LA VILLA M AR AVIGLIOSA
sion d'éclaircir les étranges choses et les singulières paroles qui m'avaient frappé derrière la cloison. Le difficile était d'entamer le sujet. Il est probable que je ne serais pas arrivé à mes fins sans le hasard dune promenade dans la villa. Comme nous passions auprès d'une statue de l'empereur Vitellius, je me pris à dire :
— Les souverains ont eu quelquefois des faiblesses auxquelles on a peine à croire, ainsi :
Vitellius lavait sa vaisselle ;
Trajan mettait son vin en bouteilles ;
Constantin taillait ses sandales,
Louis XIII faisait ses confitures;
Louis X1Y peignait ses chiens;
Louis XV faisait son café.
Je conçois pourtant ces petitesses, ajoutai-je précipitamment, de peur que mon érudition ne voilât pas assez le coup que je portais ; elles délassent par leurs trivialités des occupations de la royauté. Il ne faut pas qu'un arc soit toujours tendu ; sans cela, il casse, pensait fort judicieusement Socrate qui dansait, et qui dansait peutêtre comme un arc. Votre noble père aime beaucoup Socrate, quoiqu'il ne danse pas, ne lave pas sa vaisselle, ne peigne pas ses chiens, et ne fasse son café ni ses confitures.
— Il a cependant ses manies, répondit en rougissant mademoiselle Vénus.
— Il fait peut-être des vers? C'est un bien noble travers quand on a son imagination.
— Pas précisément.
— Il s'occupe peut-être d'alchimie?
— Je ne pense pas qu'il se soit élevé aussi haut.
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— J'entends. Il s'est arrêté à la chimie.
— A ses applications utiles,- répondit Venus.
— La chimie en a tant, qu'il est difficile de deviner celle qu'honore de ses veilles et de ses recherches le noble comte votre père. C'est de la chimie que de l'eau de Cologne, le vulnéraire suisse, les briquets phosphoriques et la cuisine.
— C'est peut-être à cette dernière branche de la chimie qu'il s'est voué.
— 11 n'y aurait rien en cela qui me blessât, m'empressai-je de dire; les erreurs des grands hommes sont sacrées. Celle-là a son coin d'originalité. — Ainsi, votre père est comte le jour...
— Et restaurateur la nuit, ajouta, achevant ma phrase, la naïve Vénus. Je vous devais cet aveu, puisqu'un jour nous n'aurons plus rien de caché l'un pour l'autre. Mais ne parlez jamais à mon père de ces singularités. Il rougirait pour nos aïeux et pour lui.
Je tenais enfin le mot d'une de mes trois énigmes. Mon futur beau-père était aubergiste par originalité. Lalande mangeait des araignées ; le comte voulait faire manger des macaroni. Cela n'empêchait pas le premier d'être un grand astronome; ceci n'était pas une raison pour que le second ne fût pas d'une haute naissance, dune immense fortune, et le possesseur de la villa maravigliosa et de sa galerie de peinture, deux trésors qui m'appartiendraient en acquérant un troisième trésor, sa fille, Vénus de Frontifero.
Quel était le mot de la seconde énigme, ou plutôt de la seconde menace de Polieastro : Je dirai ce qu'est votre galerie l
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— Pourquoi votre noble père, cliarmante Vénus, lui qui m'a comblé de tant de bontés et qui les multiplie sans cesse autour de moi, ne m'a-t-il laissé voir que trois fois sa galerie dont je me suis montré le si juste admirateur?
— Vous le saurez. Mon père entreprit Tan dernier un vovage en France et en Angleterre dans l'unique dessein de connaître les galeries de tableaux qui enrichissent ces deux contrées. Quels furent son étonnement et sa colère quand il se vit repoussé de toutes les portes d"amateurs, d'accord entre eux pour lui ménager cette avanie !
A force de chercher la cause d'une impolitesse si blessante, il apprit qu'un Anglais, irrité contre lui, avait été l'unique machinateur de celte conspiration. Cet Anglais, que mon père, pour des raisons particulières, n'avait pas voulu admettre dans sa galerie, s'était vengé à son tour en lui faisant interdire l'entrée de toutes les galeries de l'un et de l'autre cùté de la Manche. En homme de cœur, mon père ressentit l'outrage ; mais en Italien il sut le retenir dans le fond de sa poitrine. De retour à Florence, il arrêta que sa galerie ne serait plus ouverte à aucun étranger, de quelque rang qu'il fût. Il a fallu toute l'estime que vous lui avez inspirée, jointe à notre affection mutuelle, pour qu'il ait violé en votre faveur une promesse scellée par la vengeance. Maintenant vous comprenez comment, conciliant sa haine pour les amateurs étrangers et son amitié pour vous, il vous a d'abord accordé et ensuite retiré la permission d'admirer ses tableaux.
En voilà encore une d'éclaircie, dis-je en moi. Mais en m' adressant à ma future :
— Quand nous serons mariés, j'espère que l'interdit