'est très bien , cher oncle , mais je ne partirai pas.
Moi. Et pourquoi pas, mon enfant? Savezvous qu'une femme de chambre de votre granefrnamata est en route pour vous chercher, et que je n'oserais 'point vous garder, quand même je le voudrais ?
Sîariarine selnH àpheurer amèrement. «Ah ! cher oncle, je he veux pas de montre , point de bijoux ; je -veux rester ici avec vous et avec ma tàftltë. »
Moi. Vous devez toujours nous dentier ce noi# si doux , mais vous savez que nous ne vous $on?rBes point parents. Vos véritables parents , yojr-ç piè?e, sont à N*% et veulent vous avoir auprès d'eux.
Ma^ia#ne se tut pendant quelques instaitfs ; puis elle dit d'un ton triste et en même teçigs Jfewe :
«£hqL\Qncle,ces.gefts-là ne m'aiment point; sans cela ils ne m'eussent point laissé atteindre ma dix-septième année sans me dire ce qu'ils me sont. Ma grand'mère , il est vrai , 91'^ faif 4u bien ; mais m'a-t-elle écrit une seule fois* >og m'a-ticlle seulement fait dire que je suis sa petite-fille ? »
Moi? .11$ peuvent avoir eu pour oela des motifs dppt i's vous instruiront eux-mêmes. Elle. Peufrtl «pister de tels motifs ? Je ne le crois pas. ( EUe se mit à pleurer de nouveau. ) Ahi »eher oncle , je ne puis , je ne veux point partir , je veux rester ici. Alors elle s'adressa à ma femme : a Oh ! ma bonne tante , gardez-moi., gardez-moi près de vous ; je veux vous servir, je. veux être la bonne de vos «enfants.»
Cette scène déchira nos cœurs. Nous ne
pûmes parler , et tînmes long-temps «ette pauvre enfant serrée dans nos bras. Enfin je lui dis : « Partez , ma chère ; nous vous accompagnerons jusqu'à G**. Si vous ne vous trouvez pas bien dans votre famille , et que vous me témoigniez le désir de retourner chez nous , alors je vous jure de demander à votre grand'maman la permission de vous recevoir au sein de la mienne , où nous vous considérerons comme une amie, comme notre sœur. »
Marianne ne répondit rien. Elle jeta sur nous des regards pénétrants , et nous serra contre son cœur avec une force convulsive. Peu à peu elle devint plus tranquille ; mais depuis cette conversation jusqu'au moment de notre séparation , son ame resta sombre et abattue. Ses yeux étaient toujours remplis de larmes , et elle ne parlait que lorsqu'il le fallait absolument. Je la reconduisis chez elle , et je fis part à madame À** delà nouvelle que je venais de recevoir , en la priant de tout disposer pour son départ , qui devait avoir lieu dans trois jours, ici recommencèrent les lamentations; mais je veux vous épargner, mon amie , ainsi qu'à moi , un récit qui res-
terait toujours au-dessous de la vérité 9 et qui ne serait qu'une répétition de celui que je vous ai déjà tracé.