‹ Contes et nouvellesChapitre 15 sur 20 · DÉBARRASSE D'UNE MAITRESSE · texte numérisé non relu

DÉBARRASSE D'UNE MAITRESSE

La foule venait de rentrer dans la salle, le foyer de l'Opéra était désert. Aucun provincial n'était resté pour admirer les arabesques d'or, afin d'en rendre compte à ses amis du département. On allait jouer le dirnier acte d'un ballet , comment perdre la pirouette du dénoûment sans perdre à la fois tout l'intérêt des actes précédente ? Chacun donc avait repris sa place, au grand contentement des ouvreuses, empressées de renouer leur dernier sommeil aux trois ou quatre sommeils interrompus de leur soirée. Cette heure avancée est pleine de charmes pour les vrais habitués de l'Opéra : leur digestion i si faite, ils ont rempli leurs oreilles de la ration d'harmo-

nie dont l'usage leur a fait un besoin, et contenté leur regard paresseux d'autant d'entrechats qu'il leur en faut pour rentrer chez eux sans remords. C'est le moment où les conteurs du foyer se groupent, l'hiver, auprès de Tune des deux vastes cheminées pour échanger les nouvelles en circulation depuis la clôture de la Bourse. Heureux qui apporte une banqueroute inédite ! le succès ou la chute d'un ouvrage représenté à un autre théâtre! un changement de ministère ! une déclaration de guerre ! A défaut de ces grands événements, que le Moniteur du lendemain ne confirme pas toujours, on se borne à dire beaucoup de mal de M. Duponchel. 11 n'y a si fine médidisance qui vaille celle qui porte sur le maître de la irai son.

Ce soir-là, par extraordinaire, il n'y avait que deux jaunes gens au foyer. Après avoir enlevé, pour ainsi dire, l'étain de la glace de la cheminée, à force de la consulter sur le nœud de leurs cravates, la coupe de leurs habits et le choix de leurs gilets; après avoir torturé leurs favoris et mâché leurs moustaches, ils s'étaient laissés aller de tout le poids de leur désœuvrement sur deux fauteuils. Leurs quatre bottes vernies décoraient le gardefeu, et leurs tètes ennuyées s'étaient creusé un trou moelleux dans le dos des fauteuils. Si les lézards avaient des jambes et des bottes vernies, ils ne prendraient pas d'autre attitude. Je ne les blâmerais pas. Il faut, même en ennui, du bon sens et de l'art. Tout le monde ne sait pas s'ennuyer. Un grand roi était celui qui disait à Cinq- Mars : « Mon mignon, viens avec moi à la croisée, et ennuyons-nous, ennuyons-nous bien ! »

— Anatole, dit enfin un ennuvé à l'autre, as-tu ton-

juins ton rat? — Ma foi non! je l'ai abandonné ; malheureux sort. — Ah ! tu n'as plus ton rat !

El après cette haute communication de pensées, les deux amis avaient continue à faire rôtir leurs bottes et à enfoncer un peu plus leurs tètes dans le dos des fau teuils. Ils se reposaient de leur long effort d'esprit.

Au bout d'une demi-heure, celui qui n'avait plus son rat, «lit à l'autre :

— Et comment se porte ta panthère? — Je l'ailàeliee. — Ta parole d honneur? — Ma parole d'honneur. Mais dis-moi. pourquoi n'as-tu plus ton rat? — Figure-toi, répondit Anatole à Stephen. qu'elle s'était mis en tète de danser un pas. C'est leur rage à toutes, tu sais. Je lui avais promis son pas. pour en finir. Ma promesse Détail {>as tombée dans l'eau. Quand j'entrais : As-lu songé à mon pas? Quand je sortais : Mon ami, ne va pas oublier mon pas! La prière se changea en persécution. En rêvant elle parlait de son pas : Je veux mon pas! criaitelle; tout le monde en obtient, excepté moi. C'est avilissant. Va trouver Duponcfael, va trouver les journalistes. il me faut mon pas ou la mort! — Quel infernal rat ! — Infernal rat. comme tu dis. Enfin je lis mettre dans les journaux : « Mademoiselle Florence est trop négligée vraiment : sa place n'est pas dans le corps du ballet , elle a (\e^ droits à se montrer au premier rang, digne émule des Taglioni, des Noble! et des Elssler. i Voilà que l'on commence à me rendre justice, dit-elle effrontément, feignant d'oublier que cet acte de justice me coûtait 600 francs. — Eli bi< n ! c'était fini ? — Ah ! oui. fini. I.e maître de ballets n'a jamais voulu lui composer un pas II disait qu'il aimait mieux en créer un pour Po-

bélisque et les diligences de Laffitte et Caillard. Je lui rapportai la réponse. — Et comment la prit-elle ? — Fort mal. Nous avons résilié le bail, qui n'était pas emphytéotique, grâce au ciel. Je crois qu'elle a embrassé le notariat. Elle a 500 francs par mois et les cadeaux. — Pas forts pour les cadeaux, les notaires. À mon tour je t'apprendrai ce qu"est devenue la panthère. — C'est ça, Stephen, parlons-en. — Elle ne me tannait pas pour un pas, elle. — Elle voulait débuter aux boulevards. M'at-elle amusé avec ses tirades de Richard il Ar lin g ton, au souper que nous donna Minette , tu te souviens, Stephen? — Te voilà au courant. J'avais beau lui dire qu'on ne débute pas à vingt-neuf ans... — Vingt-neuf ans faits comme trente. — Oui, mais les femmes ne disent jamais trente ; elles sont comme les marchands de chaufferettes : ils n'en vendraient pas s'ils les mettaient à quarante sous la pièce. Ils les crient toujours à trenteneuf. Je poursuis. Mes avis n'y purent rien. Tous les soirs j'étais obligé daller entendre : Pauvre Mère ! Pauvre Fille! Pauvre Frère ! Pauvre Oncle ! Au bout du compte il en résulta que son appartement fut le rendezvous des troupes réunies de la Porte-Saint-Martin, de l'Ambigu, des Folies-Dramatiques, de la Gaieté et de la Porte-Saint-Antoine. Un jour que la Panthère était sortie, je monte chez elle; tu connais sa négligence. Pas un tiroir n'était fermé. Au premier que je visite, par désœuvrement, qu'est-ce que je vois?... — Pas de billets de banque. — Autre chose. Des déclarations d'amour de tous les théâtres des boulevards. Il paraît que c'est l'usage chez ces messieurs du mélodrame. Mon ami, une liasse de protestations galantes; les protecteurs offraient des

rendez-vous, des dîners; du reste, elle ne pouvait manquer, au bout de quelques mois de leçons, de contracter un superbe engagement avec le directeur de son choix. — Et tu as cravaché la panthère au retour? — Mon Dieu non; pas plus que tu n'as tué le rat. Je me suis borné à faire imprimer sa correspondance dramatique avec vignettes et encadrements et la lui ai envoyée en volume.

— Bravo ! et tu es libre? — Comme toi, Anatole. — Que ne puis-je en dire autant que vous deux, s'écria un survenant en se plaçant dans un troisième fauteuil autour du garde-feu. — C'est bien facile, imite-nous, Léonard.

— Vous imiter! Et le puis-je? L'affection qu'on me porte est si desintéresée. — Ah ! le voilà bien ! Tu crois être aimé pour toi-même. Monsieur est arrivé hier de l'âge d'or. Son habit est encore poudreux. — Je n'ai jamais voulu être aimé autrement. Anatole. —Ne dis pas de ces bêtises-là, Léonard. Nous ne sommes plus au collège ; il y a longtemps que nous avons traduit Ovide. Pour quel motif voudrais-tu être bien venu dune femme ? Ceux qui ne les indemnisent pas sont des ladres ou des ruinés. La grande honte d'être aimé d'elles en échange des jouissances luxueuses qu'on leur procure. Il y a vraiment de quoi rougir de leur donner 500 francs par mois pour qu'elles soient mieux logées et qu'elles aient une femme de chambre pour les lacer. Est-ce que l'amour du monde se conçoit autrement? Va, grand innocent, il n'y a que les provinciaux qui veulent être aimés pour eux-mêmes, et qui croient qu'avec leur amour on se passe de manchon, de châle et de pierreries. L'amour est un luxe: que celui qui n'a pas de quoi le payer s'en passe. — Ce que dit Anatole, reprit Stephen. mettant sa jambe gau-

che sur sa jambe droite après avoir tenu longtemps sa jambe droite sur sa jambe gauche, ne te touche pas le moins du monde, j'en suis sûr, Léonard ; car, répondsnous franchement, combien as-tu dépensé pour cette intéressante femme qui t'aime, bonheur extrême, ô joie suprême, uniquement pour toi-même? — Rien, presque rien. — Depuis combien de temps la connais tu? — Depuis six mois. — Que lui as-tu envoyé au premier de l'an? — Un meuble en palissandre. — De Lesage? — Oui, de Lesage. — Soit, 2,000 francs. — Et pour sa fête? — Une bagatelle. Quelques bronzes pour sa cheminée. — Cela veut dire une pendule et deux flambeaux. Soit encore 1,500 francs. — Tu lui envoies un bouquet tous les deux jours? — Tous les deux ou trois. — Soit encore 500 francs. — Tu lui loues une loge chaque fois quelle a envie d'aller à l'Opéra. Ajoutons 1.000 francs. Ajoutons aussi les cadeaux à la femme de chambre, car les femmes de chambre nous aiment peu pour nous-mêmes. Cent écus en six mois, ce n'est pas exagérer le chiffre. Total approximatif, cave au plus bas, 5,500 francs. Une femme qui ne t'aurait pas aimé pour toi-même ne t'aurait guère coûté que 5,000 francs pour le même temps. Tu es refait de 2,500 francs. L'amour pur et désintéressé vaut cela. Qu'as-tu à répondre? — Beaucoup. D'abord que je ne donne pas de la main à la main. — Bien trouvé! la chose est sauvée, parce que lu envoies l'argent directement aux fournisseurs de madame. Cela n'est pas même de la galanterie, c'est de la maladresse; le billet de 1,000 francs dépensé pour une femme n'a pas, à ses yeux, la valeur d'uu billet de 500 francs qu'elle change elle-même. — Mais vous tuez la poésie,

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nies bons amis. — Non, s'écria Stepfaen, mais l'hypocrisie. Changeons de propos. Est-ce que l'amour pur t'ennuierait déjà, que tu souhaitais, il n'y a qu'un instant, d'être libre comme nous? —Loin de là, mais madame. qui redoute le retour très-prochain de son mari, m'engage beaucoup à l'accompagner en Italie. J'y serais tout disposé, sans l'horrible peur de vous perdre de vue, mes bons amis, Anatole. Stephen, et encore notre excellent Vaudreuse. — Parbleu! nous t'accompagnerons, s'écria Anatole. C'est un voyage de deux mois. Que Stephen dise oui, je dis oui! — Moi, je dis oui. — Mes amis, «'est promis. — C'est juré, Léonard. — Tous les frais de voyage à mon compte, sinon, non. — Mais, mon vieux Léonard, tu auras encore 10,000 ou 12,000 francs à mettre sur le compte de l'amour désintéressé. — Point de raillerie ; vous me rendez trop heureux. J'emmène avec moi le Café de Paris. Tortoni et le foyer de l'Opéra. — Oui ! réfléchit Stephen ; mais Vaudreuse ? - Mais Vaudreuse? répéta Anatole. — Je m'en charge, répliqua Léonard. Je l'attends à minuit chez moi pour souper. Soyez des nôtres. Nous le déciderons tous ensemble. — 11 n'est pas loin de minuit, remarqua Stephen. — Eh bien! partons, dit Léonard. J'ai ma voiture en bas.

Les trois amis quittèrent enfin leurs fauteuils en fredonnant : Salut! Venise la Folle! Quand chanteronsnous en gondole notre joyeuse barcarolle?

Tandis que la voiture de Léonard entrait dans la rue Pinon. la foule inondait la rue Lepelletier, et les provinciaux rentraient à leurs hôtels du Nord et du Midi, émerveillés de la grâce de M. Montj oie, le plus beau Turc des danseurs, ou le plus beau danseur parmi les Turcs.

En province et dans beaucoup d'arrondissements de Paris, qui ne sont pas moins que la province, on s'imagine, d'après je ne sais quelles fausses inductions, qu'il est du bon ton, chez les jeunes gens riches et lancés, de crever des chevaux, de s'abîmer l'estomac à force de boire du vin de Champagne et de se ruiner la santé en orgies. Ceci n'est pas seulement exagéré, c'est généralement faux. Ces jeunes gens se soignent comme des femmes, déjeunent légèrement, prennent de l'exercice avec modération, et, s'ils se couchent à deux heures après minuit, ils ne se lèvent guère qu'à midi pour rester un quart d'heure au bain et se purifier le corps comme des musulmans. Si l'on n'admet pas cette chasteté selon le monde, comment expliquer l'étiquette de leur santé, la durée de leur jeunesse, le repos de leur teint? Faublas n'est pas leur modèle, car Faublas termine son pèlerinage à dix-huit ans. devinant bien qu'à trente ans il aurait été goutteux, éreinlé, incapable de lutter même avec le marquis de Lignolles. Et quel profond contre-sens chez Louvet de Couvray î Son Faublas, qu'il produit comme un homme d'esprit, se lève toujours de bonne heure et on ne le voit pas une seule fois se mettre au bain. Jamais le pédicure ni le dentiste n'entrent chez lui. On peut gager que ses ongles étaient limés jusqu'à la chair. Je ne sais pourquoi j'ai toujours regardé Faublas comme un type de hasard, comme une gravure licen-

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cieuse, créée pour irriter les goûts des commis, qui se figurent que les marquises se nourrissent de pâte d'amande.

Léonard n avait pas un appartement de roué, et il avait trop d'esprit pour faire asseoir ses amis sur des roses, ce qui serait fort incommode, malgré l'autorité des anciens. Autant vaudrait louer l'odeur du crin où l'on s'assied, que de vanter les roses comme un doux siège; chez lui on s'asseyait sur de jolies chaises en velours vert, et on posait les pieds sur des tapis moelleux comme quatre pouces de neige. L'appartement qui attendait les trois amis de Léonard était chauffe à un degré délicieux de température : ni trop ni trop peu de clarté, milieu qui n'est pas si indifférent qu'on le pense à l'édification des sens. Un souper est une perle excessivement précieuse ; les ignorants percent la perle, les habiles seuls, et ils sont rares, savent la monter en diadème ; cherchez encore un souper qui ait le sens commun dans Faublas ; triste viveur! Il n'est pas impossible qu'il bût de la bière, ce vin des protestants.

Nous devons encore ajouter que nos jeunes gens n'avaient invité aucune femme à souper, non que ce fût une habitude prise, mais les avoir pour convives n'était pas non plus un engagement de tous les jours. Il est donc légèrement erroné de croire que, dans leur catégorie peu connue, on se fasse verser du chambertin dans des coupes de nacre par des déesses d 'Opéra. Les déesses d'Opéra sont très-rangées : leurs maris montent la garde et leurs enfants sont élevés par les frères des écoles chrétiennes.

La seule femme qui se trouvait chez Léonard était une

cuisinière, merveille dont il savait le prix, et que s'inquiètent d'avoir tous ces jeunes gens dont on croit avoir poétisé les raffinements sensuels en les faisant dîner aux Frères-Provençaux. Les meilleurs dîners ont lieu chez eux, apprêtés par les mains savoureuses de leurs cuisinières,, qui ne leur servent ni des mets ambrés, ni des vins couleur d'or, mais des volailles succulentes, des gigots cuits avec une sagacité mathématique. Pour vins, ils ont du bordeaux d'abord, et du Champagne ensuite, vins qui. bus même avec excès, ne grisent que les gens de peu.

Enfin, Vaudreuse entra: il était minuit un quart.

— A table! dit Léonard, Marguerite est déjà fâchée du retard. A table! — Tiens ! dit Anatole, placé en face de Vaudreuse, comme Vaudreuse a la figure renversée ! Est-ce que tu serais fâché de nous trouver ici? — Je n'ai rien. — On n'est jamais plus en colère que lorsqu'on répond ainsi. — Eh bien! j'ai... j'ai une petite contrariété domestique. — Ton rat t'a ronge aujourd'hui? — Vous savez que je n'ai pas de rat, à proprement parler. — C'est toujours ta pianiste? —Est-ce quelle veut débuier aussi? C'est dans l'air, ma parole d'honneur, dit Stephen, ravivant la peine d'Anatole. — Plût au ciel qu'elle voulût débuter! elle ne me tyranniserait pas comme elle le fait — Et que veut-elle donc? Ce qu'elle veut! ce qu'elle veut ! elle veut l'impossible ! — On la contentera 'plus aisément. — Je voudrais vous voir à ma place. D'abord elle exige que je sois rentré à onze heures. — Et que tu le couches à neuf, interrompit Anatole. — Je te vote un bonnet de coton, ajouta Stephen. — Continue, dit Léonard à Vaudreuse. — N'est-ce pas intoléra-

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ble ? Ensuite elle exige que je ne joue pas au cercle.

— C'est de l'inquisition! — Toute pure. — Hier elle m'a dit : Vous avez perdu, l'autre soir, cent louis; 1 autre soir encore cent cinquante louis ; il n'est pas de jour ou vous ne rentriez sans l'argent que je vous vois prendre dans votre secrétaire : vous n'emporterez plus avec vous que 40 francs. — Et en gros sous ! s'écria Anatole. — Non, en or, afin qu'il ne change pas, reprit Steplien. — J'avoue que l'exigence est lourde, ajouta Léonard. — Et ce n'est pas tout. — Encore! — Écoutez! — Parle, Vaudreuse, cela soulage sur le bordeaux.

— Vous savez que j'ai cessé depuis un an de voir ma mère. tombée dans les excès d'une devotiun insupportable, si insupportable qu'elle m'assommait tous les jours de sermons et n'avait que la faible prétention d'exiger de moi que j'allasse, au moins tous les dimanches, à la messe à Nutre-Dame-de-Lorette. — Avc:-vous vu dans Barcelonnel... chantonna Stephen. — Adieu, mon beau navire! repéta Anatole.

Plus grave, Léonard entonna d'une voix de bassetaille : Paugelingua... — Or. Ambroisine n'a-t-clle pas projeté de me rapprocher de ma mère, en me disant que j'avais tort de ne pas imposer quelques sacrifices a ma manière de voir: qu'il en coûtait peu de passer une heure à l'église et dans une église charmante, où Ton entend de l'excellente musique et où l'on voit de jolies peintures ? Vous devinez comment j'ai accueilli sa proposition. — Tu lui as répondu :

Accourez tous, venez entendre Un ami de Phunianité.

— Je lui ai répondu à peu près cela; mais elle a recommencé sa morale le lendemain, le surlendemain, tous les jours. Ces répétitions sont désespérantes. — Yaudreuse cédera, dit Stephen. — Il ne cédera pas, riposta Léonard. — 11 cédera, dit à son tour Anatole. — Je la renverrai à son pensionnat, répondit à son tour Yaudreuse en buvant d'un trait un dixième verre de bordeaux. C'est conclu, c'est arrêté. — Est-ce qu'elle sort du couvent? demanda Stephen. — À peu près. Je connus Ambroisine chez ma cousine, à qui elle donnait des leçons de piano. Elle courait le cachet toute la journée, et le soir elle rentrait dans un pensionnat à la barrière de l'Etoile. Elle me plut, je lui convins, et je la pris avec moi. — Mauvais système, fit observer Stephen. — Hélas! oui, répondit Yaudreuse en soupirant. Croiriez-vous que je l'ai surprise, malgré mes recommandations, malgré le soin que je prends de satisfaire ses moindres désirs, allant encore à ses leçons, et cela, m'a-telle répondu, pour ne pas perdre ses élèves î — Quel genre ! s'écria Anatole. — Ne prend-elle pas du tabac? s'informa Stephen. — Vous m'approuvez donc d'avoir résisté comme je l'ai fait ce soir, et de lui avoir dit : Je ne rentrerai qu'à trois heures cette nuit, j'irai jouer au cercle ou ailleurs, et vous le trouverez bon. — Que je t'embrasse, dit Anatole ; tu es un homme. — Mon ami, dit Léonard, ta détermination est une inspiration du ciel. Anatole a quitté son rat. Stephen sa panthère ; tu romps avec ton Ambroisine, et tu es des nôtres. Nous partons dans huit jours pour l'Italie. — Fat qui s'en dédit! s'écria Yaudreuse : que ce verre de bordeaux me soit du chambertin si je ne vous accompagne pas. - Messieurs, vous lavez entendu? dit

Léonard. — Il ne viendra pas, répliqua Anatole. — Il ne viendra pas, affirma Stephen. — Il viendra, vous disje. — Non, te dis-je, Léonard, Yaudreuse a la tète Chauffée en ce moment, tout lui parait possible : c'est un matamore ; demain il n'osera pas souffler mot devant son Ambroisine. Lui ! un brin de paille l'arrête — Vous me piquez d'honneur, messieurs. D'ailleurs, à qui ai-je donne le droit de douter de mes engagements? — Mon excellent ami, dit Stephen en tendant la main à Yaudreuse. ta parole est sacrée, mais nous ne voulons pas de tes serments. — Et moi je m'engage par serment à me débarrasser dès demain de cette ennuyeuse maîtresse. Me eroirez-vous maintenant? — Elle est bien jolie. Yaudreuse.

— Elle a de l'esprit, nous la connaissons. — Elle L'aime beaucoup, Yaudreuse. — Elle est rusée. — Elle a l'avantage de n'avoir aimé que toi. Elle te fait de la musique, et tu es passionné pour la musique. — Yous m'exaspérez! Vous êtes mes démons, Stephen, Anatole, et toi aussi Léonard. Je vais me fâcher. Assez, messieurs! Quand Yaudreuse a donne sa parole d'honneur, il se croit offensé si toute discussion n'est pas levée. — En ce cas : A notre bon voyage d'Italie! Au serment de Yaudreuse attachons-en un autre que nous ne trahirons pas davantage, messieurs. Jurons de ne plus boire du Champagne qu'au pied du Vésuve.

Radouci. Yaudreuse ajouta : — Je perds mille louis, que vous dépenserez en Italie, si je ne suis pas de votre voyage après avoir rompu avec Ambroisine. — I donc un pari de mille louis, lit observer gravement Léonard.—Oui, un pari de mille louis, répéta Yaudreuse

— Nous le tenons! dirent ensemble les trois amis.

C'est une bien heureuse disposition d'esprit, celle que procure le jeu, quand, après de nombreuses déceptions, il vous surprend par un gain disproportionné avec des pertes si vîtes oubliées. On revit ; on recouvre la vue ou l'ouïe: on manquait d'air et d'espace, et l'univers se déroule tout à coup sous vos pieds avec toutes ses richesses, immense paradis, où aucun fruit n'est défendu. Il arrive même que le cœur est si puissant de l'énergie de l'imagination, qu'il est si plein jusqu'au bord, qu'il ne sait où pencher. Avec cet or, cet or divin, voyagera-t-on en Italie, en Espagne, en Grèce? Si l'on faisait le tour du monde? Acbètera-t-on une campagne sur les bords de la Loire, entre deux bras du fleuve? Si l'on tirait quelques amis de la misère ? Quelle sublime conflagration de désirs s'établit dans le cerveau à la vue de cet or. rigoureux mobile, non-seulement de tous les plaisirs, mais encore de presque loutes les vertus. Des imbéciles méprisent l'or, c'est absolument comme si l'on méprisait le bonheur que l'or représente, et que lui seul à peu près représente. L'or du jeu a une voix, il chante, il vous berce. Grâce à cet or, on touche à tout par les mille rayons du désir, et l'on reste suspendu. C'est une espèce de douce, de suave catalepsie. Si au moment où on réprouve on ne venait pas vous en tirer, on mourrait peut-être dans celte extase que les saints et les joueurs seuls connaissent. Mais le monde ne manque jamais de ces sortes

d'appels. Une lampe de fête luit quelque part, un souvenir revient, un ami passe, on touche un sens, il s'éveille, il éveille les autres, et l'on est devenu homme.

Vaudreuse goûtait la satisfaction céleste du gain avec plénitude, au moment où un domestique du cercle lui remit un billet dont récriture lui était parfaitement connue. Avant de se retirer dans un coin du salon pour en lire le contenu, il fourra dans ses poches l'or et le tas de billets de banque amoncelés devant lui par la marée de la fortune. - Que me veut encore Ambroisine? Qu'estce que cela signifie de m' écrire à cette heure-ci?... Voyons.

phen, Anatole et Léonard avaient deviné sans peine de qui pouvait être ce billet importun écrit à Vaudreuse. Ils se concertèrent et ne perdirent pas un mouvement de leur ami. Bref, dans sa rapide rédaction, le billet fut parcouru d'un regard. Après l'avoir lu. Vaudreuse le froissa comme si ce n'eût été qu'un billet de banque: il chercha ensuite, avec la vivacité d'un homme pressé de sortir, sa canne et son chapeau. Pendant qu'un valet de pied lui jetait le manteau sur les épaules, il appela ses trois amis ; avec la joie la plus expansive. il leur dit :

— Je vous rappelle, mes amis, que c'est à dater d'aujourd'hui que commencent les huit jours au bout desquels j'ai promis d'avoir rompu avec Ambroisine et de monter avec vous en chaise de poste pour l'Italie.

Vaudreuse sortit.

— C'est lui maintenant qui se méfie de nous, dit St. phen. Voilà de l'original. — Augurons bien de sa fermeté, ajouta Léonard. — Ce n'esl pas de la fermi

I de la fanfaronnade : augurons mal

Comme il n'était que deux heures et demie, les trois amis allèrent de nouveau s'asseoir à une table de jeu.

En entrant dans son appartement, Vaudreuse affecta un air délibéré dont Ambroisine ne s'effaroucha guère, quoique son cœur battît fort. D'un ton de persiflage, il débuta par dire, en se débarrassant de son manteau et en lançant ses gants sur un fauteuil :

— Ma foi ! vos 40 francs, ma chère amie, m'ont porté bonheur: probablement vous les aviez fait bénir. Voyez, avec ces 40 francs, j'ai gagné plus de 20,000 francs! La caisse d'épargne, par vous si prônée, ne rapporte pas cela en un an. Je ne vous mens pas, regardez! M'en voulez-vous encore d'avoir joué? Ne me grondez pas davantage de D'être pas rentré précisément à onze heures, car c'est de onze heures à deux, heures que la fortune m'a visité. C'est l'usage, elle arrive quand on s'en va.

A propos, ajouta Vaudreuse, s" apercevant que sa raillerie s'émoussait contre la dignité glaciale d'Ambroisine ; à propos, vous venez de inenvoyer un billet assez étrange, assez déplacé. Cette liberté est d'un détestable goût. Puisque je n'étais pas rentré à onze heures, c'est que je ne le pouvais pas, c'est que je ne le voulais pas. Vous me dites encore, je crois, que, lassée de ma conduite, vous voulez rompre sur-le-champ avec moi. Je trouve la résolution assez bizarre, vu l'heure de la nuit, mais je ne m'y oppose pas cependant. Nous nous sépa-

rerons aux flambeaux, à moins que vous n'aviez voulu faire une plaisanterie, ajouta Yaudreuse, s'arrêtanl fié renient sur le terrain où il avait si fièrement paradé jusque-là.

— Je n'ai voulu faire aucune plaisanterie, répondit Ambroisine. Vous avez pu remarquer un fiacre qui attend à la porte, et voilà mes paquets tout prêts à être emportés. 11 n'eût pas été convenable de m'en aller avec les apparences dune fuite. Je vous appartiens un peu tant que je suis ici, ajouta Ambroisine avec un accent de fierté paisible, et vous avez le droit de vous assurer que je n'emporte rien à vous. — La délicatesse est vraiment excessive, répondit Yaudreuse, un peu ému intérieurement de voir que la détermination d'Ambroisine n'était in feinte ni calculée : j'aime mieux pourtant vous avoir vue encore une fois avant notre séparation. Je dois vous remercier de cette attention.

Yaudreuse ne persiflait plus : quoique grand pourfendeur de sentiments avec ses camarades du Café de Paris, il était infiniment moins bravache en face d'Ambroisine, e'est-à dire en présence d'une affection vraie. Il l'avait aimée, il l'aimait encore beaucoup, maigre ses maximes d'indépendance. Le sabreur rentrait dans la discipline une fuis chez lui.

Yaudreuse, qui s'oubliait si facilement en beaucoup d'endroits, n'eût pas osé déplacer un tableau de son appartement, sans permission; lui qui jouait du bout de sa cravache avec les fleurs portées par certaines dames, dans certaines réunions, ne se fût pas permis, même en plaisantant, de toucher à la coiffure d'Ambroisine.

C'est qu'il n'est pas indiffèrent de dire que Vaudreuse n'as ait pas emporté ambroisine sous son lu as par une

nuit de bal masqué aux Variétés ou à Musard. Il ne l'avait prise à personne ; il n'avait pas renchéri pour l'avoir. Au milieu de ses mauvaises amours, une passion sincère l'avait surpris et pour ainsi dire désheuré. De là son embarras extrême de se conduire avec sa liberté ordinaire, une fois chargé de l'existence d'Ambroisine, qui, lorsqu'elle s'était déjà donnée à son amant, n'avait pas cru faire beaucoup plus de mal en se logeant chez lui. Déception pour tous deux ; elle s'étaii imaginé conquérir les droits légitimes d'une femme en habitant avec Yaudreuse, et Yaudreuse avait cru la façonner en peu de temps à la vie des bohémiennes charmantes dont il s'amusait pendant quelques mois, pour les quitter sans regret, ainsi que cela se pratique. Yaudreuse fut vaincu. 11 y avait trop d'amour et d'une certaine ingénuité chez Ambroisine, pour qu'elle échangàt ses prétentions bien arrêtées contre l'éventualité brillante de maîtresse aux enchères. De jour en jour son caractère s'était développé, au grand étonnement de Yaudreuse, enchaîné peu à peu, après avoir vécu sur la facile idée de reprendre son indépendance à l'heure de son caprice. Il arriva même que la répugnance d'Ambroisine à le suivre dans les sociétés habituelles où il allait, fut pour Yaudreuse une considération nouvelle de ne pas la traiter avec cette familiarité dont on s'arme plus tard pour dire aux dames de la spécialité de prendre leur congé et leur cachemire. Avec les amis de Yaudreuse, elle s'était toujours observée, ne permettant à aucun d'eux de compter sur le bénéfice d'une de ces brouilleries si fréquentes dans ces sortes de mariages trimestriels, pour lui offrir, le lendemain, souvent le jour même, la vacance d'un cœur et celle d'un mobi-

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lier ; car il est établi, dans les mœurs si imparfaitement esquissées dans cette histoire, qu'un ami du détenteur qui résilie doit prendre la place du détenteur ; et cela sans violence, sans provocation à duels, sans haine, sans froideur même. Et s'ils se rencontrent le lendemain dans les couloirs de l'Opéra, le dépossédé volontaire dira à l'acquéreur promu : « Madame se porle-t-elle bien? bien des choses de ma part, je vous prie » A quoi l'autre répond : « Je ne manquerai pas. » De leur côté, ces dames ne méprisent jamais aucun des amants qu'elles ont eus ; en face du dernier possesseur, elles parleront des qualités particulières de ceux qui l'ont précédé ; et aucune réflexion blessante, aucune expression de grossièreté jalouse, n'arrêtera la parole sur les lèvres de l'indiscrète panégyriste.

Ambroisine n'était pas cela, et Vaudreuse s'en était autant félicité qu'amèrement plaint, selon les eireonstan-

5. Quel parti prendre'.' en était-il venu à se demander, depuis qu'il avait éprouvé la gène tyrannique dont il avait tracé un si touchant tableau au souper de Léonard, en présence de Stephen et d'Anatole.

— 11 est tout pris, lui aurait répondu un de ses trois amis : puisqu'elle veut sortir, ouvre-lui la porte.

La porte était ouverte, le fiacre attendait dans la rue, les paquets étaient entassés sur les fauteuils ; Ambroisine, enveloppée dans son manteau, n'avait certes pas la pen-

G de jouer la séparation ; sa femme de chambre était accoudée sur un carton, et pourtant Vaudreuse ne pren.iit pas congé d' Ambroisine.

Après une heure passée à suivre les allées et les Menues insignifiantes deVaudreuse, Ambroisine se leva, s'ap-

piocha de son amant, et, dégageant son bras de dessous son manteau, elle lui tendit sa petite main gantée.

— Adieu, monsieur. — Vous partez donc, Ambroisine?

— Je crois qu'il est temps. Vous n'avez plus rien à me dire ? — Où allez-vous si tard9 II est près de trois heures et demie. — Je vais chez ma cousine ; elle est prévenue.

— Ah! elle est prévenue.

Vaudreuse alla à son secrétaire, l'ouvrit pour rien, et le ferma pour le même motif.

— Alors, adieu, madame.

Ambroisine lit un pas vers la porte, sa femme de chambre était déjà sur le palier.

— Mais il me semble, dit Vaudreuse, que vous ne m'avez pas fait appeler seulement pour assister à votre départ? - Et pour vous assurer, répondit Ambroisine, qire je n'emportais avec moi, dans la précipitation de mon déménagement, aucun objet à vous. — Précisément, dit Vaudreuse, j'aperçois sur cette table un service à thé qui vous appartient. Julie, prenez cela.

La femme de chambre obéit, et le service à thé en vermeil fut enfermé dans un des cartons que le fiacre attendait.

— Mais ce n'est pas tout, reprit Vaudreuse; j'ai à vous une foule d'autres choses. — Je n'aurais jamais osé vous les réclamer. — Et moi, madame, je tiens à vous les rendre. Accordez-moi quelques minutes.

Après un peu d'hésitation, Ambroisine s'assit au bord d'un fauteuil, mais sans dénouer même son chapeau.

— Vous avez quelque droit, j'imagine, reprit Vaudreuse, sur ces porcelaines du Japon. Elles furent données autant à vous qu'à moi par notre ami commun, le

capitaine Black, de Baltimore. Gardez le cabaret tout entier, Ambroisine, pour peu que vous le souhaitiez. — Non, monsieur, je ne veux pas de vos largesses. — Parbleu! nous le partagerons, puisqu'il en est ainsi. Aussi bien, aucune de ces douze tasses n'est semblable à l'autre. A vous six, à moi six. A qui le sucrier? — A vous. monsieur.— Alors à vous, madame, le plateau de laque. Et. j'y songe, la chaîne de ma montre vous appartient. Prenez! prenez! — Mais la montre est à vous, monsieur. — Vous voulez donc me la rendre? Soit !

Vaudreuse mit tant de dépit à séparer la chaîne de la montre qu'il eut l'air, en détachant le dernier anneau, de le bri>er avec colère.

Avec sang-froid Ambroisine prit la chaîne, et dit, en la déposant sur le marbre de la table :

— Je ne l'accepte plus ; vous la regrettez trop. — Je fais si peu de cas de tout cela, s'écria Vaudreuse, que je suis tenté de jeter cette montre par la croisée.

Ambroisine ne s'etant pas opposée au mouvement de Vaudreuse, celui-ci tint, par point d'honneur, à réaliser sa menace. 11 ouvrit la croisée et lança la montre dans la rue.

Loin de manifester de la surprise, Ambroisine prit la cliaine et la jeta tranquillement par la fenêtre.

— Ainsi, dit-elle, si la même personne trouve les deux objets, la montre lui dira l'heure à laquelle elle a ramassé la chaîne. — J'espère, dit Vaudreuse après quelques minutes données à concentrer sa colère, si bien domptée par Ambroisine, j'espère que nous n'aurons pas de dispute pour le partage des tableaux qui sont ici. à moins que vous n'ayez l'intention de mettre les pas-

sants dans leurs meubles. — Je ne serais pas fàcliée, j'en conviens, répondit Ambroisine, de ne pas me séparer de deux ou trois paysages que je m'étais habituée à regarder comme étant à moi. - Prenez, Ambroisine, choisissez. — Julie, dit Ambroisine à sa femme de chambre, décrochez ces deux tableaux, et posez-les soigneusement sur les cartons. — Quoi! s'écria Vaudreuse, vous m'emportez celte vue de l'Auvergne! — Vous me laissez le choix, monsieur. — Mais c'est un souvenir de famille; le château que cette peinture reproduit avec tant de fidélité est celui de ma sœur. — J'affectionne singulièrement cette peinture, monsieur. — J'ai couru dans ce parc, j'ai joué sous ces arbres, autour de ces bassins. — Il est d'une excellente couleur, et je serais désolée de ne plus le voir, répondit Ambroisine. — Votre envie, s'écria Vaudreuse, n'est que de l'ironie, de l'injustice; vous le retenez pour me faire de la peine. Eh bien! je me vengerai de la même manière. Vous avez oublié de réclamer ce pastel du xvme siècle, ce Greuze qui est tout votre portrait; eh bien! vous ne l'aurez pas; non! vous ne l'aurez pas, quoique ce soit votre portrait.

— Faut-il l'emporter, madame? demanda la femme de chambre, montrant assez par sa question qu'elle ne regardait pas le moins du monde comme un droit sérieux celui de Vaudreuse. — Laissez cela, Julie, et arrangezmoi mon manteau. Nous allons dire adieu à M. Vaudreuse. Ambroisine se levait pour partir, quand on entendit gratter derrière la porte de la chambre à coucher.

— C'est Edith, ma levrette, s'écria Ambroisine, et je la réclame. Elle ne sera pas oubliée comme mon portrait. — Et moi je la veux aussi, repartit vivement Vaudreuse.

Elle restera ici où elle a élé élevée. — Elle me suivra, car c'est moi qu'elle aime le mieux. Pauvre petite chienne ! penseriez-vous jamais à lui donner du lait le matin? — Je prendrai, madame, un domestique qui en aura soin ; un groom exprès pour elle. N'ayez donc nul souci. — Après tout, répliqua Ambroisine, Edith est à mui; c'est une tyrannie grossière de m'empècher de l'emporter. — Ne vous mettez pas si fort en colère, madame, je vais lui ouvrir la porte; quand elle sera libre, nous verrons arec qui de nous deux elle voudra rester. Son choix décidera entre nous. — Essayez, monsieur, faites !

La femme de chambre ouvrit la porte à la petite levrette, qui se trouva aussitôt placée dans l'alternative de suivre sa maîtresse, qui la regardait à un bout de l'appartement, ou de demeurer avec Vaudreuse, qui avait aussi fixé ses yeux sur elle.

Une double, une égale affection la scella à la même place, caressant Ambroisine d'un mouvement de tète, accompagné de tendres petits aboiements, et ilattant son maître d'un frétillement de sa petite queue émue. La pauvre Edith s'épuisait en contorsions, en une foule de petites fêtes, qui, en vérité, semblaient dire qu'elle comprenait le jugement qu'on attendait d'elle.

\}û instant, elle parut se décider pour Vaudreuse ;*elle avança un peu vers lui.

— Ah! vous agissez de ruse! s'écria alors Ambroisine: pourquoi remuez-vous les doigts? — Je ne remue pas les doigts. C'est vous qui séduisez Edith. Yoy« / ' au son de votre voix, elle a couru vers vous. Pourquoi avez-vous parlé? — Mui! j'ai parle! mais je n'ai rien dit.

En effet, en entendant parler sa maîtresse, Edith avait rebroussé chemin et rétrogradé de son côté.

Cependant, lorsque la levrette se retrouva au même point, une seconde fois, à égale distance d'Ambroisine et de Vaudreuse, elle demeura suspendue entre sa double volonté, et, de fatigue enfin, elle se coucha sus ses jolies petites pattes satinées, et elle s'endormit.

— Raisonnablement, dit Vaudreuse, puisque Edith n'a pas voulu prendre un parti, nous ne pouvons pas la couper en deux. — Il ne sera pas dit, repartit Ambroisine, que vous l'aurez emporté sur moi. J'attendrai qu'Edith s'éveille pour voir si une seconde épreuve me sera plus favorable. — En ce cas, dit Vaudreuse, j'attendrai aussi. — Faut-il déshabiller madame ? demanda l'espiègle femme de chambre. — Non, je passerai le reste de la nuit dans ce fauteuil; avancez-moi seulement un tabouret. — Pour moi. je dormirai fort bien sur ce canapé. — A votre aise; bonsoir, monsieur. — Bonne nuit, madame !

Grâce à l'incident d'Edith, Ambroisine, dépitée, consentit à différer sa rupture jusqu'au matin. Elle ferma les yeux.

Vaudreuse fit semblant de dormir, et Julie, après avoir congédié le cocher, remonta au salon et se coucha sur le tapis.

Le jour tarda un peu à paraître ; en hiver, l'aurore n'a pas constamment les doigts de rose ; ce ne fut que vers

neuf heures que ïa femme de chambre s'aperçut, en s"éveillant, que Yaiidreuse et Ambroisine n'occupaient plus leur place respective, l'un sur le canapé, l'autre dans le fauteuil. Tous deux avaient probablement pensé qu'on était aussi bien au lit pour bouder ; et, dès que les lampes s'étaient éteintes au salon, ils avaient, à tâtons, regagné leur alcôve respective; en sorte qu'Edith seule était restée sur le champ de bataille où avait eu lieu la fameuse explication de la soirée.

Puissance neutre, Julie, à tous hasards, prépara le lait et le thé pour ses maîtres, et, lorsque l'aiguille marqua dix heures, elle se présenta à la porte de la chambre de madame, ainsi qu'à celle de monsieur, pour leur annoncer, selon l'usage, que le thé les attendait.

Plus forte que leur rancune, l'habitude les réunit l'un et l'autre autour de la théière, Ambroisine, dans un élégant peignoir de flanelle anglaise, Vaudreuse dans une somptueuse robe de chambre.

En gens bien élevés, ils évitèrent de revenir sur les motifs de leur rupture, fait arrêté, près de s'accomplir ; ils avaient même trop de dignité pour laisser paraître quelque regret de leur action. On eut les mêmes égards réciproques, les mêmes attentions qu'autrefois dans cette première entrevue matinale. Seulement. Vaudreuse, qui sftait accoutumé à savourer sa tasse de thé au son il'im morceau exécuté sur le piano par Ambroisine, attendit inutilement ce délicieux accessoire. Ambroisine resta à sa place: Vaudreuse n'eut pas de musique. Aussi lui fut-il impossible de prendre sa tasse de thé. Six fois il la porta à ses lèvres, et six fois il la remit plus froide devant lui. Terrible esclavage que l'habitude! pensa-t-il; mauvais

pli de prendre du thé en musique. C'est une hahitude à

perdre ; je la perdrai. Et il ajouta mentalement : .

— On dit que Napoléon resta trois jours sans priser, faute de tabac, pendant la campagne de Russie. Fameux exemple d'habitude domptée. Je me dompterai.

Pourtant Vaudreuse ne toucha pas à la tasse de thé, et il passa en soupirant le long du piano muet.

Comme Ambroisine se levait aussi, on sonna. Julie allait ouvrir. Vaudreuse arrêta la femme de chambre par le bras, et alors une petite comédie soudaine et muette se passa entre ces trois personnages sous le retentissement métallique de la sonnette. Le visage de Vaudreuse indiquait une lutte acharnée entre ses désirs et son amourpropre : celui d" Ambroisine, un calme triomphant. Julie même avait son rôle dans cette scène dune finesse exquise, complètement énigmatique pour un observateur étranger aux mœurs dorées de Paris. Au moment où Ton avait sonné, elle avait couru à la porte avec une précipitation peu généreuse pour son maître ou pour celui qui n'avait pas encore absolument cessé de l'être. Cependant elle n'avait pas ouvert. Le fil qui l'avait retenue dans son vol ne se voyait pas, quoiqu'il se prolongeât jusqu'à la main, désintéressée en apparence, d' Ambroisine.

C'est que dans l'arche où Vaudreuse avait enfermé, deux à deux, toutes les voluptés douces d'une situation enviée, il avait aussi, par mégarde, laissé entrer le créancier. Et le créancier, qui vit partout comme le vautour, avait flotté sur les plus belles mers avec lui. Une chose excusait Vaudreuse, c'est qu'il devait beaucoup, et ses dettes n'étaient pas ignominieuses; il n'était pas l'ignoble objet des persécutions d'un tailleur bavarois ou d'un

bottier Westphalien, ces honteux créanciers classiques, bons tout au plus au théâtre, ce ramassis de vieilles mœurs. Ses créanciers étaient d'une espèce plus distinguée. Ce sont de ceux qui sonnent fort, entrent chez leurs débiteurs à toute heure; parlent rarement de leurs droits ou de leurs titres : c'est là l'affaire de leur avoué. Ils sont allés au collège avec leurs débiteurs; ils ont doublé leur rhétorique ensemble ; ils se tutoient ; et le jour ou ils savent que leur ami doit être arrêté par leur fait, ils lui envoient un avertissement. Amis charmants! Yaudreuse en avait beaucoup, et parfaitement inconnus les uns aux autres, quoiqu'ils se rencontrassent souvent chez lui. L'un fumait dans ses pipes d'ambre, l'autre jouait avec ses armes orientales. Celui-ci lui volait ses journaux; celui-là disait des douceurs à Ambroisine tandis qu'un la coiffait. Et en somme, c'était toujours elle qui parvenait à en débarrasser Vau.dreuse, l'homme le plus inhabile à trouver la phrase avec laquelle on les congédie pour trois ou quatre jours; phrase d'or, phrase sublime, autrement belle que : « Madame se meurt! Madame est morte ! »

Or, Vaudreuse pressentit à ce coup de sonnette que c'était un des visiteurs dont nous venons de parler; et il n'osait pas prier Ambroisine de se charger de la réc< ption et des frais du dialogue, tandis qu'il s'en irait par une porie de sortie. Lui demander ce service, c'était reconnaître l'indispensabilité dune femme dont il avait accepté la séparation, il y avait tout au plus l'espace dune nuit. Pénible situation! plus pénible que celle de prendre du thé sans musique; car, pour se déshabituer du thé, on peut être seul ; et pour se déshabituer d'un

créancier, il faut être au moins deux à le vouloir. Ouvrez, dit Ambroisine à Julie; c'est M. Janvier. Je le recevrai dans ma cb ambre.

Vaudreuse respira ; il passa dans la sienne, s'y renferma, et, en se mettant au bain, ce qui le consola de n'avoir pas pris du thé, il ne put s'empêcher dédire : — Il n'y a qu'Ambroisine pour recevoir ces gens-là.

C'est au bain que Vaudreuse lisait ordinairement ses lettres et ses journaux, et qu'il recevait ordinairement ses meilleurs amis, autre excentricité de la vie raffinée de Paris. Tel Richelieu du quartier d'Antin, soigneux dans sa tenue, réservé dans son langage au milieu du monde, ne voit aucune inconvenance à réunir autour de sa baignoire ses fournisseurs, et même, les marchandes à la toilette, dont l'âge, il est vrai, n'est souventpas la seule raison qu'elles aient pour subir cette licence. Je ne sais pas si les Orientaux vont plus loin. Quoiqu'il en soit, il arrive un moment, dans ces sortes d'ablutions libres, où l'on voit flotter à la surface de Teau le Siècle et le Corsaire, le Charivari et le Vert-Vert, des factures acquittées, des cigares de la Havane et des loges de spectacle.

Une petite porte, connue des intimes, s'ouvrit, el Anatole, le cigare aux lèvres et une petite boite sous le bras, entra dans la chambre de Vaudreuse. — Je suis heureux de te rencontrer, dit Anatole. — Mais qu'as-tu donc dans cette boîte? — Je viens exprès pour te l'apprendre. C'est une charge que nous allons faire aux Napolitains.

Après avoir ouvert la boite, Anatole en tira un habit jaune avec des boutons d'acier et un collet en velours vert. — Qu'est-ce que cette plaisanterie, Anatole? — Ce n'est

que le commencement d'une plaisanterie, mon cher Vaudreuse Écoute : tu sais qu'à tort ou à raison, toi, Stephen, Léonard et moi. nous passons pour ne pas être étrangers aux mouvements de la mode. Paris nous reconnaît et Londres nous imite. — Tu viens de faire un alexandrin. — C'est sans préméditation. Encore un peu de patience. Notre renommée nous aura devancés à Xaples, où Léonard vient d'écrite pour qu'on nous retienne un confortable appartement rue de Tolède. — 11 n'y a que cette rue à Xaples ; il faut que les habitants l'aient volet1. — Ne m'interromps pas. Nous arrivons à Xaples, et l'on s'empresse de venir savoir de nous quelle est la dernière mode qui fait loi à Paris. — Je commence à comprendre. — Alors tu devines que nos quatre habits jaunes, le tien porté au théâtre, les deux autres dans les salons, le mien sur une promenade publique, consacrent la conquête. Dix jours après, la meilleure société de Xaples ne porte que des habits serins. — Oui, jusqu'au moment Où le Journal des Modes donne un démenti qui nous vaudra des coups d'épée. — on a prévu la parade. On aura un numéro du Journal des Modes, tiré à mille exemplaires, qui seront distribués en Italie, quelquesuns ;i Xaples, où l'on dira que personne à Paris n'ose plus se montrer autrement costumé que nous. La gravure y sera jointe, .l'espère que la comédie sera complète. — Complète, répéta Vaudreuse en sortant du bain. — Tu ùs peut-être pas, dit Anatole en essayant l'habit jaune à Vaudreuse, qu'on a sous-parié avec nous que tu nous ferais long feu, que tu ne nous suivrais pas en Italie. — Plaisante obstination ! s'écria Vaudreuse. — Si ■ xtraordinairement plaisante en effet, mon cher Vaudreuse, que

tous trois nous avons parié contre trois autres camarades des sommes assez rondes. Sûrs de perdre avec toi, nous avons parié 2,000fr. chacun que nous comptions au moins autant sur toi que sur nous. Nous jouons à coup sûr. — Réellement vous ne courez pas de grands risques. Une explication fort sérieuse a eu lieu entre Ambroisine et moi, hier, dans la nuit, après vous avoir laissés au cercle... — Ce petit billet... — Précisément. — Eh bien? — Eh bien! c'est fini. 11 était trop tard pour qu'elle s'en allât dans la nuit ; mais à trois heures elle ne sera plus ici. Ses malles sont faites. — Vraiment! Voilà pourquoi je le trouve un peu triste : cela se conçoit. C'est un mauvais pas ; mais il est franchi. Tu es libre. — Oui, libre ! comme tu dis.

Vaudreuse étouffa un soupir en s'enveloppant dans son peignoir et en s'acroupissant au fond d'un fauteuil.

Il se fit un moment de silence entre les deux amis; ils purent entendre alors les bruits de la pièce voisine. C'étaient des pas multipliés, des fauteuils qui roulaient sur le tapis, des cordes qu'on nouait.

A un frémissement harmonieux, Vaudreuse passa soucieusement sa main sur son front et la laissa couler le long de ses fines moustaches.

Il ne put s'empêcher de dire :

— C'est le piano qu'on emporte. Tu vois que c'est fini. Un excellent instrument, ajouta-t-il. — N'est-ce que l'instrument que tu regrettes, mon ami ? Écoute-moi.. Vaudreuse, la chaîne n'est pas encore brisée. — Quelle idée as-tu là ? — Veux-tu m'en croire? — Parle, Anatole.

— Souffre que je ne te quitte pas de toute la journée.

— Aurais-tu peur, Anatole, de perdre ton pari? — Ou si tu aimes mieux, Vaudreuse, de le gagner avec ceux qui

ont parié contre moi, qui ai soutenu ton inébranlable fermeté. — Je n'accepte pas ta proposition. J'ai promis de vaincre seul, sans le secours de personne. D'ailleurs tu te méprends sur la situation de mon esprit. Je suis homme d'habitude et non de passion romanesque. A sa dernière minute, ce départ me préoccupe, mais il ne me désespère pas. Elle part, et je vais sortir. Nous nous entreverrons à peine. Je suis si peu ébranlé, que je ne veux pas profiter des sept jours que les termes de notre pari m'accordent. Dès ce soir je me mets à votre disposition : et, dès demain, si vous êtes en mesure, je monte en chaise de poste pour l'Italie. Voilà ce que je vous confirmerai ce soir à table ; car je vous invile tous les trois à souper. Charge-toi, Anatole, de communiquer 1 invitation à Stephen et à Léonard. — Compte sur nous pour ce soir, Vaudreuse. Adieu! à ce soir. — Adieu, Anatole. A propos, achète-moi un watcr-proof pour le voyage, si tu traverses le passage de l'Opéra. — Tu l'auras ce soir, Vaudreuse. Adieu.

Quel délicieux musée qu'un cabinet de toilette! Quelle satisfaction n'éprouve-t-on pas à contempler en détail ces utiles frivolités de la vie civilisée! C'est à émerveiller le regard que ces lames d'acier forgées par l'Angleterre, cette reine du monde et bien plus encore de l;i propreté; que ces limes inventées pour donner aux ongles une coupe ovale, suavement voûtée comme la nacre; que ces brosses rudes et douces qui vont chercher un atome dans

s , r on sb déi

les linéaments <!<• la peau : que i es i es avec une

adresse infinie pour isoler les dents, comme autant de

pertes, si les em hisser autour du diadème de h boi

Pourquoi la mémoire n'est-elle pas i

i es I avoisiers mod< si

qui attendrissenl les cha I 1«' leinl

de l'homme, vivant, un jardin embaumé, une

lure flamande, nue créature souple, heureus belle sous le soleil. Après la prière et l'amour, rien dign< «le l'homme « - « • m m t • les soins qu'il se donne Si le . irpa est le vase uV rime, il faut tp , i si -*'ii <1 ;«1- I ie des nuages de parfum 1 embaument. \ idreuse était un fidèle de celte religion limpide et salutaire, qui ne reconnaît pas poi dont la propn lé se I iver les mains et .1 -

biber d eau d l gne Il comment .1 par mettre des botu -

lu ni.'ins, 1 ar son pied ne fui p:<^ .1 demi eh qu'il sentit I «l« telle sur qui il ;i>aii l'habitude

de 1 appuyer en se livrant à cet ei I aute d<

soutien, Vaudreuse chancela, devint rouj i, heurta

le mur du bout de la botte, et ne parvint enfin qi douleur et 1 - 1 onirc-lemps 1 aigrit au

delà de touu I utre 1 attendait. Vlnl le

lour «le li chemise; labyrinthe de plis où ne s'installe qui veut : 1 ar, si 1< - m- passent la » lie-

mise, il n'y a <|îic les gens distingués qui savent la met-

l 1 première fut fn ss su sale .

ronde déchirée aux entournures, jetée au sale; «-min la t'meseuihl.i un peu mieux s'ajuster; mais quelles irrita- - nerveuses pourla boulonner sans tourmenter le jubot*

iri

— ^ ria-t-il en frappant du pied. Il n'y a quelle pour tourner à h mousse-

te découragement, Yaudreuse se net à regarder à tra-

\ qui se passait dans ta ne. Triste as-

mis sur lesquels étaient les meubles

d'Ambroîsine stationnaient dans la neige qui rouvrait le

Il neigeait même beaucoup dans ee moment, et des

ondées Manches couraient snr les rienes albums, sur

la dorure des tableaux. De beaux

chenets eiselés étaient en équilibre snr la borne dn eoîn ;

on avait déposé snr le ni

nne admirable pendule. Les larmes en vinrent aux yenx «

— 'ïons-nous. se dit-il: il est déjà bien tard. Il se

vi , •••', » ...

orne il en avait Habitude, en deux section s obstacle l'attendait an pins bean de son «envre : la raie, ici te n re pbilosophale de la coiffure

ponr : xi n'ont pas longtemps exercé leur ad-

idreuse de tracer eette raie: d autant .;> • -. -:';. qu*ï avait tnujomu eu reeoutu à LéJe- Ambroislne ponr la dessiner sur sa tète, lins il s impatientait, plus il brouillait ses eneveux

dinairement loin de former la raie. La eolére I*étoulïa : il brisa le peigne et il ébouriffa, de ses deux mains irr - — Kb biei -

je changerai la manière de me coiffer A la suite de lutiou, il abattit ses cheieux en masse

— A présent, dit-il avec une aigre ironie, j'ai l'air d'un chasseur de bonne maison. Je peux me présenter dans le monde. Voyons si je serai plus heureux à nouer ma cravate.

Ou a écrit un beau livre sur l'art de mettre sa cravate; l'auteur y donne d'admirables préceptes. Mais pourquoi, au lieu de préceptes, ne donne-t-il pas un domestique, un ami, quelqu'un qui sache entourer le cou de ce tissu, frise élégante du monument de la toilette?

Vaudreuse portait supérieurement ses cravates, mais jamais il n'avait su les nouer. On devine celle qui prenait cette peine pour lui.

Cependant il tenta de résoudre la difficulté. Le résultat fut, après des essais plus malheureux les uns que les autres, qu'il faillit s'étrangler, tant, dans son désespoir, il serra la dernière cravate autour de son cou.

Malgré lui, sans que sa volonté y fût pour quelque chose, il se prit à appeler : Ambroisine ! Ambroisine ! Ambroisine! — Me voilà! me voilà! répondit une voix charmante. Qu'y a-t-il ? — Une dernière complaisance, mon amie : nouez-moi ma cravate! — Volontiers. Mettez-vous là.

Et, debout devant Vaudreuse, Ambroisine se disposa à lui arranger la cravate; tache délicate pendant laquelle ses beaux cheveux châtains effleuraient les lèvres du jeune homme.

— Elle est vraiment adroite comme une fée, pensait-il. Je ne sens pas ses doigts. Jamais personne ne la remplacera. C'est un oiseau.

Singulier désir, Vaudreuse eût souhaité qn Ambroisine se fut trompée, qu'elle n'eût pas tout de suite réussi, pour avoir le plaisir de l'avoir plus longtemps ainsi sous les yeux.

Et, en effet, Ambroisine s'était trompée ; le nœud ne vint pas à la première fois. Elle recommença avec plus d'attention; et, pour être plus sûre d'elle-même, elle retira ses gants. La peine ne fut pas perdue, le nœud fut ce qu'il était toujours, un modèle de perfection. Vaudreuse retint dans ses mains les deux mains d'Ambroisine et les couvrit de caresses. La reconnaissance fut plus forte que tout; elle alla si loin, que Vaudreuse ne sortit pas de la journée et quAmbroisine était encore chez lui quand arrivèrent, pour souper, Léonard, Slepheu et Anatole. Le couvert était mis, les bougies illuminaient les cristaux de la table; les domestiques, la serviette sur le bras, allaient de la salle à manger à la cuisine. Quand les trois amis de Vaudreuse se présentèrent, on n'aurait pu dire quel était celui des trois qui avait le plus de félicitations sur les lèvres en serrant la main à leur bote, encore plus joyeux qu'eux tous.

— Nous avouons notre défaite, s'écria Stepben le premier. A toi la victoire! — Et les mille louis, ajouta Anatole. — Et la place du coin dans la chaise de poste, surajouta Léonard. — Merci à tous les trois, repondit Vaudreuse, en saluant Stephen, Anatole et Léonard. — C'esl bien de ta part, dit ce dernier, d'avoir bâté le terme de la gageure; nous nous mettrons plus tôt en route : aprèsdemain nous roulerons. — Ah! c'est après-demain, dit Vaudreuse. — Trouverais-tu encore que c'est trop tard? Quel héros! Au surplus, continua Anatole, voici ton >vater-proof. Le déluge ne le pénétrerait pas. — Je te suis fort reconnaissant, ami. — Oui, ton ami, car tu es un fier homme de résolution. Messieurs, je puis le proclamer maintenant : Vaudreuse n"a pas voulu consentir ce

matin à ce que je demeurasse auprès de lui, afin de l'entretenir dans ses excellentes dispositions de rupture, un peu ébranlées par l'inattendu de l'événement. Il s'est bien conduit. — Tu me flattes, Anatole. C'est la vérité ; la vérité, comme il est vrai que nous avons gagné notre pari contre ceux qui avaient douté dé ton énergie, Yaudreuse. Ainsi tu ne nous fais perdre que dix-huit mille francs ; six mille francs chacun... Ne parlons plus de cela.— Non, ne nous occupons plus que du voyage, dit Stephen. Prendrons-nous la mer à Marseille ou traverserons-nous la Suisse? - La mer à Marseille! dit Anatole. — Non, la Suisse! — Non la mer! — Pourquoi donc la Suisse, Léonard ? — Parce que la dame qui est la cause de notre voyage veut voir la Suisse. — C'est différent, répliquèrent Stephen et Anatole : va pour la Suisse ! — A propos de dame, dit Léonard en pesant sur ses paroles, il me semble qu'il y a ici un couvert de plus. — Tiens ! c'est vrai, dit Anatole. Est-ce que tu attendrais?.. — Je ne l'attends pas; elle est ici, répondit Yaudreuse. — Si tard, répliqua Stephen; c'est donc la passion de l'étrier? — Si tôt, dit Anatole. — Ni si tôt, ni si tard, messieurs; c'est toujours la même affection.

Et, au milieu de l'obscure surprise de ses amis, Yaudreuse alla dans la chambre à coucher et en revint tenant par la main Ambroisine, toute parée pour le souper.

— Messieurs, dit-il à ses amis, j'ai bien gagné mon pari!

Le moyen de se débarrasser d'une maîtresse, c'est d'en faire sa femme.

ni-RMER ÉPISODE

DO

\utru;k de la m km se

Midi in avait surpris loin du fleirri du Sénégal en pleine forêt, entre des lacs, d\ s champs de coton d'une blancheur de neige insu] portable à l'œil, au centre de bouquets de baobabs où je n'aurais pu pénétrer suis danles crocodiles y abondent. Toul était de feu sur n a mes pieds; ta feuille des arbres se frisait sur elle-même comme une boucle de cheveux autour d'un fer chaud; le sable se vitrifiait; l'ombre était ardente : je m'assis.

Suivre, pensai-je, une branche du fleuve qui en a mille. pour le rejoindre et le descendre ensuite jusqu'à l'île Saint-Louis, c'est ne jamais se retrouver. Je m'étais déjà confié sans succès à plusieurs de ses déviations, trompé par ce raisonnement, que je cooa ille à toul voyageur

Mine moi de ne jamais taire, que lOUt ruisseau

court au fleuve. Tout ruisseau n'y court pas. Contrarié par un accident de terrain, le fleuve se divise, s'élargit; une partie rentre dans les terres, se creuse un lit, court : mais abandonnez-vous à cette induction, et votre trajet aboutira presque toujours à une mare, à un lac, à rien. Rebrousser dans l'espoir d'atteindre au véritable fleuve, c'est s'exposer à un autre déception ; car, si vous le remontez réellement au lieu d'un embranchement, Dieu vous soit aide, mais vous vous élèverez jusqu'à sa source : quatre cents lieues, peut-être mille.

Personne n'ignore que les eaux d'Afrique ont de faux lits si larges souvent, qu'on les prend pour leur grand courant même, et que leur véritable lit est parfois si resserré, qu'il est facile de le confondre avec une ramification.

Mon fusil était à mes pieds ; il était brûlant comme une pièce d'artillerie qui a tiré tout un siège ; la sueur m'inondait, coulait de mes doigts, lustrait mes cheveux, et allait marquer ma place dans le sable. Ici je dois consigner que la peur des lions, des éléphants, des tigres, n'est guère sensible que dans les relations de voyage, où il est de rigueur que ces animaux figurent pour justifier les vignettes sur bois enrichissant le texte. Dans les déserts, on ne pense pas plus à ces rencontres — très-périlleuses, j'en conviens, mais très-rares, il faut le dire aussi — qu'on ne songe aux voleurs sur nos grandes routes. Je ne jurerais pas qu'il n'y eût pas de tigres en Afrique, mais je pose en fait que l'homme qui a voyagé dans cette contrée y a moins vu d'animaux sauvages que dans les ménageries de sa patrie.

J'étais depuis à peu près une heure dans cet état de

fusion et d'anéantissement, D'apercevant sur ma tèle, à perte de vue, que des pélicans aux ailes d'étoffe blanche, lorsqu'un coup de fusil m'éveilla brusquement de mon anxiété, et fit tomber âmes pieds un de ces gigantesques oiseaux. Le chasseur qui lavait blessé parut bientôt, suivi de quelques nègres, tous pleins de joie de l'adresse de leur maître, autre nègre affranchi que je connaissais beaucoup.

Il mit le plus vif empressement à me soulager du poids de mon fusil, et à me conduire à son habitation, bâtie à quelque cent pas du lieu où il m'avait trouve haletant de fatigue, de soif et de chaleur. En cheminant à travers les herbes hautes, il m'apprit que j'étais à deux lieues du fleuve. Je m'étais éloigné de ses bords, soupçonnait-il, parce que je l'avais remonté au lieu de le descendre à la marée étale, instant, ce que peu de nos lecteurs ignorent, ou le courant est nul. et où l'on ne peut s'orienter que d'après la marche du soleil. En ne s'occupant que de la chasse ou de la promenade, il est alors facile d'aller tout aussi bien, dans une intention opposée, vers la source qu'à l'embouchure d'un lleuve. Ce qui m'était arrii

L'habitation de mon nè acbait sous des mimosas

et des grappes de palmier du plus beau vert. Elle ne s! levait pas, comme les cases africaines, en forme de ruche : taillée à angles droits, percée de plusieurs croisé de plusieurs portes, elle m'aurait rappelé ces frêles pavillons de la vallée de Montmorency, si j'avais connu à

le époque Montmorency, et si, au lieu d'être en paille, le> maisons de ce joli pays n'étaient, ce qui est bien plus solide, en lattes badigeon 1 1

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Après urètre renversé quelques instants sur un sopha tressé de roseaux à jour, et avoir bu quelques longues et fraîches gorgées de vin de palme, j'eus peine, lorsque je me mis à examiner en détail l'habitation de mon hôte, à me rendre compte du singulier ameublement qui la parait. La vie sauvage et la vie civilisée s'y étaient donné rendez-vous dans tous les objets de luxe et de nécessité dont elles s'entourent.

Au plafond de la première pièce pendaient, pour se voûter en dôme, des pavillons de signaux de toutes couleurs, provenant nécessairement de quelque bâtiment de l'État ; et aux murs de jonc de l'habitation étaient attachées des gravures de prix, représentant des scènes militaires : c'était, on le présume bien, Napoléon à cheval, Napoléon à pied, Napoléon sur le trône, Napoléon à Sainte-Hélène. Entre ces tableaux, brillaient des instruments de marine : des octans, des sextans, des compas, des boussoles ; il y en avait à profusion : on eût dit la montre d'un opticien. Une belle glace, haute de six pieds, surmontait une cheminée factice — une cheminée sous la zone torride, sous le 14° de latitude, où la chaleur est étouffante à l'ombre! Rien ne m'aurait plus surpris que cette cheminée, si je n'en avais aperçu une seconde. Décidément, mou hôte était passsionné pour les meubles de ce genre. Je n'osais lui en demander l'opportunité, de peur de blesser les graves lois de l'hospitalité : je trouvai bientôt le mot de cette énigme dans son orgueil à posséder deux superbes paires de chenets en bronze. Mais, après avoir reconnu, par la pratique sans doute, que des chenets ne peuvent figurer convenablement qu'avec une cheminée, il les avait places, non dans le foyer,

ce qui eût été un révoltant contre-sens dans un pays où l'on ne fait jamais de feu, mais sur le marbre, ce qui devenait un luxe. Les chenets étaient donc sur la cheminée. Il y avait encore des fauteuils agréablement sépares par des bancs de chêne, tels que ceux qui servent aux matelots : des poutres transversales, faites de mats de perroquet, de jumelles et de baumes, soutenaient pêlemêle comme chez un marchand de brie à brac, des llèches, des fusils, des marmites de fonte, des poignards d'aspirant, «les tonneaux défoncés, des lunettes d'approche, des êpaulettes, des êpées, -les chapeaux en toile eirée, des gouvernails de canot, des avirons, puis des grappes de pains de singe, provision locale, fruit acide qu'on conserve en Afrique comme médicinal ; plus loin, et à la seconde travée, celait un câble roulé, termine par une petite ancre qui en était comme le médaillon ou h- lustre. Au fond de l'appartement étaient les provisions, amoncelées avec la même bizarrerie, avec la même pi- digalité sauvage; le même désordre que les meubles dans la partie ou j'étais dans des tas de millet, nourriture indigène, étaient enfouis des tonneaux de farine, des boucauts de tabac, des pièces de vin, des sacs de riz, des pipes d'eau- de vie, des tonneaux de goudron, toutes choses qui portaient leur odeur et se trahissaient plus ou moins par la saillie de leur enveloppe. Mon hôte ne semblait pas du reste o< cupé à me cacher ces preuves de son commerce, de sa fortune, on de sa piraterie; car je ae savais trop dire où j'étais. La somptuosité du colon heurtait partout la nudité de l'esclave; la richesse et Pordre du négociant étaient démentis par le surplus illicite >\f 1 écumeur de mer. Cependant un pirate n'aurait pas

m DERNIER EPISODE

joui impunément, si près de la métropole, de ses rapines; et, d'un autre côté, un honnête homme n'aurait pas eu tant de comestibles chez lui.

Ce qui me forçait surtout à ne pas précipiter mon jugement sur la moralité de mon nègre hospitalier, c'est qu'il m'était connu par son excellente réputation d'affranchi et par sa vie passée d'esclave.

Très-jeune encore, il avait suivi son maître dans ses fréquents voyages à Bordeaux, à Londres, au Havre et même à Paris. Dans cette domesticité sans tyrannie, il avait appris à lire, à écrire, à calculer ; il parlait l'anglais et le fiançais avec une égale facilité, un accent très-pur, et ce son de voix primitif qui a quelque chose de la femme, de l'enfant et de l'oiseau. Il avait retenu, de ces migrations en Europe, quelques formes mixtes, moitié anglaises, moitié françaises, qu'il n'avait pas plus oubliées qu'altérées , ineffaçablement passées dans ses mœurs et ses habitudes. Une mode devait régner à Paris lorsqu'il s'y trouvait au service de son maître : cette mode apparemment était de porter des habits aux revers très-larges et couchés sur les épaules en oreilles d'éléphant, un gilet à mi-ventre, la cravate guindée, le pantalon de drap collant, à côtes, des bottes à la Suwarow, à glands argent et soie, et deux montres à la maltaise. Il portait tout cela, les jours de gala, s'entend. Sous le climat le plus ardent, qui fait éclore au soleil les œufs de crocodile, il avait transporté la plus massive chaussure de nos pays septentrionaux et l'habit des jours froids. Un long martyre combiné avec la fermeté du décorum l'avait rendu insensible à la température de la fournaise où il se laissait cuire en toute dignité. Quelquefois, il est

vrai, se mettant à l'aise, il se dépouillait du pantalon collant à côtes pour ne garder que l'habit énorme et les bottes à la Suwarow. C'était sa petite tenue : jambes nues et bottées.

Un autre mélange, alliage d'autorité et de servitude, perçait dans ses mœurs et sa conversation, depuis qu'il était devenu capitaine côtier d'une petite goélette destinée à faire les escales de la Guinée, et qu'il possédait une douzaine d'esclaves. Le commandement avait trouvé chez lui pour s'établir la difficulté d'un esprit d'obéissance immobilisé par l'usage; il avait la plus mauvaise grâce du monde à se faire servir. Il était toujours prêt à exécuter Tordre qu'il venait de donner, à aller lui même où il envoyait, et à rincer, avec ses superbes foulards delà Chine, la tasse dans laquelle il vous offrait le thé. Malgré son envie d'être digne, surtout en présence des étrangers, il ne pouvait dire quatre mots sans les terminer par une de ces réponses brèves et humiliantes qu'exigent les colons quand ils ordonnent. — Vous êtes étonné, n'est-ce pas, me dit-il, de ma petite habitation? — Je la trouve charmante. — Ce n'est pas cela... en me montrant ses dents blanches. Très-commode, surtout bien approvisionnée. — Ce n'est pas cela. - Je la trouverai comme il vuus plaira, mon ami. — Savez-vous que tout ceci n'a pas été acheté? — C'est un héritage, peut-être? — Ni lègue, ajouta-t-il. —Ni volé? dis-je en riant. — Peutêtre. Tom, du thé. du rhum et des cigares, avancez on fauteuil a monsieur. — Pas de fauteuil ! — Une natte du Cap et un éventail.

1 jour-là, — pour ne plus m'interrompre, — mon af-

franchi n'avait pas le pantalon à côtes; il n'avait chaussé que les bottes à la Suwarow.

Il commença à parler : je fermai les yeux et fumai. — « Vous savez la petite goélette qui est à l'ancre sous vos croisées. -Bien, Monsieur. - Je la commandais alors... mouillé à la pointe du sud. Là j'appris que le gouverneur, M. Schmalz, avait fait publier qu'il accorderait la moitié de tous les objets qu'on parviendrait à sauver de la Méduse, échouée sur le banc d Arguin. — Bien, Monsieur.

— On devait trouver cette frégate par le 17° de latitude nord, et quelques-uns prétendaient que plusieurs personnes de l'équipage, qui avaient mieux aimé rester sur le navire que de s'embarquer dans les chaloupes ou sur les radeaux, étaient encore sur la Méduse. On en avait, en réalité, abandonné dix-sept. — Bien, Monsieur.

« La partie de l'équipage qui avait quitté le vaisseau était déjà sauvée à cette époque, c'est-à-dire que, sur les cent cinquante hommes du radeau, quinze avaient été trouvés vivants par l'Argus, et que la moitié de ceux qui vinrent par terre au Sénégal mourut en route de faim, de soif ou de désespoir.

« Je consultai mes douze matelots pour savoir s'ils étaient résolus à courir avec moi les chances de cette singulière expédition : nous franchissions, le soir même, la barre du Sénégal. — Quand il vous plaira. — Quoi ?

— Ne faites pas attention : Quand il vous plaira, c'est chez moi une habitude de parler.

« Après plusieurs jours d'une navigation difficile — vous savez qu'il faut répliquer vers le Nord — nous parvînmes à nous élever à la latitude indiquée, courant des

bordées le jour, menant en panne la nuit, afin d'aller avec le plus de précision possible.

« Deux voyages successifs, l'un et l'autre contraries par le mauvais temps, par les avaries de la goélette, furent sans résultats. Une troisième fois, je repris la mer et allai de nouveau me placer par le 17° de latitude, cherchant la Méduse sur toute la surface du banc d'Arguin, multipliant mes bordées, hissant des pavillons, lançant des fusées, pour voir ou pour être vu : nous n'aperçûmes rien. La Méduse avait probablement disparu sous les tlots : les débris en avaient été jetés à la côte. — Ne vous donnez pas la peine.

(( Associés avec moi à toutes les chances de la goélette. en perte déjà de trente jours de navigation infructueuse. mes matelots refusèrent de me seconder plus longtemps dans la recherche de la frégate. Inutilement je leur parlai de la facilité avec laquelle ils compenseraient ces pertes ; inutilement je leur dis de combien de richesses se composait un vaisseau : rien ne changea leur resolution. J'insistai, ils me menacèrent : je menaçai, ils mutèrent le commandement. — Vous êtes servi.

« Maîtres de la goélette et de la diriger, ils défoncèrent un tonneau d'eau-de-vie, et se plongèrent dans un tel état d'ivresse, qu'au lieu de changer île mute, ainsi qu'ils en avaient le projet d'abord, ils continuèrent la même, toutes voiles dehors, par un vent d'enfer. Au jour, — ce qu'ils ne savaient guère, car ils donnaient sur le pont, étendus comme des poissons harponnés — nous avions deux degrés de plus en latitude. — Bien, monsieur. — Et lorsque j'estimai, à midi, par la hauteur, que nous devions avoir dépassé de quarante lieues au

moins l'endroit de l'échouement de la Méduse, je la vis couchée sur le flanc, à demi ensablée, brisée par le milieu de sa quille. Elle avait péri par le 20° 56' — On Il va.

« Si mes matelots ne s'étaient pas enivrés, je n'aurais jamais découvert, à deux degrés plus loin, les débris de la frégate, et sauvé les trois hommes qui y étaient encore, sur les dix-sept qui n'avaient pas voulu l'abandonner. — Me voilà !

« Vous connaissez trop l'histoire de cet effrayant naufrage pour que je vous la répète ici. Je ne vous dois que le récit de deux ou trois détails inconnus, perdus dans l'immensité de cette lugubre catastrophe. - Remettezvous.

« Au moment où je montai à bord de la Méduse, les trois hommes qui avaient survécu à leurs quatorze compagnons se poursuivaient à coups de couteau pour savoir à qui des trois reviendrait un verre d'urine; c'était la ration du dernier des leurs, mort la veille, et destiné à être mangé. Son verre d'urine était disputé par ses trois héritiers.

« Après les avoir sauvés, je ne manquai pas de descendre avec mes matelots dans l'intérieur de la frégate, pour y prendre tout ce que le naufrage n'avait pas encore emporté. C'était du vin, des capotes de soldats, des barils de farine, des barils de poudre, des barils de sucre, des barils de toutes sortes de bonnes choses. Nous prîmes ces barils, et puis des caisses, et puis des malles; nous prîmes trop. — Mon garçon, faites donc attention.

« Beau temps pour retourner. Nous arrivons à Saint- Louis et nous demandons, comme de juste, notre moitié

de part de prise : M. le gouverneur nous répond que cela ne se peut pas. qu'il est responsable des marchandises sauvées. — Bien, monsieur ! — Voilà un gouverneur qui garantit les capotes et les barils de farine, et qui ne répond pas des hommes laissés par lui sur le radeau et à bord de la frégate. Il nous donna cinquante gourdes à chacun. — Merci, maître.

« Mes enfants, dis-je alors à six de mes matelots, ce qui tombe dans la mer est pour les poissons, ce qui flotte est au matelot. Ce n'est pas avec cinquante gourdes que vous aurez une plantation à la Grande-Terre. Il y a quelque part encore des barriques de tabac et de café, des sacs de riz et peut-être d'argent, me comprenezvous? Cette fois, c'est nous qui partagerons avec le gouverneur.

a Je vous laisse à juger si nous mimes vite la petite goélette à la voile. Sortis du fleuve la nuit, nous y rentrâmes la nuit. Part faite avec les matelots, voilà ce qui m'est resté. Ouvrez les yeux. — D'abord je me rachetai, je m'affranchis. Libre, je me bâtis, avec les débris du sauvetage, cette charmante habitation toute faite de mâts brisés, de bordages enlevés, de fers arrachés, tordus et de voiles déchirées. Les malheurs de la Méduse m'ont fait libre et riche : valait-il mieux laisser tout cela à la mer et aux poissons? Oui, je suis heureux. — Que peuton vous offrir? » — Et vous n'êtes plus retourne au vaisseau, toujours dans la même intention de partager avec le gouverneur'7 —Oui! à plusieurs reprises, mais sans espoir de plus rien en emporter : le sable et la mer avaient tout envahi. Voici pourquoi j y retournai : j'avais lu par hasard, dans les journaux français, que cent riu-

quante mille francs, placés dans la sainte-barbe, avaient été abandonnés dans la précipitation de la fuite, au moment du naufrage. Par un trou assez large pour y passer mon corps, je descendis dans l'intérieur de la frégate, mais comme on descend lorsqu'on plonge, tète première, les bras étendus, les yeux ouverts. Arrivé à fond de cale, je fis le tour de la sainte-barbe et n'y trouvai rien ; d'où je fus porté à conclure que celui qui avait fait mettre cela dans les journaux était un plaisant. Sa plaisanterie m'avait fait faire cinq à six cents lieues. On m'a assuré qu'en Europe on croyait encore aux cent cinquante mille francs de la Méduse. — Je suis votre valet.

Quand le nègre eut achevé de parler, nous sortîmes pour respirer la brise : la brise, cette heure de printemps dans une contrée où il est inconnu ; vent que n'a pas l'Europe, le plus vivifiant de tous, qui a une saveur, un parfum, une couleur, exact à l'heure comme qui vous aime. Voyez! tout l'attend et la sent venir : les frêles aigrettes tendent le cou à la cime des arbres, les colibris et les oiseaux-mouches vont s'embarquer dans les plis de son invisible ceinture pour le haut du fleuve : les monstrueux crocodiles sortent aussi la tête hors de l'eau pour boire la brise ; les serpents se mettent debout, l'aspirent et la renvoient chargée de musc ; l'homme expose sa face brûlée à sa fraîcheur; l'arbre même semble se délacer, la pomper par tous ses pores ouverts, et la distribuer à ses branches qui se tordent, à ses feuilles qui frémissent. Toute l'Afrique engourdie sous le soleil s'éveille et remue. Le fleuve se roule comme une toile de théâtre ; et ce paysage qu'il réfléchissait — huttes de paille, dunes altérées, arbres secs et mornes, lacs stagnants— se plisse

avec lui au vent de la brise, et s'en va. C'est un jour qui finit pour l'Afrique. — J'oubliais de vous montrer la dernière capture de mon troisième voyage. — Daignez accepter.

Et, à l'aide d'un bâton, mon hôte écarta les branches de figuier sauvage et d'acacia qui cachaient le fronton de sa case. Entre des fleurs et des branches, je reconnus la planche sculptée où l'on voit ordinairement le nom d'un vaisseau ; j'y* lus :

MEDUS

De cette sinistre enseigne, mutilée par la tempête, mon ami avait tiré un charmant dessus de porte pour son habitation, poussant jusque-là l'application du naufrage au bonheur domestique.

ÉLISA MERCOEIR.

Mademoiselle Élisa Mercœur fut poète; elle recueillit ce prix funeste d'une longue habitude de tristesse. Nu] ne nait poète. En quoi cela entrerait-il dans l'ordre conservateur de la nature, qui ne crée rien que pour ses besoins? Mais on devient poëte en vivant dans le monde que nous nous sommes fait, et sous les lois de nos préjugés, de nos désirs constamment déçus. Dieu n'a pu former les poètes : aurait-il voulu qu'Homère fût aveugle, et Milton régicide?

Mais être introduit sans son consentement dans une société qui promène mille biens sur les lèvres pour les retirer aussitôt, pour en rassasier d'autres ; vivre sous le leurre dune religion et des lois qui proclament l'égalité, la gravent en tète des codes, en lettres d'or au fronton des temples, et n'avoir de place ni sous le toit sec et chaud des riches, ni un siège à la table bien servie des heureux, ni un peu d'ombre fraîche qui nous appartienne sous Farbre des champs, ni la largeur de terre qu'occupe la plante des pieds; posséder des sens comme celui qui les satisfait à toute heure, et consumer sa vie à les vain-

ÊLISA MERCOEUR. 203

cre sans croire au mérite de ce sacrifice; car, s'il n'est rien de doux comme de tuer la chair, dans l'espoir d'une résurrection rémunératrice, rien n'est affreux comme la privation accompagnée du scepticisme; se comparer et se trouver supérieur, sans que personne vous confirme dans cette conviction; être ou méprisé ou tué, si l'on tente de changer un ordre ainsi établi : c'est là le sujet corrosif de ces récriminations contre la société, qui constituent, à tort ou à raison, la poésie des temps modernes.

Les couvents, selon nous, qui comptons avec effroi les progrès du suicide, étaient des asiles bien faits pour ramener l'âme désolée à des sentiments plus calmes. Le désespoir, le découragement et le remords croyaient en leur salut en présence de tant de désespoirs guéris. Institution moitié terrestre, moitié divine, les couvents avaient une porte ouverte sur la rue et l'autre dans le ciel.

Nos peuples nouveaux ont remplacé les couvents par les maisons de fous, par les hospices d'incurables, par le suicide: est-ce encore un progrès'? Et quand il serait prouvé que vous donnez de la flanelle, de la gélatine, des pommes de terre, des chemises aux infortunés de cette vallée, je vous dirais encore que vous ne leur donnez ni le miel de la parole, ni le sel de la prière. Le sel s'est évanoui. Oui, vous avez perfectionné les marmites autoclaves, et M. d'Arcet prépare les os admirablement. Mais voyez, la Morgue envahit les quais; elle s'est agrandie hier de deux croisées : on polit ses dalles, on rafistole sa brouette, un goudronne ses bateaux-remorqueurs. En avant 1 la grande escadre des suicides.

Les premières poésies de mademoiselle Elisa Mercœur furent publiées àNautes en 1827, où on les accueillit avec

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une indulgence que la province n'a pas toujours pour les œuvres de ses enfants. Elle fut poëte en son pays, car la première édition de son recueil se vendit à Nantes, sans le concours de Paris, de ses annonces et de ses éloges. Paris, aimant fatal qui attire tout, parut à mademoiselle Mercœur le théâtre où devait s'accomplir sa destinée littéraire. Elle y vint avec un bagage bien léger : l'amour de la gloire, le titre de membre de Y Académie provinciale de Lyon, et le diplôme de membre correspondant de la Société académique de la Loire-Inférieure. Deux titres de plus que Chatterton et Gilbert pour mourir de faim.

Elle avait aussi, l'aimable enfant, deux lettres : l'une où M. de Chateaubriand lui promettait la célébrité ; Tautre où M. de Lamartine écrivait : « Cette petite fille nous effacera tous tant que nous sommes. »

C'est un noble privilège, celui de répandre au loin l'immortalité quand on en a plus qu'il n'en faut pour soi; mais n'est-il pas à craindre que ces louanges faciles, quelquefois oubliées aussitôt qu'elles sont écrites, ne soient la cause innocente de mille amères déceptions? Nous savons des carrières commencées, de longs voyages entrepris, des vocations méprisées malgré la malédiction des parents, sur la foi des brevets d'encouragement, et nous savons aussi des pistolets bourrés trois ans après avec l'enveloppe de ces brevets.

Sur la proposition de M. de Martignac, alors ministre, le roi Charles X accorda à mademoiselle Mercœur une pension sur sa cassette. Nous nous figurons l'enivrement de la jeune fille à laquelle deux hommes de génie ont promis l'immortalité, qu'un ministre présente à la cour, qu'un roi de France pensionne. Dante, Tasse, en eurent-ils

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