LA VILLA HARAVICLIOSA. ST
sera levé. Devenu son gendre, les tableaux m'appartiendront.
— Sans nul doute. Et si je croyais vous être agréable dans ma proposition, j'offrirais de vous introduire dans la galerie par une porte secrète, sous la condition que vous vous contenterez du jour qui y règne, sans tenter d'en augmenter la clarté en tirant les rideaux ; car, si mon père vous surprenait, il vous serait impossible de remettre sur-le-champ les choses en l'état où vous les auriez trouvées.
Jamais amant entendant un aveu longtemps soupiré, jamais ingénieur voyant sourdre à dix pieds d'un puits artésien l'eau dont il n'attendait le jaillissement qu'après avoir creuse trois cents pieds dans le roc, n'éprouvèrent une joie pareille à la mienne.
Les femmes sont en général plus heureuses de la joie qu'elles causent que de la joie qu'elles éprouvent. C'est encore de l'égoïsme au fond ; mais c'est un égoïsme plus délicat que celui de l'homme.
Vénus partagea mon bonheur, et, voulant le doubler, elle me remit la clef de la porte secrète de la galerie. Lovelace eût au moins attendu la nuit pour profiter de la facilité offerte de s'introduire auprès d'un objet aimé ; plus fortuné que Lovelace, je n'attendis pas la nuit. Vénus n'était pas encore rentrée dans son palais, que j'étais déjà dans la galerie de la villa maravigliom. à genoux d'enthousiasme devant trois ou quatre cents tableaux des plus grands maîtres de l'univers, italiens, français, espagnols, flamands, allemands, anglais.
Je vivais dans les siècles de ces rares génies, j'entrais dans leurs ateliers sévères par les marches antiques et
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dorées des cadres ; je sortais de chez Giotto pour saluer Pérugin derrière son portique; Piaphaël me souriait de sa fenêtre ciselée; adossé à son mur de cuivre, Michel- Ange, le sombre maître, nfétalait ses démons et ses damnés, tandis que le rude Albrecht Durer alignait pour moi ses belles vierges allemandes contre des cloisons de chêne.
— Tu étais métaphorique en diable. Tu veux dire que tu passais, dans ton extase, de la peinture sur cuivre à la peinture sur bois.
— Tout simplement. Mais je n'ai pas achevé ma phrase.
— Achève-la.
— Tandis que j'éprouvais ces ineffables jouissances, la porte du fond de la galerie s'ouvre, et je vois entrer...
— Le comte Enée de Frontifero, je gage, accompagné de sa tille. C'était un guet-apens...
— Accompagné de l'aubergiste Policastro.
— Je n'y suis plus.
— Je n'eus que le temps de me cacher derrière une statue colossale de Pollion. Malheureusement, en vrai Romain, Pollion n'avait pas de manteau. Je maudis sincèrement le nu.
A quelque dislance que s'arrêtassent le comte et l'aubergiste, je n'évitais pas de les entendre. Pienvoyés par les voussures de la salle, les échos m'apportaient leur conversation, que j'ai retenue avec la plus scrupuleuse fidélité, trop intéressé alors à ne pas en perdre un seul mot.
— Il n'en reste plus que deux, comte, dit le premier l'aubergiste, et ce ne sont pas les moins bons, sauf le respect que je vous dois.
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— Hélas ! ta remarque n'est que trop cruellement vraie, mon excellent Policastro. Mes aïeux...
— Vos aïeux étaient des prodigues. N'avaient-ils donc rien de mieux à faire que de manger en fêtes, en galas. en soupers, tant de vierges d'un si beau coloris, tant de saints personnages d'un si ravissant dessin? C'est presque de l'anthropophagie.
— Policastro, notre rang a ses exigences. On n'est pas noble pour vivre comme des laboureurs : respect à la mémoire de nos grands aïeux; passons le rideau sur leurs fautes.
— Et sur les tableaux qu'ils vous ont laissés surtout : quoique le jour approche où le rideau sera impuissant pour déguiser leurs fatales substitutions. Si je pardonne à votre aïeul d'avoir dévoré le côté droit de cette galerie, parce qu'il était prince et obligé de figurer à la cour de l'empereur; s'il a falsifié six martyrs, deux transfigurations, huit amours, neuf enlèvements, quatre cloîtres, et ilix-sepf vues de Venise, pour avoir des carrosses, les premiers cuisiniers de France, et les plus adroits cochers uV Londres, je suis impitoyable pour votre père, qui, joueur acharné, a dévalisé le côté gauche de la galerie, oui ; et pourquoi? pour mettre à la merci d'une carte ces trenteneuf portraits de pape qui sont là; ces vingt-huit portraits d'abbesses des Camaldules, et la collection entière de Flamands de cette travée.
Mais s'ils sont encore là, ces portraits de papes et d'abbés, aussi bien que les tableaux de la galerie de droite, et d'ailleurs je les aperçois d'ici, me disais-je. je ne comprends pas comment le père de mon beau-père a pu les perdre au jeu, pas plus que je ne devine com-