LA VILLA MAP. AVIGLIOSA
time rien de ce qui ne Lest pas : peintres italiens, femmes italiennes, villas italiennes.
— Est-ce qu'elle n'est pas Française, mademoiselle Vénus ?
— Elle est née, mon cher Policastro, je te l'ai dit cent fois, près de Paris, à Montreuil.
0 Pollion ! Pollion ! une galerie de croûtes prise pour un musée incomparable! et sur le point de se marier avec une demoiselle de Montreuil, croyant épouser une Italienne. Et la taille étrusque, et les pieds volsques, et le cou sabin !
De nouveau, le comte et l'empoisonneur au fromage se prirent à éclater d'une si indécente manière, que je dus devenir plus pâle que le Pollion. L'n instant je crus n'être plus qu'une copie aussi.
Quelques minutes après, j'entendis un bruit ; j'avançai la tête, et je vis que le comte et son acolyte, l'un grimpant à une échelle, l'autre la calant avec le pied, consommaient le dernier sacrifice dont la magnifique galerie maravigliosa pût être encore victime. Un beau Dominiquin et un divin Carlo Dolci furent décrochés, et à leur place furent installées les deux copies qu'en avait faites Policastro.
— Pas mal, Policastro! pas mal! Tu n'as été qu'ignoble, cette fois-ci. Je te salue le premier copiste de l'Europe.
Cependant, lorsque les tableaux furent à terre, le comte ne les vit pas sans regret entre les mains de Policastro, qui allait sans doute les livrer à l'heureux acquéreur. Il les prit, les posa sur un fauteuil, et les regarda longtemps avec attendrissement. Des longues poches de
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son vieil habit rouge il sortit un mouchoir et s'essuya les yeux. Le comte était ému.
— Policastro, ce sont mes deux fils, mes deux plus beaux, mes derniers. Quelle suave couleur ! quel dessin! quelle draperie! seraient-ils encore moins beaux, comment les abandonnerait-on sans douleur? C'est tout ce qui me restait, et je les perds! Tous ceux-là. ce ne sont pas mes enfants ; les étrangers peuvent les admirer, mais pour nous, ce sont autant de mensonges qui me rappellent de divines réalités. Avant de m'en séparer, j'ai résisté à tout. J'ai vendu mes chevaux, Policastro, ma mule, mes habits : je n'ai gardé que ce vieil habit rouge tout déchiré par-dessous; regarde, Policastro.
Et comme Policastro, je vis de mon coin l'affreux dénùnient du comte Énée. Une larme glissa sous ma paupière. Ce comte, puissant descendant d'Énée, était en lambeaux.
— Tu sais mieux que personne, Policastro, que, pour vivre, j'ai été obligé de m' associer à tes travaux, d'être aubergiste avec toi. Je tourne la broche et épluche les légumes...
— Seigneur comte... Les sanglots étouffaient la voix de Policastro, qui baisait les mains du comte. Seigneur comte, la Providence ne vous laissera pas toujours ainsi. Espérez.
— L'espérance n'est pas même permise aux vieillards. Policastro; mais tous mes maux passés étaient légers compares à celui-ci. Adieu, Dominiquin! adieu, Carlo Dolci! qu'ont vus mes aïeux, qui avez réjoui les regards de mes pères! qui avez été mon orgueil devant les étrangers! Adieu! mes enfants, adieu!
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Et le comte appliquait ses lèvres tantôt sur un tableau, tantôt sur l'autre, les baisant avec toute l'effusion italienne. Au bruit de ces caresses multipliées, on eût dit que les personnages du tableau les lui rendaient.
Une seule pensée jetait son ombre jalouse sur la sensibilité de l'aubergiste. Son amour-propre d1 auteur (si un copiste est un auteur) était singulièrement torturé par ces admirations du comte pour les deux tableaux dont il croyait avoir au moins égalé le mérite par ses deux copies.
Quant à moi. ma douleur était fort tempérée par l'idée que, si le comte n'avait plus de tableaux à vendre, il lui restait néanmoins sa splendide villa qui valait deux millions.
— Celle que tu espérais avoir en épousant la fille du comte ?
— Précisément.
— Courage, seigneur, lui dit Policastro; montrez-vous plus grand que vos aïeux. S'ils avaient eu votre caractère, ils vous auraient légué un peu plus de tableaux originaux et un peu moins de copies. Encore si ces copies valaient les miennes! mais pourquoi vous lamenteriezvous tant ? Est-ce que votre nièce n'est pas sur le point d'épouser ce peintre français? Eh ! vous serez encore riche comme le grand Énée.
— Ce mariage n'est pas encore fait, Policastro. J'ai des ennemis; si l'un d'eux révélait à ce Français que la superbe villa marav'ujl'iosa ne doit jamais passer aux étrangers; que la loi m'oblige à la transmettre directement à quelqu'un de mon nom, et par conséquent à l'un de mes neveux; crois-tu que cet étranger ne renoncerait
LA VILLA MAIîAYÏGUOSA. 05
pas aussitôt à la main de ma nièce, et ne quitterait pas sur-le-champ Florence et l'Italie?
— Ce n'est que trop vrai, comte. Les villas, fût-ce la villa Borgfaèse, fût-ce la villa Doria, ne peuvent tire vendues, puisque nos lois ne sanctionnent pas, qu'elles réprouvent et cassent au contraire ces sortes de ventes; à plus forte raison, les villas ne sauraient passer aux étrangers ; elles sont le patrimoine du pays. Ainsi ceux qui comme vous, comte, en possèdent, sont forcés de manquer de tout, de mourir de faim au milieu des oiseaux, des fleurs, des eaux, des marbres et de superbes galeries, à moins que. vous imitant, ils ne se fassent aubergistes à la porte de leurs palais.
— Après avoir remplacé, ajouta douloureusement le comte, les tableaux originaux de leur galerie inaliénable par autant de copies.
Ces singulières révélations achevées, j'aurais pu, en toute conscience, paraître aux yeux du comte, et lui dire en face : « La comédie est jouée, faites-moi ouvrir les portes; » mais le comte et l'aubergiste se retiraient emportant les deux tableaux.
Une fois en liberté, j'eus honte de me trouver dans cette infâme galerie dont j'avais été dupe. Ma croyance fanatique, surprise et revenue à la raison, s'indignait de la présence de ces faux dieux auxquels elle avait prostitué ses adorations. Une révolution s'était opérée en moi : il y avait de quoi.
Avoir vénéré des comtes qui font la cuisine .'
S'être enthousiasme pour des galeries «le copies!
Avoir aime une Italienne de Montreuil!
Si je retirais ma parole de mariage donnée à ma d émoi-
96 LA VILLA MARÀVIGLIOSÀ.
selle Vénus de Frontifero, ce n'est pas parce qu'elle n'était ni riche, ni fille de comte, c'est parce qu'elle m'avait rendu ridicule.
Je sortis de la villa, mais, avant de quitter la Toscane et l'Italie, je montai au dôme de l'église de Sainte-Marie del Flore, à Florence, et, de cette hauteur, je fis tomber un grand éclat de rire, en guise de malédiction, sur cette terre de mystification perpétuelle.
— Tu nous reviens donc pour toujours, Biaise?
— Pour toujours.
— Tu peindras encore des paysages?
— Beaucoup de paysages, de blanchisseuses et de choux ; et que je sois de l'Institut si je perds jamais les tours de Montlhéry de vue.
Biaise a tenu parole : il est aujourd'hui un de nos premiers paysagistes.
On lit sur la porte de son atelier :
« Ici on est prié de ne pas parler de l'Italie. »
l\ ÉPISODE
DU
BLOCLS CONTINENTAL.
Ceux qui visitent aujourd'hui nos villes maritimes, et qui s'étonnent à bon droit de la vie qui s'y déploie, peuvent s'imaginer, par comparaison, de quel lugubre silence elles étaient frappées pendant nos guerres navales avec l'Angleterre. A peine quelques rares vaisseaux mai* chauds, à l'aspect moitié pacifique, moitié armé, comme ces timides bourgeois qui se disposent à traverser un bois infesté de voleurs, attestaient que toute activité n etait pas éteinte dans le bassin de nos ports. Le reste se composait d'un long rideau de bâtiments, qu'une prudente station avait depuis bien longtemps rendus inhabiles à tenir la mer; chaque jour leur enlevait un boni ige et leur rouillait un clou. Fendus par le soleil et verts
comme de l'herbe, ils ne dévoient plus s'élancer sur les vagues et se pencher au vent.
On n'entendait le malin, ni les joies du départ, ni dans la journée les chants du retour, ni crier les poulies et les matelots. Sur les quais déserts, on ne respirait plus cette bonne odeur du goudron, mêlée au parfum des Antilles ; on ne vivait plus dans cette atmosphère où se dégagent ces mille odeurs locales qui vous transportent avec la cire à Mogador, avec la cannelle à Java, avec le poivre à Calcutta, avec le coton à New-York. L'œil cherchait en vain ces cargaisons de café vidées en pyramide, ou ces pipes de rhum, qui grisaient rien qu'à les flairer (n passant. Quelques vieux marins, mutilés comme leuis vaisseaux, remplissaient seuls cette scène de désolation. Nous devions cette situation au blocus continental.
Le blocus continental! une de ces idées formidables que Napoléon coulait dans sa tête de bronze quand elle était en fusion, et lorsqu'il en sortait une colonne une armée, une proclamation.
Le blocus continental! projet qu'on n'exécute qu'avec les bras d'un peuple entier.
On le sait : Napoléon n'était pas monté au trône par le chemin tracé de la naissance, sa dynastie avait commencé à tel jour, à telle heure. Le canon lui av^it troué un passage au milieu des royautés européennes. Il s'était fait empereur, comme on se fait homme, c'est-à-dire seul, avec la seule énergie de sa volonté; mai-, parvenu à cette hauteur, il fallait s'y maintenir : c'est plus difficile que de monter. Il mit son épée devant lui, et il en tourna la pointe contre qui en approcherait : tons se jetèrent sur cet aimant qui avait attiré les peuples. Il
avait vaiucu 1 Autriche deux fois, toujours, il en était l'aligné; l'Italie, la Hollande, le Danemark. l'Espagne, le monde entier : mais, battue cent et cent fois. l'Angleterre résistait, et l'Angleterre était le plus à craindre. Pour que Napoléon ne périt point, l'Angleterre devait périr. Invulnérable dans son île, il fallait l'attaquer ai! eurs qoe chez elle; et, comme elle était partout, partout on l'atteindrait. Le génie de Napoléon avait deviné le moyen sûr. infaillible s'il était seconde, d'abattre l'Angleterre : c'était de lui ùter la vie. en empêchant qu'elle ne la renouvelât par ses points de contact avec les autres peuples. Il fallait que le continent tout entier repoussât, comme un vaisseau pestiféré, la flottante Angleterre ; que contre elle chaque côte devînt une batterie, chaque rocher un Gibraltar, chaque ville une forteresse, chaque port un abîme, chaque homme un ennemi. Condamnée à l'immobilité de la pierre, elle devait être comme une île inconnue ou abîmée, une espèce d Atlantide noyée, que les matelots cherchent au fond de la mer par un temps pur; que son commerce fui anéanti par une banqueroute européenne : il fallait que ses Indes, ses Amériques, son Asie, restassent sans nouvelles de cette orgueilleuse métropole, qu'ils dis» i:t d'elle : Elle est morte en route ; elle a sombré.
El pour cela tout le secondait, le grand empereur.
Nous nous rappelions notre drapeau blanc traîne dans
nix d'Asie comme un balai, nous nous rappelions
affronts à faire rougir des enfants au berceau. Toul
oinlait : les empereurs du Nord, les successeurs de
Charles-Quint et de Charlemagne, les rois do Midi, les
successeurs de Philippe 11 et de Sébastien, s'étaient rési-
gnés à être les gardes-côtes de l'Europe : la carabine à la main, ils veillaient à leur meurtrière ; les rois semés par lui, Napoléon, devaient être fidèles à cette douane continentale. C'étaient ses frères. Ainsi, empereurs, rois, peuples, femmes, enfants, repoussaient, assis sur le rivage, avec le sceptre et le bâton, l'Anglais, l'infâme Anglais.
Qui a pu donc empêcher cette grande idée d'éclore et d'éclater, conçue par Napoléon?
Un seul homme : Napoléon.
Il avait créé le blocus continental, il fit la contrebande continentale.
Lisez l'histoire.
Poursuivons la nôtre.
Au milieu de l'un de nos ports de la Manche, frappés comme les autres de cette torpeur commerciale, s'élevait, sans agrès, sans mâts, ras comme après une affaire — et c'était une affaire qui l'avait rendu ainsi, — un vaisseau pris sur les Anglais ; si l'on peut appeler vaisseau une masse de bois absolument défigurée, immobile comme une maison, dans son eau verte et croupissante; déshonorée par des pots de fleurs qui rejetaient leur tige verte au-dessus et au-dessous des plats-bords. On n'aurait jamais dit que c'était là ce fameux vaisseau, ce terrible Alcyon qui avait tant fait de mal à notre commerce, et donné de si mauvaises nuits aux assureurs. On élevait jusqu'à trois cents le nombre de vaisseaux sortis du port dont il est ici question, pris ou brûlés par l'Alcyon. Les marins n'osaient se dissimuler la terreur que sa rencontre inspirait. Il n'y eut qu'un vieux corsaire, nommé Scipion, qui en purgea les parages. Dans un moment de co-
1ère contre tant d'audace et de bonheur, il avait juré que non-seulement il prendrait ce fougueux voilier qui paraissait à L'horizon et en disparaissait comme l'oiseau dont il avait le nom. mais qu'il le remorquerait au port, qu'il scierait ses mats, qu'il l'avilirait enfin par le plus honteux des châtiments dans l'idée d'un marin, c'est-à-dire qu'il en ferait une maison. Le mépris allait loin; son audace ne resta pas au-dessous de son mépris. Il se battit avec /' Alcyon, le prit, le traîna à la remorque, en abattit la mâture, en élargit les croisées, le badigeonna, en équarrit si bien les formes, que, sans convenir absolument avec Scipion que sa conquête était une maison, il était difficile de dire ce qu'elle était. Par cette mutilation, l'Alcyon avait acquis un tel caractère, qu'il y avait, dans sa con texture, du radeau, du navire, du coche, de la maison et du jardin. Il ne l'appelait du reste que sa maison.
Jamais la haine contre l'Angleterre, cette bonne haine qui fait vivre, qui fait serrer les dents et comprimer le cœur, ne s'était rencontrée plus amère que dans l'àme de Scipion. Je l'ai connu. — Fils d'un père tué par les Anglais, privé d'un frère tué par les Anglais, lui-même longtemps prisonnier à Portsmouth, et blesse à la main gauche d'un éclat de bois, il était beau de colère lorsqu'il racontait les carnages que lui et les siens avaient e\ contre les marins anglais: il avait alors du sang jusqu'aux lèvres. On P écoutait avec d'autant plus d'attention, que ses calamités personnelles n'animaient pas son indignation; elle prenait sa source dans cet esprit de nationalité sublime qui conserve les peuple-
Scipion haïssait l'Anglais comme on liait une tache
noire sur du blanc, par instinct. Haine qu'on boit avec le lait et qu'on rend avec son àme. Tout ce qui lui paraissait mauvais, il le qualifiait d'Anglais.
Lui, et une vingtaine de vieux invalides et damnés corsaires comme lui, s'étaient réfugiés à bord de t'Aici/on; du quai et des deux rives, on les voyait tout le jour, se promenant, la pipe à la bouche, sur le pont de ce qu'ils appelaient leur maison, ou braquant la lunette d'approche s:ir tous les points de l'horizon, afin d'être les premiers à signaler quelque corsaire ramenant au port une bonne capture.
— Conçoit-on, disait le vieux Scipion à ses compagnons, que la ville soit pourvue en tabac, en sucre, en café, en toiles, en indiennes, absolument comme en pleine paix, quand il y a déjà bien des semaines que pas une ancre amie n'a remué le fond du bassin?
On lui répondait :
— C'est que nous sommes trahis, c'est que nous sommes vendus. Apprenez, maître Scipion, si vous ne le savez mieux que nous, que, chaque nuit et à notre barbe, on débarque sur la grève des cargaisons entières, maigre les sabres de la douane, maigre les fusils des gardecôtes. — Vrai! mes amis, le blocus n'est pas respecté, ajoutait un troisième; il n'y a plus de patriotisme. — Ces gueux d'épiciers ne demandent pas mieux que de remplir leurs tonneaux de sucre de la Jamaïque et de café de Bourbon, et nos marchands de toile livreraient les clefs de l'arsenal pour une aune de mousseline anglaise : la contrebande nous ronge ; tout cela fait que nous ne viendrons jamais à bout de l'Anglais. — Eh bien! disait Scipion, quoique nous ayons le malheur de ne
manquer de rien, grâce aux Anglais, restons fidèles à noire serment. On nous vend à moitié prix du tabac anglais, excellent, contre du tabac français qui emporte la gueule et qui vaut le double. — Fumons du tabac français.
Et tous : — Point de tabac anglais! — Le sucre vaut dix francs la livre: on l'offre à trois francs de contrebande. — Point de sucre! — Et par conséquent point de café ! — Point de café : vive le blocus! — L'Anglais périra par le blocus! — Quant à nos femmes, elles se vêtiront comme elles l'entendront; mais point de toile de Hollande apportée par les Anglais, point de mousseline anglaise, rien d'anglais! nos femmes se lisseront des chemises d'étoupe; elles iront nues, sacrebleu! plutôt que de favoriser le commerce anglais. — C'est entendu! — Si tous les Français prenaient aussi énergiquement parti que nous pour le blocus, les Anglais seraient bientôt coulés.
Et ces braves marins, qui partageaient avec l'aveuglement du fanatisme une idée très-fausse en économie politique, mais qui leur était venue de Napoléon, se privaient de tout plutôt que de devoir la moindre commodité delà vie à la contrebande anglaise. De fait, rien n'était original comme le contraste d'une place de commerce, qui, manquant la veille de denrées coloniales ou de produits étrangers, s'en trouvait encombrée le lendemain, sans qu'un navire fiançais lut entre dans le port. — Les lois avaient cependant attaché une peine assez forte au délit de la contrebande : la mort pour ceux qui la faisaient, la mort pour ceux qui y coopéraient.
— Mais que fait donc notre commissaire de marine,
continua maître Scipion, qui n'envoie pas tous les bateaux armés de la douane contre cet infernal navire? il parait le soir, débarque ses marchandises la nuit, lorsque le vent ou l'occasion est favorable, et, au jour, il se déploie à l'horizon et hors de toute portée des forts! — Oui ! c'est juste. Mais avez-vous remarqué, maître Scipion, qu'il ne descend précisément que lorsque les bateaux armés sontencourse ailleurs. —Je l'ai déjà remarqué. — Il viendra donc toujours racler nos forts de son beaupré, et remplir nos magasins de sa contrebande? Il y a longtemps, trop longtemps que cela dure. Il file vite, j'en conviens; mais les boulets vont vite aussi. L'Alcyon n'allait pas mal, qu'en dites-vous? c'est qu'il y a du mystère là-dessous. Que je voudrais savoir qui lui "apprend si bien le moment favorable où il faut débarquer!... et celui dont les signaux... mais ne voyez-vous rien là-bas, dans l'ouest, à l'horizon, dans cette ligne d'eau bleue, légèrement mousseuse?... Passez moi la lunette. Si c'était ce damné de contrebandier!
Et maître Scipion, debout, le regard attaché sans préoccupation vers le point d'eau et de ciel qu'il avait désigné, allongeait avec précision, mais machinalement, les divisions de la lunette, tout en promenant la manche de sa veste sur le grand verre. Cette opération achevée, il plia la jambe droite avec précaution, en même temps qu'il laissait couler la gauche sous lui : il se rapetissa graduellement dans la génuflexion du chasseur qui va décharger son arme, et, de cran en cran, étant arri\e à la prostration parallèle à l'horizon, la lunette tomba au point d'appui, son œil toucha le verre: on l'eût dit en prière. Toute l'énergie du vieux Scipion était passée dans
son œil, qui se balançait à cinq lieues de là, à l'extrémité d'un rayon.
— Que vient chercher, s'écria-t-il tout en mesurant la hauteur de l'horizon, chaque jour, à cette heure, sur le rivage, cette jeune fille, en belle robe bleue, que je viens de voir passer dans le champ de ma lunette, à deux lieues de la ville et au bord de la mer? il paraît qu'elle a pour amant quelque bel aspirant qui lui apprend à nager, ou quelque officier du fort. — Maître Scipion n'insista pas davantage.
Ses camarades, qui connaissaient toute la rectitude de son regard, lui dirent, après une pause qu'un homme de terre aurait certainement eu l'indiscrétion de troubler plus tut:
— Eh bien! Scipion.' Il ne repondit pas.
— Eh bien! Scipion?
Scipion se leva, ferma gravement sa lunette, et, après avoir passé sa main sur l'œil droit pour l'éclaircir, il répondit sèchement : — C'est lui! c'est le contrebandier! Demain, le sucre vaudra dix sous de moins la livre; le café aussi, et nos dames auront de la mousseline claire pour la Fèie-Dieu. — Mort de mon àme ! j'incendie le port si le commissaire me refuse une lettre de marque! J'y vais de ce pas. Je sais qu'il n'y a qu'une mauvaise goélette dans le port, n'importe; j'y vais, je ne demande que cette barque. Suffit. — Et voyez si nous ne sommes pas trahis; précisément au moment où toutes les chaloupes canonnières sont dehors, le contrebandier anglais se présente; il arrive! — Et dites encore après cela qu'il n'y a pas de connivence entre lui et les gens de la ville. Il y
106 UK EPISODE
a des signaux convenus. Allez les chercher ces signaux.
sur ces mille toits de maison!...
Maître Scipion descendit le port, et s'achemina vers l'hôtel du commissaire de la marine.
Pendant ce temps le vaisseau grandissait graduellement, mais toujours hors de la portée des forts. A ses allures, tantôt vives comme la curiosité, tantôt subitement réprimées comme par la peur, on comprenait qu'il n'approchait que pour savoir avec certitude s'il devait décidément s'éloigner, ou hasarder plus tard une descente sur la côte. Il attendait un signal.
Les canonniers du fort étaient à leurs pièces. Mais l'éloignement du contrebandier rendait encore leur service inutile.
Scipion arriva chez le commissaire de la marine. Avant de parvenir à la pièce voisine de celle où ce grand fonctionnaire dînait ce jour-là en famille, il fut questionné, malmené, poussé, retenu par vingt domestiques.
Il étouffa autant de jurons que de pensées devant le luxe des appartements. Jamais les services administratifs n'ont été bien appréciés par les marins; Scipion n'était pas une exception. Après avoir compté les carreaux de l'appartement et les clous des fauteuils, il se leva, agita la sonnette qui était sur la console.
Un domestique parut.
— Dites à M. le commissaire que je veux lui parler. — On ne parle pas à M. le commissaire après cinq heures; il est cinq heures et un quart. - Je vous dis que je veux lui parler; sinon j'entrerai dans le salon, où je l'entends dîner, sans me faire annoncer. — Qui ètes-vous? — Ma-
rin. Annoncez un marin. — Voire grade? — Aurons-nous
bientùt fini. Corsaire.
Scipion poussa le domestique par les épaules dans le salon où l'on entendit, quelques minutes après, une légère rumeur.
— Monsieur, dit en revenant le domestique. M. le commissaire donne audience de dix à onze heures, le mardi de chaque semaine, à ceux qui reclament des renseignements; de onze heures à midi, le mercredi, à ceux qui demandent du service, et le jeudi, de deux heures à quatre, à ceux qui sollicitent leur retraite. Ainsi vous avez trois jours dans la semaine. Voyez dans quelle catégorie vous vous trouvez. — J'ai l'honneur de vous saluer. — Tonnerre! s'écria Scipion, c'est aujourd'hui vendredi; j'attendrais donc quatre jours pour révéler au commissaire la présence du contrebandier dans la rade?
Il reprit la sonnette, et l'agita violemment. Le domestique reparut.
— Voulez-vous bien retourner à votre maître et lui dire, puisqu'il ne veut pas me donner une audience, que le contrebandier anglais est en vue. que dans une heure il sera nuit, et que dans quatre la cargaison sera débarquée, s'il n'y met empêchement.
Le domestique obéit. Il se rappelait le (jeste de Scipion.
Il revint très-poliment dire que M. le commissaire le remerciait beaucoup de son avis, quoiqu'il ne 1 fût pas attendu pour avoir connaissance de la présence du contrebandier. Après le dîner, ou donnerait des ordres en conséquence.
— Retournez encore! cria le vieux Scipion, et dites
iOï UN EPISODE
que je ne suis pas venu donner un avis, mais chercher une lettre de marque; que je veux sur-le-champ une lettre démarque, entendez-vous?
Scipion fut prié d'attendre.
— A la bonne heure : il s'assit.
Une demi-heure se passa; le domestique ne venait pas le délivrer; il rongeait le frein.
En ce moment, pensait-il, le contrebandier double la pointe du fort : avec le vent qui règne, deux bordées suffiraient pour lui couper la retraite. Mais il faut se hâter !
On passa le rôti.
C'était le second service : il dura une demi-heure.
— La nuit se fait, ajouta Scipion. le vent va tomber; il serait surpris par le calme, on le prendrait avec la main. Dans une heure, il sera trop tard : il profitera de l'obscurité pour jeter sa contrebande à terre ou pour s'évader. Vent et marée! Ils m'ont encioué ici comme une vieille pièce de rebut! — Aurez-vous bientôt fini là-bas?
Il vit circuler le dessert.
Alors il n'y tint plus de rage. Certainement, on aurait entendu ses exclamations de la pièce voisine, si on avait pu entendre quelque chose. Le bruit des verres, des rires et de la conversation étouffait tout.
— Aimez votre pays! jurait-il; de beaux messieurs sont à manger et à boire, tandis que l'Anglais viole le blocus. Mais la nuit va se faire, et ils boivent encore. — Je n'ai pas mangé, moi, pourtant, depuis que j'ai vu ce chien <i<- contrebandier. Je n'ai qu'un cigare dans l'estomac.
11 tournait déjà la clef dans la serrure pour forcer l'entrée du salon.
Les domestiques passèrent le cale et la liqueur sur des plateaux.
D'autres suivaient avec des bougies.
Il entendit ou crut entendre un coup de canon-dans le lointain.
— On se bat! s'écrie-t-il; et il renverse deux domestiques et tout le café et toute la liqueur. — Sacredieu ! monsieur le commissaire, voilà deux heures que je suis en panne dans votre antichambre, et, depuis deux heures, vous êtes averti que le contrebandier anglais croise devant la ville, et que je vous demande une lettre de marque.
Tous les convives furent interdits.
Gravement et en filtrant un verre de Champagne, le commissaire lui dit : — Personne n'a besoin de me prescrire mon devoir. — Sortez! — Oui, je sortirai, mais je vous aurai dit votre fait. Est-ce en mangeant des poulets et en buvant du rhum, que vous donnerez chasse aux contrebandiers? — Je dirai à toute 1a ville, à tous les gens du port, que vous m'avez refusé un mauvais chiffon de papier qui me donnât droit de battre les ennemis de mon pays. Il y a quelqu'un ici qui trahit le gouvernement, et ce n'est pas moi! — Il y a quelqu'un ici qui connaît le rocher où l'on descend à minuit la contrebande!.... — Assez!
Le regard sauvage et accusateur du corsaire, qui frappait au hasard et partout, tomba sur la jeune lille du commissaire de la marine : il s'amortit. 11 s'y iixa avec un étrange étonnement et qui suspendit sa colère :
110 L-N EMSODE
il se calma. On eût dit un tison qui tombe clans l'eau.
— A la santé de mon empereur, s'écria t-il en saisissant un verre à portée, et à la gloire du blocus continental!
La singulière diversion que la vue de cette jeune personne avait opérée sur Scipion permit i\ un jeune aspirant de se lever, et d'engager Scipion à se retirer avec décence.
— C'est vous, monsieur Auguste, lui dit-il; c'est vous?
— Oui, mon vieux Scipion. — Ali ! monsieur Auguste, si vous m'avez quelque reconnaissance pour vous avoir appris à faire de la tresse et à prendre un ris, obtenez-moi une barque, une chaloupe, un radeau, et que j'aille me patiner avec ces contrebandiers qui viendront bientôt, si on les laisse faire, dormir dans nos hamacs. — On ne s'y prend pas ainsi, Scipion, un jour de fiançailles. — Fiançailles! Eh oui! la fille du commissaire de la marine se marie dans huit jours. — Avec quelque contrebandier anglais, je gage! — Non, Scipion, avec moi. Ma femme sera celle que tu as si étrangement regardée. — Vous épousez cette demoiselle? — Pourquoi cet air d étonnement, Scipion? ce ton qui semble douter d'une chose pourtant si naturelle? — En ce cas vous ferez bien d'avoir une maison au bord de la mer. Votre femme aimera beaucoup la mer. — Je ne te comprends pas. — Je vous répète que votre femme aimera beaucoup la mer, si elle conserve ses goûts de demoiselle. - Ah çà! explique-toi.
— Tout est expliquée Depuis six mois, je vois votre fiancée venir se promener sur la jetée du fort et gravir les rochers les plus élevés, qu'il y ait du vent ou de l'orage. Peut-être est-ce là qu'ont lieu vos rendez-vous? — Des
rendez-vous! le bord de la nier! ma fiancée toute seule! Cécile! Tu me promets la preuve de ee que tu avances, Seipion ? — Vous la donner m'est aussi facile que de prendre ce chien de contrebandier. Venez demain à bord de ma maison; et ma lunette vous montrera votre fiancée comme je vous vois là. — Et avec un homme? s'écria le fougueux aspirant. — Je ne dis pas cela. Vous chercherez l'homme; c'est votre affaire; moi, j'ai vu la femme! — A demain, Seipion! — A demain, monsieur Auguste.
Il était nuit. Au matin on sut que le contrebandier avait effectué le débarquement de ses marchandises prohibées.
Evidemment Seipion se trompait sur la conduite du commissaire de la marine : jamais rien de suspect n'avait plané sur sa vaste administration. Choisi dans les rangs des vieux capitaines de vaisseaux qui avaient fait la campagne de l'Inde sous le bailli de Suffire n, sa vie passée rendait sa réputation inabordable au soupçon. Il est vrai que son département n'était pas le plus heureux à sévir contre la fraude. Mais le hasard explique ces malheurs. De grands généraux n'ont jamais gagné de batailles.
Cécile est née dans l'Inde où son père avait été gouverneur: Fleur parfumée d'un autre climat, elle se décolore sous notre ciel; elle a froid à notre soleil. Son teint brun a pâli; sa taille flexible penche. Son énergie parfois soudaine, sa mollesse habituelle, sou! un contre-sens perpétuel avec notre civilisation placide. Bien qu'elle ait caché l'ardeur de son âme sous nos manières, sous notre i ostnme, sous notre éducation, celte àme voluptueuse de créole brise a chaque instant l'enveloppe qui l'étouffé. <»n sent bondir la nudité hardie de l'Indienne sous le
voile européen, elle a beau baisser les yeux, elle aime.
Aussi cette contrainte la tue. Elle mourra peut-être comme la fleur transplantée, en regardant le soleil. 11 faut l'entendre parler avec sa voix de créole. La voix d'une créole est une musique que Dieu a mise dans la bouche des femmes du continent américain comme une compensation au silence dont il a frappé le gosier des oiseaux de cette partie du monde. Le chant des oiseaux est passé dans la voix des créoles : on dirait qu'il y a de l'amour dans leurs expressions les plus simples. Qu'elles sont plus meurtrières avec cette voix que la fièvre et la chaleur! Aimer une créole et mourir, c'est le commencement et la fin d'une passion. Il n'y a pas d'infidélité possible sous l'équateur : on aime, on est aimé, l'on meurt. La vie et les fleurs viennent si vite!
Il y avait erreur grossière de la part de Scipion. A deux lieues de distance, la fille d'un pêcheur peut ressembler à la fille d'un commissaire de la marine. — Quel moyen de croire qu'une enfant sortie à peine de la tutelle du pensionnat, élevée avec toute la sollicitude paternelle (sa mère était morte), aimée d'un jeune et brave officier de marine, entourée de la surveillance délicate, mais attentive, de vingt domestiques (la supposition est trop insensée), compromît son nom, sa vie, son avenir. par un amour caché, par un amour écouté avec complaisance au bord de la mer, à deux lieues de la ville? et d'ailleurs Cécile est une enfant d'imagination et de repos, qui aime son sopha de velours, son oiseau qui chante pour l'amuser quand elle ne chante pas pour amuser son oiseau; qui se penche sur sa harpe, comme pour regarder l'harmonie qui coule de ses doigts; qui lit, une
cassolette à la main, et des fleurs dans les cheveux, la souffrante poésie de Millevoye; et joue avec les aiguillettes d'or, avec le poignard de son fiancé. Voilà sa vie.
Scipion! Scipion! ta vue commence à faiblir; Lu n'as aperçu au bord de la mer que l'écume qui couvre le rocher.
Auguste ne manqua pas de se rendre le lendemain, à l'heure convenue, à bord de Y Alcyon, y apportant l'irritation d'une nuit d'insomnie et la promesse de la vengeance la plus prompte.
Le ciel, si rarement d'accord avec nos projets, fut ce jour-là d'une sérénité admirable. On eût pu voir à dix lieues de distance : le vieux corsaire et l'aspirant ne virent rien. Il fallut l'obscurité de la nuit pour les convaincre que la demoiselle à la robe bleue ne viendrait pas au rendez-vous. Ils se quittèrent avec des sentiments différents. L'un croyait compromis l'amour-prepre de son entêtement; l'autre avait la joie du doute. Au lendemain fut remise la seconde épreuve.
Auguste de Bussy alla passer la soirée auprès de cile. 11 déposa à ses pieds tout ce qu'il lui restait de vague jalousie. Après une infidélité apparente et qu'on a soi-même démentie, on trouve plus douce la parole de celle qu'on aime, plus enivrante la pression de sa main. Vingt fois sur le ton de plaisanterie moqueuse dont il se sentait inspire contre lui-même, il fut sur le point de raconter sa fatale croyance aux propos de Scipion. 1rs propos de Scipion, la lunette d'approche, et de réclamer son pardon par un baiser.
Elle et lui parlaient encore de leur prochain mari On obtiendrait peut-être un grade, quoique cela lut assez
difficile dansées temps; et si Auguste, à sa première croisière, allait être pris par les Anglais, conduit dans les pontons : idée affreuse.'
Et cela arrivait facilement alors dans les ports de la Manche, où, une demi-heure après l'appareillage, le combat : et deux heures après le combat, les pontons.
Ces deux enfants palissaient.
Tandis qu'ils riaient et pleuraient, parlaient de gloire et de mort, familiarités énergiques que l'Empire avaient introduites dans nos moeurs, Auguste se prit à baiser le mouchoir de Cécile, où quelques pleurs avaient été répandus.
— Élégante! s'écria Auguste, élégante! que dirait l'empereur? que dirait le blocus? vous pleurez dans de la batiste anglaise? — Oh! Dieu, dit-elle, les monstres! Je n'en veux pas, moi, de la batiste anglaise ! Comment ai-je pu?... mais c'est mon père qui m'a donné ce mouchoir.
Elle pétrit ce mouchoir dans sa jolie main, et l'approcha de la tlamme de la bougie.
— Que faites-vous là, Cécile? dit le père en entrant. — Papa, je remplis ton office ; je te supplée : tu brûles sur la grand place les cargaisons anglaises ; moi je brûle mon mouchoir de batiste à la flamme de cette bougie. Je fais aussi respecter le blocus : ne suis-je pas ta fille ?
Auguste ne se possédait pas de joie.
Le commissaire embrassa froidement sa iille : un nuage passa sur son front ; il se hâta de dire : — Les nouvelles des croisières ne sont pas heureuses.
Cécile chancela.
— Auguste ! vous partirez dans huit jours pour croiser
dans la Manche. C'est au tour de votre frégate; après nous penserons à votre mariage.
Auguste aurait cru injurieux pour sa fiancée de retourner huit jours de suite au rendez-vous de Sei pion. Il lui écrivit, en lui envoyant dix livres de tabac de France. qu'il le remerciait beaucoup de son prudent avertissement, mais qu'il ne jugeait pas à propos d'en profiter davantage.
Rien ne détourna le vieux marin de ses investigations, et, l'obstination s'en étant mêlée, il cherchait la jeune fille au bout de sa lunette, avec autant de ténacité qu'il guettait auparavant le contrebande
Huit jours s'écoulèrent : ni contrebandier à l'horizon, ni jeune fille sur les rochers.
Auguste de Bussy partit en croisière.
Le soir du neuvième jour, Scipion vit passer, et un cri lui échappa, la jeune iilie dans le grand verre de la lunette.
— Faut-il être damne! Précisément au moment un M. Auguste a quitté le pays, voilà que je revois cette jeune fille : que n'est-il ici pour nier encore ! Eh bien ! est-il si fou le vieux corsaire ! (Test bien elle : la même robe bleue, le mouchoir à la main ; c'est cela, de rocher en rocher. 0 monsieur Auguste, mon joli aspirant, mariez-vous ! mariez-vous! Y a-t-il possibilité de se tromper? Sa figure ? je la vois comme si elle était à deux pas...; sa bouche... ses yeux... Où. démon! va-t-elle? Car il vente la peau du diable, et sa robe porte comme un perroquet île longue. En voici bien d'une autre, à présent, le contrebandier sous ses basses voiles qui arrive ! Ah! le chien, il sait donc déjà que la frégate est partie.
Et Scipion attacha son attention sur le contrebandier, dont il épia la manœuvre avec toute l'exaltation d'intelligence d'un lévrier en arrêt.
— Toujours toi, vieux coquin! Que la mer te serve de tasse !
11 fit ensuite tourner le tube de la lunette sur son axe, voulant avoir aussi le cœur net de ses soupçons sur la jeune fille à la robe bleue. Ce manège d'aller du vaisseau à la femme, de la femme au vaisseau, lui révéla, avec une soudaineté d'esprit que les gens enthousiastes qualifieraient d'inspiration, et que la raison explique très-bien, la pensée coupable que ces deux apparitions n'étaient pas étrangères l'une à l'autre. 11 trouvait un motif au retour du contrebandier dans le départ de la frégate; il expliqua naturellement la présence de la jeune fille sur le rivage par le retour du contrebandier. Une fois ce soupçon accueilli, l'Amérique était découverte. Ses doutes sur cette correspondance intime entre l'arrivée du vaisseau et la promenade de Cécile se raffermissaient en outre, par les exemples du passé : chaque fois qu'il avait aperçu le contrebandier, il s'en souvint, il avait vu Cécile.
Ayant brusquement fermé sa lunette, Scipion descendit au port, se présenta chez le commissaire de la marine, et, avec l'accent arrêté d'un homme qui est sûr d'être obéi, il lui dit :
— Vous allez, monsieur le commissaire, me délivrer sur-le-champ une lettre de marque : entendez-vous ?
Prévenant toute explication superflue, il se pencha à l'oreille du commissaire :
— Le contrebandier rentrera cette nuit : la fille à la
robe bleue et blanche se promène en ce moment sur les rochers qui bordent le fort. — Silence ! silence ! passez dans mon cabinet, Se j pion. Asseyez-vous. — Hâtons-nous, monsieur. — Vous n'avez pas d'habits, Seipion? Dix pièces de drap,, prises sur la cargaison du contrebandier, seront pour vous.
Vous n'avez pas de pantalon : cinquante pièces de nankin pour vous.
Vous n'avez pas de chemises : cinquante pièces de toile de Frise pour vous.
Vous fumez : deux boueauts de tabac Virginie.
Votre misère vous défend le café et le sucre : dix barriques de sucre, dix de café pour vous.
Votre femme dort sur la paille, vos enfants à terre : de 1 édredon pour elle, pour vous, pour vos enfants.
Votre cave sera pleine de rhum, de vins, de liqueurs, vos armoires de linge, entendez-vous, Seipion?
— Monsieur le commissaire, une lettre de marque ! une lettre de marque! — Malheureux, tu n'as pas d'argent : tes poches en seront gorgées. — Une lettre de marque! une lettre de marque, par saint Elme! car il se fait tard. — Tes fils seront exempts de tout service de terre et de mer, Seipion! — Une lettre de marque! — Seipion, je mettrai la croix d'honneur à ta boutonnière. — 11 est nuit ! une lettre de marque, monsieur le commissaire, ou je ne me connais plus! — Mais si je te la donne, Seipion, je te connais, tu prends le contrebandier; le contrebandier pris, on brûle la cargaison. Dis. que t'en reviendra-t-il ? rien, de la cendre. — De la cendrel Ainsi soit l'Angleterre! De la cendre, et que j'en frotte mes mains ! que j'en remplisse ma bouche ! de la
cendre! de la cendre! voilà ce qui m'en reviendra. Vous appelez cela rien! — Et si je ne te donne pas cette lettre de marque, que feras-tu? — Je vous dénoncerai. — A qui? — A l'empereur et roi. — Et de quoi m'accuseraslu? — De n'être qu'un contrebandier, un ami des Anglais, un traître au blocus continental. — On ne te croira pas. — Et votre enfant, votre fille? — En quoi ma fille me compromettrait-elle? — Je dirai ses signaux aux bords de la mer, sa robe bleue, lorsque le contrebandier peut entrer sans danger; sa robe blancbe lorsqu'il doit fuir. — Tu te trompes, Scipion, ma fille ne sort jamais de son appartement; elle l'a gardé aujourd'hui. — Et pourquoi me proposiez-vous de l'or? — Insensé ! je ne t'ai offert de lor que pour t' engager à courir plus vite à ton but. Juge des occasions où il est nécessaire de risquer le courage de mes marins; si une première fois je t'ai refusé une lettre de marque, maintenant je t'accorde ce que tu désires ; tu vas avoir à l'instant même ta lettre de marque.
Durant ce dialogue, la nuit était venue : nuit d'hiver couverte d'épais brouillards.
— Je te disais, Scipion, que tu avais pris une récompense offerte pour une séduction, pour un piège. Mais ton erreur résulte de la vivacité de ton patriotisme : je t'excuse.
Beaucoup d'autres belles paroles firent oublier à Scipion que la nuit était déjà si sombre et si avancée, que l'ange des ténèbres même ne trouverait jamais le contrebandier.
Ensuite le commissaire de la marine sonna.
Cécile en costume du soir, visiblement trop fraîche et
DU BLOCUS CONTINENTAL. m
trop parée pour supposer qu'elle revenait du bord de la mer, parut et apporta une lettre de marque à son père.
Le vieux corsaire ne comprit rien à la métamorphose. La tille du commissaire devant lui. quand il la croyait au bord de la mer! 11 se crut fou.
Il sortit : mais, pendant sa longue conversation, le contrebandier était déjà rentre dans un port d'Angleterre.
s ipion froissa avec rage dans ses mains la lettre de marque.
La frégate sur laquelle Auguste était parti depuis deux jours rentra dans la nuit au port avec une prise de quatre vaisseaux anglais de la Compagnie. Dans l'affaire où ces quatre vaisseaux étaient restés la conquête des Fran- Auguste avait montre beaucoup de courage, et. ce qui est plus rare, beaucoup de sang-froid. Le rapport de la journée le citait parmi les officiers dignes, par leur bravoure, d'être recommandes à la bienveillance des ministres de Sa Majesté.
Qu'elle fut heureuse. Cécile, lorsque Auguste parlant de sa joue, si près que ses boucles brunes en étaient agitées, lui raconta les boulets passant sur sa jeune tète, la mitraille se croisant avec le commandement des chefs. enfin cette émotion d'une première affaire vive comme l'amour. Elle séparait ses cheveux blonds pour voir s'il disait vrai, s'il n'était pas blessé: elle prenait ses mains dans ses mains : elle était si heureuse!
Tout à coup le canon de la frégate annonça aux de l'équipage qu'il fallait sur-le-champ se rendre a bord.
Comme Auguste retournait précipitamment ;'; son poste, il fut fort étonné ce rencontrer Scipion sui t ù'i
au.
— Que voulez-vous, monsieur Auguste? j'aime mieux servir comme matelot ou canonnier à bord de votre frégate, que de voir chaque jour, les bras croisés, des choses qui soulèvent le cœur.
La conversation entre le corsaire et l'aspirant en resta là. Chacun regagna son poste : la frégate appareilla.
Chargé de pluie et de grêle, le temps était horrible : la frégate louvoya tout le reste de la nuit.
Au jour, les habitants, que quelques sourdes volées de canon avaient éveillés, furent témoins d'un beau spectacle.
La frégate serrait étroitement entre elle et la terre le contrebandier si connu, si redouté. Malgré sa marche supérieure, l'interlope était obligé de raccourcir chaque fois ses bordées sous peine de se rencontrer proue à proue avec la frégate, ou, en continuant sa manœuvre, de tomber sous le canon des forts ou de dériver sur les rochers. Pourtant il restait encore une voie de salut au contrebandier; c'était de passer entre un gros rocher à deux longueurs de vaisseau du rivage, et la terre, passage infranchissable pour la frégate. Le contrebandier connaissait-il ce passage désespéré? L ignorait-il ? c'est ce qui faisait battre le cœur de tous les habitants rangés sur les hauteurs qui dominaient la rade. Il fallait se hâter : il n'y avait plus qu'une bordée de salut pour le contrebandier.
Il virait de bord pour la courir, quand la frégate, sans quitter sa proie, détacha une embarcation montée de douze soldats de marine, d'un timonier, et d'un aspirant pour les commander.
L'embarcation se dirigea vers la terre.
La mer était haute, fatiguée encore par l'orage. On entendait se heurter les carabines des soldats : on voyait debout l'officier, sans chapeau, le visage blême, la trompette marine à la main.
Ils s'approchaient du rivage.
Sur le rivage, il n'y avait qu'une jeune fille en robe blanche, venue là, sans doute, pour suivre du regard sou amant dans le combat qui se préparait, ou pour respirer l'air robuste et sain de l'Océan.
Le vent était fort, ses longs cheveux flottaient, sa robe blanche et pure s'attachait à ses jambes, comme un voile à une statue antique; ses beaux pieds évitaient avec soin l'écume blanche qui s'étendait en nappes autour d'elle.
La barque approchait toujours.
Bientôt on distingua Scipion, qui était au gouvernail, et Auguste, qui commandait debout à l'arrière.
Ils étaient déjà sur les brisants.
Le contrebandier achevait sa dernière et fatale bordée ; il n'avait plus que celle-là à fournir, si un signal ne 1 avertissait tout à coup, rapide comme un cri, comme un geste, de se jeter dans la passe.
Ce signal allait être donné, peut-être.
La population entière ne respirait plus.
— En joue ! cria Auguste.
La trompette marine lui tomba des mains.
— Feu ! cria Scipion.
Une main blanche, comme celle d'un ange qui écarte un rayon de soleil ou un nuage, s'était levée, enveloppée d'un mouchoir blanc.
La main tomba, le corps aussi.
Douze coups de fusil avaient porté. Douze balles avaient
renversé la jeune fille à la robe blanche, qui était venue,
par ordre de son père, respirer l'air marin qui rend la
santé.
Le contrebandier amena son pavillon sans résistance. Il fut remorqué au port.
On cria : Vive l'empereur! à bord de la frégate. On répondit : Vive l'empereur! de la terre et de la ville.
Vive le blocus !
Le soir de cette journée, une harpe eut ses cordes brisées, un oiseau s'envola, un livre resta ouvert qu'on ne ferma plus.
Entendez-vous ces cloches joyeuses, ce canon qui tonne, ce peuple qui se rend sur la grande place? Décimé par la famine, par la guerre et par Napoléon, il crie vive la guerre et Napoléon ; ruiné par le blocus continental, il hurle vive le blocus continental! Il vient là nu-pieds, nu tète, quoiqu'il gèle, les lèvres gercées, les mains violettes, l'estomac rentré par la faim.
D'abord, Scipion conduit un peloton de vieux corsaires ; il a les honneurs du pas.
Tout ce qui abhorre les Anglais et l'Angleterre est invité à coups de canon à la fête. Toute la ville y est.
Ce n'est ni du pain, ni du vin, ni du tabac, ni du sel, ni de l'or qu'on va distribuer au peuple, c'est de la ven- { --eance contre l'Angleterre, de la vengeance argent comptant : chacun en prendra à pleines mains. Les vieillards, les jeunes hommes, les enfants, les femmes, en auront leur part. Les femmes surtout. Comme elles sont belles de fureur! Chacune d'elles va se payer d'un fils mort, d'un frère prisonnier, d'un époux noyé. C'est le jour du
rachat! Vous savez si une mère est terrible quand on tue son fils ! Il y a là des mères qui ont eu huit iils tués par Nelson !
Jetez les yeux maintenant sur la grande place autour de laquelle rude et hurle ce peuple, qui sort la langue, qui aiguise ses ongles : elle est encombrée de marchandises de tous les pays, car les contrebandiers anglais s'étaient faits les courtiers de toutes les fraudes. Voyez les trésors de deux hémisphères jetés à brassées sur la terre. Il y a là deux millions de marchandises rares ou utiles. Que cette laine filée par l'industrie servirait bien à couvrir la nudité de ce peuple, dont les os pereent la chair ! cette toile à vêtir ces pauvres mères ! Oh ! qu'avec l'or de ces marchandises on indemniserait de maux et de malheurs ! Le pécheur aurait un bateau, le laboureur une charrue, tous du pain: carie pain de l'empire est dur, le pain de l'empire est rare. Peuple, voulez-vous du drap, de la laine, du pain ?
— Nous voulons de la vengeance ! nous voulons du feu! — Vive l'empereur et roi ! vive le blocus continental! mort aux Anglais!
Voici le commissaire de la marine! Place au corl place aux torches!
L'air rayonnant de patriotisme, M. le commissaire de la marine, en écharpe tricolore, une torche à la main, s'ouvrit un passage à travers la foule. Il était suivi de l'équipage de la frégate. Auguste, pâle et un tlambeau à la main, marchait à cote du commissaire de la marine.
— Vive l'empereur !
Le commissaire s'arrêta au milieu de la place, devant un bûcher immei.
— Vive le blocus continental ! — Mort aux Anglais ! En asitant la torche enflammée au-dessus de sa tête,
le commissaire de la marine s"écria : — Vive l'empereur et roi! vive le blocus continental ! mort aux Anglais!
Monté ensuite sur un ballot de laine, par un geste, il réclama le silence.
Il l'obtint.
Et il lut : Décret de l'empire.
Article unique :
« Toutes les marchandises anglaises, saisies sur les vaisseaux anglais et autres, seront brûlées immédiatement.
« Signé l'Empereur. »
— Vive l'empereur!
Il prit, pour donner l'exemple de son obéissance aux lois, une poignée de soie écrue, et la jeta dans le foyer.
Alors Scipion et ses corsaires défoncèrent à coups de hache des barriques de tabac ; et, après en avoir respiré la saveur acre mais si douce aux organes du marin, les barriques roulèrent dans la flamme!
Une fumée noire et semée d'étincelles monta en longs ruisseaux vers le ciel.
Et le peuple :
— C'est du bon, celui-là : la cendre est blanche; c'est du pur Virginie. — Nous n'en aurons jamais de pareil. Au feu ! — Au feu. ces pipes de rhum ! Gervais ! — Laisse m'en prendre un petit verre — Tu le boiras en punch. — Va pour le punch ! Alors roule ces tonneaux de sucre, cette barrique de noix muscades et ces caisses de thé. Est-ce fait? — Allume!
DU BLOCUS CONTINENTAL. I2o
Le bon mot circulait; la plaisanterie faisait la ronde. Allume le punch ! — Le bon Dieu va boire du punch ! — C'est juste, il a fumé.
Une nuée plus épaisse, massive, pourpre ; enfin la tlamme d'un punch de douze tonneaux de sucre et d'autant de pipes de rhum, grondait sur les tètes. Elle jaspait l'air.
— Dis donc, Jeanne, toi qui as la jambe fine et la cheville à l'avenant, ces bas de soie tiraient-ils ? Vois comme ils sont tendres, brodés, fins, doux à la chair.
Qui pourrait exprimer ce qu'il y avait de convoita de vanité de femme dans le désir de posséder ces beaux bas d'Angleterre, à ravir une duchesse ? Mais l'opinion était là, et le feu flambait. Après avoir passé une fine jambe dans le bas, on le retirait, on le pliait avec la délicatesse d'une jeune fille soigneuse; un regard l'accompagnait, et, adieu, il tombait dans le feu! Il en tombait cent douzaines, deux cents douzaines.
— Ceci semble fait exprès pour toi, Marie. Un service complet de linge de table damassé: douze douzaines de serviettes, douze douzaines de nappes.
El tous :
— Voyons, si elles seront de bon usa-
Le linge damassé s'abîmait dans la tlamme : les regards envieux suivaient quelque temps les caprices du ssio dans le passage de la combustion à la cendre.
— Voudrais-tu bien, toi. là-bas. de cette toile de Frise, pour te faire des chemises? Touche comme elle
Ile remplit la main. — Non, cela nïecorcherait le dos ; depuis longtemps j'ai renoncé au coton et a la toile. Je ne porte que de la batiste. — Que ne parti.
lais-tu plus tôt? En voilà six ballots complets. Tu as de
quoi habiller tes domestiques.
Les malheureuses ne possédaient seulement pas un mouchoir.
Les ballots de batiste roulaient dans le feu.
— Si j'ai accepté ta batiste, fais-moi l'amitié d'accepter cette caisse de foulards des Indes. Tu es brune, les foulards te siéront. Viens donc que je te coiffe.
Et toutes se coiffaient avec des foulards : jeunes et jolies, laides et vieilles, grimaçaient les minauderies des grandes dames, et se dépouillaient ensuite de leur parure en passant devant le feu.
— Qui est fille ici? qui est à marier? J'ai de la dentelle; voilà du point d'Angleterre. Approchez, mes amours !
Les filles de pécheurs qui acceptaient la plaisanterie étaient couvertes de beaux voiles noirs d'Angleterre ; la blonde était nouée en ceinture, la maline fixée au bas des haillons; et, quand la bouffonnerie avait assez duré, on arrachait par lambeaux ces merveilles de Bruxelles et de Gand, et la flamme les dévorait.
— Maintenant que nous avons ménage complet de linge et de provisions, il nous faut du luxe : nous aimons le luxe, nous autres.
Ces femmes ouvraient alors avec brutalité des paniers remplis de porcelaine chinoise et japonaise, merveilles fragiles, véritables dieux de nos tables. Les théières brodées d'ornements, les tasses si légères qu'on y boirait de l'air, les cuvettes soutenues par des péris, se brisaient dans les mains rudes qui les saisissaient. D'élégantes coupes, où l'on n'aurait voulu verser que des per-
les, étaient exposées à la souillure de la fumée, à la seule fin de savoir si elles iraient au feu.
Ce qui ne se rend pas, c'est cette ivresse à jeun d'hommes et de femmes qui avaient de la fumée dans la bouche, qui portaient écrit sur le front ce combat entre l'amour d'avoir et l'amour de détruire, mais qui détruisaient sans pitié, en disant : — C'est anglais ï c'est anglais ! mot terrible qui n'admettait pas d'indécision.
Singulière raillerie ! quelques-uns s'établissaient marchands sur le lieu même de l'incendie : ils vendaient pour rire; le marché était une comédie On achetait pour revendre au feu : le feu était le dernier acquéreur.
Raillerie plus singulière encore! de véritables marchands avaient dressé leurs tréteaux auprès du feu : ils vendaient pour deux sous d'eau-de-vie à ceux qui avaient brûlé une cargaison de rhum ; on leur achetait de mauvais cigares en présence de la cendre de trente boucauts de tabac de Virginie.
Enfin tout y passa.
Deux millions de marchandises furent réduits en cendre et en fumée. Jusqu'à l'entière destruction, le commissaire de la marine, et 1" état-major de la frégate, dont Auguste faisait partie, ne quittèrent pas leurs places d'honneur.
Quand tout fut achevé, quand l'ivresse, la rage, les cris eurent couché, dans cette cendre qui resta tiède trois jours, ces démons, ces éternels ennemis de 1 Angleterre, le cortège défila aux cris de vive l'empereur! mort aux A u g!
Scipion se jeta sur les pas du commissaire, et lui dit : — Mortel
— Morte! répéta le commissaire. — Morte! répéta Auguste. — Silence! ajouta Scipion.
Il se perdit dans la foule, en criant : — Vive l'empereur !
Au bout de trois jours, Auguste fut nommé enseigne. Il reçut la croix d'honneur des mains du commissaire de la marine.
Le commissaire de la marine reçut aussi une médaille de la part de l'empereur.
Des plaines d'eau jaunâtre, circulairemenfl etagées, des bancs de sable qui apparaissent à vos côtés et qui disparaissent aussitôt, un bruit semblable à celui d'un torrent battu par la roue d'un moulin, un vent qui souffle à déraciner la mer. le soleil caché derrière un rideau d'écume, la terre confondue avec la ligne des flots et ondulant comme eux. des mouettes qui coupent l'air au tranchant de leurs ailes, et dont le bec rose siffle des airs de tempête au-dessus de vos fronts, des requins dodus, aplatissant sous leur ventre rayé le lit des vagues, et jetant loin s regards sanglants et obliques sur vous, les mâts du vaisseau ployés, les voiles inclinées comme des nageoires de poisson, une pluie de sable qui arrête la respiration, et tout à coup un fleuve paisible couche entre deux rives, l'une de sable blond, l'autre couverte d'une végétation envahissante, un silence parfumé, interrompu par li diapré des colibris; aussi loin que le regard peul pi
trer, des bosquets de verdure et des herbes hautes comme des arbres qui étendent leurs rameaux à trente pieds autour d'eux, des singes batifolant de branche en branche, et, entre ces herbes et ces arbres, des toits de paille taillés en pain de sucre; sur votre tête, un soleil perpendiculaire isolé dans son ciel d'émail; enfin un air primitif comme il en faut pour remplir la trompe des éléphants et courber toute une forêt comme un seul épi ; des senteurs vierges émanées de vastes fleurs dont la corolle est assez large pour cacher un serpent endormi et le bercer comme une mouche ; des troupeaux de jeunes négresses toutes nues, vous regardant passer; tels sont les deux spectacles de déchirement et de calme qui se succèdent avec la rapidité de la pensée quand vous entrez dans le fleuve du Sénégal, après avoir quitté l'Océan et franchi cette ligne de démarcation entre l'eau douce et l'eau salée, qu'on nomme la Barre.
Le vaisseau que je montais semblait éprouver, comme l'équipage, la joie d'être sauvé des périls de la barre du Sénégal. Sa quille paresseuse ne fendait qu'avec peine l'eau herbue du fleuve ; il prenait du bon temps, ses voiles battaient contre le mât, et l'atmosphère ambiante du pont se parfumait déjà d'une vapeur de cuisine dont elle était veuve depuis bien des semaines.
Je serai compris de ceux qui ont accompli de longues traversées. Quel bonheur d'arriver! quelle métamorphose s'opère dans le voyageur qui touche au port. Voir la terre ! la sentir! l'entendre ! cette joie a été mille fois décrite : elle sera toujours nouvelle. Pour le marin même, habitué à ces transitions, la vue de la terre est un spectacle attendrissant. Il était triton, il devient homme. Il
change de linge, il se dépêtre de ses grosses bottes, il se lave complètement les mains, il rase une barbe de trois mois, et il mange à table. Manger à table ! vous ne connaissez pas le prix de cette volupté, vous qui n'avez jamais mangé assis sur des cordes goudronnées, quand la tempête, toutefois, permet de manger.
Deux bateaux, où ramaient des nègres vigoureux, touaient notre petit brick, le long du fleuve, en chantant des chansons dont l'air et les paroles auraient rendu jaloux des crocodiles. Nous voguions vers File Saint-Louis, capitale de nos possessions en Afrique. Celte capitale tiendrait dans le Champ- de-Mars. Elle nous apparaissait de loin comme une botte de paille portée sur le fleuve. A mesure xjue nous en approchions, elle se subdivisait en autant de petites gerbes de foin sec, posée; debout, et du sommet desquelles sortaient des rayons de fumée claire.
Quand nous ne fûmes plus qu'à une faible distance de File, un bateau monté par le médecin de la marine vint s'enquérir des droits que nous donnait notre santé à la libre communication avec les habitants. Nous arrivions d'Europe, pleins d'une vigueur retrempée dans l'Océan, et nous ibordions un pays dépeuple de tout temps par la nterie La visite hygiénique du docteur me parut assez ironique. 11 était lui-même si pâle et si maigre, que nous aurions pu le soumettre à une quarantaine avant de lui permettre de nous inspecter. Son avis fui que nous étions ;isvr/ bien { >« . i î r. î i ; s pour braver l'épidémie permanente de la localité.
Quelques heures après nous jetions (ancre dans un débarcadère situé vers le milieu de File, au bord dejar-
dins dont les palmiers trempent leurs rameaux dans le
fleuve. J'étais décidément en Afrique l.
Plein des lectures de Cook, j'attendais toujours les nègres généreux qui donnent des ignames, des melons d'eau, des patates, des bananes, des ananas et des cochons de lait pour un vieux clou. Les cochons de lait ne vinrent pas. En revanche j'eus lieu de remarquer que, si la civilisation avait inspiré aux sauvages l'horreur pour les vieux clous et l'amour excessif des pièces d'argent, elle ne leur avait pas encore fait sentir le besoin de ne pas aller tout à fait nus. Cette nudité universelle n'a aucun des résultats que certaines imaginations pudibondes craindraient pour les sens. Une négresse ne peut pas être nue pour un blanc ; sa peau est un vêtement éternel. D'ailleurs, si les charmes de l'adolescence, étalés sans voile par les jeunes Africaines, pouvaient être un piège pour la sainteté du regard, les ravages de la vieillesse, qui ne se montrent pas moins, neutraliseraient tout danger. Tout balancé, le spectacle ne vaut pas l'attention. En Afrique, la résistance de saint Antoine n'eût pas été très-méritoire.
On ne va guère en Afrique, et particulièrement au Sé-
* On ne vom, dans le récit de ces souvenirs d'enfance, qu'un désir de faire passer sous les yeux du lecteur casanier des mœurs et des paysages qui contrastent un peu avec les nôtres; on n'a pas d'autre intention. La bordure biographique de ces tableaux est une nécessité de narration, et non un but. Ce n'est que lorsqu'on y est provoqué qu'il est permis de se mettre en scène, ne fût-ce que pour empêcher les biographes de vivre. Dans ce cas particulier, nous pensons qu'on doit parler de soi avec autorité et de manière à satisfaire les plus impatients comme les plus difficiles.
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négal, que pour faire la traite des noirs, le commerce le plus ruineux du monde, malgré l'avis d'une foule de gens.
Comme au temps de Marco-Polo, ces gens se représentent des mines d'or partout, ou tout au moins des fleuves charriant en paillettes ce luxueux métal. Dans leur croyance, ils voient encore les blancs, ces scélérats de blancs,, armés de flèches, suivis de chiens, entrant dans les forêts pour dénicher les noirs, les museler, les lier deux à deux ou quatre à quatre. On les expédie ensuite à l'île de Cuba après les avoir entassés dans une cale sans air, sans jour: ils n'osent pas dire sans espace. 0 candides philanthropes, avec qui je partage, sans contredit, une horreur profonde pour les négriers, mais dont je ne puis accepter les croyances naïves d'r.n autre
, sachez que les nègres sont une marchandise trèsrare aujourd'hui, difficile à se procurer, coûteuse autant que la plus précieuse des denrées, sans excepter l'ivoire et la gomme, et plus périlleuse à transporter d'un continent à l'autre que de la poudre ou du vitriol.
Que ceci serve à rectifier quelques préjugés :
I I ii nègre coûte presque toujours la moitié de sa valeur.
2° On le nourrit fort bien, parce qu'un négrier a au moins autant d'intérêt qu'un philanthrope à sauver ses nègres des ennuis de la traversée, de la nostalgie, et surtout de la mort. Un négrier tient à ses esclaves comme un fermier à ses bœufs et à ses moutons.
3 Mir dix vaisseaux négriers, cinq sont ordinaire ment attaques de la gale par le fait du contact avales noirs; sur six, trois sont pris par les navires
de l'Était; un sur dix est brûlé par les bons nègres.
4° L'Afrique ne produit pas douze livres d'or par an.
Cependant la traite, quelque réduite et difficile qu'elle soit, n'est pas moins une action odieuse, et je n'allais pas la faire en Afrique, d'abord parce que j'aimais les nègres, sur la bonne réputation de Vendredi, ensuite parce qu'à cette époque les mulâtres et les nègres euxmêmes la faisaient pour leur compte.
Ma conscience est donc fort tranquille à cet égard : je n'ai vendu d hommes d'aucune couleur que ce puisse être. Par compensation, elle a à nourrir des reproches d'une autre nature, moins graves sans doute, mais réels; les voici. En partant, j'avais été chargé d'une foule de commissions par les amis, les parents et les connaissances.
J'avais été prié d'apporter au retour un léopard pour chacun de mes camarades de collège; douze arcs de sauvages et leurs carquois pour des naturalistes qui ramassent des limaçons chez eux, et vous chargent de rapporter des tigres en quantité des pays lointains; trois chevaux pur sang pour des voisins de campagne, et beaucoup de choses rares pour des personnes que je ne connaissais pas ; des dents d'éléphant, des éléphants même, du corail, des perles, des rubis, de la poudre d'or.
Personne ne me dit : — Tâchez de vous rapporter vous même.
Il m'est pénible de dire ici que je ne remplis aucune de ces commissions, et que je descendis au port sans perroquets verts, ni libres, ni éléphant, ni poudre d'or. Je n'usai pas même de l'ingénieuse excuse de ce voyageur qui, comme moi, accablé de commissions pour les pays
où il se rendait, répondit, les mains vides à son retour : — Mes amis, quelques-uns d'entre vous, il vous en souvient, m'avaient remis, avec la note des objets qu'ils désiraient avoir, l'argent nécessaire pour se les procurer; quelques autres ne m'avaient remis que leurs notes, sans les accompagner de la même précaution. Et qu' est-il arrive? Par un jour de beau temps, j'examinais, sur le pont du vaisseau où j'étais embarqué, vos excellentes notes aux uns et autres. J'apportais la plus grande attention à cette lecture, et surtout le plus grand ordre. Sur chaque papier, je posais l'argent de chacun. Voilà qu'un vent s'élève : l'accident est commun en pleine mer. M,.is savez-vous quels furent ses résultats? toutes les notes sur lesquelles j'avais pu mettre l'argent qui les accompagnait résistèrent à la bouffée imprévue, tandis que les autres, plus légères, vous le comprenez parfaitement, q volèrent et ne revinrent plus. Ceci explique, mes amis, pourquoi je me suis acquitté des commissions des uns. et pourquoi j'ai négligé celles des autres.
J'aurais rougi d'employer l'apologue de ce voyageur; mais on ne doit pas rougir de ne pas rapporter des 1 pards et des tigres quand on n'a pas eu le bonheur d'en rencontrer.
Parmi a s recommandations, plus ou moins interesen avais accepté une plus sacrée, dont j'avais tout lieu de croit-/ le sort non moins aventuré, et tout aussi peu par nia faute.
Au moment de mon départ pour l'Afrique, une mère m'avait raconte, tout émue, que son fils, son unique 6b, l'avait quittée depuis plus de cinq ans. et ne lui avait jamais doni:e de ses nouvelles. File présumait que ce fils,
tête folle, romanesque par désœuvrement, comme on est toujours romanesque, aimant l'indépendance, prétexte admirable pour ne pas avouer qu'on hait l'application d'esprit ou le travail des mains, que ce fils pouvait bien être en Afrique. Comme j'allais dans cette partie du monde, il n'était pas impossible que je le rencontrasse, si cependant il n'avait pas été pris en route par les pirates, ou dévoré en arrivant par les crocodiles ou les serpents. Je demandai l'âge de l'aventurier, et sa mère me répondit : — Dix-huit ans. C'est tout ce qu'elle eut à me répondre, en me laissant entre les mains une lettre adressée à M. Emile Dax.
— Votre fils n'avait-il aucun autre motif pour vous quitter? m'informai-je auprès de la mère d'Emile Dax. — Aucun. S'il en existait un alors, il est bien loin de nous aujourd'hui. La misère effrayait beaucoup mon fils. Il me disait qu'il voulait aller faire fortune au bout du monde, en Chine, au Pérou, que sais-je? Son père mourut, et tout fut résolu pour Emile; il s'embarqua pour la Sicile; de la Sicile, il m'écrivit qu'il allait à Malte; de Malte, je perds ses traces. J'ai écrit au consul; le consul m'a répondu qu'il ignorait sur quel navire il était monté; seulement, à cette époque, m' écrivait- il, il en était parti un pour les côtes de la Gambie. Mes recherches n'ont pas cessé depuis, mais elles ont toujours été infructueuses. Et voyez la fatalité : l'oncle d'Emile, ce que je lui apprends, à ce cher enfant, dans cette lettre, l'a fait en mourant son héritier universel : il hérite de quarante mille francs... Mais, adieu, monsieur, le vent souffle; vous voilà en route. Dieu vous ménage une heureuse traversée !
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La mère d'Emile Dax descendit dans la chaloupe,, que je perdis bientôt de vue dans le sillage de notre bâtiment.
L'île Saint-Louis, où j'étais débarqué, était alors, comme aujourd'hui, un lieu d'exil politique. Là étaient •mérés les utopistes les plus excentriques et jugés les plus dangereux au repos de la France ; scélérats uniformément rangés sous l'étiquette du chapeau de paille, du pantalon de guinée bleue ou rose, cultivant des légumes, menant la vie des Colins d'opéra-comique. J'ai vu ces monstres redoutes de la Restauration, pour avoir imprime quelque innocente brochure intitulée : Ou allonsnous? ou sommes-nous? ou pour s'être montrés dans la rue avec une violette à la boutonnière, passer leurs journées dans un hamac et leurs nuits sur des nattes de jonc. Ces assassins des rois n'osaient pas même se débarrasser des moustiques qui les harcelaient. J'ai vu les derniers débris de la fameuse secte des théophilanthropes,, braves gens partis d'Europe pour former une colonie de sages au cap Vert, et devenus peu à peu. à force de faire des concessions au climat, les plus actifs marchands de chair ooire. Toujours théophilanthropes, ils s'étaient remaries avec des négresses et avaient fécondé de petits théophilanthropes Sacatras, Griffes et Quarterons, et plus ou moins hauts en couleur. J'ai connu depuis les philanthropes. Les théophilanthropes valent mieux. Il y a entre eux la différence du lézard au crocodile.
Je n'oubliai pas la commission de la mère d'Emile Dax, malgré l'affaissement moral et physique auquel j'étais livré par une chaleur dont les thermomètres ont consacré la violence.
Les uns me dirent : Si votre jeune homme était sur la colonie depuis cinq ans, il sera mort d'une affection de foie; d'autres m'assurèrent que, s'il ne s'était écoulé que deux ans depuis son arrivée, il ne devait pas être mort du foie, mais de la dyssenterie : de moins décourageants me persuadèrent qu'il pouvait avoir évité ces deux maladies en sembarquant avec l'expédition partie pour le haut du fleuve, et destinée à protéger le commerce des gommes. En ce cas, son silence prouverait simplement qu'il a été tué par les Maures.
Trouver un homme dont on ne sait que le nom dans les colonies, où le premier acte est d'en changer, est déjà assez difficile ; l'y rencontrer quand il a cessé de vivre est encore plus embarrassant. Graduellement découragé, mon zè'.e à découvrir Emile Dax se changea peu à peu en une espèce d'acquit de conscience sans énergrie comme sans effets. Je piquai la lettre de sa mère à la boiserie d'une glace, ainsi qu'on le ferait d'un papillon : c'était une chose morte.
Peu après, le bruit circula dans l'île que des collisions affreuses avaient eu lieu entre les Maures et les noirs; comme d'usage, les noirs avaient, été battus, exterminés, et leurs villages, incendiés, avaient servi de brasier pour les cuire. Ceci était le texte des premiers bulletins, Les suivants annonçaient, au contraire, des victoires sans exemple remportées par les noirs sur les Maures. Si on ne leur avait pas encloué des canons, c'est qu'ils n'en ont pas: et si. par représailles, leurs villages n'avaient pas été la proie des flammes, c'est que les Maures, comme les Bohémiens, n'ont en propre aucune résidence. Ils campent au centre de leurs chevaux, de leurs
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moutons et de leurs bœufs. Mais les noirs leur auraient pris trois mille bœufs, six mille moutons, et je ne sais combien de veaux. Cette supériorité inouïe des Noirs sur les Maures était due à la bravoure personnelle d'un blanc, d'un Européen, ajoutait-on, qu'avaient choisi les noirs pour capitaine, pour général et presque pour roi. — Un aventurier !
Si c'est un aventurier, pensais-je, pourquoi ne seraitce pas mon homme? Sa mère me l'avait dépeint comme très-romanesque, c'était lui; comme un ambitieux, c'était lui. Allons voir Sa Majesté. Je retirais déjà l'épingle qui fixait à la glace la lettre de madame Dax.
Ne confiant mon projet à personne, j'arrêtai de partir le lendemain pour le village où il trônait au milieu de sa victoire bêlante. La distance à parcourir n'était pas grande : et ce n'était que quelques crocodiles à éviter pour arriver jusqu'à lui à travers les marais.
Je me mis en route un peu avant le lever du soleil, afin d'éviter une marche pénible pendant le jour; je ne pus si vite me diriger cependant qu'il ne me surprit avant mon arrivée au camp. Depuis, je n'ai oublié que l'incommodité qui suivit le spectacle de ce lever. J'en ai retenu les magnificences.
Dans cette zone de l'Afrique, le lever du soleil n'est précédé d'aucun crépuscule. Il était nuit, il est jour. La transition est même si brusque, que l'attention trompée ne sépare pas de cet éclair sans orage une détonation imaginaire A l'apparition de l'astre on croit entendre tonner.
Le soleil se lève: le ciel est blanc de craie. Ce qui est resté di - vapeurs de la nuit s'amoncelle, s'enroule en ta-
pis diaphane, et fuit comme l'haleine sur un bois lustré ou du marbre poli. Sous l'épanouissement de cet incendie, la couleur verte des mimosas et des acacias semble déteindre des couches supérieures aux couches inférieures ; le haut des arbres est gris pâle, le dessous vert. On dirait des oliviers entés sur des platanes. Le sable du Sahara est roux et friable à l'œil, vu au bord du fleuve ; à distance, c'est une crème battue et dorée; plus au fond, c'est une mousse phosphorescente de petites vagues; au delà enfin, c'est quelque chose qui remue, éblouit, brûle les cils, et qu'il serait impossible d'accuser, s'il ne s'élevait au-dessus de cette ligne, pour la déterminer, une tache immobile et échancrée comme une virgule, qui est le cou d'un chameau, ou une autre tache mouvante et en croix, indiquant une autruche qui passe à 1 horizon avec les ailes déployées.
Aussitôt ce lever rapide, le fleuve se dégourdit, se détend et coule plus vite. L'analogie des sensations fait croire à un dégel ou à un vent qui crispe la surface de l'eau. 11 n'y a pas de vent, il n'y en a pas pour faire dévier un rayon sur l'angle d'un atome, pour mettre sur le côté un grain de sable. Si déliées qu'elles soient, les barbes de roseaux montent droites et aiguës. Tout est immobile comme dans un tableau : les grandes et les petites herbes paraissent autant de coups de pinceaux. C'est de' la couleur, et pas de mouvement.
Si le regard fouille, en ce moment d'éveil universel, entre les deux rives, le spectacle change : ce sont des îles flottantes, comme des nids tombés d'un arbre, tantôt liées en bouquets par d'innombrables rameaux de joncs, de lianes et d'écorces filamenteuses de palmistes ;
tantôt elles sont si près de la terre ferme, que des aigrettes posées de distance en distance, comme autant de bouées vivantes et emplumées, marquent le peu de profondeur de l'eau. Sur la tête des aigrettes passent en poussière bariolée des bouffées de colibris effrayés par le cri et le vol immense du pélican, qui de sa robe d'étoffe blanche et empesée cache le soleil, et couvre de son ombre gigantesque des îlots entiers et des pans de fleuve. Voluptueusement dilatés par cette chaleur de plomb fondue qui torréfie, les crabes grouillent, les crocodiles, couchés sur leurs œufs, bâillent et déroulent leurs anneaux, tandis qu'assis en spirale sur leur queue droite comme un bambou, dardant leurs languettes, des serpents, hauts de dix pieds, regardent amoureusement les oiseaux qui tournent en cercle sur leurs tètes. Ensuite, il y a d'autres oiseaux qui s'envolent précipitamment pour fuir le jour qui ternirait leur fourreau étincelant. Je ne sais pas leurs noms, s'ils ont des noms ; mais il en est de noirs avec la tète blanche ; d'autres si verts, qu'on les prendrait pour des feuilles, et qui deviennent pourpres en passant au soleil ; d'autres losanges comme un échiquier, et quelques-uns d'or, mais d'or massif. Tout cela est sans choix. Voilà pour les couleurs du ciel, de la terre et du fleuve. Quant au bruit, on n'entend que deux voix au lever du soleil en Afrique : celle de la hyène qui fuit devant le jour, et celle de l'éléphant qui le salue.
J'eus tout lieu de me croire dans le voisinage du camp, à la vue de l'épaisse fumée répandue au-dessus de l'espace que je présumais être le village occupe par les vainqueurs. C'était le témoignage d'une nuit passée à brûler
des feux de joie. A mesure que je m'enfonçais dans les broussailles formant les remparts du village, la fumée prenait une teinte rougeàtre, et elle apportait avec elle une odeur de roussi, bien faite pour alarmer un Euro* péen dans un pays où l'anthropophagie n'aurait pas été tout à fait inconnue. Au sortir de la haie, j'eus sous les yeux un vaste emplacement couvert de matières à demibrûlées, flambant encore ça et là, et sur lesquelles rôtissaient, sans le luxe du gril, des moutons tout entiers, chair et laine, des collections de bœufs avec leurs cornes. L'aspect était aussi lugubre qu'infect. On ne me demandera pas si j'étais encore loin du village auquel j'avais le projet de me rendre. J'y étais. Ce tas de feu et de cendres constatait le sort qu'il avait subi de la part des Maures. Aucune autre indication ne me fut nécessaire pour comprendre que ces chairs grillées représentaient évidemment le contingent des bestiaux d'abord conquis par les noirs, et repris par les Maures, restés en dernier lieu les maîtres du champ de carnage où j'étais. J'ai su depuis que ceux-ci avaient fondu, au milieu de la nuit, sur leurs vainqueurs couchés à terre, par le triomphe et l'eau de-vie, et qu'ils en étaient venus facilement à bout. Dans la précipitation de leurs succès, ils avaient jugé à propos de diviser en deux parts le fardeau de leur butin. Ils emportèrent les noirs pour les vendre sur la côte à quelques négriers de bonne volonté ; ils brûlèrent les bestiaux pêle-mêle avec le village, afin de ne pas embarrasser de troupeaux leur marche militaire.
La victoire des Maures n'avait pas été tellement dégagée de cruauté, qu'il ne pendit par-ci par-là aux arbres des cadavres de noirs balancés au-dessus de la fu-
niée L'homme de la nature reprend ses droits dans l'occasion. Quand il n'est pas doux, humain , comme l'ont peint les philosophes du XVIIIe siècle, il est alors un peu anthropophage, un peu assassin et un peu incendiaire. On n'est pas parfait.
Comme je ne pouvais embrasser d'un seul coup d'œil le circuit de carnage tracé autour de mon regard, ce ne fut que quelques minutes après mon premier saisissement que j'en éprouvai un autre bien plus vif. Entre ces corps noirs boucanes par le feu, j'aperçus un cadavre blanc pendu en sens inverse, cela sans doute pour lui faire honneur. À la fraîcheur des chairs, on reconnais aisément l'âge encore très-jeune de la victime. En voyant cet unique cadavre blanc parmi ces cadavres noirs, j'eus une sinistre pensée. C'était sans doute celui du roi, dece roi si vite fait par les noirs, si vite pendu par les Maures; c'était celui du jeune homme que je cherchais: comment s'en assurer? Je ne l'avais jamais, vu. et d'ailleurs, par suite de la distinction qu'il avait méritée des Maures, on ne l'avait attache par les pieds qu'après lui avoir coupé la tète.
J'avoue que je ne m'étais ligure que deux manières possibles de rencontrer Emile Dax. Le voir ou ne pas 1.' voir : j'étais dans F erreur. On peut voir quelqo'un à moitié.
.Mais était-ce bien Emile Dax, celui dont la tète avait servi de trophée à un vainqueur basane? Pour le croire, combien ne fallait-il pas supposer de c! qu'il était venu en Afrique, qu'il y avait été proclamé roi, que c'était lui. roi, qu'on avait décapité el pendu par les pieds.
J'étais bien décidé a ne pas embrasser ces suppositions comme trop désespérantes, et surtout comme trop romanesques ; cependant n'était-ce pas en vertu de quelques-unes de ces suppositions que j'avais toujours espéré et que j'espérais encore le rencontrer en Afrique? Combien avons-nous de logiques? Réponse : autant que de passions.
A mon retour à l'île Saint-Louis, je replaçai une seconde fois à la bordure de la glace la lettre de la mère d'Emile Dax.
On entrait en plein hivernage, terreur de ceux qui n'ont pas été familiarisés, par une longue résidence aux colonies, avec les perturbations atmosphériques qu amène la saison désignée sous cette dénomination redoutable. Nul ne commettra l'erreur de croire que l'hivernage a quelque analogie avec notre hiver d'Europe.
L'hivernage est l'époque des intolérables chaleurs et des tempêtes inconnues à nos climats. Alors les terres des zones torrides semblent encore être sous le coup des déchirements primitifs. Le ciel verse des pluies dont rien n'exprime la densité et la fougue; des vents, venus de tous les points, cassent les arbres les plus durs, et en jonchent les fleuves lancés hors de leur lit. Quand ces vents et ces pluies accordent une trêve de quelques heures, le soleil reparait dans cette sérénité trompeuse, plus ardent que jamais. On dirait qu'il se rapproche de la terre pour la sécher; c'est pour la préparera de nou velles et plus terribles immersions. Le vent d'est tombe sur le sable, rebondit comme s'il eût frappé le fond d'un miroir parabolique, et se déploie dans l'air en atomes corrosifs. L'air est chaud, la terre brûlante la rivière
tiède. Tout ce qu'on touche sue ou bouillonne. A chaque instant on s'attend à voir s'embraser les maisons de paille des nègres accroupis, haletants, sur leurs nattes. Les tuiles et les pierres se calcinent, tombent en poussière; les glaces et les carreaux se fendent dans leurs cadres desséchés. Nû, on étouffe ; couché, on fond de chaleur; debout, l'eau ruisselle de votre front à vos pieds; dedans le feu, dehors le feu.
Malheur à l'Européen qui sort alors en plein jour ou le soir au serein si bienfaisant en apparence ! Malheur à celui qui, sur la foi d'un ciel étoile, demande à la nuit, aux ravissantes nuits d'Afrique, plus ravissantes pendant l'hivernage, le calme et une compensation aux douleurs aiguës delà journée! Il respirera les haleines mortelles is par les lacs et les résidus des forêts. Ses organes se tremperont dans le venin d'une vaste lerre morte et en putréfaction pour renaître. Dès ce moment une langueur générale s'emparera de lui et le rongera jusqu'à la moelle ; il jaunira; ses membres se courberont, ses chairs fondront comme auprès du feu, quand fois le mal ne se saisira pas de lui d'autorité pour l'emporter après quelques heures de lutte. Ce mal. qui prend différents caractères, selon les bandes climatériques, et louis expositions distinctes, s'appelle ici typhus; là. fièvre jaune; au Sénégal, dyssenterie.
Cette affreuse maladie, qui n'est que le choléra agé par un flux de sang, dépeuplait, à l'époque où se passe cette histoire, la colonie du Sénégal, ses dépendances, et surtout sa capitale, l'île Saint-Louis, où j< sidais. Je puis dire que j'ai connu le choléra par une anticipation dont je suis très-peu fier. Avant tout le monde,
UQ LE FIFRE.
j'ai vu les processions de cercueils, les convives de la veille allant au cimetière le lendemain, et 1" existence mise en question pour une bouchée de plus ou pour un verre d'eau bu inconsidérément.
On mourait donc à profusion autour de moi: les plus vieux colons, les naturels même, ne résistaient pas plus à l'épidémie ou à la contagion que les étrangers. On enterrait les noirs dans la chaux, et les blancs dans le sable ; voilà tout ce qui diversifiait le caractère de la mortalité, si je ne me trompe.
Qu'on juge des agréments qu'offrait la résidence : le fleuve était désert ; tous les bâtiments français avaient, depuis deux mois, quitté la colonie, dont le commerce est ordinairement suspendu pendant l'hivernage; les quelques officiers de la garnison, qui, par la distinction de leur esprit, rappelaient les mœurs de la France, étaient morts ou partis pour Galam, la ville de la poudre d'or, poudre si fine qu'elle a toujours glissé entre les doigts de nos factoreries.
Ma seule distraction était une promenade accomplie régulièrement entre l'heure où le soleil allait tomber sous l'horizon, et l'heure où la nuit incomplète n'était pas encore chargée de fraîcheurs. Cette promenade s'étendait de mon logement, placé au bord du fleuve, au palais du gouverneur, qui n'en est guère éloigné. J'arrivais toujours dans la cour du palais au moment où la musique militaire du régiment colonial égayait le dessert du gouverneur par quelque symphonie de Beethoven. Au début de mes promenades lyriques, le corps musical était aussi satisfaisant par le nombre que le comportent les règlements : flûte, hautbois, trombone, grosse caisse, chapeau chinois,
trompe, triangle, fifre, cymbales, s'y trouvaient, et faisaient leur partie avec beaucoup d'ensemble. Ordinairement je jouissais tout seul de cette distraction dédaignée par les indigènes. Assis sur un banc de pierre, je me transportais avec délices, sur les ailes de quelques airs connus, au fond de la patrie absente. Heureux comme un habitué des Italiens, je ne manquais jamais de revenir chaque soir à mon poste pour partager la musique du gouverneur.
Uo jour, je ne m'aperçus pas sans chagrin que la flûte avait fait défaut au concert. Ce n'est pas qu'il se ressentit extrêmement de ce vide: mais j'avais pris en véritable affection chacun de ces braves musiciens à qui je devais l'instant le plus doux de mes journées. Quand le concert fut fini, je m'informai auprès du maître de musique de la raison qui m'avait privé d'entendre la flûte du régiment.
— La flûte est morte hier de la dyssenterie, nie repondit-il en replaçant sa baguette d'ivoire dans le fourreau de cuir, une excellente flûte, la meilleure de l'armée. C'est une perte irréparable, surtout dans un pays où il n'est pas facile de former des musiciens.
Je m'apitoyai avec le mattre Mir le sort de la malheureuse flûte, et je rentrai chez moi plus triste que de coutume.
Le malheur lie vite. Bientôt je fus l'ami des musiciens du régiment. Mon exactitude a venir les entendre ne leur fut pas indifférente. Pascal aura toujours raison. « N<uis n. «mines si vains, que nous recherchons les suffrages de toute la terre ; ni m petits, que les applaudissements d'un seul noua suffisent » Les musici< ns ne sont pas petits mais peut-être sont-ils vains.
Parmi ces musiciens, j'en distinguai un plus jeune que les autres, blond et délicat, un peu mélancolique même ; l'instrument dont il jouait semblait peu répondre à la situation apparente de son âme. Il jouait du fifre ; mais il en jouait à ravir; il en faisait une flûte pour l'harmonie et la sensibilité. Il pleurait avec lui, chantait et se souvenait. En vérité, il était poëte sur son ingrat instrument. A travers ses notes, justes et senties, il me semblait voir passer les coteaux de mon pays, nos barques inclinées sous les saules qui s'inclinent sur la mer. Si vous avez vécu loin de votre pays, au delà des mers, vous devez savoir les innombrables souvenirs qui renaissent à la sensation d'une odeur locale, d'un accent compatriote, d'une couleur familière. Un jour, je lus en Afrique, sur une boite en carton qui venait de France : Michel, quincallier. a Paris, rue Vivienne. Je baisai respectueusement ces caractères, et je fus longtemps ému. Rue Vivienne ! à Paris?
Quelques jours après la perte de la flûte, je remarquai que le chapeau chinois ne retentissait plus à mes oreilles. J'eus un fatal pressentiment.
Ce pressentiment n'était que trop fondé. Mort, le chapeau chinois, comme la flûte. L'un et l'autre jouaient dans un monde meilleur.
Le veille, le chapeau chinois avait fini son rôle sur la terre.
— Que voulez-vous? me dit le maître, vénérable artiste au nez rouge et à la tète carrée, la colonie n'a plus de vin ; il n'en arrive pas une seule futaille de Bordeaux. On nous fait boire du rhum. Le rhum dans l'eau nous tue.
Je n'osai pas objecter au maître que c'était peut-être le rhum sans eau qui avait tué l'infortuné chapeau chinois.
Ma douleur fut profonde; mais enfin le hautbois, le trombone, la grosse caisse, la trompe, le triangle et les cymbales nous restaient, et le fifre aussi. Le fifre, toujours plus sombre, faisant passer dans son pauvre instrument la tristesse de son cœur. Si Beethoven avait deviné cette âme d'artiste, il eût écrit quelques notes pour le fifre dans l'une de ses admirables symphonies.
Mes infortunes n'étaient pas à leur terme. Le hautbois et le trombone suivirent de près la flûte et le chapeau chinois, et le quatuor commence sur la terre s'acheva dans le ciel.
A partir de cette défection fatale, la superbe musique du gouverneur se réduisit à la grosse caisse, à la trompe, au triangle, aux cymbales et au fifre. Il résulta quelques vices d'harmonie produits par ces lacunes. Comment s'en plaindre sans ingratitude ?
L'hivernage poursuivait le cours de ses désolations. Fins de pluies, mais des ouragans secs qui soulevaient le Sahara et eu saupoudraient l'espace. Des raz-de-marée se joignaient à ces effroyables tempêtes pour mêler le bouleversement des eaux de la nier au bouleversement des sables. 11 y avait des caravanes emportées, hommes, chameaux et tentes, par les avalanches du désert.
Vers cette époque, je songeai sérieusement à échanger
mon séjour dans le fleuve pour celui de l'Ile Corée, qui
ve dans l'Océan, du côté du sud. à quarante lieues
environ de l'Ile Saint-Louis, dorée est un petit rocher
trpé, pris et rendu vingt fois par les anglais, qui y ont
laissé une douzaine d'expressions et leurs gros sous, au milieu desquels les indigènes sont heureux de voir trôner la reine des eaux, à l'abri de cette imposante légende : Britannia. La mer l'isole des émanations putrides du continent, et les vents alizés la rafraîchissent toute l'année. Elle est la providence des victimes de l'hivernage. Malheureusement les migrations n'ont lieu d'ordinaire que vers la fin de cette funeste crise climatérique, quand on a tout juste assez de force pour supporter les fatigues de la traversée. Dans l'une comme dans l'autre par tie du monde, on songe à la santé lorsqu'on l'a perdue.
Quoique la mienne ne fût pas hors d'état de tout rétablissement, elle avait besoin de se reposer. Lorsqu'on n'a que des malades et des mourants autour de soi, la santé même n'est qu'une convalescence. J'avais besoin de soulager mes regards, de quitter cette nature corrodée, ce fleuve endormi sous la fièvre, ces arbres sans ombre, ce désert plein de langueur, pour gravir des montagnes, pour boire l'eau des rochers, pour respirer à pleine poitrine l'air généreux et robuste de l'Océan.
Ma résolution était prise, mon passage était arrêté sur un cutter prêt à faire voile pour Gorée ; de Gorée, je m'embarquerai pour l'Europe à l'entrée du printemps. Avant de quitter l'île Saint-Louis, j'eus la fantaisie de voir, je n'osai pas dire d'entendre, mes infortunés musiciens. Le devoir m'était imposé par les liens du patriotisme, si sacrés sur un sol étranger, de me charger de leurs commissions pour la France. Mes malles faites, je me rendis au palais du gouverneur, où j'avais d'ailleurs à prendre mon passe-port.
Ce jour-là l'hivernage éclatait dans toute sa violence.
LE FIFRE. loi
L'air sortait dune fournaise et semblait rougir les rameaux tranchants des palmiers. Avec un bruit creux, les gousses des pains de singes se heurtaient et se détachaient de leurs maigres branches Beaucoup de cases, déracinées par le vent, laissaient voir entre leurs ruines la pierre noircie du foyer. On sentait le sable couler sous les pieds; on en avait jusqu'au genoux. Perdus dans l'immensité du ciel, des pélicans criaient de joie au milieu de cette nature en colère, et rejetaient de leur bec les petits poissons dont ils s'étaient trop gorgés. A peine si de loin en loin une vieille négresse se montrait au seuil de sa hutte, pilant du millet dans un mortier écorné comme elle. Il pleuvait des grains de sable qui brûlaient la peau comme autant d'étincelles.
J'arrivai enfin; mais la cour du palais du gouverneur était déserte : point de musiciens. Ils n'étaient pas venus, quoique l'heure lut déjà fort avancée. Quoi! tous morts! depuis dix jours seulement, en dix jours pas un n'avait échappé à la maladie ! Cependant il était raisonnable de supposer que, trop réduits par la mort de la flûte, du hautbois, du trombone et de quelques autres instruments successivement frappés, les artistes survivants avaient été forcés de supprimer tout à fait le concert. Que je connaissais mal la discipline militaire!
A peine avais-je, dans mon esprit, admis ces doutes injurieux, que je vis passer sous la porte de la cour du palais le maître de musique du régiment. Il était sano doute suivi de ses rares compagnons ; mon impatience était grande à m' assurer de leur nombre.
Le premier qui entra après lui, c était le fifre. Bêlas I le premier fui aussi le dernier: le fifre était seul.
En ni' apercevant, le maître me lit un signe qui était toute une histoire. Ce signe voulait dire : — « La grosse caisse est morte, le triangle est mort, les cymbales sont mortes ; ils sont tous morts ; et nous deux, moi le maître, et lui le fifre, nous allons mourir aussi. »
Ils ne s'avancèrent pas moins, lun et l'autre, jusque sous les fenêtres du gouverneur pour exécuter le dernier solo qu'ils avaient à remplir sur la terre.
Le devoir ne leur disait pas, comme Napoléon à l'un de ses capitaines : — Vous prendrez cent hommes, vous vous porterez à la tète de ce pont, et vous vous ferez tuer ! Mais la discipline avait dit : — Maître, vous irez, avec votre fifre, jouer pour le gouverneur, et vous mourrez ensuite !
Ils avaient obéi. Je ne peindrai pas l'état sanitaire du maître. Lui, autrefois replet comme la grosse caisse, bruyant comme la trompe, n'avait plus que la peau suites os ou sous les os, car les os perçaient la peau. Probablement, il ne buvait plus même du rhum avec de l'eau : le rhum avait été écarté. De sa dignité passée, il n'avait conservé que sa baguette et le mouvement de tête avec lequel il animait ou modérait les musiciens placés sous ses ordres. Emporté par l'habitude, il semblait encore les diriger.
Le fifre m'attendrit. Ses mains décharnées dégagèrent d'un petit étui l'instrument dont il jouait, et ses lèvres pales s'allongèrent pour en toucher l'embouchure. Il tremblait; importuné par une excitation nerveuse, il passa à plusieurs reprises ses doigts sous ses cheveux en sueur; il ne se raffermit qu'avec peine sur ses jambes.
Retrouvant un geste du temps de son ancienne ma-
j'este, le maître ordonna à l'orchestre de commencer.
Le fifre commença. Je n'ai jamais su les paroles de
l'air qifil joua; mais l'air m'était connu. Sans doute un musicien l'aurait trouvé trop simple, il me remua jusqu'au fond de rame. C'était encore un air du pays comme celui qu'il exécutait la première fois que je l'avais entendu. Malheur à celui qui reste insensible à une chanson de la patrie! Il ne connaît pas la douleur. Jus qu'ici il n'avait joué que pour les autres; cette fois le fifre jouait pour lui. Le pauvre jeune homme croyait, sans doute, en s'abandonnant ainsi à son instrument, être dans quelque bonne ville de garnison, au moment de la retraite, quand les jeunes fdles se rangent pour laiss passer le fifre, le fifre adoré de tout ce qui porte un cœur de grisette provinciale. Peut-être avait-il des rêves plus poétiques: je ne sais. Quoi qu'il en soit, il fut maître de son émotion jusqu'au bout. Quand il eut fini., le maître, qui avait compris l'effort méritoire de son orchestre, lui serra fortement la main.
Après avoir replacé l'instrument dans l'étui, le fifre vint vers moi. et me dit en me le remettant :
— Comme je n'en jouerai plus, je vous prie, puisque vous retournerez bientôt en Europe, de vous en charger pour le donner à ma mère. Je m'appelle Emile Dax. .Ma lettre était enfin parvenue à son adress .le voudrais pouvoir rapporter ici la joie d'Emile l»-i\ en apprenant qu'il était riche, consigner son retour en France, décrire son bonheur, celui de sa mère : affirmer surtout que l'épidémie ne l'enleva pas. peu de jours a; notre entrevue, aux concerts si brillants du gouverneur du il, mais ces joies d'historien conteur me sont in-
loi LE FIFRE.
terdites. J'ai dit ce que je savais, et je ne sais pas da
vantage
Le lendemain je n'étais plus dans la colonie.
Seulement, j'ajouterai que je remis le fifre d'Emile Dax à un lieutenant de vaisseau marchand qui fit voile de Gorée pour Cherbourg. J'ignore si l'instrument est arrivé à sa destination.
La douane l'a peut-être brisé en quatre morceaux pour s'assurer qu'il ne contenait pas de la poudre d'or.