MÉRY
• 7 nvfmUnt 1852.
INFORTUNES AMOUREUSES
DES ÉLÉPHANTS
Un soir de juillet 4851, nous dînions, Anglais et Français, tous naturalistes, excepté moi, à l'hùtol des Princes, rue Richelieu ; c'était juste une heure après une longue visite faite à la •galerie zoologique du boulevard du Temple. On est heureux de trouver au potage un sujet de conversation; le nôtre se présentait naturellement.
0 Que dit votre naturaliste Bu don de l'éléphant ? me demanda tout à coup sir Charles Darlimple , mon \omn de droite.
-^Buffon, répondis-je, dit que^Féléphant est le plus grand être de la création, qu'il a une trompe, deux laides oreilles, deux défenses d'ivoire, qu'il est très-intelligent, très-sobre, trèssusceptible d'éducation, très.... »
Sir Charles m'interrompit par un léger mouvement de sa iourchette , et me dît avec un sourire poli qui corrigeait la brusquerie de l'interruption :
« Je connais cette définition de l'éléphant; elle est en anglais dans notre Saavers, de la Société royale de Londres; elle est même partout.... Avez*vous encore quelque auteur qui parle de rélépbant?
— Oui, je connais VAbn'gé de la nature du docteur Magnin, de Montpellier; il consacre à l'éléphant ces deux vers :
Jadis» les éléphants portaient d'énonncs tours ; D«ns elles, les guerriers passaient de tristes jours.
INFORTUNES AMOUREUSES
— Et après ces deux vei^, me demanda sir Charles, qu ajoute le docteur Magniu ?
— 11 passe au léopard , auquel il ne consacre que cet alexandrin :
Le léopard est un des animaux silvcstres.
— Vraiment! s'écria le colom^l Fencran, qui depuis quelques jours à peine était arrivé de Geylan, où il conunande un des régiments de la compagnie des Indes. Vous avez des naturalistes de celte force-là. Ils donnent deux vers à Téléphant et un seul au léopard'. Le savant zoologue indien Peno-Peï consacre cent pages au kandjil, animal ^rand comme ma main, et que personne ne connaît.
— Et combien de pages consacre-t-il à TéléplMnit? demaDéai-je au colonel.
— Ce grand naturaliste a écrit sur l'éléphant nn ouvrage spécial qu'il n'a pas voulu terminer, a Je laisse à d autres y a-t-ii dit, 1$ ioin de compléter mon œm>r$fSi eUe petU être tmrmimée; ce que je ne crois pas. On écrira le dernier mai sur Vkmtne; sur l'étéphant ^ jamais. »
— Je reconnais du vrai dans cette exagération , remarqua sir Charles : ainsi , il y a un mystère qu!on vient d'approiondir seulement Vm dernier vers le lac des Makidas. *
— Un mystère sur l'éléphant? demandaî-je «vee la BaûfvM d'un élève en zooloirie.
— Sans doute, dit sir Charles.
— Oh ! je sais ce que vous voules direl ajouta le cokmel Feneran d'un ton réservé.
— Et précisément,, ajouta sir Owirles, j'y songem tout à
l'heure dans la ménagerie du boulevard du Temple, en examinant les deux jeunes éléphants qu'on a placés, avec intention , à côté de la grande cage des singes.
— J'y songeais aussi! dit le colonel en rinat.
— - Pardon, fis-je observer à ces messieurs; vous me racontez là une fable intitulée les Eléphants et les Singes^ mais vous ne me citez que le titre; j'attends la suite. »
DES ÉLÉPHANTS
Sir Oiaries r^arda laUmr de kii, el me dît en me montrant
de jeunes Anglaises, nos voisines :
« Il y a près de nous, dans cotte salle, des oreilles roses que les détails intimes de 1 histoire naturelle eûaroucberaieni peutêtre; aUoos prendre du ca£é. •
Nous passâmes aussitôt dans la salle du café; comme les femmes en sont exilées par la fumée des cigares, on peut y causer zoologie en toute sûreté.
Après les grands dîners, il y a un moment solennel pour Testomac; c'est celui où le parfum du café se mêle au parfum du tabac; Moka et la Havane, ces deux merveilleux pays, s'asso- ■cient pour donner une fùte au cerveau. Cest le moment où Ton raconte les plus cliarmiuites choses, où la i\iirole amuse Toreille «et Tesprit. Au temps des chambres parlementaires, les orateurs buvaient de Teau sucrée lavant Texorde; aussi nous savons ce •qui leur est arrivé.
c( Permettez -moi , monsieur, me dit sir Charles, de vous adresser une simple question. Pourquoi la terre n'est -elle pas toute peuplée d'éléphants? »
Cette brusque <temande, tirée à brûle -pourpoint au milieu «d'une bouffée de cigare , me fit reculer contre le dossier de ma chaise. Je baissai les yeux, je les relevai \ers le plafond, je roulai mon havane entre le pouce et l'index, je humai vingt gouttes de moka, et je ne répondis rien. C'était humiliant, en ùice d'un Anglais.
a Comment! ajouta sir Charles, vous ne \ ousétes donc jamais ' adressé cette question à vous-même?
— Jamais, répondis-je.
— Vous savez, continua sir Charles, que Téléphant s'accommode de tontes les latitudes?
— Oui.
— Qu il peut vivre à Calcutta comme à Paris?
— Oui.
— Qu'il est doué d^ne puiseance d'amour qoi défie la phthisie imlmonaire et les prostrations de répmedorsato, et que les plus
8 INFORTUNES AMOUREUSES
fougueux excès de l'hymen ne donneraieiit pas une ride à son épîdenne de métal?
— Je sais cela, sir Charles, répondis-je, mais je n'oserais récrire , c'est trop humiliant pour l'humanité^ et pour le sixième acle des comédies. Ce sont là des privilèges exorbitants, créés par la nature au bénéfice des animaux.
. — Vous savez, poursuivit sir Charles en riant, comme rient les Ani^lais, de ma hrusipie sortie, que Pyrrhus, roi d'Épire, à la bataille d'Héraclée, avait une cavalerie d'éléphants?
— J'ai su cela autrefois, sir Charles.
— Vous saviez aussi alors que Nicanor, dans sa bataille conlro les Machabées, comptait dans son armée trois l'ois plus d'éléphants que n'en avait Pyrrhus?
Je le savais aussi , répliquai-je avec un mouvement d'impatience ; mais , au nom du ciel , où donc voulez-vous en venir avec Pvrrhus et Nicanor?
— Attendez , me dit sir Charles ; rien n'était plus commun autrefois qu'un éléphant; aujourd'hui cet animal est un phénomène qu'on oxhihe, dans une cage, à deux francs le billel. Les soldats de Nicanor, de Pyrrhus et d'Éléazar iVlachabée auraieut bien ri si un belluaire forain leur eût demandé quarante sous pour leur montrer un éléphant. Aujourd'hui l'espèce menace de se perdre ; en revanche , la race des quadrumanes a augmenté , depuis Nicanor, dans dos proportions eiïrayantes, surtout sous les deux versants de la chaîne africaine des monts Lupata, nommée par les géographes Tartère de l'univers.
— De grùce , sir Charles , dis-je d'un ton sérieux , faites aboutir votre théorie, qui s'égare en digressions.
— C'est une erreur de votre vivadté , remarqua le colonel Feneran; sir Charles procède avec un art infini.
— Comment! m*écriai-je, il vient de m'envpyer promener aux monts Lupata.
— £h bienl nous voilà au coeur de la question, poursuivit sir Charles. GrÀces à mes préliminaires , qui Tous'paraissent oiseux ,
D£S ÉLÉPHANTS. 9
VOUS allez connaître un mystère, récemment découvert, à l'eudroit des éléphants.
— Enfin 1 dis-je en respirant; vos préliminaires ont duré un
cigare : c'est beaucoup.
— La science ne compte pas les ciji;ares , remarqua sérieusement sir Charles; prenez-en un autre et descendez avec moi du haut de l'artère de l'univers dans la grande forêt de Wiliakarma. Nous allons prendre le mystère sur le fait, avec Taide du révérend Philipps , un des plus intrépides voyageurs connus depuis 4847. Père des grandes découvertes ^ toi qu*on nomme le hasard, $oii bénil Telle est Texclamation. favorite du naturaliste Peno- Peï : elle me servira d'épi^raptie....
Le révérend Philipps , suivi d'un nègre de la tribu des Makidas , marchait, comme Adam, sur un domaine immense où jamais les pas d un homme n'avaient souillé le sable ou le gazon. Le soleil d'Afrique incendiait le zénith ; les arbres ne respiraient pas; les rivières étaient chaudes; les lions dormaient dans les grottes du mont voisin. On n'entendait d'autre bruit que les sifilements des perruches mullicolores et les éclats de rire des singes, comme s'il y avait eu dans cette solitude des spectateurs bourgeois critiquant ce magnifique drame du silence, joué par le soleil , l'Afrique et Dieu.
Le jeune Makida lança tout à coup à Pliilipps un coup d'oeil significatif, et, sans faire un geste, il lui désigna , par im mouvement de prunelle, la lisière de la grande forêt. Philipps répondit par le signe qui veut dire : J'ai vu. Alors le nègre regarda son fnsil à deux coups et toucha de la main gauche les deux boucles de laiton qui pendaient a ses oreilles, ce qui signifiait, en langue adamique : Je me sens assez adroit pour tuer ces deux éléphants, en leur mettant une balle dans l'oreille. C'étaient deux éléphants que le hasard envoyait snr le passage de Philipps. La proposition du nègre chasseur fut repoussée par un geste impérieux du révérend Philipps, qui n'était pas un chasseur à l'ivoiro, mais un naturaliste observateur. «
Après ce préambule solennel , sir Charles quitta subitement
INFORTUNES AMOUREUSES
le ton grave, et jetant sur le marbre du guéridon le tronçon d*un dgare épuisé, il me dit :
« Que fmat^cm si vous vous reneontries aîa», dm désert, nez à trompe avec deux éléphants?
— Je ne sais trop ce que je ferais, moi, répondisrje; mais je sais bien ce qu'aurait fait M. de Butlon.
— Et qu'aurait £ait M. de Buffoa ?
Il se serait provisoirement évanoui , avec ses manchettes (le dentelles, entre les bras de son nègre, et aurait renvoyé ses observations au lendemain.
— Vous allez voir ce que fit Tintrépide Philippe, » poursuivit sir Charles en allumant un second cigare.
« Deux éléphants, se dil-il , qui sortent à midi d*une forêt opacpie, ont un but. Deux Anglais qui sortiraient des Tuileries au mois d'août , à la même heure , pour se promener sur la place de la Concorde, n'auraient pas de but; mais deux éléphants, c'est autre diose : les éléphants sont trop graves pour avmr des caprices d'Ano:lais : examinons. »
Philipps marchait à \)ei\[s pas, sur une vaste plaine toute hérissée d'euphorbes, de cactus et d'aloès gigantesques ; et, en se méns^ieant d'adroites édaircies, il pouvait voir les quadrupèdes sans être aperçu ; une autre circonstance favorisait aussi le naturaliste; le vent soufflait des monts Lupata, et les exhalaisons des ardentes sueurs humaines, qui trahissent la présence d'un ennemi , ne pouvwent arriver à Todorat merveilleusement subtil des colosses africains. Nos deux éléphants avançaient dans le désert avec une lenteur symétrique , toujours séparés l'un de l'autre par une distanci* de cpiinze pas; celui qui marchait le dernier s'arrêtait par inter\ ailes, et regardait avec mélancx)lie les rameaux énormes qui jaillissaient horizontalement de la lisière du bois. Philipps dlongea sa lunette d*approche dans cette direction; car, pensa-t-il, un éléphant ne s'arrête pas pour regarder derrière lui s'il n'a rien à voir. Un Anglais , c'est autre chose ; il marche, la tète au vent, le long de la grille d'Hyde-Park, et se retourne sans aucune intention de voir du cété de Kenêhi§im-
biyiii^ed by
DBS ÉLÉPHANTS. Il
Oarderiy il s'est retourné pour se retourner : voilà tout. Nous eonnaissoiis toutes ces fantaisies d'une promenade oisive; elles M sont pas d^nes de notre atlention.
L'éléphant savait bien ce quil regardait, lui! Une oelonîe no* made de grands singes se balançait, comme une ronde de faunes railleurs, sur les branches liorizontales des arbres voisins, et le vent apportait même leurs cris, leurs huées, leurs éclats de * rire, àvx oreilles de Philippe. L'éléphant ainsi conspué par ces histrions quadrumanes , balançait son énorme téte , et disait intérieurement, comme le Micromégas de Voltaire : « Je suis tenté de faire un pas et d'écraser tous ces insectes; » mais les singes, devinant la pensée de Voltaire et du coloeee cpii passait sur leurs terres, conUnuaient leurs atroces railleries en ayant soin de se tenir hors de la portée d'une trompe ou d'une défense d'ivoire, et le malheureux éléphant, obligé d'abandonner ses ennemis insaisissables , poursuivait son chemin , la trompe basse , ayant Tiir dé dire : « Cest incroyable qu*on ne poisse pas fiûre ce • qu'on veut dans un domaine qui est à nous bien plus qu'à ces saltimbanques des bois! »
L'éléphant qui marchait le premier avait dans tous ses mouvements cette pudeur qui trahit tous. les sexes faibles, maïs qui est plus remiurquable encore chez les jeunes éléphtmtes; rien n'est chaste , sous le soleil , comme une fiancée de cette grande espère zoologie jue. Lucrèce aurait passé pour Messaline dans une tribu d'élépliants. C'est un fait reconnu. Cependant, s'il faut en croire Philippe, et sans vouloir calomnier personne, la jeune el pudique fiancée du désert, tout en se voilant la téte avec ses larges oreilles , lit un signe de trompe que son amant colossal saisit au vol : elle montrait, à une assez grande distimce du bois, un bouquet de myrtes, dont les rameaux trop flexibles ne pouvaient pas se garnir de spectateurs bouffons. L'éléphant poussa un léger cri joyeux, comme s'il eût dit en anglais : Fery fitoa/ et il suivit sa liancée, comme le fils de Cinyre suivait la blonde Vénus , lorsque le doigt de la déesse désignait un bois de myrtes dans Amathonte ou dans l'illustre Rhodon.
U INFORTUNES iUlOUREUSES
Et le révérend Philipps, se faisant toujours éclipser par de favorables feuilles d'aloès , suivit les deux amants avec cette émo* tion du néophyte qui va voir se révéler de redoutables mystères quand le profane vulgaire s'est retiré. Pour lui , aucun détail de ces scènes grandioses n'était perdu. M connprenait qu'à ce moment , par un heureux hasard , il lui était donné de pénétrer un de ces problèmes qui semblent à plaisir défier tous les eflorts, renverser toutes les théories de la 8cie(nce. Uheuire était solen* * nélle : le puissant hyménée des deux colosses allnt s'accomplir sur un lit nuptial créé par le soleil africain; le désert était embaumé d'aromates comme le harem de l éinir; une cataracte voisine et un fleuve sans nom chantaient un épitbalame plus beau que celui de Manlius et de Jùnia ; l'amour des Centaures et des Titans semblait agiter cette terre des voluptés furieuses et des passions inexorables, lorsqu'un cri, le cri de la pudeur sainte , retentit au désert et suspendit tout.
De jeunes singes, i^les comme des écureuils, avaient été, sans doute, expédiés par les grands quadrumanes; et, de la cime des cactus à la cime des aloès , tourbillonnant à l'aide de leurs griifes, de leurs (luoucs , de leurs dents, ils s'abattirent comme une nuée de cUm ns nains sur le buisson de myrtes où les deux géants de la création fredonnai^t la première note do duo final du Comie Ory, gamme étemelle de tous les êtres el de tous les amours, tendre prologue de toutes les voluptés. L'éléphant mâle lança un regard oblique sur ces ignobles perturbateurs des tendresses légitimes, et, rugissant comme le Vésuve avant l'éruptiott, il se mit à faucher, à coups de trompe, toutes les tiges du buisson de myrtes qui servaient d'amphithéâtre an public quadrumane du désert. Vengeance stérile! Les jt^unes singes, pendant cette dévastation , bondissaient sur le dos de l'éléphant, et s'en servaient comme d'un tremplin pour s'élancer à la «ime des Uges d'aloès, avec des gestes, des cris, des sifflements, des rires, des huées, des contorsions, qui plongeaieni dans le désespoir la pudique hancée , et la rendaient iumiobilc comme Téléphant Iravaili, sculpté sur roc, dans les temples
DES ÉLÉPHANTS. 15
souterrains d'Èlora. La plaée n'était plus tenable pour le couple amoureux; les singes ne faisaient pas mine de battre en retraite; Ja position était trop boone ; les- fruits doux et les eaux vives abondaient autour d'eux; ils mangeaient, buvaient, riaidot à la fiNa, comme les spectateurs suburbains assis aux quatrièmes galeries du cirque de Titus pour voir des éléphants combattre dans la lice. Il fallait donc prendre un parti.
L'infortuné mâle poussa un profond soupir, dont le seûs fut bien compris par sa Jeune fiancée, car elle répoiidit par les mêmes notes à l'unisson. Cette expansion simultanée de deux cœurs primitifs aurait attendri les sauvages du lac des Makidas, mais elle ne trouva autour des myrtes ravagés que des échos de railleries stridentes, c Ainsi, pensaient les deux éléphants, ainsi vient de s'évanouir ce beau rêve que nous avions fait dans les ombres profondes des bois ! Notre vie est bien courte , hélas 1 nous ne vivons (juc deux siècles ! Mais enfin , il était doux de passer ensemble ces quelques minutes de bonheur, au milieu des douces joies de la famille et des tendresses de l'amour. »
Au degré de désespoir empreint sur le front des deux phants, le révérend Philipps de%'ina que la persécution dont ils étaient victimes avait de})uis loni^temps commencé clans les profondeurs du bois de WiUakarma, et qu'à chaque étape de leur • pèlerinage amoureux ils rencontraient toujours quelque nouvelle race de quadrumanes, échelonnés, avec une malice infernale, \Hjiiv éteindre le flambeau de l'hymen, comme disent les opéras. Ainsi il devint évident pour ce naturaliste observateur, que les éléphants, ces nobles et graves créatures, ces êtres penseurs, avaient autour d'eux et sur leurs tètes des ennemis acharnés qui les tourmentaient d*une perpétuelle ironie , surtout dans les actes les plus sérieux de la vie solitaire. Le révérend Philipps compara les éléphants à ces sages de la Grèce qui ne pouvaient iaire un pas dans Athènes et sur le Pirée sans rencontrer le sarcasme ou la pierre d'un fou. Dlogène, le plus persécuté de fous, inventa ce sublime tour de lantorne qui prouve que la terre* u'est peuplée que d'enlunls au-dessus de quinze ans ; vérité quo
44 INFOUTUMKS AMOUREUSES
rien B'a désieiilie depuis! IXogène; dans son ardeur de rm*
geance contre 1 espèce humaine, aurait ])eut-(Mie été beaucoup plus loin s'il eût connu le mot d'un pauvre esclave noir de la Havane.
Ce malheureux travailleur parlait , sous les feux du nidi , peur aller fiâre du sucre en plein soleil , tandis qu'assis à Tembre sur
la porte de rhal)itation, et dé[)eçant , a\ ec des rires sardoniqiies , une noix de coco, deux grands singes paresseux regardaient • passer la chiounne des esclaves.
€Ahf qu'ik oui été fim, eux, dit un jour le nègre enîes re* gardant; ils n'ont pas parlé! »
Philipps, par une chaleur équinoxiale de quarante-cinq degrés Béaumur, abordait ainsi les arcanes les plus profonds de la philosophie zoologique, à propos de ees deux éléphants infortunés. Toutefois, il ne les perdait pas de vue, à travers les aocîdents végétaux du désert. Obéissant à une inspiration comirume, transmise peut-être dans une langue non classée par les pliilolc^eSy les deux colosses feignirent de se s^^arer et de renoncer à leur rendez-vous; Tun rebroussa chemÎB et parut s'enfoncer dans 1» . forêt; Tautre poursuivit sa route dans la direction d'une baot» montagne grise, toute dépouillée de végétation et qui est uneexcroissance de la chaîne du Lupata. Les sinires i)ersécuteurs. ne donnèrent pas ikns le piège : ils se ctivisèreni en denx bandes, pour harceler les deux ananls, même après le dîvoree, et le ooncert de huées stridentes qui s'éleva sur deux points opposés fut répété avec une verve inextinguible par des milliers de perrpquets moqueurs, qui prennent les arbres d'Afrique pour leurs perchoirs naturels, en attendant qu'on leur demande, dan» , les villes , s'ik wi déjeuné.
La séparation des deux éléphants fut de courte durée; l'infor^ luné màle, voyant (jue cette feinte de divorce ne réussissait pas, et que les oiseaux, ces singes ailés, se mettaient aussi de la partie, changea hi direction de ses pas, et résdut de rejoindre sa compagne ^ pour lui offrir au mehis quelques soupirs de consolation. Le révérend Philipps, qui s'apprêtait à reprendre la
DES ÉLÉPHANTS
route de la baie d'Agoa, suivit eucore )e colosse quadrupède, dans Tespoir d'assister à un dénoùment pluë heureux.
Si l'él^[>bani mâle eûl {ntîs son psB de course, Philippe s*au« rait pu ]e suivre ; par bonheur, à cause des difiiculti^ du terrain; le géant niarcliait (l'un pas ordinaire: il sanètait morne par intervalles, et jetait des regards mélancolic^ues sur des paysages délicieux , d^s oasis adorables , que l'Afrique suspend à sa eeiiiture pour plaire au eoleil , sod époux.
« Il ne faut pas être devin , se disait alors Philipps , pour comprendre ce i[ue pense cet élé[)hant à la vue des sites ravissants qu'il traverse. Qu'il me serait doux, pense-t-il , de vivre ici avec die, loin des lions sanguinaires et des rhinocéros stupides; de dire adieu à un monde pervers; d'adorer le soleil levant, ce bel . astre qui nous délivre de la nuit; de se nourrir des fruits de la ierre; de res|XHHer le faible; de protéger les gazelles à i'abreu- • voir, et d^attendre la (in de la vie, sans crime, sans guerre et sans remordsl »
Le révérend Philipps , s'associant à cette pensée , essuyait des larmes qui coulaient sur ses joues, et ajoutait en secouant avec ' mélancolie sa tète ruisselante de sueur :
« Où donc est le bonheiir sur cette terre, si ces vertueux géants ne le peuvent trouver ici? »
Et il suivait toujours le quadrupède d'un pas prudent et mesuré.
Tout à coup survint, dans ce drame du désert, une péripétie inattendue qui bouleversa la raison du naturaliste voyageur. Sur cette terre d'AMqiie, toujours écartelée de verdure puissante
etd^aridité inféconde, Philipps vit tout à coup cesser la végétation et surgir des bloc's de granit, ça et là onipauachés de nopals épineux. Les deux bandes de singes nomades, arrivées à la lisière de la forêt, poussèrent des cris féroces et battimit en retraite, comme des édaireurs qé découvrent Tennemi, ou coranie des bateleurs non patentés qui , sur riiorizou d'un clinmp forain, ont vu poindre récharj)e d un couimissaire ou le cascjue d'un garde municipal. Les deux éléphants levèrent leurs trompes.
UlîîE SOIRÉE À FRASCATI.
«aliofi si élrange ; elle dit des cft)ses m bizarres avec un air sî grave, quelle m'embarrasse comme un écolier. Je veux enfin que vous la coanaiseiez, et que vous observiez ce caractère, de sang-froid comme vous Fétc», pour me la définir et la classer. Moi , je suis trop amoureux ; elle m'échappe , et je reste confondu devant sa grâce et sa beauté merveilleuses.
— Félicien, d après ce que vous m en avez dit, je ia crois sentimentale à Texcès.'
— Que signifie cela, sentimentale?
— Présentez-moi, et je vous la classerai du premier coup d'œil.
• — Je vous présenterai demain.
~ Oh ! demain l y songeat-vous? 4*^ janvier 1
— An diable le 4« janvierl Ëtes-vous iMon sûr que Tannée finit aujourd'hui ?
— Eh I vo}ez raffiche des S|)ectacles, là, au coin de Frascati. Aujourd'hui , 31 décembre , etc. »
Nos deux mterlocuteurs étaient alors descendus, en causant ainsi , du boulevard Bonne-Nouvelle à Fangle de la rue Ricl^Keu. En ce moment, une agilalÏDn extraordinaire régnait autour du palais du jeu; les cabriolets arrivaient au vol et jetaient des hommes au n» iOS, avec Télan du tremplin. Des sergents de ville haranguaient les cochers tacknmes; la fojtile curieuse regardait au hasard , se demandant ce qu'elle regardait. Les vitres du café voisin encadraient des visages impassibles de philosoi)hes qui étudiaient les misères du genre humain de la rue Richelieu. Le commissaire de police du deuxième arrondissement, décoré d'une diafne d'or, observait tout, comme le Neptune de oeMe nrier orageuse , et retenait le quos ego entre ses dents, il pleuvait, comme toujours.
« 11 se passe là quelque chose d'extraordinmre, dit Félicien.
— Vous avez deviné , dit de Yaudreuil ; le jeu se meurt f le jeu est mortl Voilà les derniers courtisans de la fortune ({ui vont assister à son agonie. La Fortune doit expirer aujourd'hui à minuit d un coup de râteau. Celte bonno déesse, fille d'Homère, a -
UN£ SOIRÉE A FAASCATI
été frappée à mort par la Clianîbro dos députés ; elle a vécu trois mille ans. Vous concevez qu'une déesse ne meurt pas sans donner une secousse au monde. Ce soir, entre neuf heures et minuit, l'or sera fuiieusement tourmenté sur les tapis verts du n^ 4 08. Il y aura des naufrages et des triomphes. Je croîs pourtant que la Fortune donnera aujourd'hui un tour de son métier : comme une reine qui abdique et veut laisser de son règne un souvenir doré, la Fortune ne fera probablement ce soir que des heureux. A coup sûr, la Banque se brûlera la cervdle demain. C'est dans l'ordre; vous verrez.
— Oui , dit Félicien , ce que vous dites me paraît assez raisonnable... assez juste.... Voyons l un conseil... de Vaudreuil....
— Félicien... je vous devine; vous craignez d'aborder franchement la question. Eh Inenl je vais au-^vant de vos scrupules , vous voulez prendre votre part des fa\ eurs de la fortune, n est-ce pas?
— Eh ! pourquoi non?
» Au feit, mon cher Félicien, c'est une ambition honorable. — Mais je n'ai jamais joué....
— Tant mieux î la Fortune donne toujours une prime d'encouragement à la viigioité de ses adorateurs : c'est un aiiome du jeu. Vous avez donc ce soir deux chances de gain pour une. Franchement , je crois vous ménager un consdl de père : jouez.
— Je pense, de Vaudreuil, que vous* me faites une plaisanterie.
— Une plaisanterie! vous verrez cela ce soir; confiez- moi votre argent, je vous brûle une progresôon de d'Al wbert montante et descendante qui vous jette en portefeuille cent billets de
mille francs avant minuit ; vous trouverez alors la plaisanterie de votre goût.
— Vous avez nommé d'Alembert, je crois?...
— Oui, d'Alembert, le philosophe, qui a inventé la seule manière de gagner au jeu.
— Ce grand pliilusophe !
— Grand philosophe à cause de cette invention. Si vous ôlez
UNE SOIBËE Â FRASCATI
de ses œuvres son Traité de progrestion , il ne reste rien , il ne reste que V Encyclopédie , que \ou< n'avez jamais lue, ni vous ni personne de iH37. Résumons -nous : voulez- vous risquer vos derniers vingt mille francs?
^ Je veux bien; puisque la Bourse ne' donne jeu qu'aprèsdemain , je suis enclianlé de trouver une autre banque ouverte aujourd liui.
— £h 1 votre Bourse est un jeu stupide; il ne faut pas avoir une étincelle d'imagination pour lutter contre la hausH ou la baisie : vous jouez au hasard avec un banquier fantastique et
pour gagner un argent idéal que vous no voyez pas. Ici , c'est autre chose : vous avez le Pactole sous la main ; on vous jette à la tète le Pérou monnayé ; vous vous promenez du bout des doigts sur des collines de napoléons; vous creusez avec Tongle des vallées de doubles louis ; vous avez les jouissances de Bédreddin- Ali et de Noureddin-Ilassan, qui prenaient des bains de pièces d or à Bagdad ; vous êtes sultan , vous êtes alchimiste , vous êtes dieu.
De Vaudreuil , dit Félicien exalté, ce soir, à neuf heures, n(ms nous rencontrerons dans le passage de l'Opéra. Soyez exact au rendez-vous.
— Je dîne en ville , et je m éclipse au dessert. A neuf heures, Félicien; bon courage, et sans adieu. »
Frascati s'était illuminé comme pour ses bals; il voulait mourir joyeusement aux clartés de toutes ses girandoles de fête. Comme le sage Sardanapale, il avait entassé sur son bûcher funèbre ses femmes, ses joyaux, ses écrios, ahn de périr avec ses richesses et de s'ensevelir dans des cendres d'or. On était accouru à cette grande agonie de tous les coins de l'univers. Jamais plus étonnant congris de peuples. La mappemonde était représentée là par tout ce qui porte une passion à la pointe d<î ses nerfs. Les idiomes de l'univers se croisaient sous les lambris du salon et entonnaient le Dtes tr<e polyglotte du trente et un dans cette Josaphat du jeu. C'était un éblouissant chaos de femmes échevelées, de visages écarlate, de robes de soie, de décuiations de tous les ordres , d'habits de toutes couleurs, de cascades d'or et
5« UNE SOIRÉE A FilASCÂTL
d'argent, un nuage fbrmé des vapeurs de ioiiles les pasam,
et qui, se décliiranl par intervalles, faisait éclater un fracas inouï de grincements de dents , d'éclats de rire , de soupirs d eor fer, de cris d& désespoir, d*extases de paradis. Au milieu deg joueurs vulgaires , aminés du plat amour du gain , on dtstinguait, à rirradiation de leurs regards , des hommes qui ont emprunté une ride à toutes les années d'une ^io orageuse, et qui, ayant tout vu , tout appris , tout éprouvé , tout connu, et n'ayant pUis fcN ni au benheur ni au plaisir, et &oe à face avec remnn, celle înort continuelle de la vie, étaient venus là pour accepter un due! avec le destin , pour se battre avec l'inconnu , pour lutter corps à corps avec la fatalité, cet invisible fantôme qui s'incarnait pour la dernière fois et devait s'engloulir, minmt soinant, au bruit des dialnes d'or qu'il traînait sous son lineeul«
Il est onze heures. Le jeu a peint un masque sur Um les visages , de sorte que Tami ne reconnaitrait que diflicilement son ami. Les chevelures iluides s'incrustent aux tempes ; la sueur du cou a tordu les cravates de soie; les mains convulsives ont mis à ou les poitrines ; tout le monde s'est d^;uî8é à son insu à cette saturnale du jeu. Dans leur furie de locomotion, les groupes passent et repassent de\ ant les hauts miroirs du salon , et chaque joueur, s'inclinanl devant la glace , méconnaît sa propre figure, et ctoit saluer un ami oublié qu'il a connu autrefois. Au centre de ce peuple en délire , nos deux héros se sont vingt fois séparés et réunis. De Vaudreuil se fait remarquer par des cris intermittents et techniques de désespoir, et Félicien, perçant la foule , rinterroge avec des yeux i^i tombent de la tète sur le tapis vert.
« Àvee-vous vu le coup , Félicien? «.s'écriait de Vaudreuil , tordant ses gants pour économiser ses mains.
Un non , étoutlé dans rembrasement du gosier, était la seule réponse de Félicien.
«Ifonami, un coup affreux, inouï 1 un coup impossible à retrouver dans les cinquante mille tailks qu'on vend dm Gbaumerot, au Palais-Uoyal ! Xovoz celte carte , Félicien 1 Vingtrtrois intermittences 1 J'ai sauté quiuzc via$ies! une (uille hachée m'a
UN£ SOIRËE A FRASCATI
fait sauter ia pragn^ssion de d'Alombert! Celle-ci a tué tous mes paroli$l II nous reste deux mille francs 1
— Deux mille francs! dit Féliden avec une voix d'écho poitrinaire.
— Oui, mon ami, deux millo francs, et quelques bribes de , jetons qu'il faut risquer à la roulette pour attra{>er un plein ou
' un cheval. Tenez, mon cher, prenez ces deux mille francs, et kH88e9&-le6 couler dans vos bottes; vous ne pouvez pas rester
sans le sou .
— Eh! mon Dieu! dit Félicien avec une voix d'ombre qui demande crédit de Tobole jà Caron; eh ! mon Dieul que voulezvous que je fasse de ces deux mille francs? pourquoi les garder? m puiS'^ pas me refaire avec cette somme?
— Sans doute. Avec un louis on peut gagner un million. C'est le seul avantage que nous ayons contre la banque. Mais si vous les perdez?
Si je les perds, vous m'accompagnerez au pont des Arts.
— Et je vous suivrai , dit de Vaudreuil d*un air digne, avec un serrement de main solennel.
— Très-bien , de Vaudreuil !
— Gomment voulez-vous jouer ces deux mille francs, Félicien?
— Eh! comme vous voudrez, à votre* idée, tout est bon;
jetez les deux billets , et laissez jusqu'au coup de douze mille francs.
— Et puis même mane, jusqu'à la somme ronde de cent mille, n'est-ce pas? '
— Allez. »
En ce moment , un jeune homme, inondé de sueur et de joie, le visage illuminé de l'auréole de la victoire, et laissant lire dans ses regards tout un avenir de jouissances échangées contre de For, femteit la foule, la main droite levée , agitant des grappes de billets de banque , et faisant heurter ses poches mélodieuses , pleines de louis écliap[)és des rouleaux. Les femmes lui disaient de ces paroles charmantes qui provoquent les largesses ; les professeurs lui demandaient la marche qu'il avait suivie; les ma-
ihémattcîens le consultaient un crayon à la main. On entendait ces phrases rapides :
a J'ai gagné soixante-quinze mille francs.
— Avec quelle mise première?
Avec cinq louis.
— Quelle marche?
— J'ai jciié au liasard. »
Et les matliémaUdens, raffermissant leurs luoettes et serrant leurs cartes dans le portefeuille, répétaient : a II a joué au hasard !
— Soixante-quinze mille francs avec cinq louis l dit Félicien à de Vaudreuil.
— Oui, dit de Vaudreuil. Rien de moins étonnant avec une sirie de veines. La tail^ recommence : à notre tour maintenant.»
Et il jeta les deux billets sur le tapis. Félicien s'étreignit avec ses bras, et une salive t\cre baigna ses lèvres.
«Nous sommes à rouge ^ dit de Vaudreuil... Neuf!»,, c'est gagné... QmrarUef,.,»
Et tous les joueurs de rouge exécutèrent en chœur une apostrophe au ciel et un piétinement général.
«Est-ce perdu? demanda le candide Félicien.
— Perdu 1 dit de Vaudreuil laissant tomber sa tète , ses bras, ses mains, et poussant un soupir. Et perdu, syouta-t-il, contre toutes les règles! Toutes les chances pour nous! J'allongeais la main [)our prendre quatre mille francs... Quarante!... un scélérat de valet de cœur (pii est tombé sur le dos, quarante!
— Ah ! vous avez joué bien malheureusment , monsieur, dit une jeune feiAme à de Vaudreuil, et elle se retourna en fredonnant un air de vaudeville.
— Connaissez-vous cette femme? demanda Félicien.
— Moi? je ne la connais pas. Il y a ce soir ici cent femmes de toute condition et de toute vertu qui viennent &ire ce que nous feisons.
— Se ruiner! dit Félicien en mordant sa lèvre : se ruiner! » Il croisa les bras, baissa la tète, et s'appuya contre un angle
UNE SOIRÉE A FRASGATI. 55
de la cheminée , dans rattitiule d'un homme qui ne compte plus sur ses pieds pour le soutenir. De Vaudreuil prit la môme i>osilion à Tautre angle , et tous deux , dans une immobiKté symétrique, roaisemblaient à des cariatides supportant le fiirdeau du désespoir.
Personne ne les remarquait.
Félicien abdiqua ie premier son rôle de statue et poussa un. long soupir dans la direction de de Vaudreuil. Celui-ci glissa sur lé dos le long de la cheminée et riposta par une espèce de sanglot éloudé violemment.
« Eh bien? dit de Vaudreuil après le sanglot.
— n ne vous reste donc plus rien? demanda le jeune homme
avec un accent qui ne témoi;^nait pas une grande conliance à sa demande.
— Absolument rien, mon pauvre ami. S'il me restait deux francs, je les mettrais à la roulette sur le 34 : c'est un bon numéro à onze heures et demie.
— II est onze heures et demie 1 dit Félicien consterné.
— Voyez à la pendule : dans trente et une minutes , nous sommes à demain.
— Oh! quel horrible premier de Tan!... De Vaudreuil, je suis au comble du désespoir. '
— Et moi donc! moi qui vous ai perdu! moi qui...
— Pauvre de Vaudreuil!... Eh! je ne vous en veux pas... non. . . c'est la fatalité 1... il me reste cinq cents francs pour toute fortune I
— n vous reste cinq cents francs, Félicien!
— Oui, chez moi... que faire de cette bril)e^
— Au fait, rien... Ce monsieur, avec dix louis... Croyez-vous que j'aie le temps d'aller lue de Graounont?
— En deux bonds nous y sommes*
^ 0 mon Dieu ! si vous me donniez dix minutes de bonheur t
— Ce serait bien juste, ma foi!
— Allons chez moi. »
UNE SOIRÉE A FRASGATl.
Et ils s'élanoèrent de la chemmée à Tesealier «umî keteomi
que le leur permit la luule qui encombrait les salons.
0 désespoir l la cour de Frasc^iti était inondée de sergents de vttle et de gardée mumcipaux. La porte ooebère ^ fiormée aux arrivants ^ ne s'ouvrait, que par intervalles aux voitures qiu enaportaient à leur maison les joueurs des deux sexes , el leur interdisait toute faculté de retour. Kn ce moment, Frascati soutenait un véritable sié<;e. Dans la rue Richelieu, cinq cents baïonnettes, plus intelligentes que jamais, se croisaieBt contre une population improvisée de joueiirs. L'émeute aléatoire avait son tour. On exécutait des charités de cavalerie contre les martingales, les mathématiciens et d'Alembert. Au plus fort des groupes r on distinguait quelques députés qui avaient voté la loi, et qui rédaraaient leur part dans les laveurs de la fortune agonisante. Les plus acharnés de tous étaient les Russes qui arrivaicnt de Sainl-Pétersl)ourg en chaise de poste, et les Américains de New -York, que le paquebot du Havre avait jetés trop tard , à Rouen, sur la route de Paris. Ces deux classes d'étrangers retardataires invoquaient le droit des gens.
« On peut sortir^ mais on ne rentre pasi s'écria de Vau-
dreuil; c'est l'inverse de iib r.
— Vous crovez? dit Félicien d'une voix éteinte.
— Ehl n'entendez-YOus pas ces cris d'émeute du dehors?
— Oui— Dieu, quels crisL.. (Mil s'il pouvaîi y avoir une
révolution!
— Félicien y donnez-moi la clef de votre secrétaire... Vite... j'ai une idée..» Je vais envoyer un sergent de ville rue de Grammont*
— Bien ima«;iné ^ Vaudreuil l Voici ma def .
— Attendez-Tiiui sur la pn^mièro marclie de l'escalier; il faut que nous nous retrouvions aisément. La foule nous bat de tous côtés- comme des rots dans un jeu de cartes. »
De Vaudreuil man^a veirs la porte, oà des sergents de ville réglaient la sortie de deux voitures et d'un cabriolet. Félicien remonta vers lescalier.
UNE SÛIRË£ A FAÀSCÂTI. 57
Quelques minutes après , de Vaudreuil frappa sur l'épaule de Félicien , et lui dit :
« J'ai cinq oente francs; les vMlàl — - Goiiimegit déjà 1 d'où viemmit^ils? dit Féfiden avec des
yeux eiïarés.
• — Pas un instant à perdre, un seul instant! il vous reste un quart d'beare. La Fortune en personne est descendoe du del pour venir à notre secours Mios ! • • • •
Et de Vaudreuil enleva Félicien par le bras, et le poussa dans les salons, en lui montrant le cadran fatal.
La double aiguille de la pendule formait à peu près im angle droit, une pointe sur 9, l'autre sur 43.
«Oh! cette fois, c'est moi. qui joue! dit Félicien, et il prit vivement le billet des mains do de Vaudreuil.
— Mais, mon ami, vous allez jouer au hasard, dit de Vau- ^draûl avec une sorte d'effroi mathématique.
— Oui, au hasard. Vous m'avez fait de belles afifoires en jouant à coup sûr avec d'Alembert ! »
£t il jeta le billet suv le tapis vert, en disant aux banquiers : « Je laisse jusqu'à minuit. »
La dernière faille était commencée. Le jeu allait lentement à cause é» la profusion des ma$m. Nos deux héros suivaient,
par-dessus les épaules des joueurs, les progrès de leur billet, qui, dans une série victorieuse, était arrivé à douze mille francs, fiMNDtmiiffii du jeu. Enfin, de douze en douze, au coup de mi* nuit moins une minute, Félicien se trouvait à la tète de quatrevingts billets de mille francs. Alors, un silence solennel se fit dans le salon du trente et un. Le banquier prit un air grave et laissa tomber ces paroles funèbres :
c Mét9iêwr$^ k dernier coup!
— Vingt mille francs pour le dernier coup? dit F^ici^ au
banquier.
— Tenu,*» répondit le banquier avec une dignité calme.
Et les douze coups de l'heure suprême servirent d'accompa-
gnement triomphal aux vingt miUe francs supplémentaires de la
fortune de Félicien.
« J'ai cent mille francs 1 s'écria le jeune homme ivre de joie. Eh bien? mon cher de Yaudreuil, vous paraissez fâché de mon bonheur?
— Moi , dit de Vaudreuil avec une sorte d'embarras mysté*
riciix, moi, point du tout... Je suis ravi... je suis consterné de joie. C'est le mot.
— Maintenant, notre premier devoir c'est de rendre le billet de cinq cents francs à ce mystérieux préteur que je ne connais pas. Courons chez lui.
— A cette heure , Félicien , y pensez-vous !
^ Donnez-moi son adresse , et j'y vais seul.
— Impossible 1 ifflpo6aible.l
— Et pourquoi?
— Je vous le dirai demain. Que diable î si vous eussiez perdu , vous n'auriez pas rendu le billet maintenant. Attendons demain,^ etje vous parlerait
— A la bonne heure! Inutile de vous (fire, mon cher de Vmfrdreuil , que la moitié des cent mille francs vous appartloit.
— Oh! ceci est une autre aflaire...
— Vous refusez?
— Proposez-moi de vivre avec vous, dans votre maison, en famille, quand vous serez marié.
— De tout mon coeur.
— Accepté. Adieu ; je vais regagner mon faubourg. Vous avez besoin de repos, comme moi. Adieu; à demain, Félicien.
— À demain, mon ami. >
Féliden, resté seul , prit un assez long détour pour se rendre
rue de Grammont. Il courut à la rue Saint-Lazare, tout exprès pour saluer les croisées de la maison garnie où logeait sa belle \euve. Ce devoir rempli, il rentra chez lui et recompta ses cent mille francs.
UNE SOIRÉE À FRÂSCATI.
Félicien dormit de ce sommeil agité qui suit les grandes émotions. A chaque instant il se réveillait en sursaut, joyeux ou désespéré, selon la nature du rêve : il voyait danser devant lui des quadrilles de rais de trèfle et de dames de ctBur; il se ptédpitaît du haut du pont des Arts sur un Ut de billets de bancpie : il épousait Emilie devant un autel garni d'un tapis vert : il allait chez Susse acheter les cadeaux du jour de l'an ; il ne trouvait . pas un sou dans sa bourse pour les payer, et tous les bustes de Dantan éclataient de rire devant son humiliaiion : il se voyait aussi dans une chaumière avec Émilie , buvant , dans des coupes de Bohême, le vin du Rhin versé par un valet de carreau. Le génie des rêves ûévreux épuisait ainsi ses arabesques dans le cerveau de Félicien.
A neuf heures , il était déjà sur le boulevard , accusant de lenteur toutes les pendules , et les accusant de conspirer contre Tannée 1838, par habitude de dévouement à feu 1837. Il bondit de joie devant l'iiorloge de la galerie de TÛpéra , dont le cadran immuable a marqué dix heures trois années consécutives, ce qui a causé tant de malheurs, entre autres, le suicide d'un notaire de Rouen, lequel manqua un rendez-vous d'affaires fixé à onze heures, et fut déclaré en faillite par la faute d'un horloger I Que de crimes les horlogers ont œmmis à Paris!
Cette fois, ils troublèrent la jeune et belle veuve dans son doux sommeil du matin. Une vieille pauvre femme , qui jouait Je rôle^de camérisle, jeta les hauts cris devant la précoce arrivée de Félicien, et voulut lui fermer la porte violemment. Notre héros prit une poignée de napoléons, et dit à la vieille :
« Tiens, voilà pour toi. »
Un frémissement dMndignaUon gonfla toutes les rides de la
bonne femme ; d'une main sèche et vigoureuse , elle repoussa la main du corrupteur, et les napoléons lancés aux lambris re-
tombèrent en pluie d'or sur le i)arquet. L'octogénaire Danaë foula aux pieds ce vil métal et garda sa vertu.
Félicien resta pétrifié de stupéfaction, et il ne reprit ses fecultés locomotives qu'au grincemrat d'une porte qui s'ouvrit avec précaution. Émilie, dans le plus adorable des négligés, sortait de sa chambre en ])oussant un ah! de surprise, feint ou naturel , qui fit incliner le torse de Félicien dans un angle de quarante-cinq degrés.
« Gommentl c'esl vous, numsîeur! dit la jeune femme; maî» personne, je crois, n'est réveillé dans Paris?
— Excepté ceux qui n'ont pas dormi, madame, répondit Félicien.
» Soyez toujours le bienvrau. Me permetlez-vous de- vous reeervoir dans ce négligé du matin? »
Félicien ne répondit que par un baiser mystérieux sur la main de la jeune femme. Celle-ri poursuivit ainsi :
« Il parait, monsieur de Saint-Nérée , que vous avez tenté de séduire ma femme de chambre. Ramassez donc vos étrennes, la bonne femme n'y touchera pas. Elle est pauvre , honnête , et heureuse de sa pauvreté. Vous, messieurs , vous croyez qu'avec de l'or on vient à bout de tout dans ce mon^e. Erreur 1 si vous saviez avec quel mépris nous regardons ces pièces de quarante iirancs... Ramassez donc cela , jo vous prie... Si quelqu'un entrait, on me prendrait pour la femme du tableau de Tierburg... Je lisais cette nuit dans un poète anglais, Southey, quatre vers dont voici le sens : La paiwreté qui n'a 6esotn de n'en est plut Ticke que TupiAmee qui a besoin de foui... Ckmiment trouvezvous cette pensée?
' — Mais, madame, cette pensée me paraît assez juste pour la pauvreté qui n'a besoin de rien; mais elle est rare, celle-là...
— Rare l eh 1 mon Dieu l voilà ma femme de chambre d'abord ; puis moi. Déjà deux personnes dans une seule maison. Au fait, que fetit-îl pour vivre? Rien , ou presque rien. Avec les six cents francs de pension que m'a laissés mon mari, je suis plus heureuse qu'une reine constitutionnelle. Jiies goûts sont simples;
UNE SOIRÉE A FRASCATL
ma vie est retirée; je fuis le lliéâlre, parce que c'est un lieu de dé[)ravation. Je lis M. de Sénancourt, M. de Bailanche et M. Ficlher. Le soir je m'interroge sur remploi de ma journée, et je dépose mes réflexioas dans un albmn. Certamement ma vie n'est pas très-unusée, comme tous le voyez , mais je jouis de la paix du cœur, c'est beaucoup.
— La voilà relancée dans ses bizarreries, » se dit mentalement Féydea; mais qu'elle est jolie ainsi avec ses cheveux de jais* broiiillés sous la dentelle, et cette fralchear rose et savoureuse que le sommeil donne au visage lorsque la fièvre d'une passion ne brûle pas le cerveau !
Émilie se renversa négligemment sur son fauteuil, croisât les bras sur isonsnn, attongeases jolis petits pieds sur un tabouret dâabré, et dit avec un ton de nonchalance délicieuse :
« Eh bien ! monsieur de Saint-Xérée , a (juand le mariage? • Une foule de syllabes sourdes et de diplilliongues brumeuses roulèrent dans la bouche de Félicien, et de ce chaos naquit cette réponse :
« Madame , j e venais ce matin demander le jour de votre choix.
— Donnez-moi votre main , dit la jeune femme avec un sourire perlé; je veux me marier dans six jours, le 6 janvier, le jour des Rois. 11 y a une*belle étoile attachée à cette fête, n'esta ce pas?
— Le 6, s'écria Félicien exalté ; bonté du ciel! serait- U
possible ?
— Et pourquoi pas? Y aurait-il obstacle de votre part? ne m*ave&>vou8 pas dit que vos affaires seraient terminées avee l'an 4837?
— Oui, madame, c'est vrai, je vous avais dit cela... je suis prèL
Vous savez que je ne suis pas exigeante. Je ne vous demande ni diâles indi^, ni bijoux, ni corbeille de noces; je tm contente de cent mille francs que vous me donneres pour ma
dot , et que je placerai à six pour cent sur première hypothèque, chez un banquier de mon pays. Avec six mille francs de
6i UNE SOIRÉE A FUASCATL
rente, nous vivrons à Aljbeville comme des rois absolus... Vous n'êtes pas prodigue, je pense, vous n'avez pas quelque défaut secret; vous n'êtes pas joueur?... Êtes- vous joueur?
— Moil... moi, madame!... joueur l... ohU.
— Monsieur de Saint-Nérée, votre émotion...
— Madame!... mon émotion est nalurelle... votre soupçon me fait monter la rougeur au visage.
C'est que j'ai juré que jamais ma main ne toucherait la main d'un joueur... Monsiettr de SaintrNérée, sadiez que mon premier mari m'a sacrifiée sur une table de jeu !... non pas lui , le pauvre homme! mais son ami!... un inlàme!... laissez-moi répandre quelques larmes... Mon mari avait toute confiance en cet homme... et cet homme prit notre fortune , pièce à pièce , et l'engloutit sous la datM de ectur! Félicien, yous savec si vous m'êtes cher depuis le jour où vous m'avez sauvé la vie; eh bien! je renoncerais tout de suite à votre amour si je savais (îuo votre cœur et votre esprit ont été souillés de cette horrible passion. »
Cette sortie avait été à FéKcien l'usage de la voix, et ce malheur lui fut assez hem eux, car il n'aurait su que répondre, placé entre deux écueils, le mensonge et la confession. Il eut recours à une pantomime équivoque; il regarda le plafond d'un air béat et mit sa main droite sur son cceur. Émilie parut se contenter de ces expreesiôtts muettes, et, adoucissant scm or^ gane, elle dit :
0 Nous ferons la noce aux Vendanges de Bourgogne , loin des importuns^ sans faste et sans bruit. Quelles sont vos invitations?
^Mais... quelques personnes... un oncle..., deux tantes..., nn peUt cousm..., un ou deux amis...
— Ayez la bonté de me donner les noms de ces personnes et leur adresse... Je me charge de ces petits détails... je vous laisse la mairie, l'égUse^ le notaire... tout ce qu'il a de plus ennuyeux... J'écrirai aujourd'hui même à Âbbeville. Ma mère et mon frère
arriveront le 5, dans la rotonde <le la diligence... ils partiront la veille au soir, pour économiser un diner... Pauvres gensl j»
Émilie déploya un large foulard usé par une cataracte de larmes, et plongea son visage dans les cent plis.de ce consolateur des aûlictkms. Le cœur du jeune homme fut serré.
« Madame, diu41 avec une voix composée de tous les éléments de l'émotion , croyez bien que je n'abandonnerai jamais vos parents; votre mère sera ma mère; votre frère sera mon frère; et avec de l'économie, nous pourrons tous vivre ensemble . aisément.
— Ahl c'est que réconomie est une triste chose, dit Émilie
avec un soupir. A choisir un déliiut domestique, j aimerais mieux la prodigalité. Il est si cruel de liarderl
— Oui; mais la nécessité...
— Oh ! dès qu'il y a force majeure, on ne balance pins. Félicien, nous- ménagerons nos petits révéras, et tout marchera
bien, je crois... Mon Dieu! je roui^is vraiment de traiter ces questions bourgeoises, lléias! que faire? Notre àme est haute et notre fortune basse. Pardonnez-moi tous ces prosaïques détails... Il me serait â doux d'habiter un palais avec vous, de semer l'or à pleines mains, de me couvrir de diamants pour vous plaire , d'épuiser tous les bazars de Dublin , de Lyon , de Bagdad et de Mme Delille , rue de Giammont I Quel cliarme pour moi, si je pouvais dire à mon époux : Je vous remercie de m'avoir donné la richesse d'une reine et d*avoir mis une mine d'or à mes pieds ! Maintenant je veux vous récompenser à mon tour. Venez, o mon époux I laissons Abbeville et ses ennuis; allons acheter le palais Durazzo ou la villa Barbaïa du Pausilippe. NouveUe Gléopàtre, je vous promènerai sur le golfe, dans un lit de roses, au milieu d'un nuage de parfums, avec un cortège de jeunes Italiinnos, chantant le chœur du second acte de Semiramide. Venez, je vous sourirai, comme Amphitrile, dans quelque groUe d'azur; quand vous irez cu^lir les pommes d or à Sorrente; et à notre retour, après le coucher du soleil, nous aurons un festin babylonien, servi sous la cokmnade, avec cent * convives, drapés de soie selon l école de Venise; avec cincîuante esclaves maures de I ébène le plus joli, et deux bandes de mu-
61 UNE SOlttÉE A FKASGATL
fficîens, l'uue sur les gondoles, Faulre SCNIS les orangers, dan» la nymphée du jardin î »
Le candide Félicien était dans une exaltation haletante, et ses yesz 8*anoDdi88ai^t déoiesurémsiii. ia jeune femme fit une pause, laissa tomber sa tète avec nonchalanoe, comme après It chute d'une illusion; puis exhalant deux ou trois soupirs, elle ajouta avec un grand sérieux mélancolique :
« Oui, monsieur, oui, je sens que j'étais née pour être riche, et j'ose vous affirmer qu'une immense fortune me trouverait toujours disposée à la recevoir, le ciel m'est témmn si je dis vrai. Pourtant, j'aurai le courage de ma position. Nous jouirons de cinq cents francs de revenu par mois, à peu près dix-sept francs par jour. Mettons cent francs par mois pour le loyer ;ii nous reste . net quatre cents francs. A peine si je dépenserai cinquante louis par an pour ma toilette , et la moitié pour ma femme de chambre;. Nous consacrerons le superflu à une nourriture saine et peu aI>ondânte. La Providence nous aidera.
— Oui, la Providence nous udera, » (fit Félicien comme ua éebo stttfmie tombé du sommet d'une rodie dans un vallon.
Notre jeune homme en éuiit à son premier amour; le langage ordinaire d'Émilie lui paraissait toujours étrange et dépourvu de logique et de naturel; mais dès qu'il ouvrait la boucbe pour de» mander à la belle veuve qudques explications, celle<ïi dun^^t brusquement de ton et se faisait à volonté si séduisanle, avec un sourire et un regard de vertu éteinte, que Tinterrogation commencée expirait dès la première syllabe sur les lèvres du naïf amant« De sorte que Félicien quittait toujours Thètel garni avec le regret n'avoir pas approfondi ce caractère miystérieux.
Maintenant, dit Émilie , vous aurez la bonté de ne me faire que de courtes et rares visites jusqu'au 6 janvier. Oo jase beau* coup de nous dms ia rue Saint-Lazare, rue très-susc^Ue^ comme vous savez. Ce matin , j'attends quelques visiteurs , et
vous me permettrez de vous quitter pour prendre un costume plus décent. A propos, vous ne me l'avez pas souhaitée bonne
UNE SOIRÉE A FRASCÂTI. 6$
et heureuse. Ifonsîeur de Saini-Nérée, vous commencez l'année * par une dîstracUon. »
Et elle se penclia gracieusement vers Félicien , qui l'embrassa du bout des lèvres, comme s'il eut craint de se brûler. Un se sépara.
Un {>erpélud rendesb-vous k ome heures, dans les galeries de
rOpéra, était convemi entre de Vaudreuil et Félicien. De Vaudreuil avait inventé cette maxime : L'exactitude au rendez-vous est la première vertu de l'homme. Aussi le marchand de gravures de la galerie avait nommé de Vaudreuil M. Onze-Heures. Au coup'de Thorioge du chapelier, ce jeune vieillard tombait du ciel devant la gravure du Festin de Ballhasar, qu'il buvait en guise d absinthe avant le déjeuner.
Félicien accusa sa montre de mensonge en voyant cette fois le Festin dê Ballka$ar Isolé dans sa vitre, et privé de la contemplation habituelle de M. de Vaudreuil :
a Que se passe-t-il donc dans la nature? » se dit-il à lui-mémo d'une voix transposée du majeur à la sourdine.
£t il se mit à errer comme une ombre du Styx, demandant de Vaudreuil du regard à tous les cabriolets qui versaient un consommateur au café Douix, à tous les vitrages qui s'ouvraient aux bouti(iues, à toutes les issues ténébreuses qui annonçaient un passant, invisible encore, par un bruit de pas rapides comme on en Élit quand on court tardivement à un rendez^vous. Hélas 1 jamais de Vaudreuil n'arrivait! Bien des heures devaient s'écouler avant que nos deux héi os se fussent réunis.
Le second rcndez-\ ous de la jouroée était fixé à six heures. Féliden , las de r^arder les cristaux , les estampes , les foulards , les bronzes, les meubles, les comestibles, les fleurs, les jouets d'enfants , les bijoux plaqués , les chapeaux , les bonnets de tulle , et tout l'ameublement des deux galeries, s enlnnra dans le cabinet de lecture, prit le Moniteur iwec trois suppléments, et pria la dame des journaux de le réveiller à six heures précises du soir.
Ohl celte fois, de Vaudreuil fut exact comme une aiguille de
66 UNB BOIRËB A FftASCÂTL
Brégnet. Mw V>1 éteii chmgél CoeMm âsSéreai de 06 de Yaudrenil si bien brossé toujours , comme m domestique de
Londres. La pluie avait mis en dissolution son (iw|)eau et ses bettes; il n'avait qu'un gant, et levait la main qui était nue vers le ciel.
< Ah i s'écria*t-îl avec une voâ de drame, ah l moa cher
Félicien , que vous êtes étourdi 1 oion Dieu i <(ue vous êtes
étourdi 1 »
La bouche de Félicien était ouverte, mais sa langue paralysée n*avait point de mots à sa dispositioa.
« Comment I je ])arie que vous n'avez pas songé à votre dette de cette nuit! ajouta de Vaudreuil.
— J'ai l'ait une dette cette nuit? dit Félicien ébahi, avec une vob^ de somnambule.
— Ah l par eranplel oad est trop fort 1 N'aveDS-noiis |>as emprunté un billet de cinq cents fraecs vous en a rappcnléeetti
mille?
— OUI le billet l Oui, oui, c'^t juste. Certes, je ne Tai pa& oublié.
L*avez-voiis reo^wursé, Félideii?
— Moi? comment puis-je le remboursa? je ne connais pas la personne qui me l a prêté.
— -khi £t moi donc, la connais-je? Mais s'il eût fallu fouiller Paris et ses iaubpufg?, à pied, de numéro en numéro, d'étage en étage, je l'aurais lait, k besogne eôt-elle duré dix me. C'est que, mon trop jeune ami, vous ne savez pas ce qu'est une dette de jeu, surtout quand on a gagné I Co qu il y a de plus sacré au monde 1 de plus sacré ! »
Félicien, courbé par la terrible parole de M. de Vaudreuii, ressemblait à un arbrisseau touché par la foudre; il attendait le (lénoùment de cette crise, l'œil ii^é sur les bottes aqueuses de son humide mentor.
« Or, monsieur Félicien, poursuivit de Vaudreuil, voici ce que j'ai fait pour réparer votre coupable insouciance. A YèmH heures, ce matin, votre concierge m'a dit que vous étiez sorti.
UNE SOIRÉE A FKASGATI. 67
c Gonment, sorti! » Me suis-je écrié. Le coneterge a poussé un
soupir, et m'a tourné le dos. Hier soir, dans le fracas des voitures, des portes cochères, des sergents de ville, des gardes municipaux , j'ai perdu la moitié de l'adresse que me donnait la dame inooraïue, votre créancière de cinq cents firancs. Le met Augustin était seul arrivé à mes oreilles avec la (inale 1. A l'œuvre! me siiis-je dit. Et j'ai couru à la rue Neuve-Saint-Au^ gustin; j'ai lait subir des interrogatoires aux portiers des ap* il , 34, 14, 51 et 64. Point de sncoès. Dans aucune de ces maisons, point de dame 'rentrée en voiture à minuit. Figurex-vous , Félicien, que j'ai tenté les mémos expériences rue des Grands- Augustins, des Vieux - Augustins , des Petits- Augustins, des Ai^ustins tout court, et quais des Grands -Augustins et des l^ux-Augustins.
— Ah! mon Dieu! dit Félicien ému aux larmes, vous me fendez le cœur! Quoi! vous avez fait toutes ces courses à pied?
— £lil comment les aurais-je faites? Je n avais pas une pièce de oent sous pour payer un cabriolet, grâce encore à votre imprévoyance.*.
— Mon cher de Vaudreuil, au nom du ciel, ne m'accablez pas; vous m'arrachez 1 àme.
— Voyez mes bottes, Félicien ! dans quel état me les a mises ai^urd'hui saint Augostîn! Je rirais volontiers si je n'avais le visage gelé. Enfm, pour terminer mon histoire, j'ai découvert le domicile de l'inconnue...
— Ah l quelbooheurl
— Ce soir, à cinq heures, comme je r^agnaîs mon boulevard le désespoir dans Tâme , après avoir épuisé tous les Augustins
possibles, je me suis aperçu que je n'avais pas abordé le n<» 4 de la rue Neuve-Saint-Auirustin. .l'avais interrogé toutes les unités iinales, excepté le n» 1. Le portier m'a parfaitement accueilli, ^pioique je n'eusse ni parapluie ni cabriolet : il savait toute l'histoire de sa locataire. Elle est rentrée cette nuit, mVtpdle dit, à une heure; elle a gagné cinq cents francs qu'elle a i)iôtés à un riche et beau jeune homme. Elle est eucbautée do su nuit ;
elle n'a dit que deux mots au portier en rentrant, parce qu'elle
avait hàtc de dormir et de faire un rêve de cinq cents francs.
— Que dites-vous? s'écria Félicien consterné; est-ce que j aurais été reconnu?
— Non, non, calmez-vous. Au reste, il parait, d*aprës mes renseignements, que votre prêteuse est de bonne naissance. C'est la veuve d'un colonel tué à Anvers; 'elle se nomme madame de Saint-Dunslan , et le malheur du temps Ta forcée de prendre une position dans les figurantes de l'Opéra, sous le nom de Mlle Ânastasie... •
A ces mots , Félicien chancela sur ses pieds. Une pâleur mortelle couvrit son front.
« Une figurante de l'Opéra! dit -il d'une voix sourdement accentuée par. le désespoir. Une figurante 1 ohl... il me faudra [)ciyer la dette de la reconnaissance à une pareille iiBmmel
— Mon Dieu ! Félicien , vous vous alarmez toujours à propos (le rien. Vous n'avez d'autre dette à payer ({ue les cinq cents francs. Voici ce que vous allez flaire : allez chez Mme de Saint- Dunstan....
— Jamais , jamais , jamais. Savez-vous bien que je me marie dans cinq jours? A la veille de mes noces, j'irais rendre une visite à une figurante de l'Opéra? Jamais 1 jamais!
— Soyez raisotmable, Félicien, mon ami.... Il &ut bien pourtant....
— 11 fout la payer; je le sais, parbleu! la chose est aisée. C'est encore un service que j'attends de vous... voici le billet. Prenez un cabriolet, allez chez cette dame, et comblez- la de remerciments. Je vous attends à diner, là, dans ce café.
— Vraiment, Félicien, il fout avec vous pousser la complaisance à 1 extrême.;..
— Mon cher de Vaudreuil , dit Félicien atTectueusement , croyez que je n'oublierai jamais les services que vous m'avez rendus. A dater de ce jour, votre maison sera la mienne; je serai votre frère, ma femme sera votre sœur. Nous vivrons en famille loin de ce Paris turbulent; ce jour est le dernier de votre vie ura-
UNE SOIRÉE A FRÂSGÂTI. 69
geiise. Vous méritez de jouir d'un doux repos domestique : c'est moi qui vous le donnerai après Ûim.
— Félicien, dit de Vaudreiiil a\ec une émotion iiiarcoutuméc qui surprit le bon jeune homme , mon cher FéUcien , vous méritez à votre tour d'être heureux , et je crois que vous le serez. »
Après quelques énergiques serrements de mains , ils se séparèrent. De Vaudreuil s'élança dans un cabriolet, et Félicien, assis déjù devant un guéridon du café, demanda la carte et deux couverts.
11 y eut une heure d'entr'acte qui désespéra la patience de Félicien. Il tenait à deux mains la carte du restaurant par contenance, et avait Tair de méditer sur elle comme sur un livre
de philosophie. Son voisin de droite fut tellement attendri de la ligure sombre et larmoyante du lecteur, qu'il eut la curiosité de ■ voir quel livre émouvant il dévorait ainù en attendant le potage. En ce moment, Félicien secoua la tète avec mélancolie sur le paraiîraphe des entremets de légumes, et pressait fortement le manciie de son couteau.
Le garçon , ennuyé d'attendre inutilement la fm de cette longue méditation, dit à Félicien :
« Monsieur a-tril besoin de quelque chose?
— Servez-moi ce que vous voudrez , » répondit FéUcien. Et il ferma brusquement la carte in-12 reliée en veau.
Tout à coup entre M. de Vaudreuil , la figure radieuse et un chapeau neuf à la main.
« Il faut nous isoler, dit-il à Félicien; allons diner au fond de la salle; il y a trop d'oreilles ici. »
Dit et fait en trois secondes.
« Eh iHenl demanda Félicien, vous avez remboursé le billet?
— Remboursé. Quelle femme charmante, mon amil quel
bijou! quel trésor! un esprit d'ange; une grâce de déesse; parole d'honneur, c'est Terpsichore ou les trois Grâces en une seule; excusez ces comparaisons dans la bouche d'un vieillard impérial. Vous me voyez anéanti par tant d*attraits. « Mais pourquoi donc, m'a-t-elle dit, pourquoi M- FéUcien de Saint-Nérée
70 UNE SOIRËB Â FRASCATI
B'eei-il pas venu lui-même me faire sa visite? » Je vous ai excusé de mon mieux, Félicien. « Ah I ce n'est pas bien, a-l-^ ajouté; c*est même très -mal : moi qui me sois tant intéreseée à lui la
nuit dernière à Frascati; car j'ai suivi votre jeu: vous avez joué d'un malheur atroce. Oh l que j'ai été heureuse de pouvoir prêter à M. de Saint-Nérée mes modestes économies du trente et «n; qoeHe joie lorsque f ai appris ce matin qu'il Mât gagné cent mille francs avec mon billet ! Une femme comme moi , bonne , vive, sensible, élever tout à coup à la fortune un jeune et brillant cavalier 1 jugez de mon bonheur, j'ai rêvé de M. de Saint- Nérée toute la nuit. Donneannoi son adresse , je yeux lui éerire deux mots et lui envoyer une stalle d'orcbestre pour ce soir : on joue les Huguenots ! Duprez chante , et je figure dans la Salamandre, à six pas de Mme Alexis Dupont.... » — • Et vous lui avez donné mon adresse? dit Félicien époumté.
— Parbleu, la belle dmande! Fallait-il reliiser votre adresse à une femme qui vous a mis cent mille fhmea en portefedUe?
— "N'ous lui ïixei donné mon adresse I
— Sans doute.
~ Vous m'avez tué 1 1 1 »
Félicien laissa ton^r sa foorcbette sur Tassîette, et soutint
sa tète à deux mains.
« Ne vous donnez pas ainsi en spectacle au public, mon cher F^icien, ditde Vaudreuil; vous êtes un enfant; la moindre chose vous déconcerte; vous trouvez des éléments de désespdr dans une piqûre d'épingle. Que diable risquez- vous i recmoir un billet de Mme do Saint-Dunstan?
— Oh ! de grùce, ne prononcez pas ce nom. Si quelque parent d'Éonlie était dans ce café, je serais perdu.... Horreur, une égarante!
— Mais une figurante qui peut passer premier sujet avant six
mois : Scribe lui fait un rôle dans le ballet du Naufrage de Lapei^rouse^ musique d'Adam. £lle doit jouer la vierge de Yanioola...
— Eh ! que m'importe tout cet argot (te coulisses I
UNE SOiRÈE A FBASCÀTL 71
— Que vous importe! dites-vous? ma £oi, il vaut mieux être ûié d'une première dMseuse que d'une soubrette du dernier r8B^««»
— Vous êtes fou, monsieur de Vaudrwiil! queis étranges propos me tenez -vous là? Savez -vous bien (|ue je me marie dans
^ Employés doac Bage m cn t oes qualie jenrs â finr voire vie
de garçon , pour vous prépafvr à Texietence ^rave de Vhomme marié. Une petite intrigue de ({uatre jours est um? chose sans conséquence^ 11 faut bien payer Tinlérèt des cinq cents francs à votre charmani Jumquier^.
— Ohl ced est ti^p fort, monsieur de Vaii(keiiiL..«Bnfloiis là.
— Soit.-.. D'honneur, je n*ai jamais vu im jeune homme de \ ingt-quatre ans aussi sage que vous. Décidément l'année Î838 commence bien. 11 y aura concurrence pour le priiL Monlbyon.
— Parlons d'autre ckoee, s'il vous j^lt...
— Je veux bien.... Piûeque vous refusez la strile d'ordiestre, je m'en empare. Diable! les Huguenots et Dupjez gratis! Je n*ai pas mis les pieds à TOpéra depuis quinze ans, faute d'un petit ëcu.«.« Calmons-nous, Félicien, vous me donnez la stalle, n'esta ce pas?»
Un mouvement dlmpalience du jeune homme fit chaneder le
guéridon; de Vaudreuil n'eut pas l'air de le remarquer.
(( Il faut payer et sortir, » dil-ii en se levant
£i il caressa de la main son chapeau neu£, et n\iusta sa cravate devrnit le siirolr. %
Nos deux héros firent quelques tours dans la galerie sans se parler, comme deux amis après une discussion iiritante. De Vaudreuil rompit le silence le premier-
« Félicien, mon ami, dit-il d'une voix condliiArioe, écoutez, prenez-moi comme je suis. Escusez-md surtout. Je n'appartiens pas à votre génération , moi. J ai les mœurs de nion vieux temps ; j'ai les mœurs du Directoire, époque de con iiplion; régence de l'Empire. Mais, au fond^ j'ai quelque vertu ^ croyez- le bien.
— Ne me parlez pius de cette femme, dit Félideii d'une v<»x
uiyui^ùd by
UN£ SOIRÉE A FRASCÀTI.
suppliante. Respectez ma position, le mariage nest pas une plaisanterie : c'est l'acte le plus solenoel de la vie de l'homme. Moi aussi, j'ai les mœurs de mon temps; excusez-moi, notre époque est sérieuse ; je vous laisse la licence de votre Directoire , laissez-moi la gravité morale de la jeunesse d'aujourd'hui.
— A la bonne heure I pleine liberté de conduite à vous et à moi.... Voyons , comment comptez-vous finir votre journée?
— Chez moi. J'ai plusieurs lettres à écrire à ma femille ^ à Rouen. Demain tous mes loisirs seront occupés pour mes atlaires de mariage.
— Très-bien! je vous accompagne à*votre maison, et après je vous souhaite le bousmr.
— Faites-moi la grâce de m'emprunter quelques louis pour
vos dépenses de nécessité première.
— Ahl volontiers; j'accepterai une vingtaine de louis; ma redingote m'est odieuse; je vais de ce pas me loger dans un habit bleu de Bonnard, galerie Vivienne; j'en convoite nn à boutons bombés qui me rajeunira de vin<ît ans et supprimera l'Empire. C'est que j'ai quelques prétentions sur Mme de Saint- Dunstan. »
En causant ainsi, ils étaient arrivés au milieu de la rue de Grammont; Félicien, snr le seuil de sa maison , serrait la main
de M. do Vaudreuil, lorsque le concierge lui remit une lettre à enveloppe fantasquement dorée et parfumée au patchouli.
Félicien ouvrit la lettre , et sa figure refléta successivement toutes les sensations de l'humanité souffrante dans les lignes que voici :
« Mon cher monaeur,
« Vous n'êtes pas gentil; vous m'envoyez des remercfments par votre homme d'affaires, un vieux bavard qui a imprimé ses
belles sur mon tapis, et quelles hottes! .l aurais eu tant de plaisir à vous voir! .le suis si heureuse (Favoir fait \otre fortunel Que ne puis -je la dissiper avec vous dans de charmantes orgies, comme il y en a dans les romans ! Votre intendant, qui est le
UNE SOiRËE À FRASCATI. 73
plus stupide des hommes, prétend que vous ayez horreur de la dissipation, et que vous n'avez voulu gagner de l'argent qu'avec l'intention de le ménager goutte à goutte, comme un rentier de
la rue Bouclierat. C'est une calomnie, n'est-ce pas? Au dernier jour de Frascati, vous étiez trop beau de passion et de désespoir pour mériter une aussi injurieuse réputation. Oui, vous êtes le jeune homme du siècle ; vous portez écrit en lettres de flammes , dans vos yeux, le millésime de 1838. Je bénis le destin qui m'a choisie, entre toutes les femmes, pour donner un lit de billets de banque au sommeil de votre dernière nuit. Voici une stalle d*OTchestre pour ce soir. Venez à l'Opéra. Vous me reoonnattrez facilement parmi les maigres figurantes dont je suis assaisonnée; je porterai une robe rouvre et noire, emblème parlant de la richesse aléatoire que vous me devez. Après les Huguenots , on se promènera cinq minutes dans le passage noir de la rue Grange- Batelière ; dnq siècles d'attente, mais que de joie au bout ! « Bien à vous,
« Anastasie de St-D. » •
Cette lecture était à peine terminée; que la lettre tombait en mille lambeaux sous l'irritation convulsive des mains de Félicien.
« Misérable 1 folle I dit-il avec une rage concentrée; je lui dois ma fortune!... Elle affirme à chaque ligne que je lui dois ma fortune I... elle me l'écrira cent fois! elle me poursuivra partout avec cette accusation ! Eh bien, de Vaudreuil, que ditesvous de ma position?
— Mon cher ami , je n'ai pas lu la lettre... je présume qu'elle est de....
— Et de qui donc?... Comment trouvez-vous les prétentions de cette folle?
— Rien ne m'étonne après la conversation de ce matin. Blîe vous a enrichi; elle vous a retiré vivant des e:ritTes du suicide: c'est son idée fixe.... Malheureusement, cette idée a une apparence de raison... vous serez toute votre vie sous Tobsession de cette femme... à moins que....
74 UNE S01HÉ£ A FRASCÀTI.
— Eh! de Vaudreuil, n achevez }>as!
— Eh bienl achevez vouft-mèioe... voyons... trouvez ua eii* pédienii... »
Après ciiMi niimitoB de pme :
« Il n'y a , dit Félicien agonisant, il n'y a qu'un horrible remède à cet horrible malheur....
- — • Prenons le remède....
— Il faut porter cinquante mille francs à cette femme, et acheter son silence et sa résignation à ce prix.
— Voilà une idée... armez-vous donc de courage et allez me Saint-Auguslin....
— Moi... oh! j'aimerais mieux me briser la tète sur cette pierre....
— Je vous devine... c'est encore moi qui....
— Mon cher de Vaudreuil , croyez bien que c'est un dernier service....
— Tout à vous.... Au reste, je vous dirai que vous ne faites que vous conformer aux lois sévères du jeu. La charte du trente
et un veut que tout bénéfice . provenant d'une mise commune soit partagé.
— Vradmentl ilfaUail me dire ceia d'abord.
— C'est qa*avec un peu de oomplaisaiice, vous auriez pu ai* sèment....
— Chut... voilà les cinquante billets... je les donne avec Joie. C'est acheta ma liberté avec une obole.
Fétides y voire mariage œ sera-lril pas compromis par ce déficit?
— Aujourd'hui, Je subis l'inévitable; j'invoquerai demain la Providence.
— Vous demanderee un sursis à votre belle veuve.... » Fétiôeo frappa le parquet avec son pied et son front avec sa
main , et donna vivement le rouleau de billets de banque à de Vaudreuil.
« Allez chez cette femme, dit-il, et soyez chez moi, je voim
UNE SOIRÉE A FRASCÂTL 75
prie, denuini an lever du soleil : doub nous inspirerons du moment.
— Voilà qui est tout |)ré\ u. On soniit bien malheureux dans ce monde , si la Providence du lendemain ne réparait |)as toujours les malheurs de la veilie. Adieu, mon jeune «ni; bon courage^ boa sommeil. »
A rheure où les Parisiens s'imaginent que le soleil se leve^de Vaudreuil était déjà debout dans Talcève de Félicien.
De Vaudreuil alluma deux bougies pour se voir parler, et dit
d'un ton mélancolique :
« Mon jeune ami, avant tout, ôtes-vous bien décidé à vous marier? »
Félicien, qui s'était jeté tout habillé sur son lit pour appeler un sommeil rebelle , sauta brusquement sur sa peau de tigre, et regarda fixement de Vaudreuil.
« Pesez bien votre réponse , ajouta ce dernier; pesez-la bien,
comme j'ai pesé ma demande. Èles-vous toujours dans les mêmes intentions de servitude conjugale?
— Ifott Dieul que me demandez*vous là? dit Félicien; vous me iaites trembler... Si je veux me marier? oh ! vous ne connaissez pas Émilie...
— £t vous ne connaissez pas Aime de Saint-Dunstan 1
— Encore cet exécrisdile nom qui me déchire T^iderme comme une lime d*acierl
— Hélas 1 mon ami , vous serez bien condamné à l entendre souvent...
— Elle a rdttsé les cinquante mille firancs?
— Oh ! mon pauvre Félicien , que vous connaissez peu les figurantes! mais vraiment , \ ous èles un homme primitif. Quelle candeur de jeune homme i... Anastasie a pris vos hiUets avec des cris de joie Me, et die m*a forcé de daneer anloiir un pas
UNË SOfRËE A FRÂSCiTI.
de deux avec elle. « Enfin , a-t-elle dit, je suis riche, et je vais envoyer ma démission à M. Duponchel I »
— Qu'éHe aille au diable, et me laisse tranquille!
— Voilà précisément deux clioses qui ii iiri iverontpas. « M. Félicien de Saint-Nérée, a-t-elle îijouté, n'est galant qu'à moitié. Le chef de partie m'a dit, l'autre soir, qu'il n'avait perdu que quinze mille francs. Il lui reste donc, grâce à moi, trmte-cinq mille francs de bénéfice ; c'est donc dix-sept mille cinq cents francs que M. Félicien, mon associé, me doit, .le n'aurais pas chicané sur cette vétille, s'il avait été moins sauvage à mon égard, mais je ne vois pas de reconnaissance qui me condamne à obliger un livrât. »
— L'infâme mégère a dit cela?
— En propres termes.
— Ele m'appelle son associé?
~ En toutes lettres. Ce sont les mœurs du jeu... « Au reste , a-t*elle ajouté , si M. de Saint-Nérée, mon associé, ne vient pas
me faire sa petite visite ce matin, je tombe chez lui, comme une bayadère dans l'opéra d Auber, et je fais un scandale de démon. »
— Elle viendrait icit s*écria Félicien en se tordant les bras
avec une souplesse étonnante , comme un tél^raphe pressé par le coucher du soleil.
— Ahl je ne connais cette femme que d'iûer, mais je vous affirme que la bacchante fera ce qu'elle dit.
— Gourez chez elle, et portez-lui...
— Oh ! là, je vous arrête; je ne me charge plus de ces transports d'argent.
— Mais puis-je rester encore une minute dans cette maison , avec cette figurante suspendue sur ma téte?
— Non , Félicien , non. Puisque vous n*avez pas le courage de
la jeter par la croisée; puisqiM3 votre sagesse lui refuse quelques douceurs, il faut quitter cette maison, c'est prudent.
— Et où irai-je? elle me relancera partout.
— Partout, omime vous dites; partout elle dira qu'elle vous
UNE SOIKÉE A FRASCATI.'
a fini gagner les frante^eux mille cinq cents francs qui vous
restent; et si avec cette somme vous tentez quelque affaire de bourse et de commerce, et que le succès vous pousse à cent mille francs, Anastasie publiera partout que vous avez refoit votre fortune avec son argent.
— Malédiction t fatalité d'enfer I
— Eh 1 pourquoi se farder l'avenir l mieux vaut le prévoir dans son effrayante nudité.
— Au reste, l'infâme courtisane sera dans son droit; elle aura logiquemmit raison! toujours, toujours, l'argent que je {gagnerai proviendra do cette source impure!... Oh! je sens maintenant que ces billets me souillent... je vais donner mon |K)rtefeuille à mon concierge , avec ordre de le livrer à la dame qui me demandera aujourd'hui....
— Très-bien! très*bienl Félicien.
— Oh ! je me trouve à présent plus léger! oh! c'est une con- \alescence morale!... et vous verrez que cela me portera bonheur 1 Je cours chez Émilie : je lui dis franchement que je l'ai trompée en me donnant une fortune de cent mille francs ; je la prie au nom de notre amour de m'accepter pauvre comme je suis; j'entrerai dans quelque administration , dans ([uelquc comptoir opulent; j'ai une écriture assez belle; je connais l'italien et Kanglais ; je suis laborieux : que diable 1 ce sera bien le moins ^i je ne parviens pas à gagner deux mille francs par an ; deux mille francs purs de tout antécédent immonde , et récoltés pièce ù pièce à la sueur de mon front.
— Admirable! mon cher Félicien! venez, que je vous serre les mains!... je suis ému aux larmes.... Il ne nous reste plus qu'à choisir votre logement... votre logement provisoire; car je ne doute pas que votre belle veuve n'accepte sur-le-champ votre proposition.
— Voyons... où puis-je me loger provisoirement?
— Une idée!... venez chez moi. Nous ne serons pas trop à
l'aise, mais, qu'importe, entre garçons... vous ne connaissez pas ma mansarde de la rue de [ Université... au cinquième étage,
78 iJNB SOIRÉE A FRASGÀTL
dans laoourderiMMal. Je ferai mettre irnlH de sangle à du aneo. L-ameubleneiii eera hienidt prêt.... A quelle heure ûm-
YOUS cliez Emilie?
— Olil j attends la nuit close... je vais dévorer ma journée dans quelque cabinet de lecture éloig^ de ee cpiarlier. Êlee-Vims homme à vous ensevelir avec moi dans chiquante carUms de joiimauxt
— De tout mon cœur. Je vous demanderai seulement une heure pour oonrir me de l'Université, et meubler notre mansarde. Je ferai au comnerge un conte ; je lui dirai que vous êtes
poursuivi pour délit politique ; la première fable qui me tombera dans Tesprit...
— C'est cela, et pas une minute de plus ici.... Je donne mon portefeuille au concierge.... Évitons la rue Neuve-Saînt-Augustm :
gagnons le Palais-Royal par le plus long détour ; je vous attendrai au cabinet de la Tente,
— Ah 1 voilà votre gaieté revenue , vous faites des calembours ! je sms enchanté de cette résolution. Il est donc bien vrai de dire que ce n'est pas fargent qui Mi le bonheur.
— Oui 1 je sens là quelque chose qui me dit que j'ai pris le bon chemin pour être heureux. »
Ce programme , mêlé de courses , d'ennuis , de lecture et d*ac-
cusations contre la pendule , fut exactement suivi jusqu'à cim^ heures du soir.
Le gaz dardait ses langues de feu sur les ténèbres ennemies ^ lorsque nos deux inséparables arrivèr^t à la rue Saint-Lazare.
G Puisque vous vous obslinez à vouloir m'atlendre ici , pour connaître phis tôt le résultat, dit Félicien à de Yauçireuil, abri«tez-vous sous cette porte cochère, car la pluie va recommencer dans l'instant. »
Et Félicien monta chez Ëmilie d'un pas a^ile et joyeusement cadencé.
Il sonna trois fois , la porte de l'apptuiement ne s'ouvrit qu'à la denûère sommation , et ce rqtard lui donna quelque tristesse.
SOIIÉB Â FRASCATI. 79
La vieille iènwie de c h w phw ékm m flanbeMi jwqn'aii
ton du jeime bonune, et s'écria :
« Mon Dieu! c'est vous! oh! en voilà de l effronterie! »
Félidea, imiiu)bile y avait un pied sur Tescalier et l'autre dans le eorridor, dans l'attitude large du colosBe de RIiodeB.
La yieiUe, dans vu saint moavemeiit d'imfignation , poussait la porte, et montrait le poing à Félicien, qui, privé souciainementde Tusage de la i»arol(\ se courba en point d'interrogation pour demander en pantomime ce que signitiait tout cela.
L'arrivée d on tiers fit diversioii à œtle scène de porte. Un monsiear d'ftge mûr, an pas grave, an costmne sévère, sortit de la chambre d Kniilie, et, sans regarder Félicien, il prit le bras de la servante et lui dit pompeusement :
c fiomie mère, rentrez chez votre makresse, et ne la quittez pas m seul instant. Vous kii donnercKf toutes les heures, un verre de tisane de mauve opiacée. A minuit je viendrai voir s'il fierait pratiquer une troisième saignée. Au point du jour, si le cerveau est toujours atiécté , nous ap|)liqueronâ les sinapismes aux pieds.
£Ue est donc bien mali monsieur le docteur I dit la vieille les mains jointes.
— Dieu est grand 1 répondit le monsieur en levant les yeux vers le plafond.
— Monstre 1 » s'écria la servante en menaçant la statue de Félicien.
Et elle disparut au fond du corridor, après aveir laissé le flambeau sur Tescalier.
a Ahl le hasard me sert bien, dit le docteur à Félicien, j aillais chez vous, monsieur. J'ai deux mots à vous dire, tout bas à Toreîlle , sur le carré.
— A moi , monsieur? dit Fâiden avec un souffle de voix ^ comme le fantôme de Job.
— A vous-même. Jile reconnaissez- vous ? Vous ne me reconlUHSsez pas?... ie suis Tonde et le médecin d'Ëmilie; je lui donnais le bras, et je fus violenmient séparé d'elle par la foule, au mois de juin dernier, aux fêtes du Champ de Mars, le soir mé-
monbleoù vouslui iauvàles la vie au passage de la grille. Dans cette occasion, vous fûtes beau, vous fûtes héroïque, voue
MM'sàtes votre sang pour une dame inconnue; j'aime encore à le reconnaîlre aujourd'hui... aujourd'hui que tant de bonheur vient de s'éteindre à jamais 1... QueUe a été votre conduite depuis cette époque, mosieur (par un o)? les échos de la Bourse et de Frascati répondront!... Vous avez passé trois mois dans la dissolution ; vous avez perdu \ otre fortune"; vous avez contracté de honteuses associations aléatoires avec des courtisanes... Silence , ftiosieur 1 laissez parler un onde irrité , qui n^est pas un onde do Mdière! Que. me diriest-vous d'ailleurs pour votre justification?... la foudre dans mes mains! la foudre ! Reconnaissezvous ce portefeuille!... Émilie avait brodé son ciiitfre sur ce l>ortefeuillel et vous l'a\ cz donné avec trente mille îrmcs à une liguranie de TOpéral... Horreur!... Cesi cette femme qui a eu de la vertu pour vous, mosieur I Ele a couru id d*après l'avis de votre concierge, et elle s'est écriée : (Test son amour que jo veux, et non pas son or!... Voilà ce qu'Émilie a été forcée d'entendre I... £lle n'a plus rien entendu... la vie lui a manqué.... Ne jouez pas ainsi la comédie , mosieur; toutes voa contorsions', tous vos sanglots, ne m'en imposeront pas. J'ai interrogé tantôt dix agents de chanjze et quelques habitués de Frascati; ils m'ont fait votre biographie et celle d'un \ieux drôle nommé Vaudrei ou Vaudril , votre digne camarade de prostitution. Prenez ce portefeuille, mosieur.... Prenee... prenez'donc, vous dis-je, il souille ma main.... I! est inutile d'ajouter que cet escalier vous \erra descendre pour la dernière fois.... Point d'adieu, ?«osieur î »
Le docteur toisa fièrement Félicien, rentra dans le corridor d'Êmilie et ferma la porte.
Féliden, foudroyé, s'appuyait contre la rampe, l'œil éte'nt, la poitrine haletante, les mains crispées sur le fer. Dans les malheurs consommés, il n'y a que le premier coup qui terrasse les âmes énergiques, et Félicien avait, à son insu, une de ces fortes organisations qui donnent des larmes efféminées à leurs peUtes infortunes, et qui se roidissent fièrement contre une épouvan-
UNE SOIRÉE A FRASCATf.
table fatastrophe et aeéq^t tontes les eenséqiienceg d'une fatale position. Le jeune homme se rele\ a soudainement, comme calmé par une résolution i)rise , et descendit Tescalier. Sur le eeuil de la imâsoD, de Vaudreuii TatteiidaiL
FéUcîeii entnÉiia aoii cempagnon vers la rue Laffitle, et lui dit à 1 oreille :
« Perdu! perdu! déshonoré 1 flétri! Mon bon de Vaudreuil, étendez-vous? Déshonoré! anéanti 1 mort! »
Et il eonka Biot à mot sok araitiire de la vieflle senranteet du docteur.
« Eh l)ien ! dit-il à de Vaudreuil , ^ ous voyez devant vous un homme qui vient de se donner à lui-même son dernier conseil. De Yaudrettiiy on ne survit pas à un pareil malheurl
— VéSàm 9 je craîiis de tous eoii^venàre I dit de Y audmil afoe un ton d*eflM.
— Vous m'avez compris ! Ma mère ! ma mère , qui ave^ perdu la vie en me la donnant , pardonnez-moi ce que je vais accom- (to 1... De Vaudreuil , il iiut que je as voie pas le jour dennm
— UnsuiddeY FéKewn!
— Décidé ! irrévocable !
— Et moi , moi qui vous ai perdu , moi (jui vous ai tué, après avmr vécu trois duhs de vos bienraits, comme un parasite, enjffeirnm que je pwsee vous survivre? Vieux, infirme et pauvre comme je suis, que ferai-je sur cette terre oà je n*ai pas uil parent, pas un ami? Félicien, si je trouve votre désespoir légitime , vous ne mourrez pas seul I
Légitime , dile»vo«8? N'avez«vous pas entendu mcm récit? Au reste, j*ai eu tort de vu» confier ma résolution. Mais c'est dit... ce sera feit.... De Vaudreuil, prenez ce portdBuille, H est à vous.... Il y a là du pain pour vos vieux jours.
— Ce portefeuille , vous me le donnez? Bien! Je l'accepte. Vous allesB voir si je saurai mourir avec vous, v
Ils étaient arrivés sur le boulevard.
La nuit était horrible. Une pluie de irlaro rouléo dans les tourbillons de quatre vents rivaux forçait les passants à fendre Tair 230 f
uiyiii^ûd by
8i UNE SOIRÉE A FRASCATI.
à la nage. La désolation tombait de partout ; les orbea de gaz ressemblaient à des torches funèbres qui éclairaient convulsivement l'agonie de la nature.
Il n'y a pas de suicides en Espagne et en Italie; c'est que là le malheur consommé échappe au désespoir avec un raymi de soleil ou d*étoi1e , avec la mer, avec le fleuve, avec un paysage, avec le premier venu de ces mille hochets que la nature jette au malheur. Mais, dans ce nord homicide, dès que l'homme songe à tourner contre lui des mains violentes, toutes les voix de Tair applaudissent à sa résolution. Paris et Londres sont les capitales du suicide. H n'y a pas de Dieu là où il n'y a pas d'étoîlœ et de soleil. Dieu jnipprimé, le suicide a raison.
Félicien tenait encore à la main son portefeuille, et de Vaudreuil , arrêté devant un fiacre isolé sur la station, engageait le cocher à descendre. C'était le plus malheureux des cochers; un vieillard à cheveux blancs, emmaillotté dans le premier carrick de ]'Km[)ire , et chaussé jusqu'aux genoux de lambeaux de peaux de mouton raccordés avec des ûcelles. Le malheureux cherchait un point d'appui sur son siège pour soulover son corps engourdi par quarante hivers parisiens.
« Je pense, dit de Vaudreuil à Félicien, que vous avez quelques lettres à écrire , nous allons faire nos petites dispositions chez moi... £h bienl mon ami, dit-il au cocher, vi^ras-tu nous ouvrir la portière?
— ^ Pauvre homme! dit Félicien, il est glacé jusqu'à la moeUe des os, et il supporte sa vie avec résipuation î
— - Dame ! dit le cocher, qui avait entendu cette phrase , faut bien la porter sa vie quand on a femme et enfants à nourrir.
— Mon ami , dit de Vaudreuil prenant le portefeuille de Félicien et l'ouvrant sous le nez du cocher, connais-tu la valeur de ces chinons?
— Des billets de banque plein le portefeuille ! dit le cocher.
— Ça t'appartient; nous te le donnons; c'est le {nrix de ta course... Prends, te dis-je; ce portefeuille est à toi... Je devine^
tu as des scrupules d'honnête homme. Eh bienl prends le porte-
feuille avec ce billet que je viens d'écrire an crayon. Demain , tu
viendras ^ oir à rhôtel si ma signature que voici l'autorise à garder cet argent.
— A quel hékei irai-je? demanda le cocher ébahi comme dane QB réve.
— A llidtel où je demeure et où tu vas nous conduire
promptemenl. »
Et il donna son adresse au coclier.
« Très-bien , de Vaudreuil ! dit Félicien. Approuvé de tout mon cœur.
— Je ne sais pas trop ce que tout ça veut dire, murmura le cocher; mais je vais toujours vous mener cliez vous.
— Et maintenant, dit Félicien à de Vaudreuil en s'asseyant à oôlé de lui dans le fiacre, pas un mot de plus sur mon irrévocable détermination.
— Sur notre irrévocable détermination, « dit de Vaudreuil. Arrivé rue de l'Université , devant ]1iôtel , le cocher ouvrit la
portière , et dit à de Vaudreuil en lui présentant le portefeuille : < Dites donc, c'est pour rire, pas vrai?...
— Oh ! le diable t'emporte ! dit de Vaudreuil ; voyez donc * toute la peine qu on a pour faire une bonne action! c'est ce qui
explique la rareté de la chose. Cocher, mon ami, tu viendras , demain, là, demander à mon concierge si ce portefeuille est bien à toi, légitimement à toi, pour ta course. Voilà, de plus, une j>ièco de (juarante francs pour ton pourfcoîre. Maintenant, si tu n'es pas satisfait, je prends ce portefeuille, et je l'envoie dans la boue de la rue au premier chiffonnier qui passera. »
Et de Vaudreuil et Félicien disparurent dans le petit escalier de Fhétel...
A di\ heures, nos deux héros, après avoir essayé de se dérober 1 un Tau Ire à la mort, comme Oreste et Pylade dans la Chersonèse Tauride, se iM>uchèrent sur leurs lits de sangles, auprès d'un énorme réchaud de charbon à demi allumé que de Vaudreuil venait de soigner avec le plus grand calme. Les moindres issues de la porte et de Tunique croisée, bouchées
84 UNE SOlilÉE A FRASCATI
hermétiquement, afirartieiit à la vapeur bonicide Umte mu
énergie d'action. Une chandelle de suif, arrivée au niveau de la bobèche, éclairait de sa lueur agonisante cette scène de deuil. Âu dehors, le vent d'est chantiôt un aôr d'absoute dans l'orgue des cheminées, et sonnait par intervalles un glas déchinnt Bm le davier des vitres tremblantes aux châssis des toîts.
t( Donnez-moi votre main, de Vaudreuil, dit Félicien; il îaut que nos main^ restent unies après notre mort... De Vaudreuil, quelle fatalité vous a poussé dans ma vie?... U n'y a que trois mois et demi que nous nous connaissons... oui, trois mois... Ce fut le pur hasard... J'allais acheter pour Éinilie le portrait de la reine Victoria... Elle m'avait demandé ce portrait... Vous veniez d'acheter le dernier lorsque j'entrai dans la boutique du marchand d'estampes de la galerie de l'Horloge... Vous me le cé* dÀtes gracieusement, et noire amitié commença. Hélas I oomment devait-elle finir?
— Féiicien , dit de Vaudreuil d'une voix mourante , je sens... que... la vie... Vous, plus jeune... vous rési8tereE..r plus ioaeftemps que moi... Posi mortem mihiL,. Ipuque jm(m «tftt/... quœrif iièt'... qno nmnvtajacent.,. ex nihilo nikil.,. Je sens que je meurs en stoïcien... du Directoire... en disciple de Vol- * ney et de Pigault-L^un... grands hommes l..* Qaid anU? quid poH? mhU,
L'âme ne me pnraît (lu'iine faible t'tinccllc Que riiiHtant du trépas dissipe dans les airs.
Voltaire... Tempk du goût... Heureuse la philosophie qui domia ÛB m douces consolatioiis à l'i^onisaiit. »
Un bruit de pas dans l'escalier et trois coups vigoureus emen t doîmés à la porte interrompirent les citations philosoj^iques de de Vaudreuil.
« On frappe l dit Félicien à demi levé.
— €e n'est pas cheE nous, dit de Vaudreuil; na KougBQaas pas... Sylvain Maréchal a dit...
— On frappe, vous dis je; écoulez...
UN£ SOIRÉE À FRASCATL . «5
— - Ouvrez , au nom de la loi. Nous forçons la porle à la troisième sommatioa. Telle fut la roenaoe qoi arriva directoneiil
par le trou de la seirore aux oreilles de nos deux suicidés.
— On n'ouvre pas! s écria de Vaudreuil; lo domicile d un citoyen est inviolable à dix heures du soir... Il est bien cruel, cpiand on est en train de mourir, d'être dérangé par les sbires de la rue de Jérusalem.
— A la trounèoie scmmatioo, cette frêle porte tombera , dit la voix extérieure.
— Âh ! c'est le portier qui nous a vendus , dit de Vaudreuii : c'est sûr... Paris, qui a renversé toutes les tyrannies, a laissé debout la tyramie des portiers, pire que celle des prêtres ei des roîs!... AlkMiS, il faut nous exécuter de bonne grâce; il fliut nous montrer... nous leur prouverons (jue nous ne sommes pas des conspirateurs politiques. Un instant , messieurs de la police , m instant, nous sommes à tous... Félicien , mettons notre habit, et parions à ces gens-là; nous arriverons une heure plus tard à notre rendez-^ ous dans le néant. »
Et, quand ils se furent assez promptement rajustés, ils ouvrirent la porte, et virent devant eux trois hommes à édiarpe tricolore et un semirier armé d'un marteau.
L'on de ces trois messieurs dit à Félicien et à de Vaudrenîl : a Descendez avec nous au rez-de-chaussée, où nous allons vous faire subir un interrogatoire.
— le proteste contre cette vidli^îon de domicile, dit de Vaudreuii.
— (Test bon , ré^on^t le magistrat, protestez; cela vous servira, mon petit monsieur. »
Félicien n avait plus .qu'une locomotion automalique; il se regardait déjà comme arrivé au vestibule de l'élemité, se préoccupant Ibrt peu de son dernier acte sur la terre.
Au rez-de-ehiiusséc, Félicien et de Vaudreuii reçurent ordre d entrer dans un salon jKjur s'y préparer à Tinterrogatoire. On fenna la porte sur eux ; Félicioi s'assit et appuya sa tète sur ses maint.
UNE S01R££ a FRASCATI.
Aussitôt de mélodieux accords de cuivre et de violoncelle résonnèrent dans la pièce voisine , et des chants aériens de jeunes femmes arrivèrent aux oreilles de Félicien.
« Cest le chœur des femmes de Semiramide , dit de YaudreulL
— 0 dérision du sort ! dit Félicien avec mélancolie.
— Il parait qu ou donne concert ici pendant que nous nous tuons là-haut. »
La porte du fond s'ouvrit à deux battants, et fit éclater une fusée de bougies sur une table de fesUn. Une jeune femme,
éblouissante de beauté, de fraîcheur et de diamants, s'avança et dit :
a Entrez, messieurs, on n'attend que vous... » C'était Émilie!... Félicien tomba la face contre terre, comme Tapôtre sur le Thabor.
(( Kelevoz-vous , Félicien, dit de Vaudreuil; je vous présente ma nièce, Émilie, votre femme. Excuse^^la; elle a bien des torts envers vous. Elle a voulu prendre un mari à l'épreuve, et le faire vivre un siècle en cent jours, pour l'étudier. Piardonnez-
moi aussi, Félicien, d'avoir prêté la main à ce caprice d'une jolie veuve, déjà dégoûtée d'un second mariage par le premier. Vous lui avez sauvé la vie : elle achève ce soir de s'acquitter envers vous. »
Le sourire de la résurrection étincela sur le visage de Félicien, encadré dans les blanches mains d'Emilie.
«Ohl je vous ai jugé assez fort pour supporter ce bonheur sans perdre la raison. On ne devient jamais fou de bonheur. Eh bienl vous ne parlez pas... vous êtes l&ché contre moi... Au reste, de Vaudreuil, mon oncle et moi nous avons fait souvent de notre mieux pour vous mettre sur la voie de la plaisanterie, mais vous vous êtes obstiné à prendre nos plus étranges phrases au sérieux. 11 a fallu vous conduire jusqu'au réchaud de charbon.
— Émilie, dit Félicien d'une voix tremblante d'amour et d'émotion , douce Émilie , je sens que l'accès dangereux de joie est passé. Encore quelques minutes, et j'arrive de l'enfer au paradis... Laissez-moi toucher vos cheveux, vos mains, votre
UiNË SOIRÉE A FRÂSCATL
front, laissez-moi vous respirer... Oui... c'est bien vous l... c'est bien mon Émiliel... Comment! toute mon histoire de ces trois mois est une fiible?
— Mais oui, mon ami... N'est-ce pas que de Vaudrouil a bien joué son rùle?... C'est qu'il a rempli vingt ans des fonctions diplomatiques aux Ëtals-Unis. Jugez combien il lui était aîsé de vous mener à la lisière , vous si bon , si naïf, si confiant , si neuf, comme de Vaudreuil vous avait si bien jugé.
— De Vaudreuil , je vous pardonne, dit Félicien avec un sourire mêlé de larmes de joie.
Maintenant, dit Émilie, nous allons faire le repas de nos fiançailles; nous ferons le repas de noces dans cinq jours. Une brillante société nous attend au salon. Je vais vous présenter à nos parents, au nombre destjuels vous trouverez Anastasie, los trois magistrats qui vous ont arrêtés là-liaut, et le docteur qui vous a fmt une si belle morale. Nous composons une famille de créoles, arrivés Tan dernier à Paris pour nous y établir. Vous lirez nos véritables noms sur le contrat. Cet hôtel ai»parUent à de Vaudreuil, il vous le donne pour cadeau de noces. J'ai, moi, cent mille francs de rente à vous offrir pour me faire pardonner mes torts. Ètes-vous content? »
Félicien se [Précipita aux pieds d*Êmilie et les couvrit de baisers furieux.
« Helevez-vous , dit Émilie , et donnez-moi le bras. » De Vaudreuil, prenant le ton d'un valet de chambre qui annonce, ouvrît la porte du salon et dit :
« M. et madame de Saint-Nérée ! »
Et quarante personnes se levèrent spontanément pour embrasser l'heureux Félicien.
L'an dernier, au mois d'octobre, je dhwi à Fhôteî du Lvxembourg, à Nîmes y avec un de mes amis qui mo raconta longuement les aventures de 8on compaUriole Ulric d'Anduze. Ce récit m'est revenu à la mémoire^ l'autre aoiry tur le beulevMvi tta» tien , parce qu'il kknàl IrèB-dmiid, et que uos éiégaate du de Paris arrosaient galamment le pavé avec des carafes frappées à vingt degrés au-dessous de zéro. Cet arroseiuent et cette chaleur n'ont rien de commun avec mon récit , mais la mémoire ne joue jamais que de ceatourfrlà. li<m bisUim est Ivakin^ contre l'usage de» histoires ; je n'aurais pas mieux demandé que de l'avoir inventée : lieureux ceux qui inventent^ le royaume du mensonge leur appartient!
La soirée était fraiche sous les beaux arbres de la Fimtocne^
cette belle promenade que Nîmes vendrait cent millions à Paris ^ si Paris pouvait l'aclieter. Le premier soleil de juin 4836 tombait à riiorizon du Rhàne; (juclques familles de riches oisife vaguaient nonchalamment devint les bams de Ditm, ruiae sotitaire , i)leine du vieiix parium romain. Deux jeunes gens eau* saient ensemble , séparés d'une société de dames à laquelle ils paraissaient appax tenir. L un se iK)mmait Ukic d'Anduze ^ l'autre Durand , comme presque tous les Nimoîs.
Ulric d*Ânduze , né dans les Cévennes , a reçu une de ces éducations qu'on appelle incomplètes; il n'a jamais connu le collège royal, et n'a pas payé son tribut d'enfant à l'Université; il a été élevé dan» le manoir paternel par un proiesseur complaisant
qui tenait ses classes au bord des petits ruisseaux et dans les bois de diénas* Lonqw Técolier eut «Ueiai ïà%e de «îie am, flon proisBeenr donna sa déàoaâoii entre toe maîas de M* d'Andîne père. Ulric profita de quelques lambeaux de grec , de latin et de frauçais , que son professeur lui avait laissés par niégarde , [>our se vouer à des études solitaires qui chanaaient ses eonuis. U lut et pensa beaucoup. A l'âge de vin^-qnalffe ans, il hérita de ia Urtone de son père, et avait abandonné ses montagnes pour faire connaissiince avec les villes : il apportait à la société un cœur neuf, une in(ie|)emlance de montagnard, un trésor de passions vagues, une rudesse d'éducation vernissée par la iec* tnre des poëtes; âme noble dans un corps bîen senipté. Son prefeasenr l'ayant rencontré à Nîmes, lui dit : « Vous élasun très-bel homme, mon enfant, sed manerU vesiigia ruris. » « voilà donc marié 1 disait Durand à Ulric , je t'en ieijciie«
— Ce sera lait dans huit jours, répondit Ulric JQ me semble <pie tu as seupM.
— -Hi! mon ami, c'est mon habitude; je soupire toujours. Que veux-tu? C'est une affaire, un mariage. Nous avons été diez le notaire aujourd'hui.
— Les préliminaires du mariage sont amusants, n'est-œ pas?
— Quels préliminaires?
— Eh bien, le notaire, les emplettes, les cadeaux, la publication des bans; que sais-je, moi !
— Ohl tout cela est très-amusant 1 le noiaiie nous a tenus quatre heures devant son bureau; et nous n'avons pas pu signer le contrat aujourd'hui; il manquait une pièce : il manque tou* jours une pièce. Le beau-père est un ancien fabricant relié en veau comme son grand livre; il a un million, et fait des chicanes pour cent sous; il prétend qu'eu affaires cela doit être ainsi* Moi, j*ai ma terre de Saint-Ifippolyle qui n'est pas encore pur* gée, diton, de ses hypothèques légales; trois heures ce mot d'hypothèques m'a déchiré l'oreille droite, que j'avais prêtée au notaire pour économiser la gauche. Hypothèques! hypoih^uesl J'ai envoyé un courrier à Saint- Hippolyte pour demander au
ULKIC D'ANDUZK
conservateur un certificat de dégrèvement. M. Chartoux, mon beau-père, ae veut rien conclure sans ce certiûcat. Que diable l ii sait bien que j'ai trente mille fran<^ de rente! Et paie, je ne lui demande rien, moi, pour sa fille; c'est lui qui s'obstine à vouloir me donner cent mille francs. Qu'il garde ses cent mille francs, et qu'il me donne Myrrha.
— Elle se nomme Myrrha, ta future?
~ Elle se nonmie Mai^uerite; mais c'est un nom qui n'en finit plus : on perd haleine en le prononçant. Je l'ai baptisée Myrrha : c'est la Marguerite des Babyloniens. Au diable les beaux-pères, les belles-mères et les notaires 1 ils jettent de la glace à pleins seaux sur tout. Me conçois-tu, moi, en présence de cette collection de nénuphars vivants? me», l'homme de la passion désintéressée? moi , l'artiste , le poète , le fou , si tu veux , qui ne cherche dans la femme que la femme? moi, qui n'ai demandé au mariage qu'un long rendez-vous où je puisse parler d'amour en toute sécurité, sans craindre toutes les épées de Damoclès que les intrigues promènoit sur les tètes des amoureux? Je suis là , tout amour et poésie, attaché à la bordure de cette • robe, suspendu à ces belles boucles de cheveux. « Halte làl me . crie ce beau -père; donnez-moi votre certificat d'hypothèques légales. » C'est comme si le pôle me coiffaitl
— Eh bien I mon cher Ulric, il n'y a qu'à donner le certificat.
— Oui, prose que tu es, il n'y a qu'à le donner; c'est bientôt dit; tu ne sens pas tout ce qu'il y a de désenchantement au
• fond?
— Non.
— Tant mieux ! ... Oh 1 regarde-la marcher devant nous , Myr--
rha ! Elle 2;lisse comme un ravon î Oue ce mantelct de tulle est gracieux sur ses épaules 1 Qu'il est doux le son de cette voix qu'elle laisse tomber langoureusement en arrière, afin que je la recueille dans l'air 1 Oh! laisse-moi la suivre; mes pas sur ses
pas; je veux boire cet air qu'elle dé[)lace; je veux baiser ces branches qui tremblent encore d'une caresse de ses doigls; je veux m'évanouir de bohlieur sur ce sillon qu'elle trace dans 1 at-
. ULAÏC D'AI^DUZË. '91-
mosplière, et qu elle embaume de son lialeine de vierge l soirée ravissante l Ces belles raines, ces galeries souterraines pleiaes d*onibres et d*eau vive, ces murs antiques où le lierre tremble, ces balcons qui se mirent dans la fontaine , ces arbres qui chantent avec les rossignols , tout cela serait incomplet et sans voix si une pensée d'amour ne courait pas dans ces ombres , dans ces eaux, dans ces rayons, dans ces ruines, partout. Oui, j'ai vu les mêmes choses, dans de beaux tableaux, des tableaux qu'on regarde a\ec des larmes aux yeux, le sourire à la bouche, lamour au cœur.
Il y a de belles dames qui marchent avec langueur sur des terrasses de marbre, et de jeunes seigneurs qui suivent, et un escalier qui descend au lac et aux gondoles , et par-dessus de
beaux arbres arrondis en parasol. Ces charmantes scènes se passaient devant le lac de Como , ou sur la Brenta , ou à Villa- Famphilî, quand la volupté courait Tltalie en robe de brocart, et que pas une flamme d*amour tombée du soleil n'était perdue pour la terre. Aujourd'hui ces tableaux morts ressuscitent pour moi; mon ame se fond de plaisir!...
Uiric, mon ami, gagne à gauche de ton tableau, le beaupère a une idée, il marche sur nous... il n'est plus temps, tu vas le subir. »
M. Chartoux avait déjà pris le bras d'Ulric.
a Mon cher gendre, lui dit-il, ètes-vous bien sur qu'il y ait une conservation d'hypothèques à SaintrHippolyte? »
Ulric tomba des nues; et, du bout de sa botte, il fit des croix sur le sable de l'allée. Le beau-père continua :
tt Réfléchissez, mon enfant: je crois que vous avez fait une étourderie; nous étions là, occupés à parler atfaires avec madame, et elle m'a dit : Mais il n'y a pomt de bureaux...
— C'est bien! c'est bien I dit assez brusquement Ohic; attendons le retour de mon courrier.
— Attendons; soit. Mais vous verrez; le conservateur auquel ressortit votre terre est à Montpellier ou à Nimes; si c'est à Nimes...
ULRIC D'AJSDUZE.
— Attendons le courrier.
Si c'est à Nimes, c'est M. Bressan qui vous expédiera, lui oa im autre; je les coonaîs tous. Si c'est à MoalpeUior^ cfc! aloRu..
— Ne pensez- vous pas que nous ferions bien d'attendre le courrier?
— A la bonne heare, mais en peut toajoiirs parier de ses affiûres; toqb autres, jeunes gens, vous marchez & rétoonin;
vous n'entendez rien aux affaires; vous regardez le mariage comme un ainusemeiit : ce n'est pas un amusement le mariage, maa cher Ulhc. On a beau être riche, quand les marmots arri- Tent, on est pauvre : iliBniAachetarunechai^denotaifeàcekri-d; il fout £ûre une dot à celle-là; c'est le diable que d'élaiUîr ses eniunls...
— Nous n'en sommes pas encore là, monsieur Cbartoux.
— Vous y serez dans quatre jours. Si vous saviez comme le
temps passe I Ah!... à propos, avez-vous trouvé celte pièce?..* l'extrait mortuaire de monsieur votre père?
— £h l mon pauvre père est mort à la bataille de Brienne » tout le monde le sait!
— C'est [)ossil»le, mais enlin il faut le certificat. Avez-vous écrit au ministre de la guerre?
— Oui , depuis dix jours.
— Vous devriez avoir la réponse. Connaissez-vous quelqu'un
aux bureaux de la guerre?
— Non, monsieur.
. — Tant pis; il aurait Mu connaître quelqu'un...
— 11 me semble qu'on pourrait bien se marier sans toutes ces formalités ennuyeuses...
— Ahl voilà encore le jeune homme! mais cooament voulezvous que nous passions au contrat, s'il nous manque une pièœt voyons! soyons raisonnables; mettez-vous à la place du notaire; j'en airelle à M* Durand ; le notaire ne vous connaît pas.
— Le notaire me connaît; nous sommes amis d'enfance.
ULUIC D'ANDLZE
— DisthigQOiis; Taiiiî vous cemialt, Fofficîer 'pAiik ne vous
connaît pas : est-ce raisonné? »
£n causant ainsi , ils a\ aient gravi le sentier en spirale qui «onduil à la Urar Ms^;ne. Uliic n'avait pas écouté les denuèm paroles de M. Chartoux; â embrassait déjà de see regards d'artiste le magnifique panorama que le soleil couchant dorait de sa lumière horizontale. 11 contemplait cette Rome française qui nageait à ses pieds dans les vapeurs transparentes d une soirée de printemps : la blancheur des édifices modernes se détacfaaii sinr de sombres ruines éparses; noircies par le volcan sarrasin; à la limite opposée de la ville, s'arrondissait Famphithéàtre romain, échancré par les dents du ravageur, et respirant à Taise au milieu des fabriques bourgeoises (]ui s'étaient retirées, à l'écart^ dans un saint respect. Devant la colonnade du théâtre moderne é'abeîssaàt avec orgueil Tatticpie de la Maison-Carrée , ce diamant qu'un empereur mit au doigt de la cité gauloise , et qu'il avait fait tailler à l'image des temples (TAuguste à Nola, de la Fortune virile à Home^ de Vénus à Vernègue. A droite, l'horizon était fermé de montagnes bleues, ondulé comme leurs sœurs de Tivoli et d'Àlbano et fécondes aussi en carrières monumoitales et en sources d'eau merveilleuse qui demandent des arcs de triomphe pour aqueducs. .
La société s'arrêta an pied de la grande mine romame qui sort aujourd'hui de piédestal à un télégraphe, et qu'on nomme la tour Magne. M. Chartoux ccHitemplait le télégraphe, et cherchait gravement le mot de l'énigme que ses bras convulsifs jetaient aux intelligences de Tair. Les dames tâchaient de découvrir le tob de leur maison. M. Durand causait avec MUj» âiyrrha, sur la {^cation des étoffés de Nimes. On chmha Ulric d'Aur duze. 11 avait disparu : on l'attendit vainement jusqu'à la nuit.
« il doit avoir vu [>asser son courrier, dit M. Chartoux ; il veut BOUS fiûre une surprise : nous aurons la pièce du notaire ce soir* Allons chez nous. »
Cette explication satisfit tout le monde, on se dirige vers la' ville; la nuit tombait.
Quelques heures après, Durand , qui cherchait Ulric, le rencontra devant les Arènes; il se promenait mélancoliquement.
« Ne me fais point de question, dit Ulric. .le crois qu'il y a sur le globe de la place pour tous , excepté pour inoi et quelques autres. Às-tu trouvé la tienne, toi, Durand?
— Mais oui , je suis casé.
— Oui, tu es casé comme le pion sur rérhi(|uier; au moindre mouvemeat qui se fait derrière toi , tu tombes le front contre le carreau ; et personne ne te plaint. On dit : C'est un pion.
— Bfoi ! point du tout; je suis content de mon sort; je praids le monde comme il est. J*ai une femme que j'aime tranquillement, et deux enfants qui m'amusent; je travaille le jour, et Je me promène le soir.
Diable 1 te voilà dans une fameuse position !
— Mais de qaci te plains-tv^ toi , Ulric? Il me semble que ta part de destin est assez bonne. Est-ce la faute du monde si , à ton âge, tu es déjà arrivé au dégoût, sans avoir passé par le plaisir! Tu me rappelles l'histoire du comte Gérard...
— Qu*ei^trce que ce comte Gérard?
— C'est un chevalier du treizième siècle , qui...
— Oli ! laisse là les antiquités modernes , mon ami. Que pensestu de ^ï. Charloux?
— C'est un honnête homme , M. Chartoux.
— £h ! tout le monde est honnête homme l il est bien question de cela ! Sais4u qu'il est cruel d'épouser cet honnête homme pardessus le marché !
^ Mais je crois que tu n'as pas besoin de lui.
•-r Mais lui a besoin de moi; c'est une ombre qui va me suivre partout; et quelle ombre! TU ne saurais dire la révolution qui se fait en moi lorsqu'il arrive avec son habit bleu , son étemel gilet blanc , et surtout avec sa ligure qui est une parodie de la tigure de Myrrha. Parole d'honneur, je me sens défaillir devant lui. Que sera-ce quand je serai marié!
— Tu voyageras.
— 11 me suivra. Tu as un beau-père, toi, Durand?
ULUIG D'ANDUZE.
— J'en ai deux : un beau-père et une beile^nère.
— J'entends. Et quVn fius-tu?
— Ils meublent le salon ; j'aime la société.
— Âhl tu te résignes à tout, toi; je ne me résigne à rien, moi.
— • Le bon sens viendra.
— Je suis donc fou?
— Non! mais tu tournes au comte Gérard...
— Âhl voilà le comte Gérard, encore l... Voyons, pour me Gonscrfer, parle-moi un peu de Myrrha. Gomment la trouves-tu?
» Ravissante! je te lai dit cent fois.
— Crois-tu qu'elle m'aime?
— Je le crois; pourquoi ne t'aimerait-elle pas?
— U fiiut que je t'avoue que je ne la trouve pas très^mpressée autour de moi.
— Ah! c'est naturel; une jeune fille est toujours timide...
— A la veille de se maiier?
— Sans doute.
— Ce n'est pas ce qu'ils disent partout dans les romans, dans les vaudevilles, dans les opéras... Il y a une idée qui me tue,
mon ami; je ne trouverai jamais une lemme qui s'élève à l'unisson de mon amour, (]ui me rende ce que je lui donnerai : je fais un métier de dupe, il faut donc que je traverse la vie, toujours . prêt à me jeter corps et âme dans une passion , et sans en retirer d'autre bonheur que ce que les convenances, l'éducation, les préjugés, conseilleront do me donnei- en échange!
— Attends , attends pour te plaindre ; c'est le premier pas que tu fais dans le monde, et tu te révoltes déjà contre l'inconnu !
— Oui , j'ai vécu jusqu'à l'âge de vingt-quaCre ans dans mes Cévennes; je me suis livré au monde depuis un an , je crois. Il faut moins de temps pour connaître le monde ; je n y serai pas heureux, c'est sûr* Tous mes jours sont pleins de lacunes; j'achète pour des heures d'ennui quelques minutes de bonheur, et , quand ce bonheur vient, ce bonheur après lequel j'ai tant soupiré , le bonheur d'être assis auprès d'une jeune fiUe et de lui
parler d'elle, jamais rien n'arrive comme je Tawa prévu : je ne
dis pas ce que je voulais dire , on ne me répond pas ce que j'attendais. J'accours avec des trésors d'amour dans le cœur, et je m'aperçois qu'insensiblement mon cœur se resserre, et que je n'ai rien à dépenser de ce monde d'idées que j'apport^iis à ses genoux, n se fait autour de moi un bniH de paroles auxquelles je suis étranger ; on parle une langue que je ne comprends pas. Elle-même , la pauvre iille , reste emprisonnée dans le cercle des banalités bourgeoises; jamais un âan ne l'emporte vers cette régiOB idéale, où mon espril l'a^ipelle à un duMrte rmleE-voiis. Nous sommes assis, ses mains dmis les miennes, mes yeux dans les siens; il y a tout un monde entre nous deux! »
Ulric se tut et prit le bras de son ami. Ils se promenèrent kmgleapseneoreaotour de l'amphitbéÀtre; on n'entendait d'autre bruit que le vent qui tourmentait les couronnes de lieben et de saxifrages suspendues aux issues des vomiloires, et le hennissement des chevaux alignés devant les loges ruinées des édiles et des consuls. Le silence qui règne la nuit autour des monuments antiques est plus bruyant que le fracas de la tempèl» sur les grèves de la mer, ou le murmure de la foule sur le pavé des grandes villes. Ces portiques béants ont des voix qui racontent les lamentables histoires du passé. La nuit interroge les ruines; . eUes répondent à la nuit : elles sont muettes le jour*
€ Soônaàkporleda concierge, dit Ulric; Jbis-toîreconnatlie, et entrons à l'amphithéâtre : nous nous consolerons mieux , assis sur ces ruines, que sur des fauteuils de velours, n est-ce pas? a
Le concierge ouvrit la grille, et ils entrèrent dans les Arènes.
« Asseyons-nous là, dit Ulric, devant la loge des comrtÎBaaes; nous occupons un gtadin qui fot bien re^ierdié autrefois par la jeunesse des Gaules : personne ne nous le dispute aujounrimi. C'était un heureux temps : la vie était large; elle vous emportait avec un enivrement qui ne [lermettait pas la réflexion. L'boauae s'est bien rétréci depuis; «dors il bii fiiUaît des landMoax de me»tagnes pour e86(d>eaux, des voiles de pourpre pour parasols, m |)euple de courtisanes nues pour écharpes à ses amphithéâtres ,
106 rugissemests de tous les monstres de Barca pour orchestre à ses drames. Oh! c'étiiit vivre cela! L'ennui et la mélancolie fiont deux inventiODS modernes ; c'est au milieu de ces ruines qn'm déecpom celte véhté. Nms soimnes Mus av>OM de petHs tlléitm, de peUts hoodeirs, de |)etîts repas, de petits amours; on écrirait sur ron^^le le pro^^ramme des plaisirs que nous recevous au berceau. Dans la société qu on nous a £ùCe) il B'y a de piaee ni pe«r 1q verta ni pour la corroptioii; on se débat au milieu d*une civilisation étriquée et fode ^ avec un code de morale bâtarde qui n'est ni la religion ni Timplété. Les travailleurs s applaudissent de tuer le temps; les riches et les oisife traversent les villes la bourse à la main , demandent des énotiiMis «n échange de leur or, on prend Tor,, et on ne leur dôme rien. Tout est oempaeaé dans l'existence ; on tire nos sensations au cordeau; un not^iire enregistre nos voluptés et les numérote; un père vous marchande le lit nu[)lial do sa hlle; il cote Textase, il tarife la passion; un huissier allume les flambÊtmt d*liyménée avec dn papier timbré; on a pris au sérieux cette bonlTée épileptique qu'on appelle la vie, et on Ta divisée en je ne sais combien de compartiments dans les cartons do l'état civil. C'est bien misérable, tout ce qu'on nous a fait là ! » Ulric eeuriail atvec amértnme en égrmmt un bloc de ciment
fMMUn.
«r Te voilà dans de singaHères didposi^ens pour le mariage ,
lui dit son ami ; tu regardes le monde du haut de quinze siècles; il faudra te iaire bien petit pour te mettre à sa hauteur maintenant Jeune , riche, ïùm fiiit, tu te donnes autant de peine pour être maHieoreux qu^on autre pour arriver au bonheur. Gomment t'es-tu avisé de devenir amoureux, pauvre Ulric?
— Que veux-tu? c'est une fatalité! Je me suis trouvé sur le passage d'une jeune (ille, et j'ai perdu ma raison, ie suis sa^re à ôelte heure; demain je aérai insensé. Une passion inexorable m'emporte , et je sais bien ce qui m'attend an bout. Quand tous mes sacrifices seront consommés; quand elle aura jeté à mon cou , cette femme , ses belles chaînes de cheveux blonds , je dirai, 230 g
moi, en'croimit mes Buns pup-desm maléto : Goonmil ee
n'est ([ue cela ?
— Peut-être î
— Oui , je le dirai; je mm dans ee noneiil dan» hkhi iiiter« mittence de raîfloii : ltt8Be4iioi nieonBer. C'eit hmni deram jour de Kberté. J*aî vook nKmter tnen haut eette noil, afin de toober
plus bas et de profiter de Tétourdissement de ma chute pour mettre ma bague au doigt de l'épeuad; oh l ai je pouvais revenir ^arrièrel
L'honneur, Ulrie! llionnear!
— L'honneur! mais est-ce que j'ai compromis cette femme? Elle me tient à distance comme un excommunié; elle nva donné Tautre soir le bout de son gant à baiaer et a fait sonner bien haut cette fiiveur. Lorsque je i'entourei moi, d'une dtmonfbèn d*amour ; lorsque la flumne rougit mon front , et que mes paralea tombent de mes lèvres comme des étincelles, son àme reste calme et sa ligure sereine. Je ne connais les femmes que par les livres. Ohl les livres les ont bien calomniées, si dles ressen» blent toutes à Myrrha l le fmis Tabandonner demain ; pas un pli de sa robe virginale n'a été froissél
— Mais tu ne l'abandonneras pas?
— hiii ne serai-je pas encore à ses genoux demain l Oui, demain, on danse au château de Bemoutens; ce sera un beau bal, une belle nuit 1 Je viens prendre des fSôrcesicI, dans eei air puissant , où planent peut-être des ombres héroïques ; je ne veux pas la secouer sur le seuil de la fête , cette i)oussière qui s'attache à mes pieds 1 nous verrons demain..** Mon ami 1 mon ami ! regarde là, de œ oAté, à droite; il y a* un portique noir qû encadre la constellation d'Orion* Descends plus-bas; il y a un pan de mur écroulé, enveloppé de lierre; tu distingues, par cette brèche, un angle du palais , et un peu plus loin, une vitro qui brille comme une grande étoile ; c'est la chambre de Myrrha, devant Tfsplanade*
— Elle veille, la belle en&nti
— Llle dortl elle do;t avec la tranquillité d'un angel Ccst sa
L/iLjiii^uG Ly
ULKIC D'ANDUZE.
lampe qui veîyel T« vemg eomnie eon teîiit sera me à son
lever. La jalousie seule trouble le sommeil des feuiiaes; 1 amour, jamais.
— Obi Ui perde k ratsoB, Ulric; la jakwaie, c'eai rameur. La jalottsle, c'eal ramour-propre blessé; rameur, c'est la
passion jamais satisfiike.
— Je ne comprends pas.
— Ma distinction est claire pourtant.
— La BuU, Uwl est obscur pour moî.
Je te la répéterai à midi. »
Durand se leva et tendit la main à Ulric.
a Tu pars, dit Ulric ; c'est bien : moi je reste.
— A demain, au bai. U fiiut que je parte pour Arles de bomie heure. A ëemaia.
— A ce soir, plutôt; nous sommes à demain déjà. »
Ulric se coucha sur le gradin , les yeux tournés dans la direction de la vitre lumineuse; il contempla longtemps encore, du baul de soiiebserviMfe, cette étoile qui nebriUaîtqaeponrlm.
Le vent pleurait dans les panaches d'herbes qui suivent les broderies des corniches; de nocturnes harmonies couraient le long des corridors circulaires, et se prolongeaient en échos infinis. Chaque frémissement de 1 air donnait une commotion mélodieuse à cet immense clavier de ruines. La pierre , la feuille, le grain de sable, l'insecte, l'oiseau, tout avait une plainte à conter à Tinvisible divinité du lieu. Dans les intervalles de silence, on pouvait entendre le sourd travail du temps qui minait les assises de granit, et l'atome de poussière qui tombait sur le brin d'herbe, el prenaîl sa place dans le tréeor que chaque siède eipirant lègue au sièele qui conmeiiee. L'aube jeta sa teinte vaporeuse dans l'édifice, et lui donna un caractère de désolation incomparable. Les hautes murailles opposées à l'horizon du levant conservaient la douUe obscurité de la nuit et de rincendie «msln; aiUeura le monument semblait se dépouiller d'un smm et préparer au jour le spectacle de ses grandes pierres, semblables à des tombes bouleversées par un ouragan. Au milieu du
400 ULRIC D^ANDUZ£,
cirque, et levant les yemt au ciel, on peut croire alors qu'on habite le lond du cratère d'un volcan épuisé par les éruptions , et qui n'a plus de lave à verser 9ux campagnes, plus de Samào . à jeter à rasr; mais, au lei^er du soMI, k mine se Mlève dans sen auréole reaaaiiie; l'artiste s'inclme de respect démit «et art puissant qui découpa ses voûtes, ([ui arracha tant de blocs à la montagne , les jeta sur la plaine et les iit remonter 9m, cieux , comme ces sources d*eau vive qm,*loiiyiées du r éso ryo k natal , repreduent agilement leur aveau : à tai^ de graodavr 6t de majesté s'allient enco^e une grAce, une suavité de contours, une ondulation harmonieuse de formes , qui satisfont les yeux comme les vers antiques ravissent les oreilles* El quel est le prodigieux architecte qui tailla cette œuvre en pnasant sur ia terre des Gaules? On ne le sait pas. Gbrieuse abnégation dMîste! la gloire de l'œuvre n'appartient qn'à Rome. Allez voir la signature de la ville éternelle ; elle luit au soleil levant , sous son aigrette de lierre : c'est la louve aUakant les gémeaux!
Ulnc ielaim dernier regard autour de iui, et, aenuit année rage, il dit tout iiaut à la ruine :
(( Allons voir si la pièce des hypothèques est arrivée chez le tabellion. »
A peu do distance du joli village de Remoulens, sur la rive gauche du Gardon , on ti ouve une de ces charmantes maisons de campagne que l'orgueil JMwrgeeis des propriétaires a érigées en ebâteeux; c'est «ne de ces oasis di&sieuses co|nma le Midi eh Mi tant éclore , à l'écart , loin des grandes voies poudreuses. Le voyageur du Nord (|ui traverse nos contrées méridionales, et observe la nature en chaise de poste , entre deux, baie^ ^'obviera blanchis par la vieillesse et par k penoalftae, ne sonpçoMie pns Texistenoe de ees IMdies et eaknes velsaîles^ <A les fonhrinea chantent, oà les peupliers tremblent au vent du solstice, en s élançant comme des lèches d'égbses au-dessus du dème des
UUUC Û'ANDUZE. 404
marronniers. C'est là que la nature ardente conseille les passions extrêmes; c'est là que l'amour et la haine ont l'énergie du tison. Autour de ces résideiifies, la pkuBe brûle, l'herbe se fime , le teeeMi t'elMBe et jandi dm le nnréeage, la flenr slnèlme vers le ruiseeaii , les blés ondulent comme des vagues dorées ; mille parfums irritants que la terre exhale sous l'embrasement du soleil courent dans cette atmosphère , où chaque atome est mm paiUelte de fea. Le démcMi de midi, caché daos les bois dé pÎBB, eeeoue .partout sa torche de résine, et l'homme qui vîeni demander un asile à ces oasis aux ceintures de flammes , re.^arde si quelque ravissante image , créée par le désir, ne vient pas s'asseoir, langoureuse, auprès de hii.
La lendemmn de sa visUe aux Arènes, Uhrlc se dirigé à ciieval le iMleau de Remoulens ; quand il passa devant le cadran solaire de l'auberge de Lafoux, l'ombre marquait midi. U traversa le pont suspendu , et ce ne fut pas sans un vif serrement de coeur qu'il entra dans l'allée de mûriers qui CMiduisait à la propriété de M. Cbartoux. Sur la terrasse, les paysans finsaient des préparatifs de féle; on plaçait des lampions sur les cordons saillants du château, on sablait le quinconque; on hissait des tentes au sommet des arbres ; on disposait avec symétrie , devwikfoçade, les vases de laurim roses et d'orangers. Llrle avait été aperçu par son ftttur beau -père , qui vint le recevoir dans le vestibule et lui serra la main en disant : • « Ëh bieni avons-nous la pièce?
— Nous avons la pièce, » répondit Ulric ; et il tira de son portefiBUilla me double feuille de papier timbré qu'il remit à M* Charloux.
Ulric jeta un coup d'œil rapide dans les salons; il ne vit que deux raquettes et un volant sur le plancher.
KU Charteax hit la pièce et la serra soigneuseBMmt.
« C'est très-bien ! maintenant, dit-il , nous sommes en règle : il ne nous manque plus rien.... Si, si, il nons manque encore quelque chose!
— Encoie «le pîèeel s'écria Ulric consterné.
lOS ULRIC D'ANDUZfi.
— Non , non , il nous manque un invité iKMir rendre la fêle complète; il nous manque mon fils Sylvestre.
— Eh bien! nous rattendrons.
— 0ht oui, rattendre! Il est en Afrique, le drMe! Mouvme
lète qui veut (^tre soldat ot qui s'est brouillé la cervelle avec un tas de bulletins de l'Empire que j'avais dans mon grenier. 11 est maréchal des dans les chasseurs i cheval, il m'a écrit fautre jour qu'il voulait tuer chose, comment rappelés- vous? le grand Turc des Arabes... et qu'après il viendrait manger le veau gras. 11 n'a ([uc vingt ans, l'enfant î ça changera.... Vous êtes distrait, mon beau-fils.... Vous craignez la chaleur; passons ^ au salon.... Je veux vous rafraîchir; ces dames sont à leur toi* lette; elles vont descendre; elles étaient en négligé; elles ont entendu voire cheval, elles ont disparu. Vous connaissez les femmes. »
* M. Chartoux se mit à rire avec ce fracas qui veut faire violence au sérieux des antres. (Jlric garda son silence et sa gravité; ii entrait dans le salon , où tout lui rappelait Marguerite , la brodme néi;ligemment abandonnée au dossier d'un fauteuil , \c bouquet de roses effeuillé devant la vitre , la partition de Robert ouverte à Tair de Grâce, un mouchoir dç batiste oublié sur le tabouret de piano; Ulric laissait errer et mourir ses regptrds sor toutes ces choses aimées , pleines de ce parfum que laisse Torange aux feuilles qu'elle toucha. Il respirait avec délices l'air de ce salon , où la douce haleine de Myrrha jouait encore dans les lumineux atomes versés de la persiehne; il écoutait un bruit de pa& légers au-dessus de sa téte et une voix bien connue qui chantait, en se mêlant au frémissement des alisiers, au murmure agreste de la fontaine , aux harmonies lointaines qui montent des campagnes aux collines, à toutes les heures de Tété.
« Monsieur d'Anduze, dit Chartoux, je pense que vous devez avoir chaud.
— Moi , dit Ulric toujours distrait, moi I mais, non, pas trop, je ne crains pas trop la chaleur.
— Eh bienl je veux vous montrer qudque diose, id tout
près , qui VOUS fera plaisir. Nous avons du temps à nous avant
le bal; mes invitations ne sont que pour sept lieures. »
Ulric se résigna et suivit M. Cliarloux. La conversation dura trois heures, ou pour' mieux dire, le monologue du ricbe propriétaire. f»B un brin d*herfoe ne passa incognito sous le pied d'Utric; M. Charloux M impito^-aMe dans ses démonstrations : après avoir énuméré tout ce qu'il avait fait, il énuméra tout ce qu'il comptait faire dans ses projets d'embellissements; il fit deux saignées au Gardon, planta un bois de chênes, creusa un basrâi, naturalisa la codienîlle , établit une magnanerie ; enfin , gardant son dernier projet pour le coup de surprise , il annonça paternellement à Ulric ((u'il allait lui faire InVtir, pour son ménage particulier, un grand corps de logis isolé sur les rives du Gardon, et il igouta gravement :
« le mettrai devant la rivière une longue balustrade de fer à hauteur d'homme, pour empêcher vos enfants de tomber dans, reau. »
En ce moment, Blarguerite se leva comme une étoile derrière un rideau de peujdiers d*Italie. On aurait cru voir une de ces apparitions telles que le désir extrême semble pouvoir les .
créer, dans cette nature puissante , où la vie anime tout ce qui nous environne, comme autrefois au milieu des saintes forêts de la Grèce. La jeune fiUe portait une robe blanche, irritante de simplicité; Tor roulait en boudes de chevelure sur son front et ses épaules; elle glissa sur riierbe azurée comme une voile sur le miroir du golfe , et disparut.
Ulric avait vu Marguerite, et il était resté froid , lui qui venait ^ de traverser la campagne en demandant la jeune (Ule à toutes les voix de l'air : s'alarma de ce changement subit qui s'opérait en lui; car, en écoutant M. Chartoux dans son interminable monologue, il avait entrc\ u , à travers les arbres d'un parc, sur l'autre rive du Gardon, de flottantes images, d'agiles ombres, couvertes d'un voluptueux mystère, et il avait tressaflli , comme si un rayon du soleil lui eût percé le cœur; et maintenant, la femme adorée, Myrrlia, sortie. comme une liamadryade de Té-
cérce d^nm diêne, le laissait ealne et sms désirl « Oh t je me
devine trop, se tlit-il en lui-mèrac, et je souffrirai bien après mon maria<^e de cette délicatesse exquise de sensations I Qu'il *laut peu de cbose pour ternir Vémik de cette marg^ierita blaa* che , et rendre vulnérable sa couleur l Le moindre souffle pvotee détache un rayon de sa corolle. Que lui resterart-il donc au dernier quartier de ma lune de miel? Et celles-là qui jouent, rient et cliantent de lautre côté du fleuve; ces formes élyséennes, oubliées du nonde; ces vaporeuses images, couvertes d'embras au milîeu de tant de soleil ; ob! que j'aime le mystère qui les entoure ! Rien de lourri et tk* désencluinteur ne gravite sur leur horizon; un baiser du soleil les a fait éclore, dans ce jardin, à cette bsure où tout atome du Midi est une lèvre (pii féccmde las parterres et.les change en gyiiécéesl Ohl laissons-les dans lenr mystère ; n^appiochons pas , de peur qu'il ne s'évttioiHBse à mes yeux , ce doux mirage de femmes, ce tableau divin qui reûète, peut-être, un autre monde, un autre soleil, un autre ciel.
« Vous nepaiaisseE pas dans votre assiette OKdiwâie, mim cèer beau-ito, dit M* Cbartoux, qui s'inquiétait de la r^erie d'Ulric.
— Oui, oui, je suis un peu préoccupé....
— Ahl le maria^ n'est pas une petite affaire , j'entends» J'é*» tais comme vous, quand j'allais me marier, absolnmtail comme vous , je crois me voir. H me survint une ftâUite de Montpellier qui m'accabla b veille de mon mariage , j'eus un remboursement sur les bras de cent vingt-sept mille francs de traites, je n avais que dix mille irancs en caisse. Sentes-vous cette positi(mt £h lûenl je m'en tirai avec les honneura de la guerre. Voue n'êtes pas dans le commerce , vous n^avez pas de ces secoii6ses4à. Voe fonds sont bien placés.. .«Vous m avez dit..» eu rentes sur l'État?
— Oui.
— Gela vous rend le quatre,, le quatre et démit
— Oui.
— C'est pea ^ mais c'est solide r
— Oui.
— A mmiis qu'un bouleverBement....
— Oui.
— Alors , nous sommes tous ruinés.
— iOui.
— Allons, venez, venez; nous HitmveroiiB Marguerite k son piano, elle voqb chantera quelque chose. »
Ils entrèrent au salon. Mme Chartoux til une révérence à son futur beau-iils, et lui présenta un lauteuil; Marguerite lui donna nn'soiirire gradeux et iamiliar.
« Embraafie^vous donc, enfimie, » dit le père.
Marguerite et Ulrlc s embrassèrent respectueusement, Ulric laissa tomber ses gants et sou chapeau.
. ft M. Durand n'est pas avec vous? dit Marguerite.
— Il viendra plus tard, mademoieelle, répondit Ulric; il eet parti pour Arles, ce matin, il est allé voir sa iémme, chez sa belle-mère.
— Ahl M. Durand est marié?
Oui, mademoiselle, depuis trois ans; il habite Arles, ordinairement, où sa maison est établie; il est venu me vc»r àNlmes; ' je ne l'avais pas vu depuis sept ans; nous sommes hés dès notre plus tendre enfance ; c'est mon seul ami , c'est mon frère.
— Voycms, mets -toi au piano , dit M. Cliartoux, et donnenous une bcMoie idée de tm ; nous venons ici pour t'entendie.
— Ah l mon Dieu! je ne sais rien, rien ; il fait si chaud I Je suis là occupée à déchillrer Robert. Connaissez -vous Robert, monsieur d'Anduze?
— » JS<»i, mademoiselle.
— Nous irons le voir à Psaris, n'est-ce pas?
— Ahl il ne s'engage à rien, Ulric, dit le père; très-bien! C est ainsi qu'il faut être. Ne promettez rien aux femmes, et donnez-leur tout.
— Yoict déjà du monde qui nous arrive, dit Marguerite; j'enêends des voitures»
X — Vous nous permettrez de recevoir, messieurs? » dit la mère avec une certaine affectation de belles manières.
406 ULRIC D'ANDUZB.
Uiric s'indina et sortit.
« Grand Dieu! dit madame Cîiartoux, il est bien taciturne, ce soir, ton prétendu, ditrelie tout bas ù sa fille.
— £t (foel coetume pour.le bail dit Marguerite : en redmgote bleue et des éperons !
-r H a trente mille francs de rente, » dit M. Chartoux. Deux voitures tournèrent si^r la terrasse. Ulric était déjà bien loin.
Le floocieux jeune bomme entra dans un massif de cbénes el s*as8it; son esprit était assailli de pensées décousues , qu'il ne
prenait pas la jKMne de relier en raisonnement ; il n'avait plus la force de suivre logiquement une réflexion , pour arriver à une conséquence; il s'abandonnait à la volonté du moment, sans essayer de la maîtriser, comptant toiijours , après tuit d'ëésltation, s*élever à une de ces violentes révoltes de TAme , où l'on n*a plus besoin de calculer pour ai^ir, où toute inspiration paraît bonne . parce qu'elle enfante un déuoùment.
Il avait ainsi passé plusieurs beures; il avait dépouillé de leurs glands tous les rameaux de diènes qui flottaient sous sa main. La nuit tombait avec sa langueur amoureuse ; les collines versaient leurs parfums du soir; les cloches sonnaient au village; les derniers rayons du crépuscule d'été doraient encore quelques flocons d*azur au couchant, et nuançaient, par intervaUes, le sable d'argent que le Gardon roule et dépose sur ses deux rives, avec un lé^er bruit de satin. L'orchestre conviait les jeunes femmes et les jeunes hommes aux délices du bal. Ulric jeta une poignée de glands au fleuve , et dit, comme le cheval de Job : AUons!
Durand fut la première personne qu'il rencontra dans l'avenue.
Durand était su|>erbe, comme un éléi^ant du balcon de l'Opéra.
« Très-bien! s'écria-t-il, j'ai vu le moment où le bal commençait sans toi; je te croyais encore dans les Arènes, devant la loge des courtisanes. Ah ! moA IMeu I comme te voilà costumé
pour un bal que tu dois ouvrir ! ^
— Un bal de campagne! dit Llric avec humeur»
ULRIG D MNDUZE. 107
— Un bal (le campagne ! mon ami , re2:arde ce monde , de ioin : c'est comme à la préfecture , le mardi gras. Vois cette file de ToitHres; nous avons toutes les antorttés da déparleoieBt. I^ai amené ma femme, ma sauvage Artésienne; èHe est coiffée à rOsiris, comme la fille de Pharaon : prépare-lui un nom éiryp tien; toi qui connais le calendrier de TOrient. Non; mais, parole d*honnenr, tu ne peux décemment paraître en redingole et en cravate blanche à ce bal. Écoute, écoute, vwlà les premièras mesures : c'est lé quadrille danois; on le eherdie partout. Tiens , vois-lu le préfet qui passe avec ses décorations, et le général en costume de général, et tout Tunivers nîmois!
Enfin, que veux-tu que je fesse? il y a trois lieues d'ici à Ninies.
— Im[>ossible ! ah ! il semble que nous jouons la comédie.... Attends... il faut que je me dévoue; tout pour l'amitié; voilà mon gilet et mon habit; donne-moi ta redingote; voilà ma montre; pourquoi ne portes-tu pas de montre?
One montre ne sert qu'à savoir l'heure qu'il n'est pas.
— C'est éizal, on la porte pour la chaîne... Voilà mon diamant et mes gants jaunes. Ote tes éperons, et laboure les hautes herbes avec tes bottes ; bien , elles luisent comme le vernis ; les bottes sont reçues au bal depuis la révolution de juittet : nous avons conquis les bottes. Te vdlà beau comme un héros de Balzac.
• tt toi, toi, Durand?
— Moi, je me sacrifie; je vais prendre ton cheval et repar> tir; tu ramèneras ma femme dans mon tilbury; et ne Toi^Me pas au moins !
— Mais je ne la connais pas , ta femme.
— Coiffée à l'égyptienne, avec des bandelettes; les Arlêslennes descendent d*Omris, d*Isis, d*Anubis, à ce qu'elles disent; je l'ai présentée à M. CSiartoux... Une grande brune...
robe de popeline feuille morte; extravagante, la robe... Un collier de perles, un bras de la Vénus d'Arles, un pied d'eniant... Cours; adieu : on t'appelle.
— Mais comment?
— -Va, te dis-jeî à demain; je me dévoue ; c'est plus beau qw'HarnMidiyfl Awtogiten ; rkomieiir du bal est sauvé. »
El Durand poussa vifemoit san ans daua la d urectioa de la terrasse. L'orcbeate jouai! : las danseurs ebanteisBe Itura
vis-à-vis.
UkiCy paré des pUuues de Durand , iii une grande seusaUoa an parassanl dans le «sfde.
« Ah! TOUS Yoîlàl lui eria M. Charloux; vous ayez été vous
habiller à Nîmes? Marguerite se désole; où est Marguerite? Au diable le bal 1 j'ai commandé des glaces à Nîmes , elles sont arrivées brùlauleftl fih bienl il &ui commencer le baL GoounençoDS le bal ; voymis , amusons-nous. »-
Une douille 1mm de jeunes gens enlouraîl les damée; Ulrîc découvrit Marguerite au milieu du cercle ; elle rayonnait de joie et suspendait ses lèvres au Dot d adulations qui roulait autour d'elle. Un appel décisif de l'orchestre arrêta les galante propos; Maignerito se leva, regarda de toua côtés, et ^»efeevant Ulric appuyé métanooliquemenl centre le trône .4*un artoe) elle fut droit à lui , en disant avec gaieté :
« Venez donc , monsieur, je vous ai retenu pour la première. »
Ulric ne lépendil tien; il prit la main qu'on lui tendmi, el se mît au quadrittow EUe dansait à ravir les anges, la beiie enfttnl! elle ne touchait la terre que pour ne pas humilier ses voisines; • une grâce céleste accompagnait toutes les ondulations de sa robe ; une joie d'en&nt rayonnait sur sa figure et s'éleva^ à i'extaaa; il aemMait que ror4dMStre ne jouait que pour eUe et qu'un nuage d'harmonie la balançait mollement dans l'air; il sensblsît que le vent du soir ne souillait du ^eu^e que pour rafraîchir son teint, enflammé de la fièvre du bal; le sable uni s'amoUis- . 'sait souasespieda divins; la feuille de l'alisier se relsivaîtjoyinee au eonlaet de sa dievdura; le jeune danaenr qui l'effleuraîl en passant , ne voyait plus qu'elle ; la danseuse qui la r^rdait nne fois, ne la regardait plus.
Le bal éclatait dans toute sa frénésie m^idionale ; les fleurs
ULRIC D'ANDLZE.
de juin croisaieiit leur» parftnM avec les émmÊtoÊtm irriUnles
des collines, ces vases de thym que le soleil écliaiitVe pour embaumer les étoiles. Toutes les harmonies des nuits d été aocomfjgmiient les harmoaies des quadrilles : quand rorcbeilfe s*îaiemnpait braaqMimt, on eatendaii les charts cpi mmtamà du aUlon et des marécages, le bniH des fontakieB, le leu l eme i ii lascif du fleuve , la plainte de la brise dans les arbres ; alors tout ce monde heureux de femmes et de jeunes gens délivrés des prisoia de rhivBr se préeipîlait , encore dMS son hrnise, à l'air libre et frais de la nuit; la salle de JmA wmà rhoriaon imr anrallle, les arbres pour tenture, le gazon pour siège, les étoiles pour lustres. Le boniieur semblait être invité à une féte après un long exil.
Ulric était époitvaHié de se sentir beureia; les iiéoitations de la jeumée avaient ilut plaee à d'antres sentiadeHls* Janaii il
n'avait wl Marguerite dans cet éclat de séduction irrésistible.
«Ohî (jue je l avais mal jui^ée , dit-il; non, elle n appartient pas À ce monde, cette ienmie 1 elle vient du ciel, ooaiBie la poé* aie dont eUe est fiaile. Obi. <piel tvésor d'aMur «e eoear diife recéler et garder en réserve pour un amant! » .
A minuit, après une contredanse , Ulric offrit son bras à Marguerite, et Tenti^ina, avec une hardiesse que Tirritation du bai lui donnaît, vers une aUée voisine, faiblement édairée par quelqa» lampions eapîmaits. 11 ne Un avak pas sdrfiosé la pmie depnîs le oeoMnenoement da bd; il la regardait , et elle dansait toujours.
« MadeaM>iselle, dit -il, et la parole tremblait sur sa lèvre cenvulstva, madenoiseUe, restes un instant aivnc moitafin^e seul je puisse vous voir dans votre grâce de femme; oui, j*avtli besoin de vous vdr ainsi de près immobtte devant moi ; ainsi
recueillie pour m'entendre. Les autres vous ont assez vue; ils ont brûlé votre robe avec la flamme de leurs rgards. Qkl si vous n'élîflz pas nn ange, j'annia bien soniotL.. N'élea usas pan fetignéeéubal?
— Du bail moi! eh! je danserais toute la nuit, et demain.
ULRU: D'ANDUZE
eneoro! €h! j'adoroleMl ceseonlredaiiBesdeM. Mwtttémii
ravissantes. Aimez-vous les contredanses de AI. Musard?... Vous ne leB aimez pas? J'ea ai reçu un ballot.
— Oui, j'anne loui ce qoe yoaa mmn^ Dites, n'aiom-TM paa eea beliet anîta à la campagne? Ne tfoovea-vous pas qae Tamour est partout . que la lèvre brûle en prononçant ce nom?
— Nous parlerons de cela quand nous serons mariés, monsieur. À propos, papa se plaint de vous ; il dit que vous le traitez iU|à eoBMM «B baiMhpère, que tous ne réooytaB paa ^ptad il parle, ou que vous rinterrompez.
— Ah î votre père dit cela...
— Oui, mais n'y faites pas attention : entre beau-père et beau-fils, c'est la mode de se disputer; vous en verrez bien d'aMliea. Nciia ne quittefona paa la maiaen, n!€8^ pas? C'est conmra. Fifia eai vif, imm bon; vciia voua diapvtêrec deux
ou trois fois par jour : eh bien î vous vous raccommoderez. Moi , je ne puis pas quitter la maison , vous concevez ; une fille unique l Savex-vous jouer au billard?... Papa rali'ole de ce jeu; vous jownras; nova forma de k nwdkiiie, BMman voua pliîia, cel'e* li ne dît jaflMna rien, «t...
— Écoutez , Myn ha .. .
— Mais pourquoi donc m appelez-vous Myrrha?
Écoutas, Marguerite; l'heure s'écoule, ei nous peidons ]m ^phm bsMx inatente de notre vie, des înstento que noua regroiterons un jour. N'avez-vous jamais désiré ces causeries délicieuses de la nuit , ces douces promenades d'amants aux étoiles^ q^nd tout se iait bonheur autour de soi?
— Voua wm des quaatkm un peu indiaciétes, nonsieur imi prétendu.
— Moi , j'ai nH'é mille fois ces entretiens intimes , où le cœur de Tamani parle au cœur de son amante ; où la parc^ même est inutile, parce que l'amour eat int^igent, rsaianr, cette première langue des étnsl Oui, retenons^ bien, de tente la pids* sanee de nos lèvres, ces instante qui s'en vont; cuellIonB te minute qui vole, comme la fleur qui va se ianer. Si vous saviez
ULRIC D'ANDUZE. 4\i
qoe de regrets nous préparons è notre avenir, [mr le dérlain du présent ; le présent , cet or fluide que la jeunesse nous verse à pleines coupes, et que nous laissons fuir sous nos pieds! Dilesmi^aves-vous vu jamais une nuit plus sereine, ^nsamoureiiae, ph» embaumée? Avea^yeus junais compté phw d'étofles an del? c'est votre Hmiineuse couronne d'épouse. La nature aussi vom donne une fête; elle vous offre une corbeille de noces, elle vous enveloppe de cet air odorant comme d'une robe : cet amour • immense qu'on respire partout, cette volupté langoureuse qui circule avec la brise, tout est une émanation de vos lèvres; vous êtes la reine de la plus belle des nuils!
— Oli ! nous iiurons bien le temps de nous dire des tendresses; moi y je ne crois pas que nous perdions les heures , comme vous ditesf je m'amuse beaucoup; je danse; j'aime le bal à la télie; surtout l'hiver, dans un salon, k cause des toilettes; il fiât si ch.uid l'été! vous croyez donc que je suis insensible? Tenez, voilà que la mesure annonce une valse; eh bienl le cœur me bat; mais il bat!
— Ehl songas-vous «issi à... notre marii^?
Si j'y songe! je n'en dors p<i3, monsieur. Hier, j'ai foit une scène affreuse au facteur des messageries de Lyon qui m'apporte des carions dans un état incroyable. Savez-vous ce que coBtmaîent ces cartonst une robe depéldn rayée, avec sa jupe de mousseline claire, et un diapeau de velours moiré, avec une fleur ponceau. Tout abîmé! Vous croyez donc qu'il n'y a que vous qui pensiez au mariage? Hier encore, j'ai commandé une robe de cliambre en foulard , gros grain écossais, à manches pagodes, doublées de maroehne bleue... Commettl trouven^vous ce goût?... Attendes : un bonnet de tuHe blonde, avec une garniture autour de la téte , et un nœud en chou , en tulle pareil ; deux rangs de bavolet et trois nœuds blancs. Ça sera-t-il gentil? »
UlriCy la tète inclinée sur l'épaule, les bras languissamment croisés sur la poitrine , écoutait Marguerite ; et k igm du jeune liomme avait un sourire d'une expression étrange.
«Marguerite, dit-il avec mélancolie, vous étiez bien belle
412 ULRIC D ANDUZ£.
l'autre soir, on négligé, à la ville, quand vous chantiez ces beaux vers de Lamarttiie :
Un soir, t*en soayieDs-tat nous voguions en sHenee.
— De qafli donc alln-vous me parier, qaand wam perkm
affaire...
— Oui, c est un souvenir qui me revient j excudez-moi.
éternité, néant, passé, sombres abtmesy
Que teltes-iTmM des Jows qatrtmè en|jloiitSsseBl
Parles, nous rendrea*vous ces «xisses subUnes
• Que vous nous ravisses t
— Eli bien! où voolez-voufi eu venir? (Qu'est-ce que cela iipnie?
— Pourquoi avez-vous retiré votre main de la mienne?
— Pour croiser les bras# Comme il est sec 1
— Ahl
— Demain vous ne ymei ea rebe de beUsIe blanche à
manches cuurtos, avec un ])elit bracelet en éineraude, et des mitaines de tUet; j aurai les cheveux nattés, avec deux médaiikiM de eriatol, kâ. Abl vcâà la vilse; vaiees^vous? »
Une grom voix se fit enteiMlie aux pramn aiteee de
«C*est papa! dit Marguerite. » Ulric ne bougea pas ; il Tardait fixement la terre.
«Mon cher beau -fils, s'écria M. Cliartoux , . où donc avez- ▼eue la této? Qu'eat devenu M. Durand? »
Ukie treseaiUit à oe nom.
c Mme Durand a [)erdu son mari depuis trois heures; elle vous fait chercher partout pour vous en demander des nouvelles, cette pauvre dame! Cest qu'elle a failli se trouver mai.
--AàiaKNiDieulditUlricporlaiitlaBMiBà aoa front, où puid-Je traiiver Mme Dunaid?
— Cela vous inquiète bien? monsieur, dit Marguerite... Vous me quittez brusquement comme cela?
— Ne le retiens pas, dit M. Cbartoux; il va ccmsoler cette pauvre iéinnie. Je crois que M. Dorand s'est neyé dans le Gardon. »
Ulric, sur le seuil de la maison, tourna ses yeux vers la danse; la valse bouillonnait déjà; Mairguerite valsait, emportant avec elle, dans laîr, un gigantesque conseiller municipal*
n trouva Mme Durand, seule dans le cabinet de M. C3iartqux, écrivant une lettre à Nîmes. Ulric s'excusa fort poliment auprès d'elle , et lui emprunta sa plume pour écrire un billet.
a Maintenant, dit-il à Mme Durand, nous pouvons partir; je SOIS à vos ordres* «
Et il regardait Mme Durand , qui , la tète haute et immobile , les bras nus et allongés sur la table, ressemblait à une divinité des mystères d'Isis.
« Cette femme ne nqppelle rien de connu , dit Ulric en luimême. Quels beflinx yeux noirs! quelle divine tète ! quels bras! Vous vous mariez donc, monsieur? dit Mme Durand.
— On le dit, répondit Ulric.
— Le mariage est un tombeau, a dit la belle Arlésienne. mric s'effraya comme s'il eût entendu quelque oiade sortir
de la lèvre d'un sphinx , devant la pyramide de Chéops.
Il monta en tilbury avec l'Égyptienne d Arles , et appelant un domestique, il lui dit :
« Portez ce billet à M. Chartoux. r
La valse fimssait, et M. Chartoux donnmt le bras à si» fiUe, haletante de fatigue, pour la conduire au salon, lorsque 4e do* ittestique lui remit le billet d' Ulric. M. Cliartoux rompit le cachet, r^arda la signature, et dit :
« C'est de mon beau-fils î »
Sa femme et sa fille se groupèrent à ses cdiés pour entendre
la lecture du billet.
« Je 1 ai toujours dit, s'écria M. Cliartoux écumant do colère, c'est un i6ul
— Uses, lisez I dirent les femmes.
^ Voici sa lettre , dit M. Chartoux :
lU ULIIC D'ANDVZB.
« MoifSlEUR j
» Je TOUS ai demandé votre ehamniite fille en mariage , il y
a quinze jours. Après-demain les bans devaient être publiés; il est donc urgent de prendre une détermination, voici la mienne : je n'aurai pas le bonheur d'^[Kniser votre fille;, je me déchiré le cceur, mais il le faut; il vaut mieux rompre avant qu'après»
» Ulsw d'Aiidiiib* »
Marguerite s'évanouit, selon l'usage, et sa mèi» carat defOir
rimiter.
Le lendemain ^ à neuf heures du matin ^ Ulrie (îit réveillé dm
sa chambre de Nîmes par une série de coups lestement donnés à la porte. Le domestique ouvrit , et Durand entra.
<K Je te remercie de ta comphusance, dit41 en pnésentant la main à Ulric; tu m'as ramené ma foimne saine et sauve. Elle m'a conté votre voyage ; vous n'avee dimc versé que deux fois; c'est peu , car il paraît que ta main sur les cher aux laissait flotter les rênes, et que le mariage te préoccupait comme un malheur. Moi , j'ai regretté de t'avoir qyitté; car après tout je pouvais me promener 'dais les bds, bien que cela m'euniie à la mort. Itoi ne m'ennuie comme la campagne , excepté un bal pourtant. J'ai perdu ma soirée , quand je n'ai pas fait vingt tours sur l'esplanade et trois parties d écbecs. £li bien! où en sommes-nous? tu es pâle comme un jeune marié: as-iu bien dansé • avee la Myrrfaa desBi^loniens? »
Ulric s'habillait lentement; il prit sur la cheminée un papier chitfonné, et dit d'une voix sourde à Durand :
« Tiens , voilà la copie du billet que j'ai4ait remettre à M. Charloux cette nuit; lis.
— Admirable! mon ami, s'é^ Durand,. prodigieux t.«» On
ILKIC D'ANDUZE.
regrette cent fois de 8*élre lié, od ne r^rette jamaig d'avoir
rompu. Vraimont, je te croyais perdu, noyé dans le Ganlon; d'autant plus (jue M. Isanibert a laissé tomber à plat le divorce à la chambre. Oh 1 je veux t'embrasser.
^ Ah! moB ami, si tu savais ce que cela me coûte l
— Dieu a inventé les lendeÎBains pour nous guérir. Attende vingt-quatre heures.
— Non, non, je suis blessé au vif; plains-moi.
— Allons faire un tour de promenade aux Arènes.
— ImposBîblel vois comme je suis abattu; moi qm aurais déraciné un chêne, hier!
— Nous irons déjeuner chez Guirand ; nous sortirons furls comme le pont du Gard et gais comme des vaudevilles... Voye^ donc comme ce jeune homme est iaiblel le plus robuste lutteur des Cévennes!... Je ne sais i>as [)ourquoi le comte Gérard me revient encore à l'esprit. Veux-tu que je te conte l'histoire de ce comle, calembour à part?
*~ Une autre fois; je n'ai pas Toreille au récit aujourd'hui... lialédiction sur ce mondet
— > Ahl nous voici retdiaabé dans le drame! Laissons passer b tirade.
— Pauvre enfant i pauyre Marguerite U.. £lle a fait son mé* tîer de feimnel
— Réaction! tu r^ouseras demain.
— Non, non...
— Après-demain.
Non, te dis-je, cent mille fois non!... J'ai failli me condamner de gaieté de coeur au supplice de Méience!... — - Ceci sort de mon érudition.
— Quelle vicl traîner avec soi son corps... et désirer Tàme! J'ai bien fait; je suis content.
— Ahl bravol il ne te manquait plus que ton approbation. Allons déjeuner chez Guirand. .
—•Mais, dis-moi, où se réfugier maintenant, lorsque la société vous chasse?
116 ULRIC D'ANDUZË.
La société ne te chasse pas, mou ami; M. Cliartoux n*est pas la société.
— > Hier encore, tu me disais que rhonneur s'opposait à une rupture; tu t'en souviens?
— Je voulais te sonder; tu m'as fort bien répondu. Jamais je
ne t'aurais donné un conseil dans une démarche de cette nature; en fait de mariage, il faut laisser le libre arbitre à son ami; aujourd'hui tu brises tout, je t'applaudis, je t'embrasse, je crie bmvol
— Heureux tempe où rhooune avait des rduges !
— Viens chez moi.
— Des refuges dans quelque monastère, au milieu des bois, bien loin des villes, un monastère isolé comme un navire en pleine mer. Rome n'a plus de Thébitfde, et la Franoe n'a pli»
de couvents!
— Pour le coup , voici le comte Gérard plus de circonstance que jamais! Âs-tu Toreille au récit?
— Parie, si cela t'amuse.
— Je serai court, quoique l'histoire originale ait quatre volumes. Le comte Gérard était de Nevers, je crois, ou de Tournus i ou de quelque autre pays du nord. A vingt -cinq ans il ne Savait que faire, parce «pi'il avait tout (ait et tout mal iait. 11 fréquentait un seigneur son voisin; il le défia en champ dos; le seigneur lui fit répondre qu'il n'avait aucune raison de se battro avec un bon voisin, et qu'il ne se battrait pas. Gérard lui enleva sa femme. Il y eut alors une sorte de raison. On se battit, et Gérard tua le mari, sekrn le jugement de IMeu, qui jugieA bien mal cette fois. Ce divertissement ne procura au comte Gérard (ju ime quinzaine de jours d'émotions. Après il retomba dans la monotonie de la probité. Il chercha dans le voisinage d'autres seigneurs à tuer ; mais c'étaient tous des vieillards Veufe ei goutteux. Le comte Gérard ne savait où donner de la téle... Gela t'amuse, Ulric?
— Jusqu'à présent, pas trop.
^ — Tu vas voir... D'ailleurs , soyons justes , que pouvait fair«
ULRIG D'ANDUZE
un gffliiilhoinma riche &i ce tenipsrlà? Le comfe Gérard courut la provmce, eherchaiil des toumoîs : dans ces passe-tempe chevaleresques , îl tua trois chevaliers et en blessa beaucoup. L'ennui le prit encore; cette fois on prêchait une croisade; il partit pour la Palestine. Gérard était fort peu dévot, mais il obéissait à la mode : il .vit Jérusalem de près; il rompit des lances avec les iàroudies musulmans; il raleva desClorindes et des Henninies; il lua deux princes sarrasins; puis, étant attaqué de la peste, il tua la peste. La croisade linie, il rentra dans ses foyers, et retomba dans un vide affreux. Tous ses voisins étant morts en Palestine de la peste, et ses vassaux de la faim , il habitait un désert; il était locataire du néuit. L'infortuné Gérard se vit contraint de retourner en Palestine, mais le dégoût arriva bientôt cette fois ; les croisades même lui manquant sous les pieds , il se mit à réfléchir pour la première fois de sa vie. A Vàge de trente-quatre ans, il avait tout usé jusqu'à ses cuirasses; tout à coup , le cmnte blasé se relève avec une idée. Jérusalem i'inspira : il ramassa son argent, et se bâtit un monastère dans le déparlement de l'Ain; il se lit prieur, comme de raison, et envoya des circulaires à quelques vieux chevaliers , ses amis , aussi ennuyésr que lui , pour les engager à se foire moines. La m<ntié de ces chevaliers persista dans la chevalerie , l'autre répondit à l'appel. On inaugura poinpeusemenL le moniislère; Gérard prit ses grades en théologie et devint abbé, tout le monde se cloîtra et fit pénitence. Le comte vécut, avec un plaisir infini , jusqu'à l'âge de quatre-vingt-quinze ans, et il a été béatifié par le pape Paul m. La légende le met au rang des saints; c est fort agréable, ma foi ! Voilà l'histoire du comte Gérard.
— Ouiî tu en parles légèrement de ces choses; cependant eHes sont toujours sérieuses au fond, malgré ce vernis frivole* Oh ! le siècle n'est plus à ces héroïques sacrifices. Je vois Rome, et je ne vois pas le désert.
^ Veux-tu habiter un désert? un véritable désert?
— Ouil
— Va à Paris. Tu ne commis pas cette ville; ahl c'est la
118 ULRIC D'AKDUZe.
Thébaïde da dix-neitvième siècle ! il y a tànt de monde qu'à a personne. Qui oonnaMu à Fam? Fffi m être vivant; bien!
marche dans la foule : ce sera toujours pour toi comme si tu voyais des arbres qui se promènent; on ne salue pas les arbres ; tu n'auras pas un bonjour, momies, à dépenser. Prends un désert, le plus désert possible, tu seras toujours dérai^ par quelque bète féroce ou par quelque earavane qui te forcera de clianlor avec elle : Dieu est grand et Mahomet est son prophète! tu tomberas dans quelque hutte d'Arabe qui l'offrira du lait de chamelle et te fera un conte des MOU H une Nuits i dormir debout. Promène-toi sur le boulevard de Oand k Paris, personne ne le fera rien chanter; surtout, on ne te donnera rien. Tu peux vivre ainsi, comme le comte Gérard, jus^ju à cent ans; le pape ne te canonisera pas; mais, eu 4B36, on ne peut pas tout avoir.
— Voilà, je crois, ce que tu as ^ de plus raisonnable depuis
ce matin.
— Il faut se lancer dans les fplies pour trouver la raison.
— Oui, je crois avoir lu quelque part que la foule était un désert.
C*est possible ; mais j ai perfécHonné Tidée.
— Oh! puisque je ne puis vi\re... J'ai la ressource des Cévennes aussi.
— Des Gévennesl y songes-tu? c'est ton pays; on te forcera d'être adjoint, juré, conseiller municipal , sous-Ueutenant de la
garde nationale , président de la caisse d'épargne et philanthrope! A Paris, tu ne seras rien du tout, excepté misanthrope. Tu feras de longs monologues contre la société ; pourvu que tu ne les imprimes pas, cette horrible société te donnera , pour ton ar* gent, des filets de chevreuil chez Tortoni, du vin de loliannid)erg ; dans des coupes vertes, aux Frères-Provençaux; de la musique de Meyerbeer, de Rossini, d'Auber, d'Adam, à trois théâtres; des drames de Hugg, de Dumas, et des comédies de Scribe partout. Gela manquait au comte Gérard! Dans le jour, it se fera autour de Un un tel fracas de roues, de chevaux, d'enseignes ,
ULRK; D Àl^DUZE. 449
éb lonneri^ d omnibus, d'org^ues t>ait>areft , de chiens obscènes , de vendeurs enroués, que tu ue trouveras pas une |ilMe dans r«ir pour y loger une pensée de déees|>oir. Paris est la seule
chartreuse que la révolution n'ait i>as détruite ; va t'y cloîtrer, mon ami.
— - Nous réfléchirons à cela... tais-toi, j'entends mon domestique dans Tescalier... void quelque vietle, c*eet sùr« » Durand ouvrit la croisée^ et la iwieraia avec pnécautîoiL
« Mon ami, dil-il à voix basse, il y a U-bas une voiture que je crois reconnaître.^ c'est.«« .
— IL Ghartoux.««
— Bon, courage contre Tassayt; ne meUis pas. Veux-tu que
je sorte?
— Non , demeure. . . j'ai besoin de toi..- Entre dans ce cabinet..^ Sois ferme..« songe au conte Gérard. »
Durand s'enferma dans le cabinet Le donestîqae ffluMNiça M. Chartoux.
Uiric, delx)ut et dans une agitation ora^renise, salua fix^idement le terrible visiteur^ et lui présenta un tauieuiL
M. Chartoux fit un geste de refus.
« lionslear, dit-fl en sWorçaiA deTasouror sa voix, OMNisîeur, «a bîHet eel4l de votre nate? •
Ulric ré[>on(lit [)ar un signe de t(He aûirmatiL M. Oiartoux ne put continuer qu'api^ un k)ng repos :
« Vous avez quelque motif grave pour roinpjreaMisi une afiaine conclue?
— Un motif très-grave.
— Pouvez- vous me le communiquer^
— C est impossible, monsieur- ~ Gela touche aux mœurs?
^ Oh! non, monsieur*
— A la probité?
— Encore moins.
— Avez-vous découvert chez ma fdle quelque ischnation se* crête, qu'^ aurait eue à Tinsu de son père?
4t« ULRIC D'ANDUZE.
^ Voire fille, nonsieiir, est la plus honoèle ei la plus pure des femmes.
— Auriez-Ycms entendu des propos tendant à vmis laissa
poser que ma fortune n'est pas établie sur des bases...
— Non, non, monsieur...
— C'est qu'il y a des envieux dans les villes... ei lorsqu'on a gagné, à la sueur de son front, une fortune honorable, on est
exposé à la médisance, ù la calomnie, à une...
— Croyez bien, monsieur, que je n'ai pas cédé à de |)areilles idées; j'ai moi-même plus de fortune qu'il ne m'en iaut pour vivre avec une lamille ei temr m rang bononrii>le.
—Ne trouvei*vous pas ma fille d'assez bonne éducation? Elle a été élevée chez les dames Lefèvre, de Paris, à Montpellier, où elle a remporté trois prix, le prix de sagesse, le prix...
— Votre fille est charmante et son éducation exqnise ; elle doit lûre le bonheur d*im époux. .
— Bi bien ! pourquoi ne l'épousez-vous pas?
— Parce (juo je crains de ne pas la rendre heureuse comme elle mérite de l'être. Ce n'est pas devant votre fille que je recule , c'est devant le mariage.
-«Vous aurai»-jo blessé, moi , par quelques propos? mol souvent à la campagne j'aime à folâtrer, et il serait possible qu'une plaisanterie...
Je vous assure que vos plaisanteries ont tot^jours été décentes avec moi.
— Alors, je m'y perds. »
M. Chartoux regardait le plancher en tourmentant le nœud de sa canne. Ulric appu} ait son front sur ses mains.
a II faut donc, dit M. Chartoux après une longue panse, il fiiui donc que je rentre à la campagne, sans avoir une bonne raison à donner & ma femme?»
Ulric ne ré|K)ndit j>as.
a Je ne puis donc rien vous arracher de satisfaisant, monsieur? »
Même silence.
ULRIC D'AKDUZË
tt 11 faut donc que je devienne la risée d*une ville, ou que je m'expatrie?
— Nous Dovs expatrierons tons, OMHisieur.
— £\patrie^voiis tant que vous vendrez, vous, non^nr^
s écria M. Gaartoux en frappant le carreau; mais moi je veux rester.
— £b bienl restez!
— Voilà qui est bien dur, monsieur, et bien insolent! » 11 leva la canne sur la téte d'Ulric.
u N'oubliez [ms que je suis chez moi, dit Tlric avec dignité.
— Les voilà, les voilà, les jeunes gens d'aujourd'hui, avec leurs idées de philosophes ! Des fous qui jouent avec ce qu'il y a de plus sacré, avec l'honneur des femmes, avec le repos des
familles !
— Monsieur, dit Ulric , un instant, un seul instant vous m'avez ébranlé : vous venez de me rendre mon courage; je vous prie de ne rien ajouter de plus.
C'est bon! »
Et M. Chartoux sortit brusquement, pâle de colère, et agitant sa canne en signe de menace. On entendit bientôt le bruit de la voiture sur le pavé.
« D est à plaindre, dit Durand, ouvrant la porte du cabinet
— Moi , plus, à plaindre que lui , répondit Ulric les larmes aux yeux.
— Mon Dieu I n'allons pas nous plonger dans la tristesse 1 11 fuit prendre un parti. Avant tout, quittons cette chambre , cet appartement , cette maison. Il y a un écho de M. Chartoux qui
restera incmsté à ce plafond. Viens chez moi... Eh bien! tu me regardes avec des yeux effarés... Tu trouves mon offre extraordinaire?... Ce n'est pas à mon comptoir que je t'invite, c'est à mon Jardin ftrlm-mtftroi... U y a une bibliothèque duMsie, une serre, un bassm, un billard, des arbres, ma femme et mes petit:^ enfants.
— 11 y a une chose de trop.
— Les petits eniants, j'ai deviné; sois tranquille : ils ne fin-
ULRIC D*ÀNDUZE.
quiéteront pas; je les exilerai. D'ailleurs, ils sont si jeunes 1 AUons, décide-toi; viens-tu? Le spectre de M. Chartoux Ta le poursuivre ici.
— Je te suis.
£mbraââe*moi et partons. domestique peut rester. » Les deux amis descendirent. Ils traversèrent la ville , et se ^rent vers le jardin hospitalier.
C'était une retraite délicieuse et voisine de la Poniaine : tout
y respirait une quiétude opulente. La maison se voilait de trois rideaux de tilleuls , et les rameaux avancés flottaient sur les jalousies. UJric ne put s'empêcher de dire :
« Ohl qu'on est bien id! .
— - Ma femme arrivera bientôt , dit Durand , et nous déjeunerons là , devant la volière; le couvert est mis. Tu jxîux rester ici deux ou trois jours pour ta guérison, et, quand tu seras con-, «vitaoent, tu iras à tais.
— Cest entendu; oui, je [)artirai après-demain.... On peut arrêter les chevaux de poste. Prépare-moi une lettre de crédit de dix mille francs.
«— Cest bien peu. Eu arrivant, il serait sage de se lancer dans toutes sortes de d^rdements pour t'étourdir; ilteiautunorédil de vingt mM)e francs au moins. D'aiUenrs tu ne peux le ^Sspen^ de jouer.
— Je n'ai jamais joué.
— Tu commenceras , le jeu tue l'amoiir. Vit , crois-moî , jene te donnerai jamais que de bons conseils. Voici ma femme qui arrive; devant elle soyons graves, et respectons le mariage. »
Ulric courut dans l'allée pour offrir Sii main à Mme Durand , qui descendait de voiture. Ulrio était ému ; il voulut s'excuser mt le farouche silence qn^il avait gardé dans le tilbury, la nuit préoééente, mais la phrase n'arriva pas heureusement.
€ n (iaisait bien beau cette nuit , » répondit Mme Durand. Et elle alla déposer son mantelet dans le salon. « Comme elle est belle , ma femme ! dit Durand à Ulric ; n*est-ce pas? On dirait cpie je Tai trouvée dans les fouilles du
ULRIC DUNDUZE. m
Prmeenium; eh Irâi I j'y suis habitué. ChutI mettons-nous à table. 9
La belle Arlésienne avait jeté sur ses magnifiques cheveux noirs une résille de soie rouge qui coulait en deux bandelettes sur ses épaules de statue : im arbre de Judée s'indinait en Êioe . d'elle, et nuançait de reflets ronges et mobiles les bras nus, la figure et le sein de Tadmirable femme. Ulric tremblait comme l'arbre. Il se rappela Témolion de cet artiste qui découvrit la Vénus de Médicis dans la fouille de la vUla d'Adrien, et il se dit à lui-même :
«c G*est tout simplement une émotion d'artiste que j'éprouve à
cette heure. »
Hélas! sa statue était vivante.
Au dessert, Durand se leva en disant :
« i^aî donné le matin à Tamitié; maintenant je vais aux i^res. Ukic , je te laisse avec madame ; nous nous reverrons an dîner. Ulric, viens m'accompagner jusqu'au portail.... Eh bien! franchement , comment trouves-tu ma lemme?
— Mais je te félicite....
— As-tit vn comme je sois digne et réservé devant eUsî
— Oui.
— lu me crois indifférent , n'est-ce pas?... Avoue que je parus un véritable mari de comédie.... Ne te he pas aux apparences; je Taime à Tadaratioo. Adieu. «
Ulric resta encadré dans le portai); U regarda lengtemps la même place, et, lorsqu'il revint sur la terrasse, il trouva FArlésienne assise et brodant sous les arbres. Elle ne regarda point de son côté; elle ne manifesta aucun désir de conversation : aussi le timide jeune homme se tint à distance, et m contenta de contempler, toujours en artiste, la plus belle des filles qui aient baigné leurs pieds dans le Rhône devant la ville ainée de Constantin.
Le soir, après le diner, Ulric resta seul encore dans le sak» afvee l'Artésienne. Ds échangèrent de tempe en temps qndques
phrases décousues ; la femme ne répondait jamais qu'en deux Oft
ULRIC D ÂNDUZe.
trois mots, et ses réponses avaient toujours 1 air d'avoir un sens profond qui imposait à Uiric une longue méditation. À minuit , Ulric sentit au coeur une impression toute nouvelle en Toyant l'Ariésienne, en robe blanche et la lampe à la main, traverser le corridor et fermer la porte d'une chambre. Il ouvrit une croisée pour respirer la fraîcheur et la vie qui tombent des étoiles, et pour demander au ciel le mot d'une énigme effrayante. Le ne répondit pas.
Huit jours après, en partant pour la ville, Durand dit à son ami :
« A quand les chevaux de poste? »
Ulric répondit :
« Je sois encore malade, mon cher.
— C'est bon î quand tu voudras.
— Il faut piu'lir pourtant, dit-il en lui-même, j>artir! Il y a du feu dans cet air; ce gazon brûle; il y a des empreintes qui embrasent les pieds! il fiiut partir 1 tout s*empoisonne autour de moî. Gagnons le port avant la tempAte. Oh ! ce n'est pas cette Arlésienne au moins que je redoute, quoiqu'elle soit terrible... je crains cette vague passion , cette passion inassouvie qui gronde là... ce démon qui déchire mon sein , et qui veut un aliment...^ »
Bt il marchait, la chevelure au vent et broyant les heribes sous ses pieds ; dans sa préoccupation , il ne voyait pas son domestique arrêté au bout d'une allée devant lui.
• Que me veux-tu? dit Ulric.
Un étranger demande monsieur.
-.Son nom?
— Il ne Ta pas dit.
— Où est-il ?
^ A la Fontaine, devant les 6atiis Diane; je n'ai pas voulu le conduire ici. «
— Tu as bien ftiit... je vais le joindre... aux baim de Kemet
Quel souvenir ! »
Il jeta un coup d'œil d'habitude à la muette Arlésienne, posé9 • sur un vase, comme la Polymnie du Louvre, et sortit du jardin.
. ULRiC D'ANÛUZ£. ' 425
La promenade de la Fontaine était déserte; on entendait un bruit ravissant d'eaux, de feuillage et d'oiâeaux; un calme divia régnait dans les allées ombreuses : c'était une de ces heures où rhomme se réconcilie avec Dieu et avec l*honune en voyant tant de sérénité autour de lui.
Ulric recula comme devant une apparition. Entre deux touffes de figuiers sauvages qui flottaient aux parois de la ruine romaine , il vit Marguerite en habit d*homme : une redingote verte serrait étrdtoment sa taille élégante; une casquette écarlate couvrait ses cheveux blonds et bouclés. Le fantôme fit un signe du doigt, et Ulric marcha hardiment vers la ruine.
« Vous m'avez reconnu, c'est bien, ditrapparition; approdiei. »
Ulric avait au visage cette pAleur nerveuse qui arrive aux plus braves dans les crises surnaturelles.
« Ce n'est pas sa voix , dit-il ; ce ne sont pas ses yeux.
— Ajoutez, en tremblant, ce n'est pas son sexe* Je suis le frère de Marguerite. •
tJlric changea de mainti^ et se posa fièrement, a Savez-vous manier une épée, monsieur?
" Non ; je n'ai jamais perdu mon temps à ces futilités.
— Savez-vous presser la détente d'un pistolet?
— Cest possible.
— Avez-vous du courage ?
— Je n'en sais rien; je n'ai jamais trouvé l'occasion d'en montrer.
— Je vais vous l'offrir. Acceptez-vous un combat à mort?
— Avec qui?
— Avec moi.
— Avec Satan, oui ; avec vous, non.
— Non 1 dites- vous ; non I . . •
— Ne menacez pas, enfont; ou je vous écrase entre ces deux doigts , comme la meule écrase le grain de blé.
— C'est bien! votre conduite se soutient.... Allez, allez.... J'ai cru trouver un homme... le nniallieureux ! il a sacrifié ma sœur à la femme de sen ami, et il me refuse satisIstcUonl »
Ulrie bbndii m ks raîM, et s'écria écoiMnt de mg» :
a Qu'avez-rvous dit? qa'ave^vwtt dît?... Répélw votre phrase: , je ne l'ai pas entendue.... Qu'avez-vous dit? ~ La vérité , puisipie vous été» si ému.
— Vous allez rétracter cette atroce caloomie. «— Je ne rétracte rien.
— Si vous la rélraclcz, je me bals.
-7- Je la rétracte.
— Votre jour.
-^Gesoîr.
— Le lieu ?
— Au pont du Gard.
— Vos armes?
— A votre choix*
— Vos témoins?
— Je serai le vôtre, vous serez le mien. Quand il 8*agit de l'honneur des femmes, on est dù'yd trop de deux.
— - Vous pariez comme un homme.
— Vous verrez si je suis un en£anL Ce soir à dix heures ^ devant la grotte des Bohémiens.
— Au pont du Gard. »
Quand un épouvantable incident vient de bouleverser votreâme, et que vous emportez au cœur, dans la tranquille demeure de vos amis , un secret de vengeance et de mort, une pensée, de sang, rien ne frappe et n'attendrit comme le calme heureux qui règne dans la fenûlle où vous vivez; car elle ignore la terrible scène dont elle est menacée; elle vous reçoit dans vos angoisses du jour, comme dans votre sérénité de la veille j elle est trompée par ce faux air de quiétude «pie votre visage emprunte à la foroe de TAme; elle ne voit pas, comme vous', le nuage livide qui souille l'horizon.
te diBBÎi à einq beaies chez Durand ; UJric se promeDB quelque temps à k Fontaine, pour se composer une figure, et
quand il se sentit l'homme de tous les jours, il entra au jardin. Durand jouait avec ses enfants; la lx?lle Arlésienne souriait à Sii famille ; les oiseaux chantaient dans la \ olière ; un rayon dorait le figuier du puits, et parfumait la treille de l'odeur du pampre; k petite gerbe du bassin donnait à Vécho un bruit clair et joyeux ; par intervalles, le rossignol jetait du haut du jjeuplier une roulade éclatante comme une fusée d'or. Dans les rêves qu'on lait du bonheur, on entievdt toujours un tableau de ce genre; le bonheur a des accessoires peu variés; il est simple et finale à saisir. L'homme dédaigne toujours les conquêtes faciles.
On so mit à table. Vlric avait établi sur sa ligure un sourire en permanence. 11 s était résigné à cette expression de béatitude avec un courage héroïque,
« Nous f avons ménagé une surprise, lui dit Durand , et , ma foi ! tu me parais ce soir de si bonne humeur, que je m'applaudis de mon idée. Ecoiitc : ma femme est iulle du bal; les Arlésiennes ont toujours adoré la danse; on a trouvé Tautre jour encore dans les fouilles du Podium quatre statues de danseuses; tu vds que c'est une passion héréditaire. Comme tu as pris ton parti en brave, je puis te ra[)peler que madame était venue d'Arles exprès au bal de Charluux pour danser à mort; tu sais ce ([ui est advenu : elle n'a pas lait un temps de galop. 11 fallait donc réparer les torts de cette soirée, et nous donnons ce soir un petit bal de fiunille el d'intimes. »
Ulric retint à deux mains son sourire stéréotypé, et dit :
a Ce soir, ce soir... ah !
— Ce soir même. J'ai fait douze invitations , tu vois qu'on ne s'étoufiéra pas. Il y aura deux sœurs de ma femme et trois de
ses cousines; elles arri^ent d'Arles dans une heure, exprès pour notre bal : cinq belles créatures q\ii descendent de la famille arlésienne de l'empereur Gallus. C'est une collection ravissante de profils antiques, à angle dr<»t, comme on n'em. trouve plus que dm nous. Tu vois que je songe à toi, artiste.
— Ah{ c'est pour œ mît? dit Uliic nondialannieiitat ii*«]rtiil
pas la force de retenir le mensonge de son sourire.
— Oui , ce soir, ce soir à neuf heures; je le prêterai un habit.... Eh bioDl cela te rend soucieux.... Tu avais des prqjeU?
— Non... oui.;., oui... j'avais...
— Quel projet?
— Oui... tu sais... ce que nous avons dit l'autre jour.... La Tliébaïde... le comte Gérard... la caravane du désert.... Dieu est grand et Mahomet.... »
Mme Durand ouvrait des yeux de sphinx d'une dimension
pyramidale.
(( Oh! dit Durand, rien ne presse; la caravane attendra... un ou deux jours de plus....
— Combien but-il de temps pour aller à cheval au pont du Gaid?
— Que diable me demandes -tu là.... Tu as été vingt fois au pont du Gard.
— Oui, le jour... mais la nuit... au dair de lune....
*— Ehbienl la lune ne meurt pas aujourd'hui.... Ah ça! il est donc écrit que tu trovdileras tous les bals de la ville et de la banlieue? «
— n faut bien une heure et demie, à cheval !...
— J'ai devinél tu as un rendez^vous avec Myrrha. »
Ulric fit un signe mystérieux, comme pour prier son ami de se taire. Durand resta la bouche béante. Sa femme couvrit Ulric de ses yeux noii*s et quitta la table. Les deux Jeunes gens continuèrent.
« Tu es retombé dans le piégel dit Durand ébahi.
— Non, non... pas précisément... Tu ne conçois pas que....
— Voyons... parle....
— ïu sauras tout demain.... Aujourd'hui , j'ai une raison....
— Et mon bal?
— Oh! il fout commencer le bail J'espère... il est possible que je sois de retour avant la fin.
— ^ais où donc as «tu pris le temps de renouer? Comment
ULRiC D'ANDLZE.
cela s^est-il feil? Tu n'ae pas quitté la nMOflOo depuis dix jours.... Ou t a écrit V
— Oui...<, J'ai re<;u des nouvelles de vive voix.... il se lait tard«... Combien faut-ii de tmpà pour ailer, à cheval, à la grotte des Bohémiens?
Un rendesi-voQS dans une grotte?
— Non... la grotte n'y est pour rien.... Tu verras.... U est fort tard, je crois?...
— Ma fioii si tu n*es pas fou«... Ohl je ne te quitte pas.... Ulric, tu me oaches un projet sinistre.... Ta figure est verte comme une feuille de vigne.... Tu me fais peur.... Eh bien! tu te lèves 1 tu pars !
— Oui... oui... laisse.,, nous nous .reverrons... embrassemoi....
— Ah! tu as quelque horrible idéel... Oui, ta gaieté n'était
pas naturelle quand tu es entré... tu as une infernale pensée au cœur?...
— £mbrasse-moi, mon amL
— Ohl je ne te quitte pas 1... »
Durand saint Ulric à deux mains et s'efforça de le retenir;
Ulric, avec ses bras d'athlète, se débarrassa faciltunent de ses étreintes, et s'élança comme un chevreuil des Cé\eunes pardessus les haies : Thomme le plus agile n'aurait pu suivre dans sa course ardente le jeune et impétueux montagnard. L'air porta un adieu déchirant au paisible jardm.
Son domestique, qui déjà avait reçu ses instnu lions, attendait le jeune homme dans le vestibule de sa maison.
« Tout estHll prêt? demanda UUic.
— Oui, monsieur.
^ Mon L- lie val?
Sellé , à récurie.
— La boite que tu as adietée?
— Pendue sous la selle et couverte.
— Tout de suite , fais mettre des chevaux de poste à ma calèche, et va m'attendre à l'auberge de Lalbux, dans la cour de
l'aiibcii^r , eiitends-tii? Surtout , de la diligence. Si Ton t'interroge, ne réponds à aucune question, et paye bien. A minuit , si je ne suis pas de retour, tu ramèneras les chevaux à Nîmes , et tu partiras le lendemain pour Saint-Hippolyie, ayec cette bourse de mille écus qiu^ je te donne. Pas un seul mot.de plus.»
Neuf heures sonnaient à Remoulens quand Ulric arriva au pont suspendu ; mais , cette fois , il ne le traversa pas. 11 laissa le village et le pont à droite , et s'enfonça dans k sombre forêt de chênes qui borde la route du pont du Gard. Il avait encore une heure devant lui. Ne craignant plus d'arriver trop tard au rendez-vous, il ralentit le i)as de son cheval et se plongea mélancoliquement dans les réflexions qui naissaient de la circonstance.
« Quel monde et quelle viel se disaitril à voix basse , comme s'il eût fiiit des confidences mystérieuses à un ami. Dieu nous a donné Tamour : plaisir qui fiait beaucoup de bruit, et bien audessous (le sa réputation! Enfin, on s'en contenterait, faute de mieux, et voilà que le hasard épuise toutes ses combinaisons pour troubler notre petite joie d'enfant 1 H y a autour d'une passion plus de buissons épineux que dans cette forêt, n semble que tout conspire ici-bas contre l'amour : c'est le jardin des Hespérides, gardé par un dragon; il faut toujours courir la chance d'être dévoré pour cueillir une pomme d'or. Moi, j'aurais pu me retirer tranquillement de cette intrigue innocente et continuer mon chemin ; point du tout : il y a un frère.... Sll n'eut pas existé 1 la route du plaisir est semée de frères , de pères, de maris, de rivaux, de jaloux, d'envieux, tous armés d'épées et de pistolets 1 0 volupté!... les anciens avaient fait de l'amour un petit dieu malin! C'est la seule sottise des anciens. • Allons nous faire tuer. »
Et, tout en parlant ainsi, Ulric se rappiocliait toujours du lieu du rendez-\ ous. Un niban argenté se dessinait derrière les chênes : c'était le Gardon. Ulric doubla im promontoire de collines à sa gauche , et découvrit le pont, du Gard dans la transparence d'une nuit d'été.
Cependant le tonnerre grondait par intervalles sous un nuage
ULUIC D'ANDLZE.
noir encoro tout enflammé des oxhahiisons du jour. Lo roulement de la foudre retenlissiût à triple écho sur les arches sujwrposéesde Taqueduc triomphai HM>mme la roue d'airain d'un char à une ovation consulaire. Le ciel était écartelé d'azur lumineux et de ténèbres orageuses, un sourd murmure de feuilles druidiques se prolonj^eait dans les l>ois de chênes, en se mêlant aux plaintes nocturnes et monotones du grillon.
Uhic arriva devant la grotte des Bohémiens; il poussa un cri d'appel, et personne ne répondit; sa voix ricocha d'ellipse en ellipse sous les arches colossales de l'aqueduc romain , comme un son que l'orchestre varie à Tinfini. Le monument éternel qui a survécu aux folies séculaires de Thomme étendait ses bras pour se reposer à l'ombre de la nuit sur deux montagnes. La forêt de chênes couvrait son front comme une immense couronne murale décernée au triomphateur. Le fleuve, hiisé aux angles de ces assises prodigieuses , les remplissait d harmonie , et il semblait alors que l'aqueduc faisait un entretien sublime à la nuit, et racontait ces temps passés où Rome s'associait avec Dieu pour accomplir quelque magnifique travail.
« Quelle dérision, disait Ulric, de venir traîner nos misères au pied de ce géant! quels flots d ironie ce monument laisse tomber sur nous, lui qui a usé l'ongle et la dent du Sarrasin ! »
Le jeune homme descendit de cheval devant la grotte et l'attacha à un arbre. Il prit ses armes, et suivant le sentier latéral qui part et monte de la grotte, il arriva bientôt sur le sommet de cette montagne ciselée qu'on appelle le pont du Gard.
Il marchait d'un pas exalté sur cette allée suspendue qui court et tremble dans l'air, comme la planche d'un architecte italien à la voûte d'une basilique; roseau délié qui flotte entre deux abîmes. Ce troisième rang d'arches, rempli des harmonies de Torage et du fleuve, semblait encore retenir dans ses veines la source d'eau triomphale qu'il transvasait d'une montagne à l'autre , selon la volonté d'Âgrippa.
Les dalles énormes frémissaient conmie des dalles d'airain sous le pied impétueux d' Ulric, car le temps les a disjointes et
m ULRIC D ANDUZE.
a fondu leur ciment de fer. La course rapide avait calmé le sang brûlant du jeune homme. L'arlisto , dans le voisinajge du ciel , avmt oublié les iB&iuiités du monde; du haut de eon plédeetai sublime, il embrassait tous les horizons; il était perdu dans les nues, comme le i^ssager d'un aérostat, et croyait voir passer faiilastiquement la terre au-dessous de lui.
A chaque instant le spectacle changeait de décoi ; aux ténèbres succédait une clarté livide, qui laissait voir dans la plaine d^autres lignes d*aqueducs, comme les ombres du pont du Gard. Puis retombait encore la nuit sourde, et l'œil distinguait à peine au fond du double précipice le fleuve pàle, perdu sous les masses noires de chênes; à cette hauteur, le brûit de l'eau torrentielle arrivait comme un soupir à demi éteint, exhalé par une âme en peine errante dans le vaUon.
Le naïf enfant des Cé\ eunes se laissait bercer par ces poétiques rêveries.
Une voix d'honmie et un ^op de cheval ramenèrent Uiric aux réalités de sa vie. On entendit en même temps le son de la cloche lointaine. Ulric répondit énergiquement à la voix. Cartel
funèbre écliangé entre la terre et le ciel !
Ulric entendit bientôt des pas agiles qui brisaient les ronces le loqg du petit sentier; le frère de Marguerite était devant hiL
« Dix heures! âSH l'enfont.
— G est bien, répondit Ulric; j'arrive, je vous attendais; voulea^vous descendre?
— Nous sommes bien id. Oà sont vos armes?
— Les voilà.
— n ne fout en charger qu'une, n'est-ce pas?
— Gomme vous voudk^z.
— Chargez-la, monsieur.
— Je n'entends rien à ce travail;. vous êtes militaire, ce^ vous revient de droit.
— Donnez. »
L'enlaut chargea un pistolet, ramassa l'autre, mit ensuite les
ULRIG D'ÀNDUZE.
deux armes dans un foulard, et donna le foulard à Ulric en lui «OioîflteBez. » .
Ulric ploift:ea brusquement sa main, et prit un pistolet.
a A deux pas maintenant, monsieur, dit l enlant; armez, je compte les coups; au troisième, iéul... Un... deux..» Attendez, HKmsietiry Meudez... il me vient une idée... un cas n'a pas été prévu... Nous ne voukms passer pour assassin ni l*un ni Tautre, n'est-ce pas? Comme nous n'avons pas de témoins, écrivons sur une feuiiie de papier, au crayon, notre adhésion réciproque à ce duel.
— Tout ce que vous voudrez, dit Ulric* Écrives, je signe. » Les deux adversaires cherchèrent vainement; ils n'avaient ni
papier ni crayon»
— Nous reviendrons demain, dit Ulric.
— Non, s'écria vivement le frère de Marguerite, nonl c'est impossible 1 il est déjà trop tard aujourd'hui. H fout que je sois vivant à Toulon demain, ou mort celte nuit au pont du Gard ! »
L'enfant jeta un regard sur le double abîme qui tombait à pic.
« Monsieur, dit-il , tout peut s'arranger ; vous avez votre arme, j'ai la mienne. Gardons notre chance. Étendez votre main sur le précipice , comme moi , et pressons la détente. Celui de nous deux qui tient l'arme non chargée se ]>réripitera dans 1 abime. Nous ferons croire au suicide, n'est-ce pas.
— Accordé, dit Ulric; cela m'arrange d'autant mieux que je viens de quitter un ami comme â je marchais à un suicide. A vos ordres, monsieur.
— Même commandement , alors. »
Les deux adversaires appuyèrent leurs armes sur un figuier sauvage qui saiUisBail de la corniche do l'aqueduc. Au signal» les deux adversaires lâchèrent en même temps la détente de
leur arme; mais on nenîendit qu'un coup, le pistolet d 'Ulric avait fait feu. L'enfant jota le sien sur la dalle et s'élança.
Ulric le saisit dans l'air et fut renversé , la moitié du corps dans rabhne; i'enâmt se débattait sous la main vigoureuse qui
LLRIC D ÂNDUZB.
le retenait suspendu à la corniche tremblante. Ulric, pour donner un point d'appui à sa force, embrassait étroitement nn rameau de figuier; à chaque secousse l'arbre tremblait avec un bruit effrayant, et des lambeaux de corniche tombaient au fleuve. Enfin , l'alhlète montagnard lit un eiïort supiôme ; il abandonna l'arbre au moment où Thabit de Tenfant se déchirait sous des ongles convulsife; il le saisit à deux nuiins, et se releva tel qu'un acteur du Cirque avec son ferdeau. Un coup de tonnerre éclata dans l'aqueduc comme un applaudissement d'amphithéâtre.
« Laissez-moi, criait reniant, qui se débattait toujours avec rage; laissez- moi mourir; ne me déshonorez pas deux fois.
— Venez I venez! criait Ulric; je veux vous rendre à votre père. (
— Non, non... n usez pas de violence aujourd'hui, monsieur.. • ce serait inutile... je reviendrai demain, ici, à la même place, seul, et je me tuerai.
— Eh bien! j'épouserai votre sœur! »
Ulric, épuisé par tant (retlorls et surtout par cette dernière
parole, avait rendu la liberté au frère de lilai^iuerite; Tenfant ne bougeait plus; Ulric lui tendit une main qui fîit serrée cordialement.
Ils descendirent en silence le petit sentier, et remontèrent à cheval devant la grotte des Bohémiens.
« Au château de Remoulens, dit Ulric.
— Oui, il n'est jamais trop tard pour faire une bonne action.
— Votre sœur doit être bien affligée, je pense? ^ Oh! ma sœur est mourante, monsieur, depuis ce bal.
— Ahl si vous saviez ce qu'il m'en a coûté pour faire ce coup d'éclat... comme mon cœur a été déchirél il m'eût été plus aisé de mourir!
— Je le crois, monsieur.
— Ah! je l'avais peut-èlre mal connue, Marguerite... L'amour est un mauvais juge. Je la croyais légère, froide, insensible,
Digitizod by G
ULRIC D'ÀNDUZE.
évaporée; et moi j'ai tant besoin d'une àme de feu qui réponde à k miennel
— Oui ; vous rayiez mal jugée, ma sœur... Si je croyais qu'elle
ne dût pas vous rendre luMireux . je serais le premier à m'opposer au maria^. Car vous méritez du bonheur, Ulric; tout enfant que je suis, je vous comprends, et je vous ai jugé.
— Ne craignez-vous pas que mon retour ne cause à votre
sœur (pu Ique mouvement de Joie dangereuse... dans son état de iaiblesse?
— Sans doute... nous la préparerons.
— Connaît-elle notre alfaire du pont du Gard?
— Olil personne n'est dans le secret. On me croit au tliéàtre à Nimes.
fl
— C'est sage... Quelle douceur dans l'air! Comme on se calme
\ite, en respirant la Iraîciieur de ces bois, n'est-ce pas?
— Oui , vous avez raison; Torage se dissipe et la soirée devient délicieuse; moi, je suis tout renouvelé à cet air pur et embaumé ; je me sens léger sur mon cheval ; je crois vivre dans
un heureux rêve. Donnez-moi la main, Llric, mon frère... mon sauveur.
— Merci, merci de votre affection... Ohl comme le cœur me bat!... Ralentissons nos chevaux... Voilà le pont suspendu de
Remoulens.
— 11 est moins dangereux que le pont du Gard, celui-là.
— Je vois des lumières au château... dit Dlric, qui, en approchant du château , se sentait gagner par une émotion étrange.
Écoutez; traversons le pont, et allons à pied dans TaNcnue, pour nous reiaire un peu; nous devons être dans un état horrible. »
Après le pont, Ulric et le frère de Marguerite descendirent de
che\al: ils entrèrent dans une ferme, el réparèrent à la hâte le désordre de leur toilette. Ulric ne s'était pas trompé, il y avait beaucoup de lumière à la maison de campagne. Les deux jeunes gens avançaient silencieusement et avec timidité.
4^6 ULRIC D ÀNDUZfi.
« Je dois me tromper, dit tout à coup Ulric en riant, il me semble que j'entends le piano.
— Oh! le piano, dit le frère, à cette heure..* e'«st impossible... Ma sœur n'a pas touché le piano depuis... A moins qu'elle ne joue la Folle de Grisar... quelque chose de situation... l'andante de la symphome en ut mineur de Beethoven...
— Parole d'honneur, dit Ulric , j'ai m mensonge dans le» oreilles.... Je crois entendre une contredanse..»., le quadrille danois...
— Bahl impossible... Tra la la. Ira la la, quel est donc cet air?... c'est la Folfe...
— C'est incroyable! mes oreilles mentent.
— Il »*approeha vers moi... d'un air... c'est la Folle*
— Mais on duise aussi, on danse, vous dis^e... »
Le frère resta muet, lui aussi n'osait plus accuser ses oreilles de mensonge. Ulric traversa la terrasse, et coUa ses yeux aux persîennes du salon.
n fil un signe au frère pétrifié sous les derniers arbres de l'avenue, et celui-ci s'approcha la téte basse.
Le conseiller municipal de rnulro soir jouait le quadrille danois au piano. Un grand éclat de rire remplit le salon. Ulric reconnut celle qui riait ainsi. Marguerite, rayonnante d'un bon* heur perpétuel, en robe de batiste blanche, les cheveux nattés, avec deux médaillons de cristal , dansait le solo de la pastourelle, et le \)ève ollrait des rafraîchissements à la société.
Ce rire traversa la poitrine d'Ulric comme la lame acérée du poignard.. Il se pencha à l'oreille de Tenfant, et d'une vobc éteinte lut dit :
« Voulez- vous retourner au pont du Gard? »
Le frère de Marguerite, le» yeux humides de larmes, em-* brassa Ulric et lui dit :
ft Je vous comprends 1 adieu î séparons-uous et ne nous 'revoyons plus. »
Ulric serra de nouveau la maiu du frère de Marguerite et s'é-^
ULRIG D'ÂNDUZfi.
loigna. Il courut à la ferme, remonta à cheval , et en trois bonds il atteignil Taidierge de Lafoux. Là, il trouT» sa chaise de poste et deux hommes , son domestique et Durand.
u Toi ici, Durand?
^ Depuis une heure.
— Eh bien! comme tu vois , je me porte bien... je suis calme.
— Ohl que j'ai de plaisir à te revoir 1 Laisse-moi te serrer h> main, mon ami... tu. m'expliqueras ce mystère... plus tard ; on a toujours le temps d'expliquer... Allons à Nîmes; viens... laisse là ta chaise de poste...
— Je suis bien indécis...
— Ohl tu ne partiras pas cette nuit l
— Je ne sais pas...
— Depuis deux heures je serais ici ; mais lu nous as bouleversés à la maison : ma femme s'est évanouie , elle est sensible à Texcès. 11 a fiiUu donner des secours, qne sais-je, moil »
Ulrîc regarda fixement son ami et parut agité d'une convulsion nerveuse. 11 voyait clair maintenant dans son cœur. Ce fut avec une voix bien altérée qu'il dit à Durand .
« Me vonà décidé, je pars!...
— Où vas-tu? •
— Embrassons-nous. 9
Ulrîc s'élança dans la calèche, et tendit encore les mains à
son ami.
« Je vais à la Thébaùie de 1836, lui dit-il. Adieu... Postillon, toujours en courrier en avant, et route de Lyon par Remoulens l »
Digitizcd by G
PONCE PILATE A VIEiNi^E.
Il est des villes dont le nom semble porter avec lui quoique chose de mystérieux. De ce nombre, Palerme, en Sicile; Venîse, en Italie; Cologne, en Allemagne. Nous avons en France Vienne la Dauphinoise, qui a aussi sa physiononfiie a pari, et qui emprunte à de vagues et singulières traditions un intérêt que le voyageur ressent et qu'il ne peut définir. Vienne est la Cologne française. Cologne a une catliédrale b&tie par le démon : sombre église (pu regarde passer le Rhin, et dans laquelle ont été inhumés les trois rois adorateurs de Jésus enfant. Cela suffirait déjà pour donner à eette ville un caractère merveilleux. Vienne a sa cathédrale aussi; TégUse chrétienne a remplacé un temple que Brennus avait élevé à Teutatès. Le Rhône coule devant, avec son impétuosité si gracieuse. Sur sa rive gauche, on voit un tombeau sans nom et d'une architecture étian^e. C'est le tombeau de Pilate, dit la tradition; Pilate, sous lequel Jésus- Christ a souffert : Passus est $uh Pontio Pilato. On montre aussi tout près de Vienne le mont Piht : mons Pihttus. Ce qui est certain, c'est que le ^ou\erneur di^ la Judée est mort à Vienne sous l'empereur (^ligula L'auteur de la légende du Juif errant fait passer Isaac Laquedem à Vienne, en Dauphiné, en 4777; il a choisi cette ville de préférence à une autre , par inspiration de localité.
Il passa par la ville De Vienne en Dauphiné.,,, .TamaïK on n*aTait vu Un homme ni barbu,
1. On trouve en Suis-sc nn autre mont Pilât ; c'est ce qui a pu accréditer chez les Suisses que Pilate était mort dans leur payn. Rome n'uuruit jamais désigné la Suisse pour lieu «Texil à un vieillard qui avait pataé toute sa vie sous les plus chaudes latitudes de Tempire. Ccst incontestablement à Vienne que Pilate est mort.
PONCE PILATB A VIENNE. 439
dit la légende* il fallait, en effet, que le Juif errant se révélât dans la ville où Pilate est mort.
Ce court préambule était nécessaire pour arriver à la chronique suivante, qui m'a été inspirée par un vieux manuscrit latin que j'ai lu au château de M. V.-S*^% entre Vienne et le Péage, au mois de septembre dernier.
Caligula régnant, et C. Marcio étant préteur de Vienne, on vît arriver par la porte triomphale, dans cette métropole de la
Gaule, une litière escortée de plusieurs cavaliers. 11 y eut un grand concours de peuple. La litière s'arrèt^i devant une maison d'humble apparence et presque contiguë au temple de Mars. Le nom de F. Âlbinus était écrit en lettres rouges sur la porte de celte maison. Un vieillard d'une taille haute et courbée, proceritale curva, descendit assez lesUnnent de la litière, malgré son Age , et entra, précédé de deux esclaves hébreux , dans le salon de réception, eosedra, où sans doute il était attendu par le maître, dont 11 était Tami.
L'esclave du bain conduisit le vieillard à la nymphée, pour le baigner et l'oindre d'essences. Ensuite on alluma les lampes du cénacle, et on servit le repas du soir.
Albinus était seul au trielinium avec Tétranger. A peine eut« on servi le plat d'œufe frais , que l'entretien commença entre les deux convives.
<c Bien des années se sont écoulées depuis notre séparation, dit Albinus; vidons une coupe de vin du Rhône à ton retour.
-^Oui, bien des années, dit le vieillard; et maudit soit le jour où j'ai succédé à Valérius Gratus dans le gouvernement de Judée! Mon nom est malheureux; il v a une fatalité attachée à qui le porte. Un de mes aïeux, le consul Pontius, imprima sur le front de Rome une note d'infamie; il passa sous les fourches caudmes dans la guerre des Samnites. Un autre a péri chez
PONCE PILATE A VIENNE
les Parthes, un autre dans la guerre contre Arminius; et moi, moi!!! »
La coupe s^arréta sur les lèvres du vieillard^ et des larmes
tombèrent dans le vin.
« Eh bien, loi, qu'as-tu fait?... L'injustice de Calij^ula t'exile à Vienne ; et pour quel crime? J'ai lu ton affaire au tabularium. Tu as été dénoncé par Vitellius, préfet de Syrie, qui est ton ennemi; tu as châtié des Hébreux rebelles qui avaient égorgé des Samaritains de notre famille et s'étaient retranchés ensuite sur le mont Garizim. Ou t'accuse d'avoir agi ainsi en haine des Juifs...
— Non, non, Albinus; par tous les dieux, ce n'est poml cette îiyus^ de César qui m'afflige.
— As-tu commis des exactions en Judée?
— Jamais.
^ As-tu enlevé des belles Juives à leurs maris?
— Jamais.
— As-in mis au gibet des citoyens romains, comme Yerrès
en Sicile? »
Pilate ne répondit pas.
a Je t'ai toujours connu bon et sensé, poursuivit Albinus; anflâ ai-je crié tout baut dans la Cité qu'on avait agi contre toi royalement (régie) en te dépossédant. U n'en a pas été référé au
sénat. Tu es victime d'un caprice du préfet de Syrie.
— Albinus, mettons l'entretien sur un autre sujet. Je suis &tigué, j'arrive de Rome. Bemettons à demain les choses sérieuses, comme dit le sage. Ce vin du Rhône est exquis»
— Garde-toi du vin du Rhône, Pilate, il trouble la raison.
— Tant mieux! mais je ne le crains pas; je suis habitué au vin qu'on récolte à la vigne d Engaddi ; c'est un puissant Bacchus l
— Fais à ta liberté. DisHnoi , toi cpii viens de R(»ne, qudle chose publique avons-nous?
— Les augures sont mauvais. Je n'ai pas reconnu Rome; elle ne monte plus, elle descend.
— Que dis-tu?
PONC£ PILÀTE A VIËMNE. 441
— Je dis ce qui est. Tu n'entends pas, toi, d'ici, ce bruit souterrain qui gronde. 11 y a une puissance invisible et supérieure qui pousse Fempire à sa ruine. Nos dieux sont vaincus; nos dieux s'en vont. Écoute , Âlbinus; laisse-nid ce soir encore donner un sourire à tes pénates. Ne parlons pas de ce qui afflige. La nuit est mère de la tristesse, mais le triclinium conseille la gaieté. Dis à Tenfant de verser du vin de Crète., et à l'esclave cubilaire de m'apportor mes sandales et de préparer mon lit. Je n'aime pas k nuit sombre; ayons bâte de dormir pour foire avancer le jour. »
Albinus s'inclina , et il fut fait selon les désirs de Pilate.
£t comme Tesclave s'approchait avec une aiguière d'argent pour servir à l'ablution des mains , et la présentait à Pilate, on vit sur la figure du vieillard une grande pâleur, et dans ses yeux un redet infernal.
Le lendemain, c'étiiit la Neille des calendes d'Auguste, Pilate se promenait avec son liéte 4U)inus dans la cité romaine de Vimme, et il écoutait avec distraction les paroles de son ami, qui se plaisait k lui montrer les, divers quartiers , et les mouu» ments superbes qui s'y élevaient de toutes parts.
« 11 ne reste déjà plus de trace ici de la domination des Allobroges, disait Âlbinus. Depuis la mort de Jules César, les Aliobroges ont cessé d'inquiété cette ville. La vie est douce et pai- «Me à Vienne, et tu peux y passer avec sécurité les jours que te laisseront les dieux.
Voilà devant nous le palais des empereurs; il n'est pas aussi grand, aussi somptueux que celui du Palatin, mais il peut suffire à des maîtres qui ne l'habitent pas. Tu regardes à gauche, tu reconnaîtras le temple d'Auguste et de Livie : si tes yeux ne sont pas alfaiblis par le soleil de Judée, tu peux lire d ici Finficription : Divo Auguslo et L iviœ, Plus loin est le temple dédié anx cent Dieux. Si nous allons au promenoir de Rome, nous trouverons l'étang qui sert de naumachie, et nous descendrons du côté du fleuve , pour respirer un peu de fraîcheur sur le pont. Vienne , comme lu peux déjà le remarquer loi-méme , est une
U2 PONCE PILATE A VIENNE
résidence fort agréable; le climat y est doux; les montagnes qui l'entourent et la dominent de près l'abritent aussi contre la violence des vents. Nous sommes à quinze milles de Lyon ; le Rhône nous abrège le chemin de Marseille- et d'Arles. Ces trois importantes cités sont sous la dépendance de Vienne , ainsi que Tibère l'a décrété. Ilcmercie donc le destin, qui t'a donné Vienne pour lieu d'exil. x>
Albinus remarqua du trouble sur le visage du vieillard. Pilate avait les yeu& fixés sur un nuage de poussière qui s'élevait de la rive du Rhône, et à travers lequel on voyait luire des
armes et galoper des cavaliers.
a C'est le préteur, dit Albinus; il vient de visiter les travaux de l'amphithéâtre; c'est sa promenade de tous les jours.
— Évitons le préteur, dit Pilate; que mon visage ne lui soit jamais connu. »
Ils gagnèrent la me Quirinale pour rentrer chez eux; mais la foule des oisifs, attirée par le bruit des clairons, descendait ^ers la rive pour voir passer le préteur et l'escorte. Pilate se trouva environné par le flot de la populace, et sa prédpitatîon fut remarquée, comme il arrive toujours lorsqu'un homme seul marche avec hâte dans une direction opposée à un attroupement de curieux.
Son costume aurait sufli d'ailleurs pour lui attirer qudques brocards. Pilate, dans un long s^our en Judée, avait pris des hatHtudes hébraïques de cor[)s , de gestes , de tournure, de vêtements. Sa figure môme, ses cheveux noirs et crépus, son teint brun (il était Espagnol d'origine), décelaient plutôt TUébreu que le Bomain.
Des voix disaimt à côté de lui :
« Laissez passer le Juif, il va au sabbat. »
D'autres voix :
« Petites mères ( ma /ercaice), gardez bien vos enfants, le loup est descendu du Quirinal. »
Un sculpteur s'écria :
« n faut le prendre et le mettre en croix. »
PONCE PILATE A VIENNE. 443
Ces menaces n'eiiicnt pas de suite; Pilale, la tète basse et le geste suppliant , traversa la foule et parvint au haut de ia rue Quirinale. Là , une autre scène Tatteodait.
Une porte était ouverte : dans son trouble, il crut reconnaître la maison d'Âlbînus; elle ressemblait à toutes les malsons voisines, et il entra précipitamment, fermant la porte derrière lui.
Un cri foudroyant le glaça de terreur; il entendit son nom prononcé devant lui, et il se boucha les oreilles avec ses.maios.
Le maître et sa famille travaillaient à des ouvrages de vannerie sous, le péristyle intérieur, appelé impluvitm. En voyant entrer Pilate, le maître l'avait reconnu , car il savait le nom trop célèbre de l'étranger arrivé la veille en exil dans la cité de Vienne. « Pilate 1 Pilate 1 » s'était-il écrié ; et les femmes et les enfimts, laissant tomber leurs tresses d*osier, avaient répété ce nom formidable tout couvert du sang de Dieu.
C'était une famille cli rétienne.
Pilate leur demandait asile, mais on ne le comprenait pas; ii parlait un latin mêlé d'hébreu à des Gaulois allobroges. Cependant, comme le nom d'Albinus revenait souvent dans sa supplique , le père de famille fit signe aux fémmes et aux enfents (le s'asseoir, et, coinnie s'il se fut souvenu de (juclque divin précepte recueilli la veille dans un lieu secret de prédication , il s'approcha de Pilate avec une physionomie calme, ouvrit la porte de sa maison, et lui désigna du doigt la demeure de son voisin Albinus. Pilate traversa la rue et rentra chez son ami.
Albinus avait été séparé violemment par la foule de son compagnon de promenade ; peut-être même celui-ci a\ ait-il été ravi de trouver une &vorable occasion de s'écarter d'un homme dont rintimité pouvait le compromettre en public.
Quoi qu'il en soit , le prudènt Albinus reganla passer le préteur, fit bonne contenance de courtisan, cria Vivat imperak)r! et loua la rare magniiicence de l'escorte prétorienne et la beauté des chevaux. Après il s'acliemina lentement vers sa maison, où il troliva son ami dans les convulsions du désespoir.
« Je suis reconnu 1 s écria Pilate en voyant Albinus; les petits
444 PONGE riLATE A VIENNE.
eniaiits me désignent du doigt sur le chemin. 0 Albinusl souviens-toi que nos lèvres d'adolescents se sont murmuré des i)aroles d amitié; souviens-toi que nous avons joué ensemble sur Tarène du Tibre, que nous nous sommes assis aux mêmes ban* quets, que nos eoupes se sont unies dans les mêmes libations. Souviens-toi de tout cela , et protége-moi de Tombre inviolable de ton laurier domestique; je me réfugie sous les ailes de La sainte hospitalité. »
Albinus fut ému; il bégaya quelques mots; il prit une des mains de Pilate et la serra.
« Il y a donc des chrétiens à Vienne? demanda Pilate en tordant ses bras au-dessus de son front.
— Oh ! n'y en a-t-il pas i)artout , dit Albinus , excepté dans nos temples? Tu redoutes donc bien ces gens*là?
— Obi oui, oui, je les redoute; je redoute tout le monde : Juifs, Romains, païens , tous me sont terribles el odieux. Les Romains \ oient en moi un homme criminel puisqu'il est tombé dans la disgrâce de César, les Juifs le proconsul sévère qui les a persécutés ) les chrétiens le bourreau de leur Dieu.
— De tour Dtoul de leur Dieu! les impies!
— Albinus, garde-toi de ta langue!
— Ils adorent couinio un Dieu ce Jésus le Nazaréen, né dans une étable , et mis à mort sur une croix !
— Us ne l'adoreraient pas s'il eût vécu sur des tapis de pourpre et s'il eût retiré sous des poutres d*or... Albinus, je vais soum^Are ma vie au tribunal de ton amitié, tu vas voir si je suis digne de Thospitalité que tu me donnes. »
Pilate s'assit sur une estrade, et dit :
« Ordonne , Albinus , qu'on forme les portes , et que Teschn e veille sur le seuil , comme si la jeune vierge venait de recevoir le fruit de l'arbre de coing des mains de son époux. L'oreille de César est ouverte partout... Écoute maintenant, Albinus^. Tous
PONCE PILATE A VIENNE
mes malheurs viennent de la mort de cet homme, le Nazaréen : Tibère m'a maudit à cause de lui; Cali};ula m"e\ile encore à cause de lui; car cette audace des chrétiens qui menacent l'empire a commencé au pied du Calvaire. Si Jésus n'eût pas été mis à mort, la secte de ses disciples n*eût pas franchi la mer de Césarée et l'eau du Jourdain. Cest la mort d'un homme qui a fait tant de martyrs. Mais la pouvais-je empêcher, moi, cette mort?
« Lorsque je partis pour succéder à Valerius Gratus dans son gouvernement I Sëjan me fit appeler au Palatin , et me donna ses instructions.
<f — La politiiiue romaine, me dit-il , est connue de toi; yte\i de paroles te sufiiroal. La Judée est un beau pays; après l'avoir conquise par les armes, il faut en adiever la conquête par une paternelle administration. Applique tes soins à fieôre bénir le nom romain. Nous avons laissé aux Juifs un roi de leur race; nous leur avons laissé leur temple, leurs lois, leur religion, leurs usages. est un peuple Her et brave ; il a des annales héroïques, et il s'en souvient; gouverne-les avec sagesse, afin qu*Us te regardent comme un étranger qui les visite, et non comme un maître qui les tient sous le jou^.
« Je partis avec ma femme et mes sim n iUMus. Arrivé au bourg de Très Tabemœ, je rencontrai Tibère qui s'en revenait de la Fannonie. En reconnaissant la litière impériale, je descendis de la mienne pour saluer César. Il avait connu à Brindes' ma nomination, et l'avait sanctionnée; il me tendit la main avec bienveillance et me dit :
« — Pontius, vous avez un beau gouvernement; ayez uno main forte et une parole douce. Agissez pour la chose publique , selon votre bon sens, et n*oubliez pas réternelle maxime du j)euple romain :
Parccre subjectis et debeliare supcrbos.
Allez et soyez heureux.
« Les augures étaient favorables, tu le vois.
«J'arrivai à Jérusalem, je pris possession du piétoire ii\ec solennité, j'ordonnai les préparatifs d un lestin splendide auquel 230 f
PONCE PILATE A VIENNE
j'invitai le tétrarquo de Judée , le pontife et les princes des prêtres, A 1 heure fixée, aucun de nies convives n© parut; c'était un affront sanglant. Quelques jours après, le tétrarque daigna m'hoBorer de sa visite; il fat grave et di awmnté . Epfélcid^ la reHgion leur défendait de s'asseoir à nos %Mes et de feite des libations avec les Gentils. Je crus devoir accepter gracieusement cette excuse ; mais dès ce jour les vaincus se déclarèrent en hostilité avec les vainqueurs.
« Bn ce lemps-là lérasalein était la etié conqinse la pin» dtf> iicile à gouverner qui fût au monde; le peuple était d'mie telle * turbulence, que je m'attendais chaque jour à voir éclater une sédition. Je n avais pour la réprimer ({u un centurion et une poignée de soldats* J'écrivis an préièt de Syrie de m*«ivoyer m renfort de troupes; il m» répondit qu'A en avait à peine atee^ pour lui. Âhl c'est un malheur que Tempire eoit si grand : noas avons plus de conquêtes que de soldats.
« Entre tous les bruits qui circulaient chaque jour autour de BKm préUnre, il y on eut nn anqud je prêtai qudque attention. La mmenr publique et mes agents secr^ disaient qn'nn jeune homme avait paru en (jalilée avec un diarme onctuevx de paroles et une noble austérité de mœurs, et qu'il s'en allait par la ville et les bords du lac prêchant une loi nouvelle au nom du Dieu qui l'avait envoyé. Je crus d'abord qpie cet homme avait l'intention d'amenter le peuple contre nous , et que ses discours préparaient la révolte. Mes craintes furent bientôt dissipées; Jésus le Nazaréen parlait plutôt en ami des Romains (}u'en ami des Juifs. Un jour je passai en Utière sur la grande place publique de Siloë; il y avait un grand concours de peuple, et je remarquai au centre des groupes un jenne homme, le dos appuyé contre un arbre , qui parlait avec calme à la foule. On me dit que c'était Jésus; je l'aurais deviné sans peine, tant il était différent des autres hommes qui l'écoutaienU 11 paraissait âgé de trente ans; ses cheveux et sa barbe, d'mi blond de feu, donnaient à sa fîgure dorée une teinte luminense. Je n'ai jamais vu un regard plus doux, une face plus sereine; quel contraste il
PONCE PILATE A VIENNE
faisait à coté de ses auditeurs aux barbes noires, au teint brun! De peur de gêner par ma présence la liberté de sa iiarole, je coBtiniwi HHi promenade, et je fis eigie à mon secrétaire de se mêler wn groupes ei d'écooter. Mon secrétaire se nommait Manlius; il était petit-fils de ce chef de conjurés qui campait en Étrurie en attendant ('atilina. Manlius habitait depuis lonu;tenips la Judée; il connaissait à Tond la langue hébraïque; il m'était dévoué, je ponrais me fier à lui. Rentré au prétoire, je trouvai Manlius qui me*rapporta les paroles que Jésus avait prononcées à Siloe. .le n'ai j;imais entendu au rorli»]ue, je n'ai jamais lu dans les livres des sages quelque chose do comparable aux maximes qui étaient arrivées aux oreiUes de Manlius. Un de ces Juifs rdiieiies. qui abondent à Jérusalem, ayant demandé à Jésus s'il fidlait payer l'impôt A César, Jésus lui réponifii : Aendez à Césmr ce qui ef-t a César, et à Dieu ce qui est à Di'U.
« De là vint cette grande liberté que je fis accorder au Nazaréen; il était en mon pouvoir sans doute de le iaire arrêter à mm premier discours , de l'embarquer sur une galère et de l'envoy er dans le PonI; mais j'aurais cru agir contre la justice el le bon sens romain. C-et homme n'était ni séditieux ni rebelle; je le couvris, à son insu peut-être, de ma protection; il put agir, parler, a88end)ler le peuple, ren^lir toute une place de ses auditeurs , se créer une l^on de disciples , s'en fmve suivre au lac , au désert , à la montagne ; jamais un ordre du prétoire n'est venu troubler ni l'auditoire ni l'orateur. Si quelijue jour, que les dieux écartent ce présage' si quelque jour la religion de nos pères tombe devant la religion de Jésus, c'est à sa noble toiéranœ que Rome devra de précoces fiinérailles; et moi, malheureux ! moi , j'aurai été l'instrument de ce que les cbrétiens nomment la Providence , de ce que nous nommons le destin.
« Mais cette liberté inlinie que Jésus tenait de ma protection réviritait les Juiis, non pas ceux de la populace , mais les riches el les puisiants. Ceux-là , il est vrai, Jésus ne les ménageait point , et c'était pour moi une raison politi(|ue de plus de laisser la parole libre au Nazaréen. Scribes et Phariaians, leur disait-il,
PÛNC£ PiLAT£ A VIENNE.
vous ëlcs des races de vipères , vous êtes des sépulcres blanchis. D'autres fois, il raillait amèrement l'orgueilleuse aumône du publicain, et lui disait que Toboie aeerètemeat déposée par ia pauvre femme élait plus précieuse devaot Sâeu. Chaque jour, de nouvelles plaintes arrivaient au prétoire contre rinsoîence de Jésus. Je recevais des députations qui venaient faire leurs doléances au pied de mou tribunal. On me disait qu'il arriverait malheur à Jésus ; que ce ne serait pas la première fois que Jérusalem aurait lapidé ceux qui se disent prophètes, et que si le prétoire refusait justice , on en référerait à l'empereur.
« J'avais pris les devants, moi. J'avais fait des lettres à César, et la galère de Ptoiémaïs les avait portées à Home. Ma conduite était approuvée par le sénat; mais on me refusait le renfort de troupes que je demandais, ou du moins on me feisait espérer ipie , l;i i;uerre des Parthes terminée , on augmenterait la garnison de Jérus<ilem. C'était me renvover bien loin, car les guei res des Parthes ne tinissent jamais chez nous.
« Étant trop faible pour prévenir une sédition, je résolus de prendre un parti qui devait ramener le calme dans la cité sans faire descendre la fierté du prétoire k d'humiliantes ooncessions. Je mandai .Miipies de moi Jésus le Nazaréen.
(( Il s'inclina devant le porteur de ma missive, et se rendit au prétoire sur-le<hamp.
t 0 Albinus ! atqourd'hui que l'âge a brisé les ressorts de mon corps, et que mes muscles demandent en vain un peu de forœ virile à mon Siing refroidi , je ne m'étonne point si quelipielbis Pilate tremble ; mais alors, j'étais jeune, et j'avais au cœur un •saog espagnol mêlé de sang romain, à répreuve de toute puérile émotion. En voyant entrer le Nazaréen dans ma baUlique^ où je me promenais , il me sembla (qu'une main de fer me clouait sur le pavé de marbre : je crus entendre gémir, aux colonnes, les boucliers de bronze doré consacrés à César. Le Nazaréen , lui, était calme comme Tinnocence; il s'arrêta devant moi , et, par un geste simple , il eut Pair de me dire :
« — Me voici.
PONCE PILATE A VIENNE. U9
« Je considérai quelque temps, a\ec une adniiralion mêlée de terreur, ce type extraordinaire d homme inconnu cliez nos innombrable^ sculpteurs qui ont donné une forme et un visage à tous les dieux, à tougles héros.
«r — Jésus , lui dis-je enfin, el ma lanp:ue était émue, Jésus de Nazareth , depuis trois ans environ je vgus ai laissé librement discourir sur la place publique , et je ne m'en repens pas. Vos paroles ont toujours été d*un sage; je ne sais si vous avez ht Socraie et Platon , mais il y a dans vos discours une simplicité majestueuse qui vous élève même au-dessus de ces ç^rands philosophes; remt>ereur le sait, et moi, son humble représentant à Jérusalem, je me félicite d'avoir appelé sur vous une tolérance dont vous êtes digne. Il ne faut point vous cacher, cependant, que vos paroles ont excité autour de vous des haines terribles et puissantes: ne vous étonnez point d'avoir des ennemis : Socraie, à Athènes, a eu les siens qui l'ont tué; les vôtres sont doublement irrités contre vous et contre moi ; contre voiis , à cause de vos ^scours; contre moi, à causé de la liberté que jd vous accorde; ils m'accusent même sourdement d'être de complicité avec vous pour ruiner \v peu de puissance civile que Rouk* a laissée aux Hébreux. Je ne vous intime point l'ordre, je vous engage seulement à ménager davantage Torgueil de vos ennemis, afin qu'ils n'ameutent point contre vous une populace stupide, et que je ne sois point obligé de détacher de ces trophées la hache et les laisceaux, qui ne doivent être ici qu'un ornement, et jamais un épouvantail.
t Le Nazaréen me répondit :
ff — Prince de la terre , vos paroles \iennent d'une feusse
sagesse. Dites au torrent de s'arrêter au milieu de la montagne, j)arce qu'il va déracii\er l'arbre des vallées. Le torrent vous répondra qu'il obéit à Tordre de Dieu. 11 n'y a (}ue Dieu qui sache où va l'eau du torrent. Ea vérité, je vous le dis, avant que les rosiers de Sftrons aient fleuri , le sang du juste sera répandu.
« — Je ne veux point (jue votre sang soit répandu ! m'écriai-je vivement. N ous êtes plus précieux devant moi, à cause de votre
450 POiNCE PILATE A VIENNE.
sagesse, qiie tous ces turbulents ei orgueUleux phârisieBS, qui
abusent (le la tolérance romaine, conspirent contre César, et premieiil noire bonté pour de la crainte. Malheureux! (^ui ne savent pas que la louve du Tibre se revêt ipudquefois d'une toison debrebisl Moi, je vous défendrai contre eux; mon prét4Ûre vous est ouvert comme lieu de reluge ; c'est un asile sacré.
« 11 secoua nonclialamment la tète avec un soui ire d'une grâce divine, et me dit :
c — Quand le jour marqué par les prophètes sera vemi, il n*y aura pmnt d'aÂile pour le Fils de l'homme, ni sur la terre ni dans les lieux profonds. L'asile du juste est là-haut. Il faut que ce qui a été écrit dans les livres des prophètes soit accompli.
c — Jeune homme, lui dis-je, je \iens de vous adresser une prière; je vous intime un ordre, mamlenant. La sécurité de la province confiée à ma vigilance l'exige; je veux que la modération rentre dans vos discours ; prenez garde d'enfreindre mes volontés. Vous connaissez mes ialeuLioiis. Allez, et soyez heureux.
a Eu disant cela, ma voix descendit de la sévérité au ton de la douceur. Une parole acerbe ne trouvait pas d'issue pour S'exhaler devant cet homme extraordinaire y qui apaisait les tempêtes du lac d'un signe de tète, ainsi que ses disciples le témoignaient.
« — Prince de la terre, me dit-il, ce n'est point la guerre que j'apporte aux nations, mais l'amonr et la charité. Je suis né le jour où César-Auguste donnait lapahc au monde romain. La pél*-
sécution ne [>eut venir de moi; je l'attends des autres cl je ne la fuis pas. Je vais au-dc\ant d'elle pour obéir à la volonté de mon Père, qui m'a tracé la rouie. Gardez votre prudence insensée. Il n'est pas en votre pouvoir d'arrêter la victime au pied du tabernacle d'expiation.
« Après avoir dit ces choses , il disparut comme une ombre lumineuse derrière le rideau de la basilique.
« Je restai longtemps plongé dans vms réflexions, cfaerohani dnis ma téte comment j'apaiserais l'orage que je voyais poindre à l'horizon.
POMCE PILATE A YlEiNiNE. 454
« Mais ffue poiivais-je de plus? Il fallait subir le destin. Le tétrarque (jui réi^nait alors en .judée, et qui est morl dévoré par les vers, était un homme imbécile et méchant. Les chefs de la ioi awBMBi choisi cei Hérode pour en faàtù rinfitniment de leurs * baineB. Ge fiitâ kn que tente la coborle enaeime s'aàressa pour
tirer vengeance du Nazaréen.
t( Si Hérode n'eùl cunsuUé que sa passion, il aurait fait mettre à mort Jésus sur-le-champ ; mais, quoiqu'il prit sa débile royauté au sénewL daae les petiles circoastances, il recula cette lioia devant un acie q\n pouvait le desservir auprès de César.
a Quekiues jours après, je le vis arriver au prétoire; Il entama l'entretien avec moi sur des choses indillereytcs pour cacher ie but véritable de sa visit»^ et, comme il. se levait de son siège pour sortir, il aie denanda , avec use parole nonchalanto , queUe teit mon opinion «ur le Naaaréen.
« Je lui répondis (|ue Jésus- me paraissait un de ces philosophes graves, comme les grandes nations en produisent (luelquefois ; que sa parole n'était nullement dangereuse , et que l'intention ^Rome était 4e laisser à œ sage sa liberté d'action et de dis> •cours.
« Hérode me sourit avec malij^nité, et me saluant avec un arespect ironique, il partiL
« La grande fiàte àeè Juife approcbait. On voulut mettre à piofit rexaUatioii populaire qm se manifestait toiyours aux so* ïennités de Pàque. La ville était inondée d'une populace tumu^ tueuse tjui vomissait des cris de mort contre le Nazaréen. Mes •émissaires me rapportaient que le trésor du- temple avait été «B^iloyéà soudi^er le peuple. Le danger était.pressant. Un centurion vsDait d'être uMMiUâ; on lui avait brisé son cep de vigne : on avait couvert sa figure de crachats.
« J'écrivis à Ptolémaïs, où résidait le [)réfet de Syi ie, et je lui demandai cent fimlasftins et autant de cavaliers. Le préfet persista dans son |»emier refus. J'étais seul avec quelques vétérans dans une viDe mutinée; trop faible pour comprimer le désordre , et n'ayant 4'autpe imû à prcudre que de le tolérer.
452 PONCE PILATE A VIENNE
<r On s'était emparé de Jésus, et la populace triomphante et désordonnée, qui non- seulement savait qu'elle n'avait rien à craindre du prétoire, mais qui croyait, sur la foi de ses meneurs, que je donnais une adhésion tacite k la sédition , la populace se ruait sur les pas du Nazaréen en criant :
« — Qu'on le saisisse et qu'il soit mis en croix!
<f Trois castes puissantes s'étaient coalisées contre Jésus; les hérodiens et les saducéens d'abord ; ceux-là paraissaient agir, dans la sédition , par un double motif : ils haïssaient le Nazaréen , et ils étaient impatients du joug romain. Us ne m'avaient jamais pardonné d'être entré dans leur ville sainte avec des drapeaux à 1 image de l'empereur ; et , bien que dans cette circonstance je leur eusse feit une fatale concession, le sacrilège n'en avait pas moins été commis à leurs yeux. Ils se souvenaient encore d'un autre grief. J'avais voulu foire contribuer le trésor du temple à des monuments d'utilité publi(pie, ce qui m'avait été brutalement refusé. Une autre caste, les pliarisiens, était les ennemis directs de Jésus; ceux-là ne songeaient point au gouverneur; ils avaient supporté trois ans', avec aigreur, les discours sévères que le Nazaréen allait semant contre eux partout. Trop fail>les et trop pusillanimes pour agir isolés, ils avaient embrassé avec ardeur la querelle des hérodiens et des Sciducéens. En dehors de ces trois partis , j'avais encore à lutter contre cette foule d*hommes perdus, qui sont .toujours prèls à se jeter dans une sédition pour jouir du désordre et boire du sang.
« Jésus fut traîné au conseil des prêtres et condamné à mort. Le grand prêtre Gaïphe fit alors un acte dérisoire de subordination ; il se souvint que j 'étais le représentant et le chef de la force publique, et m'envoya le condamnépour que j'eusse à prononcer le jugement et le foire exécuter. Je fis répondre que , Jésus étant Galilécn, cela ne me concernait point, et je renvoyai Jésus à Uérode. Le rusé tétrarque se fit humble; il protesta de sa déférence envers le lieutenant de César, et remit entre mes mains le sort de l'homme.
« Bientôt mon palais ressembla à une citadelle assiégée par
PONCE PILATE A VIENNE
uno armée; car à chaque instant la Siklition ror(*\ait do noinfaux renforls; il en était venu des montagnes de Nazarelli, des villes de Galilée , des plaines d'Esdrelon. Toute la Judée inondait Jérusalem.
«r J'avais pour femme une Gauloise qui tenait des filles de sa nation le don surnaturel de lire dans l'avenir. Elle vint se jeter pleurante à mes pieds , et me dit :
« — Garde-toi de porter sur cet homme des mains violentes. Cet homme est sacré. Cette nuit je l'ai vu en songe; il marchait sur les eaux , il volait sur l'aile des vents , il parlait à la tempiHe, au\ pHlniiers du désert, aux poissons du lac, el on lui ré[)ondait. Le torrent de Cédron a roulé du sang ; les images de César m'ont paru souillées par ki fange des gémonies; les colonnes du prétoire se sont écroulées ; le soleil s'est voilé de noir comme une vestale au tombeau. 11 v a du malheur dans l'air, ù Pilate ! et , si tu ne crois pas aux paroles de la Gauloise , écoute dans l'avenir les malédictions du sénat et de César contre le lâche proconsul.
« En ce moment, mon escalier de maii>re tremblait sous les pas de la multitude. On me ramenait le Nazaréen. J'entrai dans la salle du tribunal, suivi de mes gardes, et je dis d'une voix sévère à la foule :
a — Que voulez-vous?
a — Nous voulons la mort du Nazaréen, criait le peuple.
« — Quel est le ci inie du Nazaréen?
« — Il a blasphémé , il a prédit la ruine du temple ; il se dit le fils de Dieu, il se dit le Me88iah,.il se dit le roi des Juifs. « — La justice romaine ne punit pas ces crimes par la mort. « — Qu'on le saisisse , qu'il aoil mis en ctode! hwlail la foule
sans é(»nuier nies paioles.
« Le palais était ébranlé jusqu'en ses fondements par ces cris épouvantables. Un homme seul était calme au milieu de cette , scène , le Nazaréen. On l'aurait pris pour la statue de l'Innocence
dans le temple des Euménides.
« Apres bien des efl'orls tentés inutilement pour rarracher au
PONCE IMLATE X VIENNE.
pouvi>ir de oette multitude qui s'étaii fisûte souveraine , j eus k faiblesse condamnable de prendre une résoUilion, la seule, selon mes idées du moment, qui put au moins sauver sa vie; c'était tout ce que je pouvais espérer. J 'ordonnai qu'il fût battu de verges, et, deaumdant une aigiûère, je me lavai les mains mix yeux éè la foule , ([ui n*écoutait pas ma voix, mais (pii* pouvait du moins saisir le sens allégorique de mon action.
a C'était sa vie qu'ils voulaient, les malheureux! Bien des fois, dans nos troubles civils, j'ai vu ce que peut raobarnement de la foule; mais tous laes tad^leaux de souvenir étaient eQaeéa par ce que je voyais en ce moment On aurait dit qu'une puissance infernale avait peuplé Jérusalem de tous les fantômes du Ténatre ; ces visages qui défilaient devant moi étaient rouges d'une sueur de sang et iUi^nkiés d'un reflet sulfureux. Ces hommes ne marchaient pas, Os étaient mpoirléB comme dn&s un tôurbîllon d'étiaoelles; ils roulaient comme des ondes vivantes, du seuil du prétoire à la montagne de Sion , avec des hurlements , des cris , des râles , tels que nous n'en avons jamais «klendu ni dans les séditions de la Panoonie, ni dans les tempêtes du Fonim.
c Par degrés , le jour s'était fait sombre comme un crépuscule d'hiver, tel qu'on l avait vu à la morl du grand Jules; c'était aussi vers les ides de mars. Moi , gouverneur avili d'une province infiniment rebelle, je m'étais appuyé contre une colonne de ma basilique, et, à travers ce jour livide, je suivis longtemps du regard cette théorie du Tartare, qui entrahuiitau supplice l'innocent Nazaréen. Autour de moi la ville se fit déserte. Tout Jérusalem avait franchi la porte funèbre qui mène aux gémonies. Un air de désolation, une teinte de deuil, m'environnaient ; mes gardes s'étaient mêlés aux cavaliers; et le o^tttrion , pour affecter encore une ombre de pouvoir, régularisait le désordre. J'étais resté seul ; et, au brisement de mon cœur, je compris que la chose qui se passait en ce moment rentrait ^ plutôt dans l'histoire des dieux que dans celle des hommes. J'entendais de grands bruits qui venaient de Go^otha, et qui, portés
PONCE PILATE A VIENNE
par le vent, semblaient m'annoncer une agonie (ju aucune oreille humaine n'avait encore entendue. Des nuages de plomb couvraient le pinacle du temple, et leurs larges déchirements sV baissaient sur la ville, pour la couvrir conuiie d'un voile. Des signes d'épouvante se manifesttûent ainsi avec tani d'accord prodigieux , sur la terre et dans l'air, que Denis l'Aiéopagite , m'a-t-ou rapporté , s'écria :
« Oié i*auimr de ia nature iouffre, ou Umte la maekime du
« À la première heure de la nuit , j(3 m'enveloppai d'un manteau et je descendis dans la ville, du rùté de la ])orte de Golgotha. Le sacrifice était consommé. L attitude du peuple n'était plus la même. La foule rentrait à Jérusalem , toujours orageuse, mais triste, taciturne, honteuse, désespérée. Ce qu'elle avait vu lui donnait des peurs et des remords. Je vis passer austt devant moi ma petite cohorte romaine , silencieuse comme le peuple; le vexillaire avait voilé son aigle en signe de deuil, et j entendis, dans les derniers rangs , quelques soldats qui se murmuraienti dès pardes qui me semblèrent étranges, et dont je ne compris pas le sens. D'autres racontaient des prodiges à peu près semblables à ceux qui ont souvent épouvanté Home par la \olonté des dieux. Par intervalles, des groupes d'hommes et de femmes éplorés s'arrêtaient sur cette voie douloureuse , et se retournaient vers le mont du supplice comme pour y chercher quekpie nouveau prodige attendu.
« .le rentrai au prétoire , rapportant dans le sein toute la désolation de cette foule.
« En montant Pescalier, je vis, à la lueur d'un éclair, le marbre des degirés encore couvert du sang du Nazaréen* Là, un vieillard m'attendait dans l'attitude des suppliants; derrière lui se groupaient quelques femmes , dont je n'entendais que les sanglots, car l ombre voilait leurs figures. Le vieillard se jeta à mes pieds et pleura abondamment; c'est affreuxà voir un vieillard qui pleure.
« — Que demandez-vous , mon père? lui dis-]e avec douceur*
45G PONCE PILATE A VIENNE
€ — Il me répondit :
« — Je suis Joseph, natif (rArimathia; je viens vous demander, à genoux , la faveur d'ensevelir le corps de Jésus de Nazareth. « Je fis relever le vieillard , et je lui dis : ' «r — n sera fait selon vos voeux.
a En mùme temps, j'appelai Manlius, qui partit avec quelques soldats pour surveiller rinhuiuation , et placer des sentinelles sur le lieu de la sépulture , de peur qu'elle ne fût proDanée. Quelques jours après, ce sépylcre était vide. Les disciples de Jésus publiaient partout que leur maître était ressuscité, ainsi qu'il Ta- . vaît prédit.
« H me restait un dernier devoir à remplir : j'avais à instruire César de toute cette histoire extraordinaire; je le fis dans les plus grands détafls, je ne tui cachai rien. J'écrivis cette lettre dans la nuit même qui suivit le jour fatsd. L'aube me surprit le stvlet à la main.
« Je quittai mes tablettes en entendant les clairons qui sonnaient l'air de Diane ; et, comme je jetais un coup d'œil du côté de la porte dé Césarée , je vis un grand mouvemmit de sentinelles et de soldats, et j'entendis, dans le lointain , d'autres clairons qui jouaient la marche do César; c'était mon renfort de troupes, deux mille hommes d'élite qui m'arrivaieiU, et qui, pour faire ^^ence, avaient marché toute la nuit.
« — CHi! il fiilkât donc que là grande iniquité s'accomplit! m'écriai -je en tordant mes bras sur ma tête ; c'est le lendemain qu'ils arrivent pour sauver l'homme iannolé la veille! 0 cruelle ironie des destins !
ir Hélas 1 comme l'avait dit le^Nazaréen sur la croix : Joui était WMommi!
t Dès ce moment, investi d'un pouvoir redoutable , je ne mis plus de bornes à ma haine contre ce peu|)]o qui m'avait fait lâche et criminel. Je frappai de terreur Jérusalem. Bientôt, comme pour donner une plus forte excitation à mes vengeances, l'empereur me fit une lettre où il biftmait sévèrement ma conduite. Mon procès -verbal de la mort de Jésus, lu en plein sénat, y
PONCE PILATE A VIENNE
avait excité line émotion profonde. L'image du Nazaréen, honuié comme un Dieu , \enait d'être placée dans le lieu sacré du palais impérial. Le^ courtisans, qui m'étaient contrai i es, prirent de là prétexte pour commencer cette longue série d'accusations qip , bien des années après Tibère, m'ont enfin amené dans cette ville d'exil, où ma vie doit s'achever dans les angoisses et les remords.
a Maintenant, je t'ai tout dit, à Albinusl mon discours t'a lait descendre dans 'mon âme ; et tu me rendras au moins celte jus* tîce de dire que Pilate fut plus malheureux que méchant« »
Le vieillard se tut; des larmes coulaient le long de ses joues ridées; ses yeux fixes et ternes semblaient regarder avec eO'roi un tableau invisible pour tout autre que lui , lugubre fantasmagori<^ d'un |)assé loujuurs présent. Albinus était en proie à une inquiétude sombre, et il cherchait des paroles adroites pour donner quelque consolation à son redoutable ami.
a Pontius, lui dit •il, tes malheurs ne sont pas ordinaires, mais le baume peut encore être versé sur les ulcères de ton cuwir ; il faut invoquer les Prières, ces liiles boiteuses qui désarment la colère des dieu.v. »
Pilate fit un sourire mêlé de larmes qui épouvanta le prudent Albinus.
a La ville est mauvaise pour loi, poursuivit Albinus, la haine habite les places publiques, et Janus, qui veil'e au seuil des maisons, ne protège (las le foyer domestique contre les orages du dehors. Que ne vas-tu demander à nos montagnes un peu de cette quiétude qui te sera refusée ici? Tair des champs invile au jcpos et conseille l'oubli des soucis cuisants.
— Je crains de te comprendre . dit Pilate , l'émotion sur les lèvres et la pâleur aux joues, oui, je crains de te comprendre : tu fais, comme le serpent, un long détour pour atteindre ton but; tu veux fermer au vieillard la porte de ta maison.
4oH PONCE PILATE A VIENNE.
— Les dieux qui m'écoutent et que j'atteste , dit Albinus , savent si j'ai jamais violé les saintes lois de l'hospitalité, mais...
— Oui , mteiTOBi{Hi le vieiUard , oui , envers les autres , mais envers moi tu vas t'excoser de les violer; je te comprmds encore, Ti'adiève pas : il font sauver à un ami rembarras des paroles qui répugnent aux lèvres. Albinus, le vieux stoïc ic^n se réveille en moi, la torche de cire éblouit les yeux avant de s'éteindre;, écoute, Albinus, je vus saluer tes pénates, je Vais partir. »
AHikius baâssa les yeux et se tut.
« Bien! bien! ton silence crie, comme dit Marons Tullîus. Je
vais appeler mes serviteurs.
— Tes serviteurs, dit Albinus à Pilate, qui se levait de soa »ég6, tes serviteurs, tu n'en as plus, ils ont fui leur maître.
--Cestbien! dit Pilate.
— • Un seul t'est resté fidèle jusqu'au bout, c'est un vieux soldat..
— Ah! c'est Lon^inus! je le reconnais. Dis à l'enfant d'appeler Longinus, permets-moi de soui&er sur ta lampe, elle n'a plus d'huile; void l'aube.
— Ohl nem'aœusepas, Pontiusl Que ton adieu n'insulte pas à mes pénates!
— Moi, t'accusor! non, je te plains, voilà tout. Le sang de Rome s'appauvrit dans toutes les veines, il n'y a plus de Romains;, qu'on institue partout des autels à la Peur : la maison d'Albinus est bâtie sur le parvis du temple de Ifars! »
Piîate poussa un grand éclat de rire qui ne cessa qu'à l'arrivée de Longinus.
(( Ahl que ta hdéUté soit bénie, Longinus! Tu n'as pas suivi,, toi , les pas des déserteurs. Albinus, savez- vous ce qu'il a fiât,, ce soldat? R servait dans les hastati; il était sur le Golgotha,.
au pied du gibet,* le jour que le Nazaréen mourut; il eut pitié des souflrances de l'homme agonisant; il lui perça le cœur d'un coup de lance. Longinus mourra chrétien. As-tu ceint ton épée,, vieux scddat, mxm dernier ami? »
Le soldat fit un signe affirmât^.
« Tout est donc prêt... Pilate salue xUbinus. »
PONCE PILATE A VIENNE
Une lieuro après, ces deux hommes étaient arrivés à mi-côte d'une montairnc (jui domine la cité do Vienne. Le soleil se levait avec cet éclat tranquille des belles aurores de l'été; sa lumière resplendissait sur la coupole de bronze doré du temple de la Victoire el sur Fattiqve de marbre du temple des €ent Dieux. Une miit mystérieuse réL^nait encore dans les bois sacrés qui couronnent la demeure des immortels. La ville, penchée sur le Rhône, semblait écouter les harmonies du fleuve, et prolongeait le silence de la miit. Les coltines flottaieiit dans une limpide atmosphère d*or; une fraîcheur suare, des bruits de cascades, des chants d'oiseaux, des mélodies sans nom, montaient de la vallée à la manlai^ne, et faisaient bénir la vie à ceux qui la portent légèrement.
Pilate tenait les yeux fixés sur un gouffre nohr qui était ouvert à ses côtés. Une eau sombre se roulait au fond; on Tentendait mugir, on ne la voyait pas : des touiïes entremêlées de chênes nains et de figuiers sauvages avaient tissu leur réseau sur l'épouvantable abime, et le bloc de rocher lancé au gouffre , se débattait longtemps avec les plantes avant d'arriver à Peau sourde ({u il faisait jaillir avec d'horribles échos. Pilate souriait au goutl're; puis il contemplait l'immense et sublime paysage qui entourait si gaiement son agonie de désespoir; il songeait à la mort du Nazaréen, à cette mort qui fut si ealme au miheu dela nature bouleverséOi et il pleurait amèrement.
« Longinos , dit-il , remets ton épée au foarreau , je n'en at pas besoin; je saurai mourir sans toi; je neveux pas souiller tes mains de mon sang; car tu es encore couvert d un autre, sang qui ne s'effaoera jamais» Oui, Longinus , ce sage du Golgo» tha descendait des esprits supérieurs; conserve cette croyance. Tous ceux qui ont trempé leurs mains dans son sang ont péri d'une mort misérable; songe à Hérode et à Caïphe. Tibère même a été étoullé sur son lit de Caprée : je leur survis encore, moi. Tu vas voir comment je vais les imiter. »
Et il s^élança dans Pablme.
Longinus entendit craquer les branches entrelacées , et ne vit
460 PONCE PILATE A VIENNE
plus que les lambeaux de la toge accrochés aux plantes épineuses du goutlre. Il enlendit aussi les sourds ricuoliets du corps, et un cri suprême agrandi par l'écho et qui se mêlait à un fracas d'eau brisée doBt récume vint étinoeler au soleil. Ainsi mourut celui sous lequel le Christ avait souffert.
Après* dix-liuit siècleà, cette mort, cet homme, ce souvenir, semblent encore planer sur la vieille cité romaine. L'aspect de. Vienne met le voyageur en rêverie; tout lui dit qu*il s*est passi là quelque chose de mystérieux et d'inouï. Ses fles de maisons basses et noiies sont coupées par inter\alles de izrandes lignes d'architecture. Ses hôtelleries sont pleines de vastes et sombres salles empreintes d'un caractère antique , et qui semblent veuves d*un peuple cdossal mort la veille. On trouve cela dans toutes les villes que les Romains ont aimées et quMIs ornèrent de leurs monuments, modèles éternels de grandeur et d'exécution puissante.
Quand vous passez devant cette noble Vienne, en vous abandonnant au torrent du Rhône, la ville se révèle en masse dans
son étrange pliysionomie : elle semble se relirer, et s'incruster dans ses collines, pour laisser passer le fleuve. Tout à couj) elle brise son prolongement de maisons indigentes, et décou\re, en respirant, sa magnifique cathédrale, héritière du temple païen. La fiiçade du saint édifice est couverte, comme sa soeur de Pise, de cette belle teinte dorée qui ressemble à un voile oriental tissu de rayons du soleil. On coniiuend que l'on est arrivé sur les limites du Nord, et que le Ididi commence. Vienne appartient au premier par ses maisons, au second par son temple ; et cette double nature de dimat, insaisissable au premier aspect, donne le dernier coup de pinceau à la robe de la cité mystérieuse, et complète le rêve du voyageur.
LiN AMOlil DE ijÉMIISAmE.
J'ai pour habitude, Tétc, quand il fait chaud, de courir la ^ campagne. Les euvirons de Paris sont peuplés de villas délicieuses , qui n'ont qu'un défaut à mon sens; il ^t vrai quil est capital : celui do ni» pas être habitables toujours.
J'élais donc, selon ma coutume, allé j)asstM" quelques jours au château de M. le comte de V*^^, àG^**. Je ne connais pM •d*li06|NtaUfaé au monde plus cordiale et en mémo temps plus spieiidkie que ceHe du eomte de'V***. Son eh^toeu est nne de ces ^rrandes et belles habitations «juasi princièivs, qui montrent .par leur luxe que les grands seigneurs n ont [las ( ncore tout à filii disçani. En même t^nps tout est agréable et doux à l'œil ^ase le paysage» et, quand on a paieouru ces hautes eoUines aux molkM ondalatHNis , ces grands bois peuplés pour les chasseurs et j)our les poètes, toute celte campai^ne, enfin, pleine d'iiarmonieâ et de parfums, on n'est nullement étonné de Taméniié des gens qui rhabitouL Le vers de Virgilê revient malgré «oi i b némire et on k modifie, car ceux-tii comaisBeiit leur bonheur et s'en contentent.
Le château du comte de V*** reçoit chaque jour quelque hôte parisien qui y apporte les nouvelles couranies. De la sorte , on y trouve tous les charmes de la «ampagM, sans aueun des désagréneits de la ville, et on n'a pas à les regretter.
Un des hôtes habituels du château de G*** était un vieux prêtre fort instruit, qui longtemps avait été professeur dans les maisons ecclésiastiques. C'était un hcmune qui parlait avec une ^MKtkMitouolMuileet une grftoe rare. Nous r^xmtions volontiers, ne regrettant qu'une chose, c*est que sa modestie Tempécbfit trop <eoQvent de prendre part à nos conversations.
Pat^S) dans le nua;j;e industriel de la pompe à feu. Tout cela était triâte.
Adrien me disait :
« Ce Patiis que nous voyons est l'image du monde ; le monde nous cache ses plaies, ses douleurs, ses angoisses, pour nous montrer ce qu'il y a de serein et d'aimable. Ainsi , celte irrande viile nous dérobe ses maisons, ses palais, ses rues; nous ne voyons d élie que ses clochers et ses dômes saints ; laisses^rous prendre à cet artifice de la dté criminelle; entrez, vous trouverez sous vos pieds tant d'embûches et de fanççe que vous n'aurez ]>lus le loisir de regarder là-Iiaut et de s()n.^er à Dieu. »
Il avait au cœur beaucoup de pensées comme celle- là , et il les disait à ses amis dans les heures de Tépanchement , le soir après vêpres , devant la mélancolique chapelle du parc, lorsque la vapeur du dernier grain d'encens passait avec la brise sous les arbres et la parfumait, et que les dernières notes du Pange lingua vibraient encore à nos oreilles ; ravissante et chaste mélodie qui changeait en nous le vieil homme, rendait nos pas légers sur la terre, et nous conseillait de bonnes actions.
Un jour, le supérieur appela le jeune Adrien dans son cabinet, et lui dit :
« Implorez les lumières de TEsprit-Saint, mon enfant; vous serez sous-diacre à la première or^nation, dans un mois an pfais tard. »
Adrien tressaillit de joie. Il allait briser le dernier lien qui l'attachait au monde et prononcer des vœux redoutables, qu'on ne peut plus rompre sans pactiser avec Tenfer. Mais Adrien ne pensait pas même à l'enfèr. H tourna ses regards vers Paris , et lui dit :
« C est aujourd hui (ju'il n'y a plus rien de commun entre moi et toi , 6 Babylone l Aujourd hui et toujours I je suis prêt pour les vœux l »
Le jeudi suivant, jour de promenade, les jeunes séminaristes
poussèrent jusqu'à Versailles ; Adrien s'était écarté de ses condisciples et méditait seul sur la pelouse qui mené ù Trianou. Son
âme étail cakne, toute détachée du monde , pure comme Tàme
d'im séraphin; mais il sentait, hélas! dans le fond de cette quiétude religieuse , bouillonner par intervalles une ardeur indéfiottsable qui ne semblait pas s'adresser à Dieu. La journée était belle, i'air tiède, le buisson embavmé; Trianon et Versailles se renvoyaieBit leurs magnifiques souvenirs et s'entretenaient de leurs nobles histoires à jamais éteintes. Sans doute l'imagination mystique d'Adrien était for t éloignée de toutes les pensées profanes qui sont encore attacliées au château de Louis XIV : eii bten! le jeune séminariste entendit tout à coup comme nne v(mx de tentation qui murmurait à son oreilie les noms de Fontanges et de la Vallièro. Il ferma les yeux et s'arrêta pour se recueillir en Dieu ; il psalmodia lentement la prière du soir, Procul rece* dont mrntm; il prit ensutte son maire et l'égrena 4*ihi doigt oonvulsif , ea prononçant les paroles de saint Bensaid : « Le serw VÎtear de Marie ne périra jamais. »
Pour la première fois de sa vie, il ne put donner à \uw pensée charnelle une distractioo pieuse ; eu rouvrant les ) eux pour suivre son diemin, il rencontni du premier regard la oolonnads de Trianon, voluptueuse dans ces bois comme un temple de Gnide ou d'Amathonte ; il mit les mains sur ses lèvres \your leur interdire de respirer cet air de molle langueur qui s'infiltrait dans sa poitrine comme un poison incendiaire; puis il ouvrit son livre d*offices pour se fortifier, avec les paroles- du Psalmisie, contre Torage de son cœnr. Que n'aurait41 pas donné pour être transporté tout à coup par un ange dans sa cellule du séminaire , toule tapissée de versets choisis dans TEcclésiaste , toute parfumée de l'amour de Dieul Chaste asile placé sous la protectioa de saint Louis de Gkmzagne , le patron de la pureté I
liais sur la pelouee de Trianon, douce aux pieds eomatie le velours de la chambre d'une reine; sous ces beaux arbres qui semblaient soupirer encore les hymnes de fête du grand roi^ dans ce parc hmgoufeux tout retentissant d'oiseaux et de fontaines» rien ne prêtait im appui sauveur au pauvre eeclésiaflftiqai»; sur les pages béniee de son bréviaire, il voy aH des l^Aras ma^
UN AMULR DE SÉMINAIUE.
qiieeeldes noms de femmes : malgré lui, il prononçait ces noms, el ces noms semblaient se fondre dans sa bouche en rosée amère. Les ariïreB de Versailles , avee ieurs claires harmoaies, ia chute des gerbes dans le eristal sooofe des bassins^ te rouladas tedves des rossignols , pempHssaieiit te bosquets d'éclatanles syllabes; toutes ces voix mêlées semblaient nommer Fontanges, Montbazon, la Yallière, Mainlenon, Alontespan: et, dans te éclaircte du parc, te statues, voilées d'ombres flottantes ou colorées de rayons, apparaissaient de loin avec des foraes qui répondaient à ces gracieux noms de femmes ; on aurait cm voir sur (les piédestaux ces amantes royales , tout à coup di\ inisées, recevant sur lem-s autels l'encens et les fleurs dans le lieu même où elte avaient tant vécu, tant gémi, tant aimé.
« Oh 1 que la solitude est mauvate à qui n'est pas avec Dieu I dit Adrien frissonnât de peur. La sagesse a bien raison : la foule n'est point à redouter; on ne voit rien dans la foule; mais ici, dans ce désert, tout est peuplé d'images impures. () mon IHeu 1 toi qui m'as sauvé tant de fois des Huilômes chameis des nuits, sauve-moi dii démon de midi , « dmana mÊridim»o! «
Et il allait rejoindre ses amis, dont il entendait les voix joyeuses à une certaine distance, loisque deux daines s'offrirent soudainement à lui , comme si elte iussent sortte de dessous terre.
Elte s'approchèrent du jeune sémiiariete, et k plus âgée, la mère sans doute , lui dit :
a Votre société n'est pas éloignée d'ici, monsieur l'abbé; eu suivant cette aUée, vous la trouvereK à la grande pièoe d'eau. »
Adrien demeura interdit.
<r Ifodame... » dit41.
Et il s'arrêta court sans pouvoir continuer.
La dame dut alliibuer ce ti'ouble à la timidité de 1 eocteiafrtique ; elle ajouta :
« l'ai cru que vous cherdite m amis , tnowaour Vafabé , vo«s paraissiez indécis dans votre démardie. le veusdenande paido» si j'ai interrompu vos méditations pieuses. »
48S UN AMOUR û£ SÉMINAIRE
Adrien fit un etfort pour trouver quelque cliose qui ressemblât à une réponse.
« Non, madame... Je vous mnercie beaucoup... En effet, je cherchais les séminaristes... je ne connais pas bien ce parc, et... «— Yons êtes sulpîcien , sans doute? dit la dame.
— Oui, madame, suipicien: nous sommes venus nous promener à Versailles.
— La prmnenade est un peu longue, » dit l'autre dame avec un sourire céleste.
Adrien fut comme ébloui. H ferma les yeux , s'inclina profondément , el partit sans pouvoir même buibulier les formules d'usage.
Ce trouble qui Tavait saisi était bien naturel dans le cœur dn pauvre abbé ; jamais il n'avait vu , sous un gracieux chapeau de paille, s'arrondir et rayonner une plus belle figure de jeune femme ; c'était réblouissante carnation de la santé heureuse et opulente, Tidéale expression de la vierge de sang noble, la vierge blonde, rose, veloutée, suave, créée pour Trianon et Versailles, comme Fontanges ou Montespan.
Adrien courait au hasard sur la verte pelouse, comme bouleversé par une tempête intérieure ; l image divine était encore sous ses yeux , sa voix mélodieuse à son oreille ; il ouvrit son bréviaire et le ferma; il prit son rosaire et le laissa tomber sur le gazon ; il détacha de son livre le portrait de sainte Catherine de Sienne, qui servait de signet; il baisa ce portrait avec des lèvres de llamme, et, sous l'obsession charnelle (jui le dévorait, ces baisers dévots qu'il donnait à Timage de la sainte se trans* formèrent en baisers profanes; il dévora le portrait.
Efftayé de son illusion , et chancelant comme après une crise d'amour, il s'yppuya contre un arbre, lança au ciel un regard de détresse et lui renvoya le cri du Calvaire : Kli î Eli î pourquoi m'abandonnez-vous? Et, comme son œil descendait du ciel sur la terre, il aperçut, à Textrémité de l'allée, la robe blanche de la jeune femme , son ombrelle abattue sur ses souples épaules, sa main gauche chargée d'un bouquet de ileurs ; Adi ien la suivit
UiN AMOUR DE SÉMINAIRE.
quelques minutes d'un regard agonisant ; elle avait disparu derrière les boulingrins ; il la perdait et la retrouvait selon les caprices des allées; enfin le massif du bosquet se ferma sur elle, et ne permit plus aux éclaircies de laisser luire un seul pli de la robe blanche aux yeux du pauvre Adri^. La vision avait complètement disparu.
Ce furent les séminaristes qui rejoignirent Adrien; un de ses amis intimes l'aperçut assis sous un arbre, les yeux fixes et toum^ vers le bosquet où la vision s'était évanouie.
a Nous te cherchons, Adrien, lui dilnil ; depuis dmx heures je soutiens thèse contre ces messieurs ; nous jouons à la Sorbonnc; tu nous as manqué, toi qui es le i^^nuid CHSuiste de la maison. Tu sauras qu'on m'a traité d'hérétique; on m'a lancé Tanathème si je ne venais à résipiscence ; nous discutons sur la grâce ; j*ai soutenu , moi , que l'homme ne péchait que par in* suffisance de la grâce ; je pense que si la grâce était suflisante , l'homme ne pécherait jamais. Suis- je un hérétique, Adrien? »
Les séminaristes entourèrent Adrien; il était pâle comme un cadavre.
c Messieurs, leur dît-il d'une voix mourante, si vous le permettez , nous parlerons de cela un autre jour ; je me trouve mal... »
11 n'eut pas besoin d'ajouter d'autre excuse pour se dispensa de soutenir thèse sur la grâce suffisante : son état de faiblesse était visible ; on lui prodigua ces soins affectueux et fraternels
qii'on trouve dans la. vie du séminaire. Mais lui, cette fois, rougissait de ces soins, parce que la cause secrète qui les avait rendus nécessaires était une cause criminelle ; il se vit contraint de mentir à Dieu et à.8es frères ; il leur dit qu'un passage subit de la chaleur au frais des arbres l'avait incommodé, qu'un peu de repos et la prière lui rendraient ses forces indubitablement. On trouva tout cela naturel; une voiture fut appelée; deux séminaristes y montèrent avec lui , on reprit la route de Paris.
La BHit qyi suivit cette journée n eut pas «ne heure de eom- WÊ^k à doBoer au pauvre Âdriea; aprèe lea exesckee du eoîr, il était resté en prière dans la chapelle ; là , un pea de calme lai était revenu au cœur : le parfum m\ stiquo de Tenrens et de la cire éteinte, la clarté religieuse de la lampe du tabernacle, les images des deux chérubins veilés de leurs ailes, le tableau véaéré de aahH Louis de Oonaigiie y tout daM cette chapelle le ramenait à des émotions qui lui étaient chères, à de séraphiques souvenirs qui lui rafrak hissjîient le sani^. Après, il revit le dortoir où il s'était endormi tant de fois de ce sommeil tranquille que Dieu dame au chefvet du juste ; bmqs cette auii Dieu aem» Mail avoir abasdenné Adrien.
A peine le jeune séminariste fermaat-il la paupière , qu'il était secoué brusquement sur son lit par une v oix douce comme celle d'un ange, et cette voix, hélas 1 ne descendait pas du ciel; il priait , et ne priait que des lèvres ; il collait son visage sur son ehevet pour absoriser toutes ses pensées en Dieu dans une attitude de méditation qui lui était habituelle; alors il entrevoyait un horizon immense, sombre, inconnu, où tourl)illonnaient des flots d'étincelles ; le jour semblait se glisser par degrés sur ce tod de tableau noir comme la nuit
Sur des vapeurs iadéciaes oomme celles de Vaube, sous de» ombrages transparents comme le feuillage des acacias, flottait une image aéi ienne, un visage rose avec des cheveux blonds et des regards d'azur; puis la vision fuyait, l'horizon reprenait sa première tante, des myriades de p^ étincelles toumoyaie&t encore dans llnfim. C'était la vision du délire; la prière était une œuvre morte , le sommeil ne venait pas.
Une semaine s'écoula avec des jours et des nuits troublés par les mêmes fantômes. Le jeudi ramena la pnHoenade. Adrien revit le parc de Versailles; il s'écarta , comme la première fois , de ses amis ; il s'assit dans l'allée de Trianon avec l'attitude désœuvrée
UN AMOUR DE SÉMINAIRE. I9t
d'un lioinnu' ({ui attend. Une heure s écoula, rien ne parut. Lo gazon était doux, Tair enivrant, la lumière sereine; maifi tout oe paysage lui semblait pàle et mort.
S(m habit loi imposaii trop de ménagemenl et de réserve pour qu'il pût 86 hasarder à questionner les personnes qui sortaient de ces petites fermes^ éparses dans le bois, et qui paraissaient au fait des localités et des habitudes des promeneurs ; car Adrien s'était abandoADé à l'idée que les deux dames avaient leur domicile dans le pare, ou du moins qu'elles habitaient Versailles, et cette supposition, caressée avec comptaisanoe , équivalait « a iB tenant à une certitude. Il parcourut les longues a'iées, il fouilla le parc dans tous ses rayons, dans tous ses massif]» les plus secrets; il visita les deux Trianon au pas de course; les galeries SB étaient désertes, et l'introducteur qui en explique les tableaux avait ])eine à suivre Adrien , car il n'écoutaîl pas et ne regardait pas : il glissait sur le parquet poli.
£n sortant sur la terrasse , Adrien entendit une voix qui disait :
« Ce pauvre prêtre est fou 1 »
Le rouge lui monta au visage; il composa soudainemeut sa dénarehe, et, se retournant vers celui qui avait parlé, il dit
avec beaucoup de douceur :
a Je n'ai pas l'honneur d'être prêtre , je ne suis qu un simple tonsuré. »
Une sorte de désespoir s'empara du pauvre Adrien; il avmt
donc trahi , aux yeux du monde , les secrets orages de son cœur; il avait livré sa soutane à l'insulte du passant : son intérieur était donc à découvert, sa passion était écrite sur son visage. De quel front oserait-il maintenant se présenter devant ses supérieurs, et mentir? car ce n'est pas seulement la parole doublé qui fait le mensonge? le visa£j;e muet ment aussi lorsqu'il prend une expression contraire à Félat de l'âme et du cœur.
Ainsi se parlait Adrien, et, le cœur triste, il rejoignit ses camarades.
Ce jour-là , après le repas du soir au séminaire, le supérieur
prit familièrement le bi us d'Adrien , et il l'entraina , en causant
UN AxMOUR DE SÉMINAIRE.
amicalement, dans celte petite allée du jardin qui aboutit à la fontaine.
a C'est donc jeudi prochain, mon cher eniant, lui dit-il , que vous entrez dans les ordres sacrés. Je vois avec une grande joie que vous avez depuis quelque temps cette gravité , cette tenue décente qu'e\l2:e notre sainte profession. Je vous observe beaucoup, Adrien, parce que je vous aime, et je vous félicite sincèrement d'avoir quitté ces allures de dissipation que vous portiez même dans le lieu saint. Ce n'est pas que j'aperçusse sous ces dehors m peu évaporés quelque arrière- pensée mondaine; mais, croyez-en mon expérience, le rellet d'une pensée ]ueuse sied toujours mieux au visage du lévite qu'un sourire loiàtre, tout innocent qu'il soit. »
Le supérieur s'aperçut que des larmes coulaient sur les joues d'Adrien , et il ajouta :
« Ce n'est point un reproche que je vous fais , mon cher enfant. Votre vie passée, quoique un peu étourdie, est pure; per- . sonne ne le sait mieux que moi, qui ai reçu tous vos aveux au sacré tribunal. En vous louant de vos résolutions présentes, ne croyez pas que j'incrimine votre conduite passée. Je ne vois dans ce changement qui s'est opéré en vous qu'une bonne inspiration venue d'en haut. Vous touchez à cette époque delà vie où vous devez vous dépouiller de tout ce qui reste en vous du levain du vieil homme; vous vous transformez, parce que vous allez donner à Dieu , sans retour, votre âme et votre corps ; vous avez dignement compris et votre nouvelle position et vos nouveaux devoirs; j'en rends grâces à Dieu , pour vous et pour moi; ne pleurez pas , Adrien; vous êtes pur devant les hommes et devant Dieu. »
Adrien embrassa le supérieur avec effusion , sécha ses larmes , et se dirigea vers la cha[)clle du ])arc, en évitant avec soin toute autre rencontre , parce qu'il n'avait à échanger aucune parole ^ qui fût digne de ses chefs, de ses amis et de la sainteté du Heu.
lialgré toutes ces précautions , peut-être même à cause d'elles , il fût abordé par un joyeux condisciple au retour de la chapelle.
« As-tu reQu tes ornements de Pâris? demanda-t-il vivement à Adrien.
Pas encore, répondit Adrien avec hésitation.
— Mais qu' attendent-ils donc pour te les envoyer? 11 iaut écrire demain à réconome de Saint-Sulpice; moi, j'ai reçu les miens; ils sont superbes^ trop beaux peut-être pour un sousdiacre. Je viens de les essayer; ma soutane me gène un [)eu sous le bras; le drap est niagiiilique : je \uulais la n ii\u\er à Paiis pour iaiie corriger ce délaut; mais nous n'avons i)as de temps à perdre; je souffrirai un peu pendant la cérémonie* Sais-tu qu*dle sera longue la cérémonie 1 On ordonnera vingtdeux sous-diacres, quatorze diacres, dix-huit prêtres. CesL monseii;neur (jui oflicie. lu ne connais pas mou étoie?
— Ton élole2 non. .
— Superbe, mon ami, superbe , et toute en soie blanche, je te la montrerai demain matin, au jour. G*est ma sœur qui Ta
brodée.
^ Tu as une sœur ?
— Gomment !•••
— Ah 1 oui, que dis-je? tu as une sœur; c'est juste : je l'avais oublié.
— Que tu es heureux, toi, Adrien, tu oublies tout ce qui appartient au monde; tu ne songes qu'à Dieu; tu n'auras pas de peine à prononcer tes vœux, n'est-ce pas , dis?
— Oh î grâce à Dieu , j'espere que. . . . Kt toi , regrettes-tu quelque chose dans ce monde que tu quittes jeudi prochain?
— > Moi , Adrien... que te diraîs-je?... je ne sais pas....
— Tu regrettes quelque chose, tu n'es pas sincère envers moi ; voyons , parle..-
— Pas si bauti on peut nous écouter.... Mon Dieu I comme tu me regardes, Adrien I...
— Voyons, \ oyons, parle-moi, parle-moi, que regrettes-tu?. — > Écoutel je ne puis iaire cette oonlidence qu'à toi. Tu em
que j'aime passionnément la musique ; tu sais que nous exécu-
tions des quatuor j tous les jeudis, chez mon ooosio, rue du
Pot-de-Fer?
— Oui, oui , après.... Eli bien? chez ton cousin, il y avait....
— U y avait deux autres de mes amis qui sont au Conserva* toire, et aujourd'hui j*ai fait la dernière fonB ma partie de violoncelle avec eux. Ah ! nous avons bien pteuré en nous quittant !
— C'est là tout ce que tu regrettes?
— Eh l n'est-ce ])as assez ! Enfin je me suis dit qu'il fallait £iire ce sacrifice à Dieu. Jeudi prochun, nous devions exécuter la symphonie en ut. Ah! que tu es heureux, Adrienl... » ,
La nuit tombait : grâce à Tobscunté , le candide jeune homme ne vit pas l'horrible contraction qui défigura tout à coup les joues pâles d'Adrien. Un instant après ^ les deux abbés étaient entrés dans la salle du jeu de paume, où ki récréation était animée/ Adrien, à la Seiveur du. tumulte, monta au dortoir pour veiller.
Ce fut encore une de ces nuits brûlantes, comme les connaissent au cloître ces hommes infortunés qui se sont mépris sur la nature de leur organisation, qui d'abord ont déposé, en focé de Faulel, la flamme intérieure qui les dévorait, parce qu'ils la croyaient sainte, et qui plus tard l'ont' étouffée pour la rallumer dans un foyer profane, emportant toujours avec eux des regrets, des angoiiïses, des remords, comme le criminel sacril^e qui a éteint la lampe du sanctuaire pour dérober les vases du tabernacle à la faveur de la nuit, et livrer ensuite les cs^ces sacrés .aux sensualités d*une lèvre impie, dans ces orgies mondaines dont s'attristent les bienheureux.
La plus fatale de ces nuits couvrit enfin Adrien de ses ténèbres, et faillit l'étouffer sous la double étreinte de la passion et du désespoir. Au pied de son lit, une main amie avait étalé avec une certaine coquetterie séminaristique les vêtements sacrés du sous-diaconat : une belle soutane neuve, objet d'envie pour les jeunes tonsurés ; une ceinture de soie moirée , l'étole , le manipide, ces insignes des plus pures, des plus saântes fonctions.
Adrien regardait tout cela comme Tesdave regarde la chahie
UN AMOUR DE SÉiMlNÀlRE. 495
qu'on va river à ses pied?. C'était le lendemain qu'il devait revêtir, à Saint-Siilpico , cet uniforme des soldats de Dieu. Encore quelques heures, et le doigt de Tarchevèque posait entre le monde et Adrien une barrière d'airain qu'aucune puiasanoe ne peut renvener sans donner de la joie à Tenfer et contrister les anges.
Adrien s'endormit un instant : ce fut le démon sans doute qui lui envoya ce sommeil. Une veille agitée l'eût sauvé peufrètie;
ce moment de repos le perdit.
Il eut un songe! il lui semblait qu'il était dans le parc de Versailles , sur la pelouse qui mène à la grande pièce d>au , et il entendit , à sa gauche , à travers le frémissement des feuilles , . une voix qui l'appât par son nom , une voix douce comme la première note d'amour que l'alouette donne à l'aurore, sur la * cime d'un peuplier italien. 11 s'arrêta devant la statue de Diane, qui le regardait avec des yeux bleus et vivants. Une impression non ressentie encore bouleversa le pauvre Adrien endormi; il eut bonté de lui-même ; la statue deft^ndit de son piédestal , et jeta autour de son cou ses bras de marbre, polis et volontés comme l'épiderme d'une vier<?e de quinze ans. Les iontanies de la rotonde jouaient en petites gerbes mélodieuses; la feuillée retentissait de chants aériens, comme une volière à,mille oiseaux; la pelouse était une mosaïque d'héliotro])os (]ui caressaient doucement la plante des pieds nus et enibau niaient l'air du plus dangereux des parfums. Adrien tomba de langueur sur le gazon; il n'entendit plus que vaguement le jeu des gerbes et le-cbant des oiseaux ; il essaya de parler; la parole se fondit sur sa lèvre convulsive.... -Il se réveilla épouvanté.
A la pàlo lueur de sa lampe à demi éteinte , dès qu'il rouvrit les yeux , il aperçut son étole blânche posée en croix au pied de son lit.
ft Non y non , s'écria- tril , jamais ! jamais ! Puisque Dieu m*abandonne , j'abandonne Dieu 1 »
4 96 UN AMOUR DE SÉMlNAiUE.
G*étalt le jour des jours, le jour solennel, k^èto dee élus;
aux premières clarlcs de rauhe, le séminaire entier se réveilla dans l'allégresse. Un bruit joyeux remplissait les corridors du dortoir. On s'embrassait , on se liéUciUit. Les plus diligents avaient déjà envahi les voitures qui devaient tes conduire à Paris.
Adrien , étourdi de ce tumulte inaccoutumé, s'habillait machinalement et ne réjwndait pas aux accusations de paresse que ses amis lui lançaient à travers la porte et la mince cloison.
Âu départ, le silence le plus rigoureux fut recommandé par le supérieur, ce qui mit Adrien un peu ^llxis à l'aise. La «ainte caravane traversa Vaugirard et arriva de bonne heure à Saint^ Sulpice , déjà tout étinceiant de bougies, tout parfumé d'encens.
Une fouie innnense remplissait l'église ; l'autel était paré avec magnificence; un clergé nombreux et brillant entourait le trône où Tarchevèque attirait tous les regards. Les abbés admis à Top- ' dinatioh étaient rangés en demi-cerde dans le saneluaire; les statues des évangélistes semblaient leur sourire du haut de leurs piédestaux. Adrien laissait tomber sa tète ialiguée sur son seia; il se façonnait à la résignation.
' L'archidiacre éleva la voix et dit :
« Que ceux qui doivent être ordonnés sous-diaeres s'approchent. »
£t il les appelait chacun par son nom. Le néophyte appelé répondait :
« Adêum, » je suis présent.
Adrien ne répondit twa. L'archidiacre répéta le aom; Adrien
répondit :
« Ab&um, » je suis, absent.
Personne n'y prit garde.
Une femme fondait en larmes devant la rampe du sanctuaire;
c'était la mère d'Adrien. Elle était arrivée le raatm, à l'aube, de Compiègne, pour jouir du bonheur do son fils; elle était bien joyeuse aussi, elle, la sainte femme l Elle ne détachait ses yeux du tabernacle que pour les fix^ sur Adrien; son orga^l maternel aurait voulu mettre tous les assistants dans la confidettoe de
son bonheur : elle plaçait sur ce fils adoré loules les consolalions promises à sa vieillesse ; elle voyait, (laiis un avenir bien proche, le jour d'ineffable jubilation où la prêtrise serait conférée à Adrien; elle le suivait à sa première messe, à son premier sermon; elle regardait avec complaisance l'autel où le fils prierait pour la mère au Mémento de la consécration , la chaire où Adi ien devait monter pour annoncer aux hommes la sainte parole de Dieu . ' Le monde profane ne peut comprendre tout le trésor d'allégresse qu'il y a au fond du cceur d'une mère chrétienne cpri voit initier son fils aux au2:uslos cérémonies , aux divins mvstères de Tautel. La mère d'Adrien expirait de joie à la grille du sanctuaire.
L'archevêque se prosterna sur les marches de l'autel ; le choeur entonna les litanies des saints. C'est le glorieux dénombrement de la milice triomphante; il donne du courage à ceux qui combattent encore dans cotte valléo de pleurs.
Adrien prêtait une oreille distraite à ces relenli^Ues invocations qui font une sainte violence aux bienheureux, afin qu'ilB intercèdent pour les vivants. On priait Paul , qui de persécuteur devint martyr ; on priait Jean , qui mourut à la porte Latine ; Ktienne, qui fut lapidé; Lainxnit, qui louait Dieu sur les tisons; Cosme et Damien, Gervais et Protais, ces ^sisus et Eurjale de notre légende; sainte Thérèse , qui ne consentait à vivre qu'à la condition de souffrir; Jérôme, qui pensait aux délices de Rome sous le palmier du désert ; Augustin , que sa mère Monique ré* conciliait avec Dieu....
A ce nom, Adrien leva brusquement la téte et jeta un rapide xegard sur la foule; il vit un visage inondé de pleurs et de joie , un visage bien connu, bien cher, bien vénéré; il vit sa mère , antre Monique , priant sans doute pour lui, nouvel Augustin. La sainte femme salua son fds en souriant à travers ses larmes; Adrien ne rendit pas le salut , il attacha longtemps ses yeux sur ce visage, où se peignait tant d'émotion de bonheur, afin d'y puiser un peo de courage pour la terrible q>reuve de ce jour. Hélas! lenfer veillait!
Les litanies étaient terminées; un grand silence se fil dans
l'église ; puis larcliidiacre conduisit les abbés devant le trône de l'archevêque, et lui dit :
« La sainte mère l'Église catholique demande que vous confériez le sous -diaconat à ces ecclésiastiques ici présents.
L'archbvéqob. — Savez-vous s'ils en sont dignes? »
Un soupir étouffé monta vers la voûte.
L'argbidiachi. c Autant que rhumaine fiûblesse le permet, j'affirme qu'Os sont tous dignes de cette fonction.
L'archevêque. — O vous! mes enfants bien-aimés, soyez exempts de tous désirs charnels qui combattent contre Tùme ; soyez purs et chastes comme il convient aux ministres du Christ.» Vo$, fiHi dHeeUisimi, eitoU asnitnplt a eamaUbuê daideriU, quœ militant adversuê animam; estùte niiidi, puri, eatU, sicut decet ministros Christi,
Ces paroles foulèrent harmonieusement dans Téglise, 'et la bouche sacrée qui les prononçait leur donnait une onction qui pénétrait les cœurs et les purifiait de tout levain terrestre; elles
manquèrent leur chaste effet sur Adrien ; elles le réveillèrent en sursaut comme des aii^uillons. Dans le langage le plus dévot , il y a une volupté mystérieuse qui vous fait songer au monde, si elle ne vous emporte pas soudainement au del. Ceux qui ont passé de l'adolescence à la puberté dans les murailles d'un cloître savent seuls quelle indéfinissable émotion vient tout à coup les assaillir lorsque la prière s'échappe en accents passionnés, en paroles d'amour, en versets odorants et suaves , auxquels répondent des voix de jeunes vierges , des voix douces comme le son qui tombe et tremble sur un timbre d'or. L'àme se fond de langueur à ces syllal>es latines qui parlent de roses mystiques, de lis de Sàron-, des tours d'ivoire , du platane au bord des ruisseaux, des vierges belles et brunes, du bien-aimé qui attend la fille de Sion sur une couche de baume et de cinnamome.
A tous ces chastes emblèmes de l'Église et de l'époux, le néophyte se brûle , comme à un foyer profane ; il serre ses bras contre le lin blanc , contre l'étoffe bénie dont il est revêtu , et
ce lin et celte étoffé donnent la flamme à ses mains qui les touchent; s'il respire, la tentation pénètre en lui avec les parfums des fleurs qui couvrent l'autel, avec l'odeur irritante de la cire et de rencens; s'il ouvre les yeux, il voit de jeunes femmes k gjsnoux, bien plus dangereuses dans leur pudeur sainte que la courtisane sur son char; 8*il écoute, il entend leur voix; s*il se recueille et ferme les yeux, ohî alors l'enfer se charge du tableau : c'est un combat éternel entre une chair toujours faible et une pensée pieuse qui vient d*en haut et ne le sauve jamais.
G*est ainsi que la voix du monde, empruntant une langue mystique , retenait Adrien sûr les marches de ranlel." 11 n'avait qu'une parole à dire pour être à Dieu, si toutefois l'on peut être à Dieu lorsqu'on porte au fond du cœur une image à laquelle on sacrifie en secret, une parole , et tout était fini sans retour.
Dans ces jours décisife la pensée est si prompte , qu'elle peut résumer en un instant tous les plaido) ers du monde et de Dieu. Adrien regarda autour de lui , il ne vit (pi une résignation douce et heureuse sur les visages de ses amis ; il regarda l'autel et vit un abkne ; il se rappela la formule des vœux et recula devant un inévitable parjure. Derrière lui, il vit le monde avec ses séductions, son fracas^ ses folies; autre abime , dit-il, damnation des deux côtés. Entre ces deux prérij^iccs , un ange se leva , la blonde vierge de Trianon; gracieuse image, une seule fois entrevue, et à jamais présente.
Adrien caressa ce fontéme , même sur le sacré parvis; il se demanda s'il pouvait l'oublier : non, non, l'apparition radieuse le suivra partout dans sa vie de prêtre, à la chaire, au confessionnal, à la consécration ; elle l'enveloppera d'un tissu de sacrilèges. En ce moment où il peut encore penser à elle sans crime, que peuvent la voix de rarchevéque , le chant de Tarchidiacre , les psalmodies lentes et pieuses de ses amis? Adrien est à Trianon; il foule un gazon de velours; il entend le frôlement d'une robe blanche, le son d'une voix d'ange; il se rappelle le songe délirant de. la dernière nuit; il se retrouve sous Timpression de volupté fiévreuse qui mit un crime dans son réveil , et ferme
Oigitized by
8CS yeux pour ne pas voir à la grille du chœur sa mère, sa pauvre inèi e , toute joyeuse de son fils.
Cependant la cérémonie continue. L'archevêque appelle Adriea par jon nom.
« Qui m'apprlle? » s'écrie le jeune homme.
11 est pàle et convulsif ; ses amis l'entourent et le conduisent au prélat.
« Recevez, lui dit Farchevéque^ cette étole blanche de la
main de Dieu. »
Un grand tumulte se lait dans le sanctuaire; la cérémonie est interrompue; un cri de femme retentit dans Téglise; la foule s'émeut, re.2;anle , interroge : Adrien s'était échappé de l'autel , coiimit' un lauieau des mains du sacriiicateur.
Le. lendemain, dans une petite maison de Gompiègne, une femme était assise au chevet d'un jeune homme dont la figure pàle et amaigrie révélait une grande souffrance. La mère d'Adrien lui parlait ainsi r
a La miséricorde de Dieu est grande, mon fils; il t'appelait à lui, tu as résisté à sa voix; mais il te pardonneiia. On se sauve dans le monde comme dans l'Église, pourvu qu'on vive suivant les préceptes de Dieu. Tu peux encore trouver un saint bonheur dans le mariage, avec une femme et dos enfants; c'est aussi une digne vocation que celle de père de famille ; élever des créatures pour aimer et servir Dieu, c'est une missicm chrétienne que Dbu récompense quand elle est saintement remplie. Écoute ta ;nère, Adrien, prie surtout avec foi, ferveur et confiance, afin que Dieu t'amène [>ar la main l'épouse choisie, comme il ht autreiûis pour Rebecca. Oui, tu la trouveras digne de toi, celle qui est dans tes veeux; vous associerez vos deux âmes ; elle sera la chair de ta chair, les os de les os; ne pleure pli» , enfant, viens embrasser ta mère, ta bonne mère, qui jie vit
plus que de ta vie, qui souffre de tes douleurs, qui sera si heureuse de ta joiel...
— Tu ne sa» pas oraiblen j'ai besoin de tes paroles, ma bonn^ mère^ lui disait Adrien; oh! parle-moi toujours ainsi; répètamoi bien que nous la chercherons , cette femme céleste , que nou^î la découvrirons dans quelque coin de ce monde, à moins que ce ne soit un de ces anges que Dieu envoyait autrefois aux hommes , lorsqu'ils étaient purs. Ta voix a déjà guéri ma fièvre , rafraîchi mon sang; je me sens mieux, beaucoup mieux; je me retrouve fort et serein... Oh! quelle horrible scène, hier à l'église 1 C'est affreux! dis, ma mère, quel scandale! Ne pensons plus à cela, mon fils...
— Oui , ma mère, tu as raison, n'y pensons plus... C'est accablant!...
— N'aimes-tu pas mieux c^tre libre aujourd'hui de tout pacte avec l'Éiilise qu'enchaîné par des vœux qui t'auraient rendu
. peut-être sacrilège?...
— Oh ! oui l oui 1 ma mère, sacrilège 1... Je suis cahne miaintenant , je suis heureux... Nous la chercherons , nous la découvrirons, n'est-ce pas?*..
• — Qui , mon lils?
— L'ange...
— Ah ! oui 1 Adrien, l'ange jdeTrianon; sois tranquille... Dieu nous aidera : Dieu permet l'amour chaste. Le mariage est un
sacrement...
— Sans doute, c'est un sacrement institué par Jésus-Christ, comme l'ordre... On peut se sanctifier dans tous les états... Pàrtout on peut faire le bien... Tout le monde ne peut pas être prêtre*..
— Bien, mon fils, tu viens de sourire; c'est un symptôme de guérison... Donne-moi ta main, que je tàte ton pouls... Tu n'as plus qu'une agitation bien légère... presque rien... C'est un miracle après la mauvaise nuit que tu as eue...
— Que nous avons eue, ma mère... Croy^vous qu'elle habite Versailles?...
— Qui L..
— La femme...
— - Ahl... mais oui, Versailles ou Paris... Nous la retrouverons, mon ami; Songe à ton rétablissement, c'est le plus pressé.
— Je sois tout à feit bien, ma mère; mes forces reviennent,
je puis me lever, je puis marcher; demain je veux aller à Versailles.
— ^ Non , mon ami, attends , tu n'est pas assez fort.
— £h bien! je* partirai aprèSKiemain... Crois-tu qu'elle soit rièhe?
— N'es -tu pas riche, toi aussi? mon bien est le tien. Tu as vingl mille francs de renie; -avec ta fortune, on peut prétendre aujourd'hui à un parti de cour : jeune, riche et beau comme tu es, quelle femme te refuserait pour époux? A moins que...
— A moins que?...
— Si elle était déjà engagée...
^ Non, non, c'est impossible! Une jeune personne de seize ans au plus... 0 ma mère, que tu es heureuse, de ne pas aimer une femme I
— Enfontl... écoute-moi; tu as passé une nuit bien agitée;
crois-moi , dors un peu ; le sommeil guérit ; je ne te quitte pas , moi, je reste à ton chevet; je gartlerai ton sommeil.
— Ma bonne mèrel Oui, tu as raiî^on; je vais dormir une heure. Si mon sommeil était pénible, réveille-moi... Je crains les soldes... récite, pour moi, pendant que je dors, Thymne Te lucis ante terminum ; elle écarte les mauvais rêves.
— Oui , mon enfant, que ton bon ange te couvre de ses ailes! Dors , je prierai. »
Quelque temps après , la ville de Compiègne se pavoisa des toits aux dodiers; c'était une grande fête royale; le château resplendissait de toilettes; le parc était tout joyeux de bruit et de foule. Adrien, toujours mélancolique, parca que l'ange de Trianon était remonté aux cieux , comme il le disait à sa mère, Adrien vint se mêler à cette foule pour lui emprunter un peu d'insoudanee et de distractions. Mille groupes de curieux s'é-
talent réunis sur la terrasse du château , et tous les regards paraissaient converger sur un seul point. Adrien se laissa gagner par la contagion de la curiosité ; lui aussi regarda dans la méine dhredion : tous ceè veux suivaient avec admiration une dame magnifiquement paréo qui montait les degrés du péristyle. A cette vue, Adrien tomba de faiblesse sur ses genoux; ses voisins s'alarmèrent et lui tendirent les mains pour le relever, car il était pftie comme un cadavre.
€ La voilà, enfin! » dit-il.
On le lit asseoir sur un banc de gazon... Ses deux bras étaient tendus vers l'apparition...
« Savez-vous quelle est cette femme? demanda-t-il à la personne qui Tavait secouru dans sa faiblesse.
«—Mais, oui, monsieur, répondit-elle*
— Vous le savez !
— Mais tout le monde le sait, mon bon monsieur.
^ L*ange de Trianon 1 Ohl qu'elle est belle !... Que Mt-elle ici?
— Elle vient se marier...
— * Se marier!... Et avec qui?
— Mais d'où sortez-vous, mon cher monsieur?
— Avec qui?...
— Avec le roi des Belges. »
Adrien poussa un cri lugubre et tomba la ftoe contre terre. « Mais il n'en est pas mort? demandàmes-nous au vieillard.
— Dieu et sa mère lui sont venus en aide 1 » nous répondit-il avec une gravité douce.
Et après une pause :.
« Adrien est aujourd'hui un excellent époux, à Batavia; il a épousé la nièce du gouverneur, et il enseigne le catédiisiiie aux
esclaves malais. »
LA SEMIRAMIDE
Après une représentation des Puritains, au King's-Theatre, à Londres , en juillet 4 838 , je sortis avec le c^èbre artiste L^*^ pour respirer un peu de fraîcheur dans Portland-Place. La journée avait été brûlante et la soirée aussi. Minuit sonnait à Saint- Martin.
Nous entrâmes au parc Saint-James; il y avait beaucoup de monde, maïs de ce monde nocturne et fimtasque inconnu du soleil. La grande pièce d'eau étincelait de la double lumière de
la lune et du gaz. C'était, sous les arbres, une espèce de jour d'un violet clair, comme celui qu'on fait au lliéàtre avec des verres de couleur. Des Anglais péripatéticiens lisaient les journaux de la nuit , assis sur des banquettes; des sentineflles gardaient je ne sais quoi sur FescaHer de Garlton-House; des ombres blanches de femmes erraient dans les allées comme des tourbillons d'àmes élyséennes au bord du Styx ; personne ne parlait dans ce monde vagabond et étrange. On eût dit que tous les somnambules de Londres étalent venus faire leurs exerdces de nuit sous les arbres de ce beau jardin.
On sait que L*** est un des premiers artistes de l Europe , mais ses amis savent qu'il est aussi le causeur et le conteur le plus brillant et le plus gradeux qu'on puisse entendre. L*^ a beaucoup voyagé, beaucoup lu, beaucoup observé. Sa mémoire est pleine de délicieuses histoires, son esprit est plein d'idées. On récoutc avec autant de charme qu'on lit un beau livre. C'est surtout dans ces heures tranquilles où les entretiens ont tant d'attrait que j'aimais à écouter le grand artiste , soit qu'il me parlât de Naples en entremêlant ses récits de quelque cantilène de Chiaïa, soit qu'il me parlât de sa vie d'Angleterre, toute
LA SEMIRAMIDE. 205
pleine de triomphes , passant ainsi du Midi an Nord , du soleil à
la brume, taiitùL lazzarone, tantôt philosophe , toujours spirituel et éminemment observateur.
Cette nuiirià, il s'abandonna de verve à cette causerie intime qu*in8(Hre «ne fraîche promenade d'été. Il me raconta une 8imple>histoire que j'aurais voulu écrire sous sa- dictée et peindre avec des couleurs de palelLc i)lutôt qu'avec des phrases d liistorien, parce que jaoïais ce papier froid et mort, ces signes conventionnés qui représentent des idées et des sensations , jamais ces platfthiérogiyphee de Talphabet, enveloppés d*une féuille blandte c<miiie d'un Uneenl , ne pourront remplacer la voix , les gestes , Torgane passionné, les modulations harmonieuses d'un narrateur éloquent. Il faudrait que chaque ligne de mon livre fût notée comme un libretto d*opéra et (pie le lecteur pàt entendre ces récits tels qu'ils ont été chantés par un poëte artiste; il faudrait que cha([ue pa^e fût illustrée d'une de ces belles gravures anglaises ou le burin colore connue le pinceau, alin (juc cette histoire conservât encore dans le sépulcre du livre un peu de ces parfoœs ^le les fleurs, les arbres, le gazon, nous versaient avec te lièdes iayons de la lune, dans cette nuit de mélodie et d'anour. Telle ei^n que mes souvenirs me la rendront , je veux essayer de la redire, celte histoire; je n'y changerai que quelques noms , parce que mes personnages ne sont pas des héros àe roman.
J'éeoutaÎB encore le récit du grand artiste, et Vsvbù d*été b hH M h î flsa it déjà la -statue du duc d'York sur sa colonne et les
tours de Westminster aux extrémités opposées du parc. Le soleil montait à 1 horizon quand cette histoire fut terminée. Je croyais sortir d'un réve; il me semblait que je m'étais endormi sur la grande pelou^ devant Garlton-Terraèe et que je me rév^Uais, la tète remplie d'un nouveau monde d'idées , où le gracieux murmure de I^i mer, au golfe de Naples, chantait un trio avec la vague polaire de TOcéan et la rivière de Mersey, sur les grèves brumeuses de Uv^pool. Une nuit de veille ainsi occupée doHM à Tesprit rmeohéienee de la folié. Cette brusque interruption de
206 LÀ SEMIRÂMIDE.
nos habitudes bouleverse le cerveau ; tout prend iin air étrange
au premier rayon du soleil , mais plus étrange encore si l'on se trouve en pays lointain et entouré de monuments qui servent pour la première fois de cadre à nos rêveries. Après avoir quitté le grand artiste qui m'avait conté cette histoire , je le suivis longtemps des yeux dans Regent*s-Street, et je le vis dispan^ltre dans la colonnade fantastique du Quadrant, où était sa demeure. Resté seul avec mon rêve, je rentrai dans ma maison de King- Wiiiiam-Slreet, pour payer au sommeil l'arriéré de la nuit. A mon lever de midi, je courus au parc Saint- James, que le soleil éclairait à travers une gaze de brume qui jaunissait ses rayons. Je m'assis sur une banquette et j'écrivis , dans toute la fraîcheur de mes souvenirs , les premiers chapitres de cette histoire , comme on écrirait un réve sous les premières impressions du réveil.
Il y a cinq ou six ans (la date exacte importe peu) , deux jeunes gens causaient, après souper, dans une chambre de ÏOsUria iVtioiMi, à Chiaïa, à Naples. L'un, âgé de vingtrcinq ans, se nommait Fàtrick : c'était un Irlandais voué à. Tétai eoclésiastique ; son costume ^tait sévère comme sa figure. Il avait des cheveux d'un blond ardent comme de l'or en fusion : ses traits, d'une irr^ularilé màle, gardaient cette pâleur nerveuse qd ne vient pas des soufifrances du corps, maïs des- inquiétudes de l'âme. Sur ce fond mat d'une figure tourmentée luisaloii deux yeux noirs et orageux comme des nuages remplis d'éclairs. La contractiun du sourire semblait a\oir été oubliée dans le mécanisme de ce visage , qui exprimait tout et à tout instant^ excepté le plaisir. L'autre jeune homme était à peu près du même âge. : il avait une belle figure brune et des cheveux vagabonds d'on ndr d'Ërèbe. C'était le contessino Lorenzo C*^*, légat^re à vingt ans d'une fortune immense, qu'il prudii^uait sans l'épuiser. L'o-. pulence rayonnait sur toute sa personne, il étalait avec un or^ gueilleux dédain une pléiade de diamants à ses Joigts annultdras»
LA SEMIRÂMIDE.
et la constellation complète d'Orion, en rubis balais, sur son jabot de batiste , toujours prêt à jeter ses étoiles à un ami , à une femme , à un saltimbanque , à un indigent.
L'arrivée d'un domestique suspenctii la ooDvèrsatUm des deux jeunes gens. On venait leur annoncer que le vaisseau YErinn allait mettre à la voile , et qu'on n'attendait plus qu uu passager.
Ce passager était Patrick.
Ils se levèrent vivement et se dirigèrent vers le môle. Patrick, un pied sur la terre et.l'autre dans le canot, fit ainsi ses adieux à son ami :
« J'ai quitté Rome sans regrets; j'y serais devenu sceptique et j'y aurais exercé , à l'exemple de tant d'autres , un sacerdoce d'habitude comme on fait un métier. J'aime mieux, être prêtre dans quelque bourg caUidique de mon Irlande. Je prendrai les ordres à Dublin, à la première ordination. Adieu, mon cher Lorenzo; nous nous reverrons quand Dieu le voudra.
— Patrick, répondit le jeune Italien, à quelque position que le ciel te réserve , si jamais mon amitié peut te rendre uaser* Yice, songe à moi, et ne songe à personne qu'à moi. »
Ils se serrèrent énergiquement les mains*, et le canot partit.
VEHnn mit à la voile et cingla vers la haute mer. Patrick contempla lon.Lrtoin})s, accoudé sur la dunette, le doux rivage de Naples, et descendit, à rentrée de la nuit, dans l'entre-pont pour se reposer. La mer était agitée, les vagues houleuses,' le vent contraire. Patrick prit le parti de s'endormir pour laisser passer le mauvais temps sans être incommodé par la mer.
A son réveil, il fut bien étonné d'apprendre que VErinn^ n'ayant pu tenir la m(T, était rentré à Naples, et que les passagers avaient la faculté de descendre à terre. Il était alors huit heures du soir.
Patrick usa de la permission avec empressement. 11 courut à l'hôtellerie, dans l'espoir d'y trouver Lorenzo; mais le jeune homme était sorti. Le garçon d'auberge dit à Patrick que son ami avait pris la direction de SaurCark), et que, fort probable» ment, il éUit à l'Opéra.
LA SEMIRAMIDE
On jouait , ce soir-là , Semiramide.
Patrick hésita quelques instants par scrupule; puis, se souvenant des facilités profanes que le clfM i^'c ilalien se donne voluntiers à l'endroit du théâtre, il courut à San-Carlo, prit un billet de parterre et entra. Patrick avait toujoars vécu loin de» plakirs et des spectacles mondains. C'était la première fois qu'il se mêlait à une foule dans une Siillc de lliéàlre.
San-(,ark) retentissait d'instruments et de voix. On aurait dit que l'harmonieuse salle chantait avec toutes ses loges, car les sons de la scène et de Torchestre, ne trouvant aucun obstacle dans Fellipse immense, la remplissaient toute, comme un ouragan de mélodie élancé du golfe de Baïa.
On était arri\ é ù la scène du seiment et du trône. Le roi des Indes, le pontife, Arsnci^, les Syriens, le peuple, les magea, juraient fidélité à la reine de Babylone dans une langue d'amour inouïe, et Sémiramis, du haut de son trône, versait à pleine voix sur tout ce monde en délire des torrents de notes mélodieuses comme des perles prodiguées à l'infini. Le chant du cor, tout rempli d'une volupté langoureuse, s'élevait par-dessus toutes ces voix, comme Técho de r£uphrate, dans une nuit d'Orient, roule des soupirs ineffables qui montent au sofnmet de Babel/ Le puissant amour, fils des siècles antiques , embrasait le théâtre et semblait avoir enfin trouvé une lanp;ue merveilleuse, oubliée <lans Babel, pour réveiller un sens incopnu et exciter la terre à des folies sans nom, telles que les anges en aoeon^iirent av^ les filles des hommes aux époques antédiluviennes , quand le monde trembla sous les h\ iiiénées des géants. Au[)rès de cette harmonie inconnue, chantée par des voix et des cuivres surhumains, toute parole ressemblait au bégayement de 1 enfance ou au vagissement du berceau. C'était comme la révélation de ces hymnes mystérieux qui éclataient, la nuit, dans les profondeurs des pyramides babyloniennes ou dans les chapelles souterraines d'isis; c'était un écho de ce vent idumeen qui souillait une volupté sanglante et Datale sur les villes maudites, changeait forme des montagnes dans une nuit de désolation; et loutea cea
LA SEMIRÀMIDE. 209
vdx , ces chanU , ces stridents accords du cuivre et de la corde, ces élaDcements de notes sublimes, cette éruption de mélodie încréée, toute cette furie d'amour semblait éclater, par un prodige des mages, sous les pieds divins d'une icmme belle comme le soleil d'Orient, embaumée comaie T Arabie lieureuse, vôlue de pourpre et d'or comme les reines d'Opbir et de Saba. . Le jeune ecclésiastique irlandais qui venait d'entrer à San- Carlo pour y chercher un ami oublia cet ami , s'oublia lui-même, et s'arrêta, debout, la main droite incrustée sur la première banquette, immobile comme une statue, sous le saisissement de cette foudroyante révélation. Son àme, subitement envahie par lé démon de ces voluptés extérieures, fut vaincué avant la lutte,' ainsi qu'il arrive au soldat imprudent qui passe désarmé sur les limites de l'ennenii et succombe avant d'avoir reconnu son erreur. Patrick garda sa position ex-tatique jus ju a la chute du rideau. Il vit et entendit ce réve immense que Rossini nous apporta des lagunes de Venise lorsqu'il s'endormit dans la cité mystérieuse, ce sublime évocateur du passé. Le jeune Irlandais, fils de cette terre virginale qui assiste à l'étémelle symphonie de l'Océan et des montagnes, avaituine de ces intelligences d'élite qui s'initient du premier coup au secret des grandes créations; il passait sans transition des innocentes harmonies de Palestrina à la furie musicale de la Semirarnide , de la cascade de Terni à la cataracte de Niagara. 11 n'eut pas même le tem[)s d'appeler son ange gardien à son secours, afin d'obtenir la grâce d'une pensée pieuse daiis ce déluge de pensées profanes qui pleuvaient dans son cœur, n fut emporté violemment à travers les cris de cette Babylone ressuscitée pour embrasser Balthazar et repousser Daniel. Tout fut s<iisi au vol, et recueilli par lui, et deviné d inspiration dans cette fatale soirée; son oreille, son esprit et son cœur, s'associèrent pour le servir et le faire marcher» sans rien laisser en arriére, à la conquête spontanée de l'inconnu. Mais peut-être encore cette musi([uc, ces \()i\, ces chœurs, cette pompe, se seraient é\ anouis avec les ombres de la nuit , si toute celle séduction ibéàtrale ne s'était pas incarnée dans le corps d'une femme.
LÂ SEllIRÂMIDB.
Désormais^ pour Painck, ce long ravissement d'arliste était inséparable de la cantatrice superbe et rayonnante comme la Sémiramîs dont elle portait )e nom.
Depuis les jours antiques où les cirques et les amphithéâtres versaient par les vomiloiies un monde de spectateurs rassasiés d*un spectacle prodigieux, on n avait pas vu, en Italie, pareille foule. Le soir de cette représentation de Semiramidôj la place publique et les rues avoîsinant Yilla-Reale étaient encombrées à la sortie du théâtre; si bien que Patrick fut roulé comme un brin d'herbe dans une mer orageuse et emporté i)ien loin de son hôtellerie de Cbiaïa. Âu reste, cette foule , qui faisait ainsi vio-> lence au jeune Irlandais^ lui était favorable en ce moment , car elle lui donnait un étourdissement qu'il aiirait voulu prolonger à l'infini, ne voyant rien de plus redoutable que le calme et la solitude après celte agitation secourable qui ondoyait autour de lui; mais aucune tempête n'est plus vite apaisée qu'une tempête de foule après un spectacle. Bifinuit sonne sur le silence et le désert, et de tout ce fracas de multitude fdie il ne reste que les sons lents tombés des clochers voisins^ symphonie monotone comme le chant qui invile au sommeil. Bientôt , de tout ce monde agité, Patrick seul était debout et veillant. Iilarchant au hasard, il était arrivé sur les rives du golfo, et là, comme brisé par la fatigue d'un long voyage, il s'assit sur une pierre, et, médecin de lui-môme , il se recueillit pour examiner sa blessure intérieure et lui porter un remède immédiat, sans attendre le lendemain.
Patrick était seul en réalité, mais une ombre l'avait suivi , nne ombre plus terrible que celle de Ninus!
C'était pour Patrick qu'un poète italien avait fait cette stroplie: '
A Saitit-Charlus , cirque où l'on chante Sons un ciel tiède , au bord de l*eauy Quand expire la voix touchante Du jeune Arsace on d'Othello; Quittant Vmise ou Babylone, On va rt-vrr >nus la colcjiitu' Prè:» de lu mer que nous aimons; Et, comme une onvertare immente « L'opéra fini recommence Chanté par la mer et les monts. .
LA SEMIRAMIDE
Hélas! elle recommenrait pour Pati ick , rcUo soirée d'pni\ rement, (le mystère, d émotion inconmie, de formidable volnplé. Le spectre de Babylone se dressait dans les vapeurs diapiianes ^ la nuit, sur les flancs de cette montagne qui, elle aussi, a brâlé des villes coupables ensevelies à ses pieds. Le vent nocturne qu'un démon embaume de tous les parfums de Vénus Aphrodite souillait de l'arehipel napolit<iin, dont les iles sont des cassolettes toujours fumantes; et cette langueur mystérieuse, qui descendait de partout et conseillait Fadultère, semblait donner un démenti au roi psalmiste , qui , la nuit, demandait à Dieu de le sauver de la flèche volante dans le joui" et de l'obsession irrésistible du démon de midi. Patrick était percé de la flèche qui vole à la lueur des constellations de minuit. Arrivé au délire de la pensée, il se persuada que tout ce qu*il avait vu à San- Carlo n'était qu'une vision de l'enfer, un verre d'optique placé par le démon devant ses yeux ; que le monde n'avait j^as assez de pouvoir en ses mains pour créer de pareilles réalités de séduction; que, parmi toutes les filles des hommes, il n'y avait pas une femme comme la puissante artiste, reine à San-Carlo; que le démon androgy^e de la volupté, nommé Astarté dans les lieux profonds et maudits, avait pris un corps humain pour séduire un pauvre chrétien et l'arracher au service des autels.
Patrick fit un signe de croix , et il lui sembla qu'autour de lui
toutes les formes se faisaient douces et riantes , et que des anges descendus sur cett(^ terre la purifiaient des émanations infernales de la nuit. Plus tranquille après une courte prière, il appuya sa tète sur un oreiller d'algues sèches, et il s'endormit.
Le soleil du printemps était levé depuis (juelques heures lorsque le jeune ecclésiastique irlandais se réveilla. Habitué dès son enfonce à dormir aux ^iles dans les montagnes de Wicklow, il avait eu pour sou repos une mil aussi bonne qu'à Th^-
%\t LA SEMIRAMIDE.
tellerie de Chiaïa. A genoux sur la pierre du rivage, il fit sa prière du matin dans le plus magnifique oratoire que Dieu ait
donné à Thomme pour recevoir ses hommages; et, trempant ses mains dans le golfe comme dans la conque d'un bénitier naturel , il oignit son front de cette eau sainte qui remonte aux réservoirs du ciel.
Un souvenir vaporeux comme la gaze d'un songe reporta l'Ir- . landais Vers les images sensuelles de la veille , et le jeune chrétien s'indigna de sa faiblesse et fit un énergique appel à ses devoirs pour arracher de son cœur le dernier atome de cette lie impùre qu'avait déposée en lui la coupe d'un démon. Les heures matinales sont pieuses : elles prédisposent l'âme à de bonnes résolutions, à de saintes pensées. Patrick écouta dévotement les voix qui parlaient autour de lui sur le golfe, la- ville et les montagnes. C'était partout un hymne chaste entonné à la création. Il donna le sourire calme des élus à cette nature tranquille, pleine de son Créateur, et il s'achemina rapidement vers le port, avec l'espoir de prendre son vol vers la douce Irlande, à la faveur de cette sérénité du ciel qui réjouissait les mariniers.
« Ohl quand je te reverrai, se disait-il mentalement, vieille église de mon saint patron,' vénérable métropole de Dublin, je me précipiterai à l'ombre de tes deux nefs , comme la jeune colombe sous les ailes de su mère, je m'agenouillerai sur tes antiques dalles, et je ne craindrai plus rien de ce monde infâme et tentateur! »
Comme il arrivait sur le môle, il vit venir à lui un domestique de Lorenzo qui le salua et lui dit :
« Mon maître \ous fait chercher partout depuis le lever du soleil; il a envoyé des cavaljers sur toutes les routes de Naples; maintenant il n'est plus temps; YErinn a mis à la voile et il est déjà bien loin. »
Et le domestique montrait du doigt la place vide où YErinn était amarré.
Patrick fit un mouvement nerveux, leva les yeux au ciel et soupira.
LA S£MIRAMID£.
Le domestique croisa les bras et regarda le. port. 11 avait rempli sà mission.
Après une longue pause, Patrick, qui ne savait à quelle résolution s'arrêter, fît cette question au domestique : « Où est ton maître?
— Mon, maître, répondit celui-ci, n'est plus à la locania de la Ftctotre; il est à la villa de Sorrente, et il m'a chargé de vous y conduire, û c'est le bon plaisir de Votre Seigneurie. Voilà votre canot, là, tout prêt avec quatre rameurs; il n'attend qu'un signe de vous pour partir.
— £hl s'écria Patrick, pourquoi ne parlais-tu pas d'abord de ton canot; vite, vite en mer 1 II y a une bonne brise ; vite, vite à la voile et à la rame 1 avant une heure nous atteindrons VEiinn, »
Et, entraînant avec lui le domestique, il s'élança dans le canot et délia lui-même les cordes de la voile roulée à l'antenne. Le canot partit comme la flèche , et le visage de Patrick . * rayonna.
« Croyez-vous, dit Patrick au marinier du timon, qu*en allant
de cette vitesse nous pourrions atteindre XErinn?
— Atteindre XErinnî répondit le limonier avec un éclat de rire goguenard; si vous étiez oiseau, vous ne l'atteindriez pas. Ce n'est pas un bâtiment. sicilien, celui-là, c*est un anglais. Comprenez-vous? c'est un anglais : le vent ne Fatteindrait pas.
— Essayez toujours, dit Patrick.
— Oh 1 nous pouvons faire une promenade , dit le marinier en riant; vous prendrez l'appétit en mer. »
Lorsque l'horizon se fût dévoilé dans toute son immensité^ Patrick le mesura d*un ceîl 'mélancolique , et il n'aperçut aux
limites de la mer (jue quel(|ues i)etites voiles latines d'une blancheur éblouissante. C'étaient des bateaux de pécheurs. L'^rtfin avait disparu.
« Allons-nous à la villa Sorrentina? demanda le timonier.
— Altonsl » répondit Patrick d'une voix désespérée.
Et, se laissant tomber sur un banc, il garda un morne silence jusqu'à l'arrivée.
LA SËMIUAM1D£.
Là , rien ne put le distraire des réflexions pénibles (}ui Taccablaient en foule : ni la petite baie riante qui ser\ ail de débarcadère à la villa Sorrentina , ni les loutres d'orangei-s suspendis sur une eau calme qui réfléchissait Vor des fruits et rargent des fleurs, ni ra$|)ect enchanté de la villa endormie dans les pins, les arbres de Judée, les palmiers et les acacias. Le milieu du jour Veut irouvé peut-être encore dans cette attitude de désespoir, si la voix d*un ami ne Teùt réveillé comme en sursaut au milieu d'un pénible scmge.
« Eh bien , Patrick , s'écria Lorenzo avec une voix joyeuse , tu relâches à Son ente en allant à Dublin V »
Patrick se secoua vivement et s'improviâa une assurance par nécessité. Il sauta légèrement sur la rive, serra les mains de Lorenzo, et fit une pantomime qui pouvait signifier :
« He voilà , je suis résigné à ce contre-temps. »
— Je suis enchanté, moi, de ce contre-temps, dit Lorenzo; j'étais vraiment désolé de n'avoir pu te faire les honneurs de ma charmante villa. Regarde, mon ami, cela vaut biea la baie de Kingstown et le K i{)pu re , n'est-ce pas?
• — Cela est bean , dit Patrick, mais cela n'est jamais la patrie.
— Mon ami, sou\iens-toi de ce que je te disais quand nous étudiions la philosophie au séminaire de la Propagande : il n'y a pas de patrie sans orangers. Cet arbre essaye le climat et semble vous dire : Tu peux vivre ici, car j'y suis.
— Lorenzo , après quatre ans d exil , je t'avoue que les forces me manquent, si je ne vois pas mon Érinn avant la lin du printemps.
— Ei^nt! tu la reverras, ton Érinn! mais tu te reposeras un instant ici en passant. Comme j'ai repris ma gaieté rien qu'en
le revoN uiUl J'étais si triste hier'^soir, à mon arrivée de Rome à Naplesl Et moi aussi, je suis exilé; moi, né à Sinigaglia, sur le bord de la triste Adrîatiquel Jilais j'adopte Naples ei Sorrente, deux charmantes fiUes qui vident mieux que Sbiigaglia. Âh çà , dis-moi, où as-tu passé la nuit, si je puis te faire pareille de* mande sans indiscrétion?
LA SBMIRAMIDË. 245
— La nuiti dit Patrick s'efforçdnt de sourire, j iii passé la nuit sur le bord de la mer.«« pour ne pas manquer le bâtiment.
— A merveinet la précaution était bonne... Et le bâtiment
est parti sans toi? J'admire tes distractions... Et ton bagage? LMrinn emporte ton bagage en Irlande'? »
Patrick fit un signe affirmatif.
« Tu n*as gardé que ce très-modeslo habit de voyage... N*im porte ! je t'habillerai plus décemment.
— £t pourquoi?
— Toifcî. Tai du monde à la villa... Cela félonne?,.. Oui, je - donne à diner... à des amis... des artistes.
-7- 11 y a des femmes 1 dit Patrick reculant d'un pas.
— Des femmesl non... non. Quelle peur des femmes 1 Sois tranquille... Il y en aura une peut-être... une.*« mais ne t'effraye pas ainsi... ce n'est pas une femme...
— EL qu'esta donc?
— Tu verras, nous serons gais, nous chanterons le Dîes irœ
de Pergolèse... nous boirons du Champagne... c'est un petit (^er (jue j'ai improvisé hier soir^ dans les coulisses de San- Carlo, avec d'anciennes connaissances... Ne t'effarouche pas ainsi.. Est-ce que tu n'es pas tolérant, depuis ce matin? Que veux-tu?- moî, je suis un mondain et un mauvais sujet, comme un échappé du froc... Aussi , pourquoi mon oncle est-il mort?... je serais diacre comme toi et bon chrétien comme toi. Un héritage et I^aples m'ont perdu. Ote Naples et les héritages de ce inonde, et je dis la messe à Saint-Jean de Latran. Naples, voistu, c'est le démon, et le Vésuve, c'est Tenfer. Voici le paradis terrestre. C'est dans ma villa qu'Ève a tenté Adam.
— Quel langage me tiens-tu là? dit Patrick avec ce ton moitié flévère, mmtîé amical, que prend un ecclésiastique qui sait compatir aux faiblesses humaines. Vraiment, Lorenzîno, tu me scaBdaliserais si je n'étais si fort de la grâce de Dieu. Écoutemoi, je n'accepte pas ton diner, tu me donneras un appartement solitaire, je m'y cloîtrerai tout le jour; et si vous faites vos sa-
246 LA SEMlRÂMiDE.
turnales du cuté du nord , donne-moi une chambre du côté du midit. Je prierai pour vous tou3.
— Éooute-moi , Patrick , nous sommes seuls encore ; ma flottille de canots chargés de convives n'arrivera que dans une
heure. Tu as lo temps de recevoir ma confession. Je t'ai trouvé hier à la locanda de la Victoire , en arrivant de Home; depuis un an , je ne t*avais pas vu. Bien des choses arrivent dans un an! Le sage devient fou. Il n'a fallu qu'une minute au saint roi David pour voir Belhsabé au bain et pour aimer la femme d'Urie. .Te n'ai pas la j)rél(Milion d'être aussi expéditif dans mes passions. 11 me faut un an pour me corrompre. Que diable 1 1 homme n est pas parfait. J'ai donc quitté Rome après Pâques pour tomber à inaptes, hier, à l'ouverture de San-Garlo. On jouait la Semim- * mide; je suis fou de cet opéra. Si Ton ne joue pas la Semiramide au paradis, jo rcfiiso la poito à saint Pierre. Tout cela est de l'hébreu pour toi , mon cher ami, mais je suis obligé de te parler hébreu. J'ai une idée dominante dans le cerveau ^ et je la jetterais à cet arbre s*il me manquait un auditeur. Patrick , récite un Miserere à mon intention : je suis amoureux.
— .le ne vois pas de mal à cela , mon fils : l'amour est permis à l'homme, l'amour chrétien. Jésus-Christ a institué le mariage.
— Je respecte infiniment le mariage, mon cher catéchiste « mais je le cultive peu. Le mariage est une chose si sacrée , que je me liens à distance par respect.
— Si c'est une passion mondaine c[ue tu as au cœur, mou cher Lorenzo , il faut demander à Dieu la grâce de la combattre.
— > Écoute, mon cher abbé, nous avons passé trois années ensemble au séminaire, tu t'en souviens? J'ai entendu donc trois fois trois cent soixante-cinij chscours dans le genre de ceux que tu me fais. Il me semble que c'est suffisant.
Eh ! qu'attends-tu de moi? Crois-tu que je vais oublier mon ministère pour te donner des conseils impies? Si tu persistes dans tes égarements , je me tairai et je ferai à Dieu une sainte violence pour qu'il t'éclaire dans ta nuit et le conduise au chemin de la paix.
LA SEMIRAMIDE.. tn
— Merci !
— Tu te £us plus libertin que tu ne l'es, mon pauvre Lorenzo
— Ohl laissons les sermons. à là chaire de Saint-Janvier...
— Comme tu voudras.
— Patrick , donne-moi ton secret ; comment diable fais-tu pour être saint?
— Lorenzo, je ne suis qu'un pécheur; le juste pèche sept fois par jour. *
— Il est bien heureux , ce juste-là !
— Lorenzo, laisse -moi partir; ma présence ici gênera ta société, qui ne me parait pas fort dévote, si j'en juge par toi.
— Tu resteras! tu resteras! Partir! y songes-tu? Sais-tu bien ce què tu perdrais en partant! Je veux que tv dises à Dublin que tu as dîné... devine...
— Avec... »
• Et Patrick trembla.
c Avec notre grand Rossini, Fauteur de la Semiramtdel,.* Eh bien! reconnais le pouvoir d*un nom, mon cher Patrick... le voilà tout bouleversé! tu es pâle d'émotion... Ahl c'est que lu es artiste , toi , à Ion insu. N'est-ce pas toi qui nous a mis en musiques, au Vatican, les lamentations de Jérémie? Je me souviens que ton Akph me donnait des frissons. Tu es un grand musicien, te dis-je, parole d'honneur I... Voyons, as4u le courage de partir, maintenant ?
— L'auteur de la Semiramide ne peut être qu'un démon! » Patrick roula des yeux sinistres, et Lorenzo poussa un grand
éclat de rire. Quant le riré fut calmé , il dit à Patrick en Tentratnant vers la maison :
« Si Ropsini est uu démon, tu feras le signe de la croix à table, et il disparaîtra. Nous dînerons plus à l'aise avec un convive de moins.
— • Lorenzo, tout bien réfléchi, je reste.
— - J'ai deviné. Tu veux voir Rossîni?
— Oui.
— Tu le verras. C'est un bon enfant, et pas plus démon que