LETTRE XIII
» Je n'ai pas besoin de vous annoncer , mon amie, qu'après la scène dont je vous ai parlé à la fin de ma dernière lettre, le reste de notre voyage fut bien triste. Nous arrivâmes à G** au moment de la fermeture des portes , «et descendîmes chez les parents de notre amie., ou nous soupâmes avec Marianne et sa duègne. La soirée me parut bien longue : cependant je tremblais de voir arriver l'heure où nous devions nous séparer. Marianne se persuadait que nous resterions à G** jusqu'au moment de son départ; mais cela nous était impossible , et n'eut pas même été avantageux pour la pauvre fille. La prédilection qu'elle avait pour nous lui eût toujours fait plus de tort dans l'esprit de sa conductrice, et il était nécessaire qu'avant de se remettre en route, elle la connût davantage , sans dépendre encore uniquement d'elle. Notre amie, ainsi qlie ses estimables parents*, auxquels Marianne était recommandée, pouvaient nous rempla-
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cer auprès d'elle. Je ne voulus cependant détruire Terreur de la pauvre enfant, qu'au moment de nos adieux, afin de ne point briser deux fois son cœur.
Pendant le souper , quelques paroles échappées à la duègne me donnèrent lieu de faire de sérieuses réflexions ; car 9 en parlant de son itinéraire , elle dit : « A A** ( c'est une ville située à quatre-vingts lieues de G**), nous nous reposerons quelques jours, et j'y trouverai des lettres qui m'instruiront de ce que nous aurons à faire. Heureusement Marianne ne prit pas garde à ces paroles, et d'ailleurs elle ne les aurait pas comprises. Quoique depuis sa sortie du couvent elle eût appris un peu d'allemand , elle n'en savait pas assez pour s'exprimer couramment, et encore moins pour comprendre le dialecte barbare que parlait cette femme. Nous restâmes ensemble jusqu'à onze heures du soir. Alors la duègne se leva pour se rendre, avec Marianne, à l'auberge où elle avait pris son logement. Nous les y accompagnâmes. Arrivés dans la chambre de Marianne, elle me demanda l'heure à laquelle elle pourrait venir nous voir le lendemain. Je la pris alors à
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l'écart ; je saisis sa main , et lui dis à demivoix : « Promettez-moi avant tout, et à la face de Dieu , de ne plus vous abandonner à des idées aussi épouvantables que celles de cette après-midi. » Marianne soupira, puis elle dit : « Eh bien ! oui , je vous le promets. » Je pressai sa main sur mon cœur, et je continuai : « J'ai encore quelque chose à vous dire, ma chère amie. Je ne vous ai jamais trompée , et je croirais commettre un crime en vous trompant maintenant. Il faut que je prenne congé de vous ; je vous jure que je ne puis prolonger mon séjour dans cette ville. Adieu , la plus aimée , la meilleure des enfants ; que Dieu vous protège ! aimez-nous toujours ; je serai votre ami tant que je vivrai. » Marianne ne put proférer une parole. Je la serrai fortement dans mes bras, et je fis signe à ma femme de prendre également congé d'elle. Elle s'avança, et l'embrassa avec la tendresse d'une sœur. Marianne resta toujours muette. Nous nous approchâmes de la porte ; elle fit quelques pas pour nous reconduire , et tomba inanimée sur le plancher. Notre amie aida la femme de chambre à la placer sur un lit. Nous la recommandâmes, en pleurant, à cette
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femme déjà troublée, et qui , dans ce moment , éprouva aussi quelques mouvements de pitié. Nous quittâmes Pauberge le cœur rempli d'une sombre tristesse , et nous nous rendîmes chez les parents de notre amie, qui partagèrent notre affliction , et qui veillèrent avec nous la plus grande partie de la nuit. Ils nous promirent d'appeler Marianne auprès d'eux le lendemain , et de faire tous leurs efforts pour calmer son chagrin. En prenant congé de leur aimable fille , celle-ci nous promit également de ne pas la quitter jusqu'au moment de son départ.
' Je laisse à votre propre cœur , ma chère amie , à se faire une idée des sensations •que nous éprouyâmes pendant notre retour. Nous parlâmes peu, et c'était pour nous communiquer les appréhensions que nous avaient données les paroles mystérieuses de la femme de chambre. Il nous parât alors plus que probable que notre parent à N¥* avait été trompé comme nous , ou qu'au moins la maladie du vieux, comte, dont la femme de chaml)re n'avait parlé qu'une seule fois, et cela avec beaucoup d'indifférence, n'avait pas été bien sérieuse , mais seulement
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le prétexte pour nous arracher la bonne Marianne. A cette supposition s'en joignit encore une autre ; que peut-être l'amitié que nous portions à cette pauvre fille avait déterminé la prieure de son couvent à solliciter de sa bigotte grand'mère l'éloignement de sa petite- fille de la société des hérétiques. Nous n'avions , au reste, pas besoin de ce soupçon pour découvrir le mot de l'énigme , et il est bien plus probable que ce n'est pas la vieille comtesse , mais bien son mari , joint à la propre mère de Marianne, qui avaient conçu le plan de son enlèvement; car c'était, en effet , un enlèvement. Cette dernière était , depuis plusieurs années , mariée en secondes noces à un major d'extraction roturière ; mais il faisait, de jour en jour, plus de progrès dans les bonnes grâces de son beau-père, qui s'était d'abord opposé de toutes ses forces à cette mésalliance. Il importait beaucoup à ce major , ainsi qu'à son épouse , de faire disparaître de leur lignée un scion, qui n'aurait pu rester toujours inconnu , ni paraître honorablement dans la famille. Je tairai d'autres motifs qui confirment la justesse de notre supposition; ils terniraient trop la mémoire de
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cette mère dénaturée. La suite de mon récit vous fournira d'ailleurs , ma chère amie, bien plus de lumières sur cette affaire , que ne le pourraient les raisonnements que nous faisions à une époque où le voile qui la couvrait n'était pas encore entièrement tombé.