LA S£M1EAM1DE
musicien ! un farceur qui rit toujours, qui raconte un tasdliifi* tonelleô à mourir de rire , cl qui déleste les gens sérieux.
— L'auteur de Smniramide?
— Eh oui! Fauteur de SemiramUe^ qui mange admirablement et ne parle jamais musique ; le meilleur vivant que Tltalie ait nourri de macaroni. Tu vas le \oir clans un instant, ce beau démoul va t'ii^iller. Tiens, voilà ma def. Ce domestique fiadiquera mon vestiaire. Tu choisiras dans les nuances, brunes ou gaies. Tous mes habits sortent de Tatelier du monte Citorio; c^est élégant au dernier point. Va, je t'attends; notre flottilie ne peut pas tarder.
— Au fond , se dit à lui-même Patrick en montant au vestiaire, au fond^^en assistant à celte fête, je ne transgresse aucune loi canonique. Il n'est pas défendu à un sous-diacre de voir Rossini. Qui sait même si Dieu ne m*a pas destiné à le convertir!... » -
Tous les artistes du théâtre de San-Cark) , chanteurs , chorisles
et musiciens, garnissent le rivage de la mer, sous la villa Sorrentina. Lorenzo, en habit de gala, est à leur tète, tout prêt à leur donner un ordre que les artistes semblent attendre avec impatience. A côté de Lorenzo, Patrick se £ait remarquer par sa contenance équivbque et un costume accusé d'emprunt par la', gaucherie avec laquelle il est porté.
On voit à un mille de distance la flottille des canots attendus. Bile est superbement pavoiséo aux couleurs de Naples et Sicile ; elle vole sur la surface de Teau avec Tagilité. d'une troupe de goëlands. Encpre quelques élans des rameurs, et la colonie est arrivée.
Patrick se pencha mystérieusement à l'oreille de Lorenzo et lui dit d'une voix émue :
« Ou mes yeux me trompent, mon ami, ou quelque chose d*affreux se prépare ! Il y a une femme dans le premier canot.
— Je te dis que ce n'est point une femme , dit Lorenzo 1 œil en
LA SEMIRAMiDË. 249
feu; c'est un ange, une divinité, un miracle vivant, un phénomène qui parie, chante et rit, une vision, un songe palpable, un démon du paradis. Mais ce n'est point une femme, Patfick. »
Et il donna un ngnal aux choristes et aux musiciens.
Aussitôt les oiseaux cessèrent de chanter dans les ar;i( i.is et la mer fit sili'iu c. Le chœur de Seniiramide : Fra lanii reyi e pojH^t . atta(iué d'abord par une seule voix de basse, pui^ répété par la foule,, édata en plein air, libre et joyeux, délivré des couliasesdecarton peint etd*un soleil à Thuile, répandaiitdtt4QÎik sur la coHine, les bois, la mer, un enchanlcincnl divin. On au* rail dit ([ue les noies rossiniennes, élancées vers le ciel, retombstent en pluie^de gouttes d'or sur des lames de cristal, et que t0Êt$iM^mmfÊlgBie^^^ harmonieuse pour saluer le créateur de la S&nirmmié^i
Patrick in\0(iiuiiL avec ardeur son patron et désespérait de la grâce. La flottille abordait au rivage, le chœur ciianlait toujours.
On entendit un long et mélodieux éclat de rire, un éclat de riBeaÉMWMlMnl chanté comme un aome&rio de YiekiiieeUe, et une jeune femme s'écria : x.
« Tres-i)i(Mi ! très-l)i(Mi 1 mes annis, superbe! Seigneur Lorenzo, jamais, ia reine de iiaiiy loue n'a été x^eçue avec cette pompe 1 K'esi*eefiffi^,<noa^€her maeslra, qu'on ne ebantait pan^Mii^ hmt Babylone>iJ^voi»<^tt««i«^^^f6u de œ tomps^?.>.* à: mm tour! »
Et la femme, jetant aux branches d'un oranger son léger chapeau de paille et laissant tomber sur son cou ses beaux cheveux noirs, entonna le Fra lanii régi comme à San-Carlo. Rossim cueillit une orange et la mangea.
A la fin du chœur et de la scène, Patrick dit à Lorenzo d'une voix ([ui trahissait l'émotion intérieure :
« Ce lieu n'est pas bon pour moi, je vais me jeter dans un canot et rentrer à Naples. »
EL il allongeait le pied déjà lorsque Rossim Taborda joyeusement et lui dit en lui serrant la main :
« Où allez-vous donc, jeune homme? vous nous quittez? »
220 LA S£MlKAMli>£.
Patrick rougit et balbutia quelques paroles décousues.
« Moi, je ne vous quitte pas , dit Rossini. Allons, mon enfanty TOUS êtes trop timide, prenez mon bras, et andiamo a cmUina, j'ai &im... N'est-.ce pas, seigneur Lorenzo, que Tabsinlhe du golfe de Baïa vaut mieux que celle du café Anglais? Oh! le seigneur Lorenzo est sourd, il s'est emparé de la diva! »
Patrie)^, entraîné par Kossini vers la table du festin, ressemblait à un cadavre attaché à un corps vivant. Il ne sortit de son évanouissement moral que sur son fauteuil de convive et à la .voix de Rossini , qui s'extasiait sur Tordonnance du repas.
Le jeune Irlandais donna un coup d'œil rapide autour de lui , et il faillit succomber cette fois à son émotion, en se trouvant placé en face de Lorenzo et de la redoutable femme de San-Carlo. n ne distingua que confusément les cinquante personnes qui couronnaient la table ; cette foule était comme perdue dans les rayons de Sémiramis. Le voisin de droite, Rossini, restait seulement visible pour Patrick.
Le silence est ordinairement l'ouverture à la sourdine de tout festin d'artistes; mais, la première faim assouvie, un iuUi de voix éclata avec plus ou moins d'accord. A la faveur du fracas du second service, Patrick reprit insensiblement facultés physiques et morales , et il se recueillit même pour tourner un compliment à ce grand Rossini , son voisin , qui avait eu pour lui tant d'affectueuse politesse sans qu'il le méritât. Raffermissant sa voix avec un verre de lacryma Chrisii , Patrick se tourna vers le mae^^ro, et, s inclinant sur son assiette, il dit pompeusement :
« Cygne de Pesaro... »
Rossini l'arrêta brusquement en agitant sa fourchette comme
un sceptre.
a Je sais cela, je sais cela, mon cher!...
— Harmonieux fils de l'Ausonie, continua Patrick.
Oui, oui, touchez-moi la main, mon brave jeune homme, et laissons les cygnes de l'Ausonie en repos. Voulez-vous que je' vous apprenne à faire une bonne sauce à votre filet? C'est bien
LA SEMIRÂMIDB
«mple. Coupez une tranche de limon , eiprimez le jus dans de la poudre de piment d'Espagne et de bon carick de Java ; délayez
le tout ilans un anchois fondu à l'huile, et vous m'en direz des nouvelles : celte recette vient de M. de Cussi. Inclinez-vous devant ce grand nom. »
Rossini s'aperçut qu'il avait offensé Patrick, et, se penchant à son oreille , il lui dit :
a EstK-e que l'accueil que je vous ai fait ce matin ne vous a pas étonné?
— Quel accueil m*avez-vous &it? demanda Patrick avec cette dignité que prend su&itement un homme fier qui croit avoir reçu
une olVense.
— Je vous ai abordé comme un ami de vingt ans,
— Un .instant je m'en suis enorgueilli. Vous ne me connais-' siezpas. .
— Je vous connaissais! je vous connaissais! dit Rossini avec une émotion qu'il s'elforçait de déguiser.
— Et où m*avez-vous vu? demanda Patrick d'un ton d'inquiétude.
— Hier soir, dit Rossini à voix très-basse, je cherchais un homme avec la lanterne de Diogène, à San-Carlo, et je vous ai vu.
— Moi? dit Patrick pâlissant.
— Chutî... Oui, vous; j'ai gardé votre visage toute la nuit, là dans le front. Vous étiez superbe. J'ai foit Semiramide pour vous et pour moi.... Maintenant, brisons là. Buvez un vèrre de Champagne avec moi. »
Puis , apostrophant Lorenzo ;
« Seigneur Lorenzo, avez-vous diné quelquefois chez Beffi, rue Richelieu?
• — Souvent, seigneur maestro.
— On y lait bien les raciuli. Savez-vous, Maria, le meilleur iisûseur de ravioli à Naples?
— Non, h répondit Maria.
m LA SBMIRAMIDE.
Si Boflmi eût noié ce non , il ne l'eût pas foît plus hannemeux
à l'oreille.
« Maria, poursuivit Bossini, onvoyoz tous les jours à midi, au coup de V Angélus, votre domestique au tailleur du Violon d'ApoUon^ vis-à-vis Saint-Philippe de Néri. Ravioli première qualité. »
Et Rossini continuait à remplir le verre do Patrick. Le jeune' Irlandais , sobre de profession et de pays , buvait imprudemment, par politesse et par distraction, tout ce que lui versait le créa* teur de la Semiramide.
Au éeâeiNiy l'exaltatièn bouillonnait éSas sa pdtrîne, et la moindre cause devait la faire éclater au dehors.
La conversation qui venait de s'établir n'était nullement du goût de Patrick; il s'attendait à un entretien merveilleux et relevé, que devait faire naître natnrell^ent la présence de Rossini et de la célèbre cantatrice. Au lieu de cela , il assistait i une dissertation sur les ravioli , la pasta-froUa ^ les picJdes , la cuisine de Befil. Et ensuite, si de lu cuisine on daignait s'élever à rart musical , c'était alors une discussion furieuse sur les airs en ut, en /a, en ré^ sur les strette^ les scherze^ les cabakUe^ les accords -de tierce ^ les andante, les allegro, les adagio, les ma^ jeurSj les mineurs ^ les trémolo ^ les sotto voce ^ et sur tout cet éternel vocabulaire technique à l'usage des instriunentistes qui se plaisent à noyer la poésie et l'idée dans un dialecte magistral et assommant.
Rossini ne répondait à toutes les interpellations sur les seherz»
et les cahalette que par l'éloge du plat qu'il mangeait.
La célèbre cantatrice disait avec une grâce, un sourire divin^ en acceptant un verre de punch glacé :
« Mon cber maestro , je suis sincère , moi ; je n'aime pas trop mon rôle de Semiramide , je n'ai point de cavatine à mon entrée; c*est alTreux! .l'entre au temple de Bélus comme dans ma chambre. Faites-moi une entrée, mon cher Rossini.
— La mode du punch glacé, répondait Rossini, nous vient d'Angleterre; c'est un excitant au rôti. »
LA SEMIRAMIDE
Patrick se leya, les yeux étincelants et la joue enflammée, comme un homme arrivé au délire de l'exaltation et à l'oubli de
lui-même.
« Rossini ! s'écria-t-il, vous chantez pour des oreilles de sourds 1 Ces hommes sont trop savants pour vous comprendre l II vous fimt à vous, dans vos auditoires, des intelligences simples et naturelles, des imaginations poétiques où les broussailles de la science ne germent pas ! Rossini , vous avez bati une pyramide nommée t>emiramide; mais, comme rarchitecto égyptien, vous avez muré la porte et placé .un sphinx devant. » i Un premier violon se leva et apostropha Patrick. Mais l'Irlandais, avec un de ces regards et de ces gestes foudroyants qui suppriment la contradiction , s'écria :
a Silence à 1 orchestre 1 II y a deux heures que j'écoute voa bécanes et vos bémoU^ écoutez-moi à votre tour ou mangez.. Oui, Semiramide est une cBuvre impérissable et qui ne peut vieillir, parce qu'elle était âgée déjà de quatre mille ans lorsqu'elle naquit. Toute musique a son point de départ terrestre et connu. La religion, la liberté, la mort, et surtout l'amour, sont le point de départ de l'harmonie dramatique. Mais de quelle floiiroe ést sortie la musique de Smiramide? à quelle impression humaine se rattache-trelle?'Il ne s'agit point de la savante combinaison des accords, mais de la pensée dominante qui plane sur cette partition incroyable et impossible. Rossini a dédaigné là tout ce qui fait le triomphe vulgaire et facile. Il n'y point d'amour, point de passion chamelle , point de liberté qui se révolte contre la tyrannie, point de danse, point d'intérêt bourgeois, rien. C'est une fable renouvelée du déluge, un spectre dont on peut se moquer si Ton ne croit pas aux spectres, une mère in** fàme, un Âssur féroce, un grand pr^re stupide, un Ârsace efféminé qui joue l'homme avec un contralto. Eh bien ! avec ces personnages usés jusqu'aux sandales dans les ornières de l'école, avec ce drame sans vérité, sans nouveauté, sans intérêt, Rossini a créé un monde; il a pns toutes ces antiquailles et tous ces pantins de la mythologie de Bélus , et il vous a rassasiés d'émo-
%%i LA SEM)BAMIDE.
lions inconnues qui nous semblent venir d'un sixième sens. Nous n'avons pas vécu à Babylone, nous ignorons absolument quelles mélodies couraient avec les vents dans les palmiers des jardins
suspendus, et un mystérieux instinct d'artiste nous dit que toute celte ardente musique est pleine de parfums babyloniens dans ses joies, dans ses fêtes» dans ses triomphes, dans ses terreurs, dans ses remords, dans ses tombeaux. Avant la Semiramide, vous ne deviez avoir que des œuvres courtes, belles dans certaines parties, mais expirant faute d'haleine. Dans la Semira- «ittte, tout s'élance d'un foyer inépuisable; l'orchestre est comme un volcan qui prodigue les pierreries, comme le Vésuve les atomes de cendre. C'est une puissance de souffle surhumaine , une aspiration colossale, comme si une pyramide entr'ouvrait ses flancs pour donner passage aux torienls d'air emprisonnés en elle depuis Ni nus. C'est une profusion de richesse à épuiser, tous les trésors de rOrienl 1 . . . Sémiramis , la grande reine , entre comme elle doit entrer, belle, tremblante et muette; l'hymne éclate autour d'elle , mais la coupable mne se tait. Voici Arsace qui arrive ; écoutez ce qu'il chante et dites si cela vous rappelle un mode connu. Écoutez son duo avec Assur, et dites-moi si jamais la musique, dans des proportions si étroites, a produit quelque chose de plus large, de plus varié, de plus opulent. Écoutez ces airs de volupté orientale que les femmes de la reine chantent dans les jardins, et dites-moi si vous ne respirez pas le ' doux poison qui circulait dans le gynécée des reines adultères. Écoutez le tiuale du tombeau , et dites-moi si jamais la métaphysique des terreurs surnaturelles a trouvé une langue plus formidable pour vous donner les frissons de la mort! Après cette lugubre et terrible scène qui vous fait croire à 1 incroyable , il semble que le pouvoir de l'artiste créateur ne peut aller au delà. Comptez sur Rossini : vous n'avez vu encore que le péristyle du temple ; vous avez foit un pas ; entrez. La même énergie de tons, la même vigueur d'haleine, vous jettera d'autres merveilles. Rossini vous fora même assister à une scène qui est le prodige de l'art; il vous attendrira sur une mère couverte du sang de son
LÀ SEMIRAMIDE. . ns
époux et qui embrasse son fils; Rossini tirera du néant, pour accomplir cette réconciliation impossible , des notes fondues dans le creuset céleste au jour de la clémence de Dieu. Et ne croyez pas que tant de miraculeuses choses soient toutes Teffei des savantes combinaisons de Fart ou même des inspirations soli- .lairesdu poëte; il est arrivé à Rossini ce ijui ne iiiaiuiuc jamais aux génies sublimes , le bonheur î Sous l'obsession de son démon, Rossini obéissait souvent» à sou insu, à une loi surnaturelle qui lui dictait les échos d*un monde é\'anoui. C'était Tassociatioii de deux natures, dont une seule se matérialisait et prenait un corps liumain; l'autre restait dans ces profondeurs de l'espace où quelque invisible génie garde tous les trésors de joie, de colère, de douleur, d'amour, de flamme, que l'homme a dépensés depuis sa créatioii. a
Patrick se laissa tomber sur son fiiuteuil ; son visage était écar-
late; ses cheveux hérissés s'agitaient comme des tlammes. Il jeta sur la femme un regard dévorant, et, fermant les yeux, allongeant les l)i'as sur la table , roulant son visage sur ses mains, il garda l'immobilité de la tombe ou du sommeil. ' La etupéfaction était [x^inle sur tous les convives. Rosnni, le plus spirituel des hommes de génie, grimaça le sourire et chercha , pour la première fois, une plaisanterie de circonstance; mais, pour la première fois, il ne trouva rien. La belle Maria, coo- VBlsmmnt agitée, avait alloiigé ses bras nus et superbes sur la table , et , la {)oitriiie en avant , les tresses déroulées sur les tempes et les éj^ules, le visage immobile , Tœil fixe et lin gement ouvert, elle ressemblait à un sphinx de marbre blanc exhumé d'une foutUe du temple napolitain d'Isis ei Sérapis.
Mais de tous les convives, le. phis merveilleux à voir était LoreoEO, le maHredu festin etde la villa. Ce qu*il avait entendu, ce qu'il voyait, lui paraissait inc\|)licable; il continuait à regarder Patrick avec des yeux humides d émotion et bouleversés par une sorte de ttetrenr. Personne n'osait hasarder une réflexion avait Lorenao., et lui ne -savait queUe toumire donvr à cette scène sans nom. Tout à coup il se leva, doubla un des bouts <le m 0
LÀ SËMIRAMiDE.
la table , et, soulevant Patrick, il remporta évanoui Oii endormi dans rintérieiir (\v hi maison.
Un domestique vint annoncer, de la part de son maître, que le seigneur Lorenzo consacrait le reste de la journée à son ami malade , et que chaque convive était rendu à sa liberté.
Les invités , toujours silencieux , se levèrent et marchèrent lentement vers le rivage, où les rameurs les attendaient.
ils étaient déjà bien loin, et la célèbre cantatrice n'avait pas encore quitté sa place.
« Madame, lui dit Rossîni, songez que nous avons une répétition à quatre heures. »
Maria fit un mouvement nerveux de la tète et des bras, comme si elle eut dormi éveillée et qu'une voix reùt arrachée à cet étrange sommeil ; et, se levant avec une vivacité convulsive, elle dit :
« Cest juste; allons à" la répétition. »
Le lendemain de ce jour, Patrick se levait avec le premier rayon du soleil dans une chambre de la villa Sorrentina. 11 ouvrit
la croisée et respira , dans 1 air frais du matin , le meilleur remède que la médecine puisse conseiller après une hirieuse agitation.
Lorenzo entra , et les deux amis, un peu embarrassés Tun de Fautre, se serrèrent affectueusement la main.
Avec une question banale ^ on sort iàcilement d'une position
équivoque.
(( Comment as-tu passé la nuit? dit Lorenzo avec une aisance affectée qui voulait ménager son ami.
^Fort bien, dit Patrick, fort bien.... £st-ce que j'ai été malade? ,
— Non; c'est une question d'habitude que je te fais. »
Patrick ferma les yeux comme pour regarder sans distraction en lui-même quelque souvenir confus de la veille, et prenant la main de Lorenzo ;
LA SEMIRÀMIOE
a Mon omi , dit-il , viens à mon aide; que s*est-il passé hier? Quelque chose me pèse, là, sur le front.... Âi-je dormi longtemps? ^Quinze heures, dit Lorenzo en riant.
— Quinze heures! J'ai fait des rêves étran;;es... Attends... attends... le brouillard se dissipe... je commence à voir clair.... 0 sainte pudeur l »
Et il jeta son visage dans ses roams.
« Enfentl dit Lorenzo avec un accent d'affection touchante, enfant, ne prends donc pas la peine de rougir ainsi devant moi.
— > Lorenzo, c'est décidé, je pars pour Rome aujourd'hui; j'irai me jeter aux pieds du saint-père.
— Eh I quel crime as-tu commis , innocent?
— — Lopcnw) !...
— Tu as bu du Champagne et du lacryma-Christi : voilà de quoi désespérer de son salut ! . .
— J*ai bu l'enfer 1 » s'écria Patrick,
Et il étreignit fortement sa poitrine dans ses bras.
« Mon ami , dit Lorenzo , parle-moi avec franchise ; depuis hier, je suis bouleversé. J'ai passé ma nuit sur le seuil de ta porte pour écouter la voix de les songes et obtenir une confidence de ton sommeil. Que se passe-t-il en toi de mystérieux, d'inexplicable depuis hier ?»
Patrick ne savait ce qu'il allait répondre, lorsqu'un domestique annonça sur l'escalier qu il avait une lettre à donner à M. Patrick, de Dublin.
Lorenzo prit la lettre et la remit à son ami.
Patrick ouvrit et lut :
« My dear sir,
« J'espère que vous serez assez bon pour accepter un déjeuner sans façon et frugal à la villa Barbaïa , im Pausilippe. Nous serons
aussi peu de monde que vous voudrez. Je vous ai fait retenir ce soir, à San-Carlo, une loge à cote de la loge du roi. On joue votre Semiramide.
« Maria. »
m LA S£MiRÂMlD£.
« Démon ! s'écria Patrick en froissant le billet dans ses mains* Tiens, Lorenzo, lis. Est-ce un tour de l'enfer, celui-là? a
Lorenzo prit le billet, et sa figure se couvrit d'une pâleur mortelle.
« Est-ce à toi ou à moi que ce billet est adressé ? » demandatril d'une voix éteinte par Témolion.
Pour toute réponse, P^ttrick remit Fenveloppe du billet à Lorenzo.
« Oui, dit le jeune Italien, c'est à toi : M, Patrick 0..., de DMm L'adresse est précise , c'est bien à toi qu'on a écrit. Et oompte&-tu aller à cette invitation... mystérieuse, Patridc? »
L'Irlandais , les bras croisés sur sa poitrine , se promenait à grands pas et paraissait méditer quelque résolution. Sa bouche était muette.
« I^trick, poursuivit Lorenzo, îl parait que la belle actrice a découvert ton nom à l'hôtel de la Victoire... du moins je suppose... Il paraît que cela lui tenait au cœur. »
Patrick ne répondit pas. Lorenzo sortit un instant de la chambre sans être remarqué de son ami , et dit quelques mots à l'oreille du domestique sur l'escalier.
Rentré, il prit vivement le bras de Patrick et lui dit :
« Mon ami , tu es appelé à la villa Barbaïa ; le sai&^lu? Suis-je hidiscret en te demandant d tu me quitteras pour ce déjeuner ?
— Eh bien ! s'écria Patrick, puisque l'enfer le veut, Teiifer sera content. Oui, j'irai à la villa Barbaïa !
— - Malheureux 1 s'écria Lorenzo, tu renies donc tes devoirs?
— J'appelle la grâce à mon secours, et la grâce ne vient pas.
— Patrick , songe à l'habit que tu portes ! *
— L habit que je porte est le tien, je ne souille pas l iiabit de saint Pierre. A quoi songes-tu , de me donner de si sages conseils aujourd'hui, toi si libertin hier ?
— Patrick, tu vas me comprendre. Si j'avais reçu une invitation de cette femme sans y voir Bgurér ton nom à côté du mien , j'aurais refusé.
LÂ SEMIRAMIDE
— • Oui, voilà seulement ce qui te révolte, Lorenzo. Tu es sincère.
— TrèSHsincère.
— Bb bîenl ce billet m'aulorifie à choisir ma société. Je tlnvHe.
— Quelle étrange plaisiuitorie me fais-tu là"?
— Je parle sérieusement. Accomi)agne-moi à la villa Barbaïa.
— Non, mille Sois non ; je reste, je n'accepte pas ton tnvitatien. 11 nV a pas nn souvenir d'une ligne pour Lorenzo dans ce billet.... L'intention de celle qui écrit est évidente... on veut être seule avec toi.
— Adieu , Lorenzo ; ma tête brûle ; la volonté manque à mon âme ; je suis sur une pente horrible : l'abhne appelle Tablme ; il fiiut aller au fond du gouffre.
— Adieu, Patrick.
— Où te-reverrai-je, Lorenzo?
— Â San-Garlo , ce soir.
— A San-Carlo î... Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi m'abandonnez-vous? Ce fut le cri du ImIs de l'homme sur le Calvaire 1... Oui, Lorenzo, je sens sur mon front le sceau de la réprobation.... A San-Garlo ! »
Et il fit un pas vers la porle pour sortir. Lorenzo , au comble de l'agitation , courut à lui , el prenant ses deux mains et mettant sa figure à deux doigts de la sienne , il lui dit d'une voix effrayante :
« Patrick , tu Taimes donc , cette femme ? »
L'Irlandais jeta sur Lorenzo un regard mélancolique et dit :
« Adieu l adieu I » .
' Et il sortit de la diambre avec une précipitatitm qui ressem-
blait à la folie.
Lorenzo s'assit et le suivit quelque temps de l'œil avec un sourire où perçait la malignité. Puis il appela son domestique et lui demanda si ses ordres avaient été suivis. Celui-ci répondit
que tous les canots de la villa étaient déjà bien loin, qu'il ne
LA SEiMIRAMlDE.
restait dans la baie qu'un batelet plat , sans rames el à demi
submergé.
« C'est bien, dit Lorenzo, je vais voir bientôt rentrer mon Patrick, que j'ai fait prisonnier de guerre. On pourra Tatkendre longtemps à la villa Barbaïa ce matin et à San-Garlo ce soir. »
Une demi-heure s*étant écoulée, Lorenzo conçut quelque inquiétude, et il se leva pour jeter un coup d'oeil sur le rivage. Sous les arbres, dans les allées, sur la grève, tout était désert et silence. Il appela son ami à haute voix et à plusieurs reprises. ' La réponse attendue ne résonna pas dans Tair. La solitude resta muette. L'an'xiété de Lorenzo augmentait à chaque instant.
« Mais cet homme est un démon incarné ! disail-il à un interlocuteur absent, comme on parle dans le jardin de l'hospice des fous;, cet homme est un démon 1... Où diable a*t-ii vu la Semi» ramiât ? où s'est-il rendu amoureux de cette femme ? et main* tenant quel chemin a-t-il pris pour aller à la villa du Pausilippe ? Et il est aimé ! il est aimé !... aimé de cotte femme !... Et pour un mauvais feuilleton sur St miramide qu'il a prêché hier entre deux flacons de lacryma-Ghristi 1 Oh 1 ma position est intolérable 1 II faut que j'en sorte à tout prix 1 »
Le jardinier de la villa revenait de la pèche en ce moment et passait, los lii^nos sur l'épaule, devant Lorenzo. A la premières question que lui ht son maître, la vérité se révéla. Le jardinier avait vu un jeune homme accourir sur le rivage, et lançant des r^rds inquiets autour de lui comme pour chercher un canot. Puis ce même jeune homme ai)ercevant une barque de pécheur qui cinglait dans la direction de Naples, à peu de distiinco de la côte , il s'était jeté bravement à la mer et avait atteint la barque en quelques élans.
« Mais cet ange d'hier est donc un démon aiijéurdlitti ! » s'écria Lorenzo.
Puis, s'adressant au jardinier, il lui dit :
« C'est l'heure du retour de la pèche ; reste ici , attache tes yeux sur la mer, et ne manque pas de héler le premier bateau qui passera à la portée de ta voix. H y a cinq ducats à gagner
LA SËMIRAMIDE. 234 <
pour le patron. Je t^attenâs à la maison , et si tu m'amènes une barque, il y a cinq ducats encore pour toi.
— - Je promets à Votre Seigneurie un patron dans un quart d'heure, » dit le jardinier en d'inclinant.
Et Lorenzo reprit le chemia de la villa, répétant à haute voix son étemel monologue : .
« Cet ange est un démon I » «
La villa Barbaïa est une résidence délicieuse; elle est susi>endue au flanc du Pausilippe comme un blanc et frais nourrisson au sein de sa mère. 11 y a des treilles ciiarmantes, de doux abris, de ravissantes échappées de mer et de montagnes, des bois recueillis où l'on entend des murmures pleins de grâce, de mélodie, de volupté, d'amour.
Patrick se' promène sous les arbres qui couronnent la villa bien avant Pheure convenue de Tinvitation ; il porte un costume élégant, au suprême goût de la fadiion; c'est dans la rue de Tolède qu'il s'est habillé mondainement de pied en cap, plus heureux que Léandre, (jui ne trouvait pas de tailleurs quand il arrivait au pied de la tour d'iléro. Un domestique a promis de le prévenir quand sonnera Theure de la réception. Le jeune novice irlandais est charmé de ce retard, qu'il emploie à préparer des questions et des réponses. Mais, à diaque instant, il ouvre le précieux billet et tâche de découvrir, sous le voile des expressions, la véritable et occulte pensée de la femme artiste. Quel admirable plan de vie il s'organise à loisir l Sans doute cette villa charmante appartient à la célèbre cantatrice, ce sont bien là les jardins suspendus de Sei^amidê, Oh 1 que Texistence doit être douce entre l'azur de ce ciel et Ta/ai r do ce golfe ! Quel ravissement d'être le maître, le favori ou l'esclave de cette reine superbe, et de la recevoir là, toute palpitante des caresses de SMi^rk), et de dire à tout ce monde en délire et brûlé d'inu* tUes désvs ; « Oui, cette fémme,.. » Patrick n'osait achever son
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idée; mais, si quelque témoin de son âgiUttion ei^paMé, il an* rait vu que le jeune homme était parlai^é entre les sentiments les plus opposés, la joie et le désespoir, l'extase et le remords, la honte et TorgueiL
A l'benre aimoneée, Maria se leiva comme mie ét<^ entre deux colonnes de marbre de la villa. EHe portait, comme toujours, une simple robe blanche, virginalement agrafée à la racine d'un cou pur et blanc comme l'ivoire. Sur sa belle téte nue, rébène fluide des cheveux se divisais mollement et roulait en bandelettes égales sur ses épaules. Au premier sourire qu'elle laissa tomber de ses yeux veloutés et ifmpkles, celte création immense et sublime sembla sortir du chaos et tressaillir de joie comme i'Éden à la naissance d Eve. Le plus beau paysage, sans k iémne, n'est que la silhouette du néant l
ViBàMkk la vit) et son regvd expim d'amour, n se raffermît sur ses pieds et marcha lentement vers la maison. En cet instant décisif, toutes les l)olles choses qu'il avait préjxirées s'évanouirent dans sa mémoire. U ne trouva sur ses lèvres convulsives que des plvases obscures et bégayées. Maria, anrec cette noMe ftmSiarité des grands artistes, Im tendit gracâensement la maok^ conrnie à une ancienne connaissance , et lui dit :
« Vous êtes exact comme im gentilhomme anglais, mon cher monsieur Patrick. Êtes- vous seul ?
^ Oh 1 seuil répondit Patrick avec mie expresnoR de mystàre qm fit sournre la M\e dame.
— C'est que votre ami aurait été de trop ce matin. • — J'ai laissé mon ami à la villa Sorrentina.
-*> Très-bien l sir Patrick. Votre indisposition d'hier n'a pa» eadeiiBteÉt
— en de suites , répondît Mridc en écho.
— Permettez-moi de vous introduire et de vous présenter à mon cher imprésario, »
Patrick n'entendit pas la fin de cette phrase, fin ce moment, tontee toe cloches de Naples sonaèrent VAnffihm, et celle hvaoiBde aMenÎM et ^reygîeoie 'it- masalir le jewie eMtleii^