LETTRE XII
Marianne resta avec nous toute la journée du lendemain. Elle n'avait fait que gémir et pleurer toute la nuit, et elle était pâle comme la fleur en secret dévorée par un ver ennemi. Lorsque son coiffeur vint , elle lui ordonna de lui tailler les cheveux. — Cela n'est pas nécessaire, lui dit-il, si vous retournez au couvent. — Moi , au couvent?... J'aimerais mieux me jeter dans un puits que de me laisser enfermer de nouveau ! — Au dîner elle ne mangea pas , et fut silencieuse. Gomme elle était très faible, je la menai dans mon cabinet , où je l'engageai à se reposer sur un canapé qui se trouvait dans une alcôve. Cette alcôve lui rappela apparemment l'idée d'une cellule de couvent, car elle me dit alors en sanglotant : « N'est-ce pas, cher oncle , que l'on ne me conduira pas dans un couvent ? — Non, mon enfant , fut ma réponse; et si vous le desirez je veux encore écrire à votre grand'maman , pour la conju-
*M6 KARIANKIUI/
rer de vous renvoyé* oheÉ riètos. — ^* Ali ! ouf , faites cela ,» me répofricirt-ellë, frtéc uù profotid soupir. Elle ne cessait de plèUrer. Nou* eûmes par hasard la visite d'un prêtre catholique, que Marianne connaissait parce qu'il avait xine sœtir religieuse dafrs soft coûtent. Je le reçus à la porte , pour le prier à Voix basse de consoler la pauvre enfant , et de lui ôter surtout la crainte dti- doutent. Il fit tout son possible pour y réussir , mais son éloquence échoua complétemenlt. Marianne retourna le soir aussi triste dans sa chambre qu'elle l'avait quittée le matin. Je lui proposai le lendemain , afin de la dissiper un peu , de faire avec ma femme quelques visites d'adieu chez plusieurs- amies qui lui avaient toujours témoigné beaucoup d'amitié et d'intérêt. Elles étaient prévenues du but de ces Visites , et elles employèrent tout pour la ranimer par l'espoir de la voir biehtôt de retour. Marianne paraissait aséez résignée , jusqu'au moment où elle fit ses adieux à ma Vértéràble mère , qu'elle appelait sa gfànd'tttarttàii. Elle passa la dernière huit chez ttioi, et le lendemain matin nous partîmes de bonne heure pour
Un de mes amis, officier au service du landgrave de Hesse , et qui faisait , accompagné de sa femme , la même route qw nous , augmenta notre société. Comme il avait sa voiturç à lui , nous ne nous réunîmes qu'à la première auberge , où nous déjeunâmes ensemble. L'humeur joviale de mon ami , ses complaisances pour Marianne, et la beauté du temps, qui nous avait engagés à faire un petit tour de promenade pendant qu'on faisait rafraîchir les chevaux, contribuèrent à dissiper un peu la tristesse de la pauvre fille, qui fut assez calme jusqu'à notre arrivée à M** , village situé à cinq lieues de G*% et où nous comptions dîner. A l'entrée de ce village , la belle-sœur de mon purent arrive à notre rencontre ; elle était accompagnée d'une femme très bien mise , mais à laquelle il ne manquait qu'une moustache pour avoir toutà-fait l'air d'un grenadier. Sa conductrice nous la présenta comme la femme de chambre de la comtesse de , qui était chargée
de venir prendre mademoiselle deJ**. En même temps l'étrangère me remit l'acte dont je vous ai parlé plus haut , et m'adressa son compliment dans un patois salzbourgeois si
comique, qu'il m'eût été impossible dé m'empêcher de rire si , au même instant, Marianne ne s'était serrée contre moi , pour presser fortement mon bras contre son cœur palpitant. Elle avait deviné une partie du sujet de cette scène , et s'était fait expliquer le reste par ma femme. Quant au discours de là femme de chambre , il lui eût été impossible d'en comprendre un seul mot. Nous nous rendîmes à pied jusqu'à l'auberge. La conductrice de l'étrangère me dit alors à l'oreille que c'était un singulier personnage , un vrai Pandour , et que c'était son beau-frère qui l'avait adressée à son père ; que n'ayant pas trouvé Marianne en arrivant , elle avait voulu absolument continuer sa route jusque chez moi , et qu'elle l'avait prié de l'accompagner. Arrivés à l'auberge , la femme de chambre s'adressa à Marianne , qui ne cessait de pleurer, et lui reprocha sa sensibilité, qu'elle qualifia d'enfantillage, mais d'un ton si dur, si rauque , que celle-ci recula tout épouvantée, et vint se cacher derrière ma femme et moi; mais la femme de chambre ne se tut pas; elle poussa, au contraire, si loin son incartade , que notre officier ne put se conte*
MARIANNE. ft/lÇ)
ïiir plus long-temps , et l'invita d'un ton martial , à traiter mademoiselle de J** avec plus de douceur ; mais la duègne dit , en poussant un grand éclat de rire , qu'on n'avait que faire de lui enseigner la manière dont elle devait se conduire. J'eus beaucoup de peine à apaiser mon armi qui , autant par pitié pour Marianne , que révolté de la grossièreté de la gouvernante, se sentait une grande envie de lui apprendre à vivre. Marianne se plaça à dîner entre ma femme et moi ; elle mangea peu , resta silencieuse , et nous serrait alternativement la main. Ceci donna de nouveaux sujets de raillerie à la duègne : «Eh ! mademoiselle, mademoiselle , dit-elle , je ne sais pas ce que je dois penser de vous ! A quoi sert- il de brailler ainsi ? Mais patience, je vous ferai pas* ser vos lubies ». Je lui fis entendre qu'avec de la douceur on pouvait tout obtenir de cette pauvre enfant, et je la priai de ménager sa sensibilité, oc Gela s'arrangera » , me réponditelle. C'est de cette manière que s'écoula le temps du repas.
On proposa ensuite une promenade au jardin, situé derrière l'auberge. La société quitte la salle à manger. Marianne , ainsi qu'elle le
faisait toujours, s'attacha à mon bras. Elle laissa passer tout le monde ; et lorsque je voulus la conduire dehors, elle me retint, et me dit à demi-voix : « J'ai quelque chose à vous dire.» La salle était au rezrde-chaussée; la porte s'ouvrait en dedans, et lorsqu'elle était ouverte , elle formait avec le mur un angle, d'où Tonne pouvait être aperçu, ni du corridor , ni de la rue. C'est dans cet angle que m'entraîna Marianne ; je l'y suivis sans presque m'en apercevoir. Là, elle se saisit de mes deux mains , et me dit d'un ton solennel : « Cher oncle , vous avez toujours été mon ami , vous n'avez jamais refusé aucune de mes prières : serez-vous inexorable à la dernière que j'ai à vous faire ?»
Moi. Non, mon amie; je vote promets de faire pour vous tout ce qui est en- mon pouvoir.
Elle. J'ai peur de cette femme, et je crains encore plus mes parents. Je suis sûre qu'on me conduit à mon malheur. O cher oncle , vous pouvez, vous devez me sauver. Pour l'amour de Dieu , tuez-moi ». Au même instant elle se précipita à mes genoux, et mit dans ma main un couteau dont elle s'était empa-
ManaimeL.
Tour lamour de dieu ! . . -monOncle.tm
rée pendant le repas, et qu'elle avait tenu caché dans la poche de son tablier. Un saisissement d'horreur s'empara de tous mes membres. Je jetai le couteau loin de nous, et re- • levai cette pauvre enfant à moitié privée de sa raison. « Venez , ma chère , nous allons rejoindre la société. Je vous expliquerai ce soir ce que vous vouliez faire. » Ce n'est qu'avec peine que je pus balbutier ces mots , et je l'entraînai hors du salon.
Elle se laissa conduire sans dire un mot. La crise du désespoir était passée; le plus grand accablement devait en être la suite. Ma situar tion n'était pas moins pénible que la sienne ; et toutes les fois que je me sjiis retrouvé dans le salon où avait eu lieu cette scène , une secrète horreur s'est emparée de moi. Je n'ai cependant jamais passé par M** sans aller visiter cet endroit qui me rappelait un moment si douloureux. Cela m'est arrivé plus de vingt fois , et surtout lorsque j'avais avec moi un ami ou une amie avec lesquels je pouvais m'entretenir de Marianne } il fallait toujours nous faire une .espace de violence pour quitter un lieu qui remplissait nos âmes de mélancolie 9 et qui nous expliquait comment
des philosophes, même des Démocrite , avaient pu trouver du charme parmi les tombeaux.