ELISA MERCOEUR
jamais autant? Figurez-Yous la jeune fille, les poches chargées d'or, les lèvres roses, les cheveux pleins d'air, embrassant sa mère en lui disant : — Nous sommes riches ! Pensionnée du roi, manière! pensionnée! entendez-vous? — « Je vais travailler à force, écrit-elle à son éditeur; j'ai du courage maintenant. » Et ces deux puissances du monde, l'éditeur et le roi de France, se confondirent dans ce contentement d'esprit de la jeune fille, le plus délicieux de sa vie.
Après cela, on ne peut plus mourir, a moins que les tleux hommes de génie ne s'en aillent l'un en Suisse, l'autre en Orient; que le ministre protecteur ne meure; que la monarchie ne s'écroule : jamais existence fut-elle plus solidement assise? Quelle riche héritière n'eût échangé sa dot, ses armoiries, son nom, contre celui de mademoiselle Élisa Mercœur et son avenir?
Eh bien! le ministre meurt, la monarchie tombe, la pension cesse.
Pour une mère qui dut se glorifier un instant, de n'avoir pas inspiré, lorsqu'il en était encore temps, des goûts plus humbles à sa fille, combien s'abusent et se conduisent avec la gloire, ce phosphore qui dévore quand il n'illumine pas, comme avec les jeunes gens dont elles cherchent à se faire des gendres! Excellentes mères! la gloire leur paraît un parti sortable. Elles courent les salons avec leurs filles; elles leur ont donné leur lait, leur sang, le sourire de leur père, de grands yeux, une figure pâle, des cheveux noirs, pour les colporter à seize ans de soirée en soirée comme un piano de Petzold: elles provoquent pour elles les applaudissements, leur soufflent l'hémistiche que la timidité a chassé de leur mémoire,
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et les avilissent par leur tendresse sans raison, en les
prostituant ainsi à la publicité.
Et vous qui, mères aussi, n'êtes pas sûres d'avoir dans votre famille une Sapho, une Staël, et, pour votre repos, doutez-en toujours, étouffez sous les pieds les premières étincelles de ces inspirations qui viendront comme une mauvaise pensée à vos filles, fermez l'oreille à leur lyrisme. Soyez impitoyables. Au feu leur prose et leurs vers! Pas de livres, peu de livres : de bons. Rendez-les fortes par le travail, et non orgueilleuses par le beau langage. Ne les laissez point dans la solitude après les avoir ramenées du monde: pas d'heures à l'oisiveté; pas de nuits à la méditation; la lampe est un poison au physique comme au moral; écrasez leur plume, soufflez sur leur lampe ; brisez-les de fatigue pendant le jour, afin que la nuit leur procure un sommeil robuste, un lendemain joyeux.
La gloire! mais la gloire se traduit par deux mots : trouver un libraire qui édite ou un gouvernement qui pensionne. Quant aux libraires, ils se bornent à vous demander un nom; précisément ce que vous leur demandez. Je veux me faire un nom avec mon livre : donnez-moi un nom pour que je vous publie; si je parviens à m'assurer un nom. je suis sauvé : si vous en avez un, moi je vous sauve.
Le gouvernement ne peut en bonne conscience faire des pensions aux poètes, même aux meilleurs. 11 entretient a la ménagerie des lions qui mangent tous les matins dix francs de viande chaude; des tigres qui absorbent pour quinze francs de chair de mouton; une girafe qui boit six francs de lait par jour; et je ne parle pas des singes du Brésil, des macaques de la Guyane, des ours blancs du
ELISÀ HERCOEUR. 2C9
Groenland qu'il est de sa paternité de nourrir. Il les porte dans son cœur. Au lieu d'être poète, soyez lion, soyez singe, vous aurez un logement gratis. Qu'est-ce qu'un écrivain auprès d'un antilope?
Ces considérations, peut-être de plus légitimes, forcèrent le gouvernement à retirer à mademoiselle Élisa Mercœur la pension qu'il lui faisait.
Mademoiselle Élisa Mercœur ne se plaignit jamais; elle disait tout bas, bien bas, à ses rares amis, presque en souriant : Je voudrais savoir si les poètes grecs avaient du pain tous les jours. Comme ces gens-là nous sont supérieurs !
Nous nous sommes accordé une si large part de philanthropie, depuis quelque vingt années, nous nous sommes si bien pénétrés de ces mots : système humanitaire, système égalitaire, que nous entrons dans une vraie indignation au souvenir de Gilbert, avalant sa clef parce qu'il était fou et parce qu'il avait faim. Croyez-vous à Gilbert, à ce galetas, à ce lit de sangle, à sa cruche d'eau? dtmande-t-on sérieusement; la poésie n'a-t-elle pas exagéré? crailleurs, il y a soixante-dix ans de cela. Et si rien n'était changé à l" appartement de Gilbert, y croiriez-vous? Venez donc voir le lit de sangle, la cruche d'eau, le galetas : suivez-moi.
Mais on nous a devancé; ce n'est pas la générosité sous l'habit d'un Penlkièvre, c'est ce quelque chose qui n'a pas d'âme, qui n'a pas d'amour, pas de haine; moi ti*' bronze, moitié marbre, qui laisse mourir sans absolument mériter de reproche; qui aide à vivre, sans qu'on doive lui en savoir gré. C'est ce quelque chose de traîné comme un billet de banque, et qui, comme lui, a toujours
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sa valeur, bien qu'il ait passé par la boue, c'est encore une pension! Enfin, la pension retrouve la porte de mademoiselle Elisa Mercœur, qui s'éteignait de langueur. Un poète, dit-on , avait obtenu pour elle ce soulagement bien tardif.
L'autre jour, quand il faisait froid, quand il pleuvait: elle s'était couchée parce qu'elle n'avait plus la force de se tenir debout ni assise. Sa tète, fortement caractérisée, n'avait rien perdu de sa tranquillité par la douleur; on l'a tournée au jour : c'est ainsi que les poètes veulent mourir. Puis, dans cette attitude, elle a murmuré quelques-unes de ses jeunes élégies, et s'est arrêtée à celle du jeune mendiant, à cette dernière strophe :
Dieu lit au fond du mien ce qu'il a de souffrance : Ali ! puisse-t-il au vôtre inspirer la pitié! Donnez : bien peu suffit à ma frèle existence; Donnez : j'ai faim ! j'attends... Aurais-je en vain prié?
Il ne fallait pas pourtant, car c'eût été une honte éternelle pour eux, que les arts ne fussent pas représentés autour du chevet de mademoiselle Élisa Mercœur. Un jeune peintre est monté assez à temps pour presser une main déjà tiède. L'artiste pieux a soutenu pendant deux heures ce corps défaillant, et a suivi, étouffant ses soupirs et ses larmes, toutes les nuances de la vie qui s'évaporait de ces grands yeux noirs et toujours ouverts sur lui. C'est triste, la Poésie mourant sur le bras de la Peinture, et mourant ainsi !
Spencer a existé. Son histoire n'est pas un apologue qui cache une moralité adressée aux artistes. Si la moralité s'y trouve, ce n'est pas notre faute.
Spencer était fils unique. Il naquit à peu près vers 1785. A l'époque de la Terreur, un affreux événement faillit l'enlever de ce monde; son père, condamné par un tribunal révolutionnaire, fut guillotiné sur la place de la Révolution, et sa mère, témoin de ce spectacle, le laissa tomber de ses bras sous les pieds de la foule. Toutefois, Spencer eut le bonheur ou le malheur de vivre. Pauvre enfant, il s'éveilla plus d'une fois au bruit du canon des sections; plus d'une fois la République ne donna pas assez de pain à sa mère.
Dieu marque les artistes au front ; dans un jour de naissance il découvre un berceau, fait luire un éclair, et il attend ; quelquefois il veut se tromper : c'est un fou qui
vient à la lumière au lieu d'un artiste. — Dieu sait pourquoi.
A peine âgé de six ans, Spencer était intelligent et sensible plus qu'on ne l'est ordinairement à son âge. Quand sa mère l'envoyait à la porte des boulangers chercher, avec la carte de civisme, le morceau de pain noir que la République décrétait, il montait sur une borne, et, de là, il observait de belles figures, pâles de faim et de patriotisme ; il voyait ces hommes qui montraient tant de constance dans le malheur, que quelques-uns, ceci est historique, mouraient debout, leur bon à la main. Grand bonheur pour la foule : c'était un tour de gagné!
Si Spencer apercevait une jeune fille de son âge, dont les petits pieds étaient écrasés, meurtris par la multitude affamée, il allait vers elle, lui demandait son bon, et lui laissait le sien en nantissement. Il élaguait ensuite les jambes de la foule, serpentant à travers ces broussailles animées; et. arrive au comptoir du boulanger, il jetait son bon et emportait la ration comme un vol : avec des larmes dans les yeux, dans les paroles, il courait remettre le pain à la jeune fille. Il remontait sur sa borne.
Léopold fut en âge d'étudier. Quel temps pour s'instruire ! Les pères conscrits, voulant ramener les beaux temps de Saturne et de Rhée, selon leur affection mythologique, avaient réduit la jeunesse à se passer de latin, de collège, et par conséquent de professeur. Un vieux prêtre, caché dans sa maison, venait la nuit, et, à la lueur d'une faible lampe, il initiait Léopold à toutes les richesses de Virgile et d'Horace. Ce contraste frappa l'élève, car c'en était un bien grand d'entendre et de voir, sous les rideaux étouffés de l'alcôve, près d'un vieux lit, un
vieux prêtre sans passions, presque privé de !a vue, poursuivi, chanter Virgile, Mantoue, Brindes, Tibur, Tusculanum, Horace, les soupers de Mécène, les farces de Grispinus, les roses cueillies le soir, et toute la mauvaise société du Tibre entrant et se jouant dans la flexible poésie. Le prêtre et l'enfant riaient, pleuraient, étaient poètes chacun à sa manière; l'un, avec les souvenirs de collège, l'autre, avec ses espérances. Seulement, quelquefois, au milieu de la belle poésie : Odi profanum vulgus et arceo, ou Venus, regina Gnidi, l'élève arrondissait précipitamment sa main sur la flamme de la chandelle, et Ton entendait dans la rue : « Visite domiciliaire! Mort aux prêtres! mort à ceux qui en recèlent! »
Enfin la République fit place à l'Empire. Je suis désespéré de le dire, Léopold était laid : sa bouche était grande, son nez ouvert et large, ses joues sans éclat, son corps petit, sa poitrine étroite; mais il avait un front de prophète.
Spencer ramenait toutes ses idées à une marchande de bas de la rue de la Verrerie, qu'il avait vue en passant. Pauvre fille qui ouvrait sa boutique à cinq heures du matin et ne la fermait qu'à minuit ; toujours sur pied ; l'été sans rideaux, l'hiver sans feu. Elle avait une figure de cloître, blanche et dédaigneuse, mais de ce dédain qui s'attache aux lèvres, non après la funeste connaissance de ce monde, mais en y arrivant.
Spencer était fou de la marchande de bas. Mais comment lui parler? mais comment la voir9 Un petit bonsoir seulement lorsqu'elle fermait ses volets, un petit bonjour le matin lorsqu'elle les ouvrait !
Afin de l'admirer à toutes ses heures, il avisa de se
placer comme ouvrier chez un marbrier dont l'atelier était
exactement situé vis-à-vis de la céleste marchande de bas.
Le voilà sculpteur, c'est-à-dire lavant les outils, sciant des marbres de cheminée, nettoyant la boutique, polissant des mortiers pour les pharmaciens; mais qu'il fut bien récompensé pendant les trois ans de son apprentissage ! 11 aima la marchande de bas, et il en fut aimé, pauvre fille qui mourut de la poitrine, la même année qu'il fut appelé par Napoléon au service de l'armée : c'était à l'époque de la guerre d'Espagne.
La nuit que mourut la marchande de bas fut un coup de hache donné à l'existence de Léopold. Alors il se sentit seul, car il n'avait plus de mère; il n'avait pas d'état, pas d'ami, pas de parents; il n'avait qu'un vieux sculpteur italien pour maître, un ignorant qui aurait retouché sans scrupule la tète du Laocoon, et préféré un pilon de marbre au torse antique.
Ayant appris que sa maîtresse avait été jetée dans la fosse commune au cimetière du Mont-Parnasse, il s'y transporta la nuit avec de la glaise, franchit le mur, descendit dans un grand trou, et remua une vingtaine de cadavres. Entre un maçon tué en tombant d'un échafaudage, et un noyé à qui les poissons avaient mangé les yeux, il trouva sa petite amie, la marchande de bas; il l'assit sur ses genoux, la baisa au front, écarta ses cheveux noirs, et la couvrit de glaise. L'opération fut longue, car il pleurait, car la morte s'en allait de ses bras. Et puis les morts qui le regardaient faire!
Enfin, quand son œuvre fut achevée, il sortit du cimetière, il alla chez lui et se mit au travail.
Avec un outil emprunté, il frappa, brisa si désespé-
LÉOPOLD SPENCER. -2\o
rément un bloc de marbre, qu'il tira à force de sueur, de cette pierre, une tète de femme ! Elle dut être parfaite, car il n'y retoucha plus.
Au matin, il alla chez un ambassadeur mettre du plâtre à une cheminée qui fumait. En entrant, on lui avait fait ùter ses souliers; en sortant, on fouilla dans ses poches !
Le corps d'armée dont il faisait partie allait en Espagne. Quelle existence, pour un artiste, que cette symétrie de marches, de mouvements, d'obéissance! au lieu de pouvoir, voyageur pensif et distrait, s'asseoir sous le grand arbre pour mesurer le vaste horizon et se faire le centre d'immenses solitudes d'air, de montagnes, d'eau; au lieu de pouvoir, arrivant par une nuit de lune dans une ville endormie, s'arrêter au milieu de la grande place, et ressentir l'indicible admiration d'une cathédrale qui se voile et se découvre sous un rideau de brume, avoir un fusil de fer sur les épaules, un chapeau dé cuivre sur la tète, des souliers de plomb aux pieds ; obéir à un rustre, manger avec un goujat, coucher avec un imbécile, et répondre à un numéro ou au sobriquet expressif de Sournois ou de la Tulipe.
A cinq lieues par jour, à cinq sous par jour, il parcourut toute la France; il vit. pour toutes choses remarquables, quinze cents mairies, quinze cents capitaines de garnison.
Pauvre Léopold! qui sait, hormis Dieu et celle qui repose dans la fosse commune, que tu as une àme céleste, une imagination ailée, et mille fuis plus de valeur intelligente que l'Attila subalterne qui te conduit'? Pauvre Léopold !
A Léopold les reproches de paresseux, de négligent, de mauvais compagnon; à lui les pénibles corvées; à lui à aller chercher le bois qui déchire les épaules, le suif qui infecte, la soupe brûlante qui tombe sur les pieds, la place du bout au lit de camp, la faction longue, lointaine et périlleuse.
Ce fut par une faction dans une gorge des Pyrénées, où bivaquait son régiment, qu'on Y oublia un jour entier. Il avait faim, il avait froid; les balles venaient s'enfoncer à ses pieds dans la neige, car il tombait de la neige, une bénédiction.
La diète qui irrite, l'exaltation des souvenirs et je ne sais quel orgueil de soi-même que donnent un ciel qu'on touche et une terre qu'on ne voit plus, le rappelèrent à toute son énergie intérieure. Léopold jette son fusil à terre, dégaine son sabre, et le voilà taillant de sa lame glacée, de ses mains bleues et engourdies, des monceaux de neige, nivelant de larges places, abattant des cônes, ouvrant des tranchées. Il modèle, il ébauche, il équarrit ensuite des palais, des temples, des dômes, des murailles, des bastions. Là, sont censées marcher les innombrables armées d'Alexandre; là celles de Darius; ici les Grecs; ici les Perses; là les chevaux, les léopards, les tigres; là les éléphants, leurs tours, les arbalétriers qui se penchent; là les chars, leurs roues sans rayons; les sjldats avec des massues, des javelots, des dards, droits, ooliques, en faisceaux; et, plus loin, le choc de la mêlée, le clair-semé de la fuite ; les tours brisées, les éléphants traînant leurs jambes, et Darius jetant ses bras m ciel.
Au milieu de cette population qu'il avait créée, Léopold
se promenait parlant aux uns, aux autres, régnant par la puissance de son œuvre.
Quand la nuit fut venue, il se rappela qu'il y avait quatorze heures qu'il était en faction ; il se dirigea vers le campement, et son premier cri fut pour appeler tous ses compagnons et les rendre témoins de son ouvrage.
Les uns le crurent fou, les autres égaré par la faim. Le lendemain, pourtant, on le suivit sur les lieux.
Qu" était-il arrive? Le soleil avait tout détruit Palais, éléphants, rois et soldats étaient en eau : tout était fondu!
C'était pourtant un bel ouvrage.'
Les chefs lui infligèrent une punition ; à la veillée on le chansonna.
Pendant son temps de garnison à Madrid, au lieu de s'endormir dans les séductions du repos, il visita les musées, et pénétra dans les couvents et les mystérieuses obscurités des églises. Il agenouilla son admiration devant les tableaux et les statues que la piété v g cachés.
Le sentiment religieux et la foi des arts s'unissaient en lui dans l' effusion de ses extases; et quelquefois son double culte était si intime, qu'il adorait, magnifique sacrilège, l'artiste à l'égal de sa pieuse création.
Spencer était arrive par son âge, par ses malheurs, par la contrainte d'une profession antipathique à ses goûts. à ce nœud de L'existence qu'il faut enfin briser pour en laisser sortir la sève. Il touchait à cette époque de crise où la débauche des rêves, la fatigue des désirs, la faim de solitude, les voluptés d'isolement, jusqu'alors trop ardentes pour produire autre chose que du feu, des ciis et «les douleurs, se rainassent eu puissance, attaquent
une idée, et résument en elle tout ce qui fait l'homme et
l'artiste.
Son corps d'armée fut rappelé en France. A travers les combats partiels que leur livraient chaque jour, chaque heure, les guérillas, il fut blessé à la poitrine. Transporté en France, à Paris, il guérit de sa blessure.
Sous le beau ciel qu'il revoyait, sous le charme d'une liberté d'intelligence qu'il sentait d'autant plus qu'elle avait été si horriblement comprimée, son àme s'abandonna à l'entraînement des passions. Quelques circonstances fortuites le poussèrent dans une maison de jeu.
D'abord il joua par délassement, ensuite par habitude, enfin par frénésie. Alors, adieu le bonheur naïf de vivre dans la pensée, de goûter le plaisir sans remords d'un beau soleil qui blanchit la mansarde le matin, qui allume vos quatre carreaux le soir; adieu la volupté d'ouvrir sa croisée aux étoiles, d'entendre rouler à deux cents pieds au-dessous de son niveau le fiacre de minuit, ou d'entendre les chiens qui conversent avec les ruisseaux.
Léopold veut de l'or pour avoir des meubles, des rideaux à tentures, des fauteuils à roulettes, des pantoufles vertes, des dîners somptueux, des femmes aimables; et, quand les cartes et les dés auiont amené ces belles choses, il revendra plus tard les meubles, les tentures et la femme pour avoir encore de l'or; et, lorsqu'il n'aura plus ni or ni meubles, il appellera un marchand d'habits qui lui cédera, en échange d'un manteau, une veste à la hussarde, des bottes à revers et un chapeau de noyé. Cela lui suffit.
C'est lui qui vous attend sur la place de la Bourse ou duFalais. Prètez-lui vingt francs; à défaut, cent 'sous; à
défaut, vingt sous; à défaut, payez-lui un petit verre ou un cigare.
Cependant, que détonnantes merveilles voyagent avec des ailes, des couleurs, des diamants, des palmes, des epées, des voiles, dans la mythologie de son cerveau !
Son hôtesse ne veut plus de lui ; Léopold sortira demain de son cabinet, situé rue de la Calandre, pour aller Dieu sait où. Il fait son paquet : tout tient dans un bas, et son bas dans son chapeau.
11 s'assied à côté des maraîchers de la place des Innocents, dort avec les maraîchers, mange la soupe à trois heures du matin avec les maraîchers. 0 Jean Goujon! tu as vu Marmontel descendre à minuit pour remplir à la sourdine sa cruche à ta naïade bienfaisante: mais qui t'eût dit qu'un artiste, qu'une âme belle comme la tienne, qu'un génie qui eût jeté ta coupole dans les airs, et la v ine sur cette coupole, dormirait le long des marches de ton monument!
Spencer admirait ce panorama vaporeux de la halle, gens endormis, éveillés, arrivant, s'arrètant autour de lui, sous ces pavillons ou luisent des lanternes; il observait ces femmes gaies, pâles, bâillant, comptant des choux, écossant des pois et buvant de l'eau de-vie. «.'était pour lui la poésie d'Ossian, de Téniers. de Rembrandt, fondues ensemble
En s éveillant, il vola un jour une botte de radis et six pommes à un maraîcher. Licence poétique.
A quelque temps de là eut lieu la distribution des prix de peinture. Léopold sortait du L«»iivie: mais, comme il n'avait littéralement pas le sou pour traverser la Seine, il fut obligé de renoncerait pool des Arts; il remonta le
quai et traversa le pont Neuf. Sans la rapidité du courant,
il aurait passé la Seine à la nage.
Il y avait foule à la porte de l'Institut; les grands seigneurs, les grands peintres, les femmes à plumes, les hommes de lettres, entraient, descendaient de leurs équipages, prenaient place sur les banquettes : le jury s'asseyait.
— Vous n'entrerez pas pour trois raisons, lui dit le concierge : d'abord, vous n'êtes pas artiste; secondement, vous n'avez pas de carte; troisièmement, vous n'avez pas de souliers. De ces trois motifs d'exclusion, le premier le blessa le plus.
Léopold attendit au soleil, assis sur la croupe d'un des quatre lions de bronze de l'Institut, le résultat de la séance. On y lut un discours, on en lut deux, on en lut trois; il faillit tomber dans le bassin. Ensuite, des applaudissements bruyants retentirent : on couronnait l'artiste qui devait être envoyé à Rome, et ce n'était pas lui, Léopold Spencer! Alors, sa tète se perdit ; il déchira sa chemise, maudit le sort, maudit l'oisiveté, maudit le 1 13, et partit pour Piome.
Comment y alla-t-il? Demandez à Gil Blas et à Guzman d'Alfarache.
A Rome, il alla se loger dans les écuries de l'ambassadeur de France. Les chevaux et les palefreniers ne le voyaient pas trop mal. Il amusait beaucoup ces derniers en dessinant au charbon des caricatures sur le mur.
Il essaya de se lier avec quelques artistes de l'école française; mais ces messieurs avaient la plupart deux chemises, une paire de bottes, et mangeaient de Pexcel-
lente vache à l'auberge del Divino l'rbino : leur fierté fut inabordable.
A quelque temps de là, il lia connaissance avec une belle Toscane, chez laquelle il était allé vernir deux tableaux. La Félicina, c'était son nom, aimait les artistes. Elle s'attacha Léopold, sous la condition qu'il ne se mêlerait jamais à la conversation, lorsque serait réunie chez elle l'élite de la peinture. 11 promit, et fut installé.
Comme il dut souffrir! Parmi les illustres commensaux, les uns passaient leur temps à médire de leurs confrères, au lieu de les éclipser par de bons ouvrages. Les autres étaient en continuelles génuflexions devant l'antique, et ne juraient que par l'Apollon. Païens!
Ceux-ci étaient pour David, ceux-là pour Raphaël; et, comme ils prenaient du tabac dans for, on n'osait pas les contredire.
Ceux-là avaient passé quarante ans de leur vie à faire des profils droits, des grands pieds et des draperies perpendiculaires.
Les plus jeunes osaient croire que les sujets modernes n'étaient pas tous à dédaigner. Néanmoins, ils tenaient encore au nu ; sans le nu, ils ne concevaient pas de beau possible. Ils auraient représenté nu Pierre le Grand dans le chantier de Saardam, ou traversant le Volga : en Russie !
Les plus hardis allaient jusqu'à la cuirasse, mais ils s'arrêtaient là. Le nu ou l'acier, mais ni le drap ni le coton!
Après ces grands astres venaient les satellites : ceui qui copiaient, parlaient, se damnaient d'après le maître, étaient à genoux devant lui, se faisaient bas-reliefs à ses
•222 LEOTOLD SPENCER.
pieds. Ceux-là étaient déjà médiocres dans le genre historique; ils faisaient des tableaux historiques, des paysages historiques, de ces respectables paysages en perruque et en toge, dont les arbres ressemblent à des présidents à mortier.
Pauvre Spencer! non-seulement obligé de porteries bougies, de verser à boire à ces gens là, mais de se taire !
Un jour il n'y tint plus.
Ainsi que de coutume, les sculpteurs et les peintres célèbres s'étaient réunis chez la Félicina. Il y fut question d'un monument que le pape allait mettre au concours : le tombeau de Dante. Merveilleux sujet de discussion!
Les plus savants parlèrent les premiers. Il fallait que le poète florentin fût représenté debout, couronné d'étoiles, un livre à la main, entre l'Italie qui lui présenterait une épée, et la poésie qui lui offrirait une palme de marbre.
L'idée fut trouvée miraculeuse.
Un second, grand homme pensionné par l'empereur d'Autriche et décoré par l'empereur de Russie, soutint que le Dante devait être assis. Les poètes n'ayant pas l'habitude de travailler debout, on assiérait Dante dans un fauteuil d'Académie.
La pensée ravit tout le monde.
Arriva une troisième célébrité, qui trouva inconvenant de lui mettre un livre à la main, par la raison que ce livre serait le sien ou celui d'un autre. Dans le second cas, l'incident serait flétrissant pour le Dante; dans le premier, on supposerait le poète sans modestie.
La réflexion fut trouvée sublime.
On ne mettrait pas un livre à la main du Dante. Qu'y mettrait on ?
Les plus hardis répondaient : Une lyre, une harpe, une trompette, une flûte, celle de la renommée.
Mais par cela même que chacun citait un instrument, chacun voulait faire prévaloir le sien. Spencer, qui pendant cette conversation avait la sueur au front, s'écria :
« N'y a-t-il pas dans la vie du poëte quelques-uns de « ces traits qui sont tout l'homme? Dante fut écrivain, « soldat et théologien. Quand un argument ne pouvait « être soutenu à la pointe de l'épée, il aiguisait un vers, « le rougissait dans sa tète, fournaise ardente, le (remit pait et tuait. »
Écoutez !
« Dante, fatigué de la monotonie de ses inspirations, « distrait par le bruit que faisaient à ses côtés un amour « de quinze ans et les troubles de la guerre civile des « Guelfes et des Gibelins, voulut exciter en lui une exal- (( tation en dehors de tout ce qu'il avait l'habitude d'é- « prouver. Ni les caresses de sa Béatrix. ni l'éclat du « soleil florentin, ne lui parurent assez puissants pour « remuer fortement son imagination ; il voulut connaître « l'amour comme on l'éprouve au ciel, et la douleur telle « qu'elle est aux enfers : sur la terre il était trop loin de « cet idéal. Un historien bolonais rapporte qu'il prit un «narcotique si violent , que, pendant quarante-huit « heures, il dormit d'un sommeil léthargique. Lorsqu'il « s'éveilla, il s'écria : Je viens de l'enfer, je t'ai vu!
« Pourquoi ne pas choisir ce moment pour représenter « le poëte de la Divine Comédie? Quel parti à tirer de
224 LEOPÛLD SPENCER.
« cette tête endormie où passent et passent encore tous a les cercles du séjour des maudits! Et Gapanée blas- « phémant le ciel que lui cachent des langues de flamme; « et le comte Ugolin, et Mainfroi l'excommunié, et Fari- « nata, debout sur son tombeau, riant à scandaliser les « damnés ! Quelle poésie d'effroi et de désespoir le cice seau de l'artiste pourrait répandre dans les lèvres con- « vulsives, dans les yeux à demi ouverts, dans la poi- « trine haletante du poëte ! Faut-il former un groupe ? « au pied du Dante, mettez Béatrix attendant son réveil, <( le provoquant par ses larmes, par ses cris, par son désce espoir. Deux instants sont à la disposition de Tar- « tiste : celui où le Dante rêve de l'enfer, et celui où, en c( rouvrant les yeux, il rencontre Béatrix. Quel admirable «contraste que ces deux figures! l'une encore toute « chaude de sa vision ; l'autre attentive et belle. Huma- « nité, poésie, idéal, tout est là. Eh! vite un ciseau! « que je fasse jaillir du sang du marbre! »
La Félicina se leva furieuse, fit un signe expressif à Spencer, et les domestiques le mirent à la rue.
Il était chassé.
11 n'avait pas fait vingt pas, qu'un homme grand, pâle, à figure vénitienne, accourut, îe pressa en pleurant dans ses bras et lui dit : Je vous ai entendu, je vous ai compris ; vous avez pleuré, vous êtes artiste ! grand sculpteur, vos gestes taillaient du marbre; j'en taillais avec vous tandis que vous parliez. Nous sommes l'un et l'autre couverts de poussière. Mais vous êtes pauvre ! et je suis riche. Avant de partir, car je pars demain pour la cour de Toscane, acceptez ces cinquante louis. Adieu, frère ! je ne vous oublierai pas.
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Spencer avait peine à se remettre de toutes ses sensations. On l'avait chassé: mais qu'était ce léger malheur à côté de l'ineffable joie d'avoir été compris. L'homme qui est compris, mon Dieu ! c'est l'homme que la faim dé vore, que la foule écrase, éclabousse, et qu'une femme vient consoler, qui lui dit : « Je t'aime ! On te trouve laid, repoussant, plein de défauts, et moi je t'aime! Pour avoir ta part d'existence, tu as été obligé de voler; tu as entendu la loi te déclarer infâme et senti un bourreau te passer un carcan de trois heures autour du cou! et moi je t'aime ! je t'aime! tu es sauvé! » Voilà l'artiste qui est compris.
Il faisait ces réflexions lorsqu'il entendit le bruit d'un corps qui plongeait dans le Tibre ; il se jeta dans le tleuve et en relira une femme, une jeune fille. — Pourquoi vous noyer? — Je n'ai pas de dot pour me marier. — Et il vous en faut une ? — C'est le seul moyen de racheter mon futur du service militaire. — Que ne le disiezvous plus tôt? avant de se noyer, on doit toujours parcourir la longueur du pont. La fortune est peut-être au bout. La voilà, mariez-vous. Seulement appelez votre premier enfant, si c'est un garçon, Léopold, et Maria, si c'est une petite fille.
11 donna la somme qu'il avait reçue.
Il pensait encore à la marchande de bas. Hélas ! deux ans s'écoulèrent, et il ne fit rien. Léopold, pendant ce temps, vécut aux dépens des artistes de Rome. Tous les jours, à midi, on voyait sur la place de l'Annonziata, lui et un chien dont le maître, jeune artiste, était mort. Le chien et lui vivaient aux frais de l'école. Plus d'un voyageur sait cela.
Après le jeu, après l'amour, après la bassesse, après l'oisiveté, vint l'ivresse. Ce n'était que dans le vin que Léopold trouvait une consolation ou plutôt un étourdissement à ses maux, à ses illusions déçues.
Bref, à pied, comme il y était allé, il revint de Rome à Paris. Oh! alors, il jura d'être sage, de sculpter, d'avoir ses heures de travail et de repos auxquelles il ne dérogerait pas. On l'estimerait, on le louerait; l'art qui avait fait toute son adoration, l'art ferait sa fortune; il aurait donné des fleurs à sa jeunesse, il remplirait d'or ses vieux jours.
Ses vieux jours! effrayant retour sur lui-même! Spencer jeta les yeux sur une glace, et alors il s'y vit ridé, vieux, sans dents, l'œil éteint, les cheveux blancs !
Malheur! malheur! malheur! Spencer était fini. Oh! combien alors de vipères entortillèrent son cœur; ce cœur de feu dont il n'avait tiré que de la cendre.
Par une journée sombre de janvier, une longue diète l'étendit sur un lit de paille moisie, et il y mourut.
Spencer fut enterré aux frais de la ville, c'est à-dire jeté dans la fosse commune; personne n'alla prendre son empreinte.
Le lendemain de sa mort, une lettre, arrivée, de Venise, timbrée de cent pays différents, reçue et chassée par tous les bureaux de poste, maculée de rouge, de bleu et de noir, parvint enfin au grenier de l'artiste.
Le commissaire de police du quartier l'ouvrit et y lut ces quelques lignes.
a Monsieur, a Je vais mourir, et je meurs sans avoir achevé mon
« Groupe de la Religion; c'est mon plus cher ouvrage. « On m'a parlé de Thorwaldsen, mais Thorwaldsen est « Allemand; il a du génie, mais pas de chaleur : je l'ai « refusé. J'avais promis de ne pas vous oublier le soir où « vous fûtes chassé de chez la Eélicina. En Europe, il n y « a qu'un homme qui soit digne et capable d'achever « mon groupe : c'est vous. Venez, Spencer, venez! je « mourrai content.
(( Adieu, frère!
a Canota. »
LE
Il est connu du monde entier comme le dôme de Milan, la tour de Pise, la flèche de Strasbourg; à force d'âge et de services, il est passé monument. Un quartier de Paris Ta choisi pour représentant dans la mémoire des étrangers. Le voyageur qui cherche, assis au foyer de retour, les points de rappel de sa résidence à la capitale du monde, voit courir dans la galerie de son cerveau, après le Louvre, le pont Neuf; après celui-ci le pont d'Âusterlilz; après le pont d'Austerlitz le cèdre du Liban.
Non-seulement il est connu du monde entier, mais le Parisien même le connaît, lui qui n*a jamais visité les catacombes, les Thermes de Julien, le Musée des Petits- Àuçastins. Le cèdre du Liban est un enfant de Paris : d'abord parce qu'on vend du pain d'épiées à sa base, et parce que, de son sommet, du labyrinthe, on montre
avec un télescope les arbres de Yincennes aussi grands que nature, — comme des choux. La science et la friandise l'ont rendu sacré à la foule.
Il est grand comme un bois : tous les oiseaux du Jardin des Plantes trouveraient place sur ses branches; les tigres, les lions, les singes, les ours, les panthères, les rhinocéros de la ménagerie, tous les savants de la maison, seraient à l'aise sous son ombrage. C'est un bois, dis-je. Ses rameaux sont des allées ; son tronc chaufferait un ministère; on bâtirait avec les planches qu'il fournirait un vaisseau pour les fêtes de Juillet, quatre pavillons pour l'industrie.
Comme toute grande création des siècles, il a son histoire et sa tradition. Les mères l'ont dit aux mères, et elles nous l'ont repété, que le voyageur Jussieu, qui le porta, l'avait transvasé du Liban dans son chapeau. Le voyage fut long, tempétueux. L'eau douce manqua: l'eau douce, ce lait d'une mère pour un voyageur. A chacun on mesura l'eau : deux verres pour le capitaine, un verre pour les braves matelots, un demi-verre pour les passagers. Le savant à qui appartenait le cèdre était passager : il n'eut qu'un demi-verre. Le cèdre ne fut pas même compté pour un passager : il n'eut rien. Mais le cèdre était l'enfant du savant ; il le mit près de sa cabane et le réchauffa de son haleine ; il lui donna la moitié de sa moitié d'eau, et le ranima. Tout le long du voyage, le savant but si peu d'eau, le cèdre en but tant, qu'ils furent descendus au port, l'un mourant, l'au'rc superbe, haut de six pouces !
A la douane, l'employé du gouvernement voulut faire vider le chapeau, prétendant qu'on y cachait de la den-
telle, des diamants, tout ce qu'un douanier peut imaginer.
Dans son zèle il voulait enlever la terre, arracher le cèdre, prétexte menteur d'une contrebande. Et le savant pleura, parla du cèdre en termes si poétiques, allégua si bien la Bible, cita tant de si beaux passages où l'on voit le cèdre au berceau de Moïse, aux lambris parfumés de myrrhe de la reine Saba, aux revêtements de l'arche, dans les ornements du tabernacle, que le douanier fut attendri, reçut vingt-cinq louis, et n'arracha pas le cèdre de son vase de feutre.
Sorti du chapeau, comme un foulard de contrebande, ou un cent de cigares de la Havane, le cèdre fut planté en pleine terre ; on l'abrita d'une tuile, et, pour que personne n'en approchât, on lui appliqua au dos une inscription en latin du Jardin des Plantes.
Il devint ensuite si fort, qu'on lui ôta la tuile et le latin, ce latin, espèce de rhétorique que subissent les plantes avant d'être émancipées. Il fut bientôt plus haut qu'un professeur, et il se fit assez d'ombre autour de lui pour qu'un enfant et sa bonne fussent à l'abri. La bonne etl'enfant, l'arbre ayant grandi, appelèrent d'autres enfants, d'autres bonnes ; les bonnes firent connaissance ; les enfants s'aimèrent. Voilà une civilisation! — une civilisation portée dans un chapeau !
Qu'il devint beau et illustre en peu de temps! Un homme plus grand que Shakspeare. plus grand que Corneille, plus grand que Xapoléon, venait chaque jour s'asseoir à ses pieds et jouer avec les petits enfants et les bonnes; cet homme, ce n'était pas Dieu sous la figure d'un ange: c'était Parmentier, celui qui planta en France
la pomme de terre, ce pain quand il n'y a plus de pain ; Parmentier, qui a empêché le riche de mourir de faim sous l'Empire, et le pauvre sous tous les gouvernements. Salut au cèdre, à la pomme de terre, à Parmentier, qui eut la gloire de voir Louis XYI porter à sa boutonnière les premières fleurs de la pomme de terre.
Il grandit encore, le cèdre du Liban. Alors les pauvres aveugles de la rue Saint-Victor demandèrent à venir tous les jeudis se reposer à l'ombre de cette foret d'un seul arbre. Tous les jeudis ils se rassemblent sous le dôme du cèdre, comme les aveugles muezzins sous les platanes de Constantinople; là, ils parlent de Dieu et en conçoivent la grandeur en embrassant ce tronc. C'est un attendrissement de les voir groupés sous le cèdre plein d'oiseaux et de parfums. Ils ne visiteront pas l'Orient, il n'y a pas d'Orient pour les aveugles, mais ils touchent l'Orient.
Les aveugles appelèrent les muets. Et, depuis, les muets de la rue Saint-Jacques se rendent aussi sous le cèdre : il y a de la place pour tous les enfants qui ont à se distraire de leurs longues douleurs. Les aveugles rêvent de la vue du cèdre en entendant le murmure de ses rameaux, et les muets pensent au chant des oiseaux en les voyant voltiger de branche en branche, dans cette immense volière.
Chaque jeudi vous n'y verrez pas seulement les aveugles et les muets, mais les enfants abandonnés. L'hospice de la Pitié a ses jours de joie et de liberté. Des centaines de beaux enfants, qui coudoient peut-être leurs m en ombrelles roses, dans l'allée des platanes, montent vers le labyrinthe et s'arrêtent à mi-chemin pour danser
en rond autour du cèdre. Il faut aimer quelqu'un dans ce monde ; ils aiment le cèdre : il est leur père à tous ; il est celui qui regarde s'ils ont grandi depuis deux ans. Ceux qui ont quatre sous boivent du lait à la laiterie du cèdre ; ceux qui n'en ont que deux mangent des oublies ; ceux qui n'ont ni un sou, ni un père, pleurent au pied du cèdre en regardant passer tant d'enfants avec leur père, leur sœur, leur mère, et qui aiment mieux voir la girafe que le cèdre.
Il y avait autrefois une prison au bout du Jardin des Plantes, à la droite de la Pitié ; une prison horrible, dont les corridors étaient moisis, dont les bauges suaient le désespoir, désolée et maudite, si affreuse, que, pour balancer son hideux aspect, les hommes de toutes les opinions, une fois dedans, s'embrassaient et vivaient en frères. Six étages s'empilaient l'un sur l'autre ; le dernier étage, le sixième, dernier cercle de cet enfer où le galérien souillait de son contact le malheureux dettier, cet étage où l'on ne parvenait qu'essoufflé, abattu, mourant, était le plus recherché. Les chambres s'y louaient à des prix fous Ce n'est pas qu'on vît de là-haut le toit de son créancier pour y cracher dessus par la pensée, ni le dôme du Palais de Justice, mais on apercevait le cèdre du Liban : sur cette aride plaine d'ardoises, au-dessus de cette forêt de cheminées, planait le cèdre. La joue collée contre les barreaux de fer, la bouche ouverte pour respirer un souffle d'air que n'eût pas empoisonné la ville des créanciers, le détenu passait des journées entières à regarder le cèdre. C'était le jardin du prisonnier, qui se consolait des ennuis de la pluie en disant : Demain le cèdre sera plus vert. On s'invitait à voir le cèdre ; on
consolait l'étranger en lui en ménageant le spectacle, et le visiteur ne s'en allait pas sans en être régalé. On en était lier à Sainte-Pélagie, comme si on l'eût planté.
On va couper le cèdre ce mois-ci, clans quelques jours.
Aujourd'hui, il a cent ans d'existence, ni un jour de plus ni de moins. C'est mémorable, cent ans ! 11 a été hors des limites de Paris ; il a appelé Paris à lui, comme un bel arbre du désert attire du plus loin un oiseau. Une ville, deux villes, trois villes. Bercy, la Râpée, Charenton, ont grandi sous lui. Le premier boulet qui meurtrit la Bastille émut ses rameaux. Quand les lions du jardin respirent après la pluie l'odeur amère de sa résine, ils rugissent : c'est l'Afrique qu'ils croient respirer. Il a son histoire dans les livres de science. Rien ne manque à sa gloire. Déranger lui doit une chanson.
Et il se trouvera un homme qui sciera le cèdre; un homme qui a peut-être des enfants qui aiment la campagne, une femme qui chérit les fleurs! Cet homme n'est pas un homme : c'est un économiste !
Il viendra un jeudi ; il fera signe aux muets de s'en aller; et les muets, en pleurant, s'en iront. 11 dira aux aveudes d'abandonner le bel arbre et son ombre fraîche, et les aveugles, en pleurant, s'en iront ; il dira aux pauvres enfants de la Pitié : Allez jouer dans la cour où il y a de superbes pétrifications, et les enfants, en pleurant, s'en iront. — Saisissant ensuite une scie de long, lui et son valet d'exécution couperont l'arbre qui ne les écrasera pas.
La malédiction des poètes est puissante : que cet homme soit maudit dans tous les arbres qu'il plantera!
qu'il ne pousse pas une salade dans ses propriétés ! qu'il soit abonné à tous les journaux utilitaires, et qu'il ne sache plus distinguer à l'odeur un oignon dune fraise! qu'il ait un chemin de fer sur sa tombe ! que dans son sommeil il entende le perpétuel grincement de la scie ! qu'on fasse du plâtre avec ses os, avec ce plâtre un arc de triomphe! c'est-à-dire qu'il éprouve un supplice sans fin!
Ou plutôt empêchons ce meurtre en nous donnant la main dans une ronde immense où nous serons tous, les muets, les aveugles, les enfants de la Pitié, les bonnes, les marchandes d'oubliés, les marchands de lait; vous qui aimez les fleurs, et vous qui aimez l'Orient, ne nous séparons pas et tournons. Plaçons au centre de notre ronde le buste de Parmentier, le buste de Cuvier, qui venait boire de la bière sous le cèdre, tous les petits enfants en chapeaux de paille et en rubans roses, toutes les nourrices en tablier vert; et voyons qui approchera! et tournons !
Ceci n'est que de l'illusion. L'arbre tombera. La poésie, ses pleurs et ses regrets sont superflus. Les gouvernements abattent les forêts, les châteaux, les montagnes même, pour faire des chemins de fer et des usines. On ne sait employer le fer que pour avoir du fer. Un clou a plus de valeur qu'un arbre ; une vessie de gaz est plus précieuse qu'un verre de lait. Le monde court d'une manière effrayante à cette conclusion, conclusion désolante, où la terre sera une enclume, l'haleine de l'homme du gaz hydrogène, où l'homme enfin naîtra économiste : le serpent aura triomphé !
Mon beau cèdre, personne ne te défendra ; on a trop
à faire pour les élections en ce moment ; que, si tu étais électeur, tu ne serais pas coupé, mon noble cèdre ; on t'entourerait d'un beau paillasson, on soutiendrait tes branches avec des 61s de soie, on irait dîner sous ton ombrage.
Aussi pourquoi es-tu si grand en 1854 ? l
1 II est de la justice d'avouer que les entrepreneurs des travaux effectués au Jardin des Plantes ont respecté le cèdre, soit que ce faible cri de la presse les ait arrêtés, soit que la construction des nouvelles serres n'ait jamais dû se prolonger jusqu'à la butte où s'élève l'arbre de l'immortel Jussieu.
OGLOL LE PIRATE.
Cette pyramide de maisons inégales et blanches, et dont la base est une ceinture crénelée par où sortent des canons à fleur d'eau ; ces dômes blafards que coiffent des palmiers et des cigognes, comme autant d'aigrettes sur un turban; ces monuments sans croisées extérieures, espèce de maisons aveugles ; cette plage sur laquelle se balancent quelques barques allongées, mais sans voiles déployées, sans rames, sans gouvernail; enfin cette ville et cette mer engourdies sous le soleil, c'est Alger.
Alger dort, le vaste nid de pirates ; rien n'y décèle la vie ni l'activité. Il est impossible d'admettre que c'est de là que partent des nuées de corsaires, avec leurs mille barques; que c'est là qu'ils retournent avec leurs captures, remorquant à la suite les uns des autres et le brick français et le schooner anglais, la flûte hollandaise et la
tartane sicilienne, le chebeck napolitain et le niystiek sarde : non, ce n'est pas là Alger, la terreur des mers, l'effroi de la chrétienté.
Ce dernier mot nous dispense presque de dire que nous nous plaçons à cinquante ans environ de distance de notre époque, de notre époque, où Alger est une ville européenne, presque une ville de second ordre : ayant des lanternes et un peuple, ce qui est le commencement de toute civilisation et de toute révolution; possédant des fontaines et pas d'eau, comme une ville de premier ordre; ayant enfin ce que nous n'avons pas, — des bédouins; ce que n'a pas le désert, un maire et un juge de paix.
Alger n'était pas comme cela il y a cinquante ans. Il y a cinquante ans aussi, lorsqu'une voile française ou italienne blanchissait à l'horizon, ne fût-elle grande que comme l'aile d'un albatros, Alger, la vieille barbaresque, s'éveillait alors, frappait dans le creux de ses mains comme un sultan qui appelle ses esclaves, et hommes nus, rouges, noirs, cuivrés, armés ou sans armes, brandissant l'aviron ou la hache, femmes et enfants, tous coulaient sans bruit le long des maisons, le long des ravins, le long des plages, le long de leurs barques plates, et gagnaient la haute mer.
Le soir, Alger fumait et flamboyait comme un brasier; la population était de retour. Les captifs ramenés étaient traînés dans les chantiers du dey; les femmes captives passaient dans son sérail, avec leurs éventails ou leurs mantilles, et ensuite s'effectuait le partage du mena butin. A ceux-ci les belles toiles, à ceux-ci les draps moelleux, à ceux-ci les belles armes, les armes d'acier incrus-
tées de nacre, les fusils à double coup, les pistolets si beaux à la ceinture, si fiers aux poignets ; à ceux-là l'or en barre ou l'or monnayé, à ceux-là les comestibles, le café, le sucre, le tabac, le vin. l' eau-de-vie ; aux chefs le tonneau de riz. au soldat le sac. à la femme la mesure, à l'enfant la pincée. Le partage fait. Alger, ivre et repu, ivre de vin français, repu de comestibles anglais, dansait en rond et tournait, comme un derviche, dans la ville sans lanternes, et tournait jusqu'à ce qu'il tombât à terre.
Dans cet état d'abrutissement. Alger paraissait ne pas exister; c'est peut-être dans cet état que le surprit Barberousse; mais, à coup sûr. ce ne fut pas dans celui-là qu'il chassa Charles-Quint.
Je souhaite, et ceci de tout mon cœur, que la civilisalion compte désormais autant de siècles de durée à Alger que la barbarie en a compté; mais, moralité à part, c'est vraiment merveilleux, cette existence de mille ans et plus, d'une ville, d'un royaume adonné au pillage, et où tout pille, depuis le dey qui vole en grand, jusqu'au bédouin qui vole le dey; où le vol est un état normal, comme ailleurs la police pour punir le vol. Et remarquez que cela n'empêche rien : on y voit un dey qui a des successeurs ou électifs ou héréditaires; on y trouve des lois, mauvaises sans doute, mais enfin, sont-elles parfaites à Londres et à Paris? — Des coutumes, une religion pompeuse, riche en prêtres, en mosquées, en fidèles. Cela n'empêche pas non plus les doux sentiments d'union de famille : le père y est vénéré par le fils, que son frère plus jeune respecte; la mère y est bonne, la fille rougit de pudeur peut-être. Enfin la sociabilité la plus complète
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s'y fait sentir malgré le brigandage et la rapine, droit public de ce royaume. Ceci donne à penser. Des empires civilises s éteignent ; Alger reste debuut durant mille ans. Question à résoudre : — Des avantages de la barbarie. Rousseau n'avait en vue que le sauvage, quand il le faisait prévaloir avec tant d'éloquence sur l'homme civilisé : si Rousseau eût connu Alger! la piraterie !
Nous ne parlerons, nous qui sommes extrêmement civilisés, puisque nos compatriotes ont volé les voleurs. piraté les pirates, pris Alger aux Algériens, que de la physionomie tranchée et singulièrement exceptionnelle de ce peuple et de cette ville il y a un demi siècle.
Chaque habitation, comme chaque habitant, portait alors la livrée bigarrée des vols européens; le turban du matelot, comme la babouche de la favorite du dev. avaient été également taillés, l'un dans l'étoffe et l'autre dans le cuir dévalises sur la mer ; l'industrie et le goût de la mise en œuvre résultaient encore de la baraterie; car, tailleurs, cordonniers, chapeliers, maçons, étaient pris parmi les esclaves chrétiens, que les frères de la Merci rachetaient, quand la régence barbaresque n'attachait pas le rédempteur à la chaîne du racheté.
Bien original était l'emploi de cette foule d'objets volés, qui n'étaient malheureusement pas accompagnés de la manière de s'en servir. Il arrivait souvent que le télescope trouvé parmi le butin remplissait l'office d'un verre à boire, et que l'octant du lieutenant de marine servait. au moyen de l'annexe de deux cordes, de guitare algérienne. Que de fois les drogues de la caisse de pharmacie dont chaque vaisseau est muni, transformées par une avide gloutonnerie en de perfides confitures, ont porté
le trouble dans les entrailles des pirates! Se figure-t-on de la manne dévorée en guise de dessert? On ne calcule pas le nombre d'emplois que le fer d'une broche a rempli, sans jamais atteindre au véritable, et combien de fois il a passé au travers du corps des condamnés, avant d'arriver à celui des canards et des poules. l'Algérien empalant beaucoup mieux qu'il ne rôtit! Que de chenets métamorphosés en sièges ! que de tire-bouchons demeurés sans destination raisonnable !
On sait l'histoire de ce navire capturé par les Algériens, et dont la cargaison consistait en bonnets rouges pour la Catalogne. Grand fut rembarras des écumeurs, lorsque, devenus possesseurs de ces coiffures, ils voulurent en faire une application utile. Dédoublés, ces bonnets n'offraient, comme tous les bonnets imaginables, que deux poches sans ouverture. Après les avoir retournés dans tous les sens, ils les ouvrirent par le milieu et essayèrent sans succès, d'abord d'en faire des manches; mais c'étaient des manches sans corps ; ensuite des pantalons, mais ce n'étaient que des pantalons sans fond ; enfin ils tentèrent avec ces bonnets tous les usages imaginables, sans obtenir d'autre résultat que celui de les métamorphoser en bourses à tabac.
A la tète des pirates de cette époque étaient deux Algériens du nom d'Oglou et d'Assam. Ils étaient si jeunes l'un et l'autre le jour où ils se rencontrèrent sur la même barque, que la mer avait été plutôt pour eux alors un berceau qu'un champ de guerre. Ils firent leurs premières armes ensemble: égaux en valeur, ils étaient égaux en générosité quand la part de prise était copieuse ; ils se serraient la main dans l'or ou dans le sang avec une
même fraternité. Leur union devint si étroite, qu'ils m1 jurèrent de se servir mutuellement de protecteur, s'il arrivait que l'un eût plus de bonheur que l'autre dans le cours de leur existence. Si l'un des deux était nommé jamais capitaine, l'autre serait de droit lieutenant; Assam amiral, Ogiou serait capitaine; le dey n'aurait pas d'autre vizir que son ami.
Alger était alors en guerre avec toutes les puissances maritimes de l'Europe. Un jour, le bruit se répandit dans la ville que vingt bâtiments de commerce appartenant à plusieurs nations et chargés de riches marchandises, louvoyaient pour entrer dans l'Adriatique. En moins de six jours, la flottille barbaresque fut en vue du convoi.
Ce ne fut d'abord qu'une barque presque aussi lente et aussi invisible qu'une tortue, qui sortit d'une anse et se hasarda, mais de loin, à se montrer au convoi; puis. d'une anse voisine, sortirent deux calques, courbes sous leur triple antenne, et sans affecter d'être ensemble ; il en parut encore quatre autres plus loin. Ces neuf ou dix voiles serrèrent de plus près le convoi, qui n'en prit aucun souci. A chaque nouvelle bordée des navires marchands, s'élançaient des rochers de nouvelles barques. Au boul de trois heures, plus de cinquante autres se mêlèrent au convoi, coupèrent sa ligne et dérangèrent ses bordées. C'étaient, pensaient les navires marchands, des tel niques de Trieste ou de Venise qui. pour éviter au^si la rencontre des Algériens, naviguaient de conserve, se rendant à Livourne ou à Marseille. Et. quand toutes ces banni. -s furent bord à bord avec les vaisseaux du convoi, elles poussèrent un cri. un seul cri. déployèrent le pavillon rouge, et, lâchant le bout de leur antenne, de manière à
ce que la pointe descendit au niveau du pont de leurs ennemis, ils firent glisser par cet escalier aérien des nuées de matelots, la hache au poing, le couteau aux dents. Oglou et Assam furent terribles. Malgré des résistances courageuses, à la voix de ces deux tigres qui multipliaient leurs bonds d'un vaisseau à l'autre, les pirates se rendirent maîtres du convoi, qui, démâté, brisé, rampant, fut remorqué, au milieu des chants de victoire, jusqu'à Alger. Assam fut nommé amiral, et l'amiral choisit pour capitaine son fidèle Oglou.
Ici la vie des deux amis fut marquée par une incompatibilité d'opinion dont les conséquences furent toutes à l'avantage d'Oglou. Les honneurs et les riches habits amollirent Assam, qui se fit courtisan, et borna son ambition, il est vrai largement satisfaite, à être le premier confident du dey, auquel il devint indispensable. Oglou ne changea pas, il plaignit son ami, douta peut-être dès ce moment des plus purs sentiments humains, et continua à être pirate.
Au bout de quelques années, la régence d'Alger eut besoin de conclure un traité secret avec le bey de Tunis, pour opposer plus de résistance à la coalition européenne formée contre les États barbaresques ; la négociation était difficile, pressante, et ne pouvait être confiée qu'à un seul homme. Oglou fut appelé au conseil, et chargé, sur la recommandation de son ami Assam, de porter au bey de Tunis les propositions du dey. Si, dans son voyage, il était poursuivi par les ennemis, telles furent ses instructions, il devait fuir sans combattre, l'expédition dont on lui donnait le commandement n'étant ni une spéculation ni une vengeance. Si la retraite lui était ira-
possible, il devait se faire sauter en l'air, toujours sans combattre, parce que, dans les chances de la lutte, il pouvait mourir et son équipage se rendre. Mais, s'il revenait vivant et avec une réponse, il serait nommé amiral ; sans réponse et vivant, on lui trancherait la tête. Oglou adhéra, par monosyllabes, à toutes les conditions; une seule lui arracha un soupir et hérissa ses moustaches un peu grisonnantes : Sans combattre!
Le dey lui donna ensuite sa main à baiser.
Quand Oglou sortit du conseil, il passa près d'Assam et lui dit tout bas : — Nous sommes deux lâches : vous me faites amiral parce que vous voulez être ministre. Le grade de mousse nous aura plus coûté à l'un et à l'autre. — Sans combattre !
Oglou prit six hommes avec lui et leur dit : Nous allons partir. 11 n'ajouta ni le pays où ils allaient, ni s'ils reviendraient jamais; ces six hommes répondirent : Oui, et et ils suivirent Oglou. Sur la plage, il y avait de forts vaisseaux, et de toutes les nations. Oglou démarra une barque de trente tonneaux et gagna le large; le soir. Alger fut pour eux la fumée d'une pipe qui va s'éteindre. La nuit était belle : des pécheurs de corail de Bone leur crièrent, en passant qu'il était prudent de ne pas s'écarter, au coucher du soleil, l'horizon s'étant montré à eux menaçant de voiles. Oglou les remercia et s'aventura encore plus au large.
Au jour, l'avertissement des pécheurs de corail M rilia : la barque algérienne fut cernée, à toutes les distances, d'une foule de bâtiments dont le moindre Peut noyée de son remous. Eùt-il voulu s'y abaisser, la dissimulation était impossible pour Oglou ; Alger et pirate se
lisaient dans cette proue avide et allongée comme un bec d'oiseau de proie, dans ces deux interminables antennes perdues dans les nuages, sur ces voiles sales qui jetaient une lieue d'ombre sur la mer. Reconnue et signalée, la barque fut barrée par toutes les issues ; la question se borna, pour les vingt ou trente navires qui l'enveloppèrent, à savoir par quel genre de destruction on l'anéantirait. On eût dit un scorpion que des écoliers ont saisi. Les uns voulaient la suspendre au bout de deux vergues et la balancer comme une tortue; d'autres voulaient y passer dessus et la broyer; de plus humains conseillaient tout bonnement de brûler la barque et de pendre les pirates.
Pendant qu'on délibérait, Oglou et ses six matelots ajoutaient une troisième voile à leurs mâts, pour essayer de se sauver par la vitesse ; mais les autres allaient vite aussi ; le supplément de voilure eut peu de résultat. Chaque heure rapprochait de plus en plus l'ennemi. — Battons-nous, au moins ! criaient les six matelots ; défendons-nous! voilà trois canons, onze fusils.
Oglou avait juré de ne pas combattre : il devait fuir ou se faire sauter.
Fuir paraissait impossible.
Il plaça deux barils de poudre au milieu de la barque.
Trompés par cette manœuvre d' Oglou, les matelots crurent qu'ils allaient enfin se défendre; le fusil en main, ils se jetèrent, avec des cris de joie, sur les deux tonneaux de poudre défoncés.
Oglou inclina sa pipe allumée sur un tonneau, avertissant froidement qu'il y mettrait le feu au moindre geste qu'on ferait pour prendre de la poudre.
OGLOU LE PIRATE. il,
Le visage d'Qgloa était calme, mais sa poitrine étail ensanglantée : Ne pas combattre! Les dépêches du dey
se froissaient sous sa main.
Quand les six matelots virent Oglou si décidé à mourir plutôt que de livrer ou d'accepter le combat, ils allumèrent également leurs pipes et se bornèrent à être témoins d'un événement qu'ils ne pouvaient empêcher.
Oglou ordonna alors de détendre les haubans et de dégager le pied des deux mâts, manœuvre qui les tii vaciller comme la lame d'un vieux couteau dans son manche et précipita la course du vaisseau dans une effrayante progression de vitesse. Cela fait, comme il n'eût pas rempli son but en chavirant, il posta deux hommes armés de haches au pied des mâts, avec l'ordre de les couper dès que, trop lourde pour la barque, ce qui allait infailliblement être démontré, la voilure l'entraînerait sur le flanc : la précaution était bonne.
Le vent vint à fraîchir.
Bien ne peut peindre la vitesse fébrile d'un bâtiment ainsi livré à tout ce qu'il a d'élan pour se sauver ou pour périr. Ses voiles se déchirent fil à fil, comme un vêtement étroit; les mats tremblent, chancellent, boitent et se fendent parfois dans toute leur longueur; les cordages détendus fouettent l'air et couperaient un homme en deux s'ils l'effleuraient seulement ; et le vaisseau, sous cet effort qui le démembre et l'enivre à jour comme un panier, a, pour ainsi dire, la conscience de sa destruction imminente; il râle dans ses flancs; ses cavités s'emplissent d'eau comme la poitrine d'un homme : une sublime agonie !
La barque algérienne allait ainsi, n'étant plus qu'à la
portée de pistolet.de deux vaisseaux; ce n'était plus une barque, mais un oiseau, une flamme, quelque chose d'enchanté, où six matelots, debout et tranquilles, vêtus de leurs cafetans blancs, regardaient, et où, toujours calme, Oglou tenait d'une main sa pipe allumée sur la poudre, et, de l'autre, les dépêches de la régence.
Les deux vaisseaux firent une décharge. Sur les six matelots, deux tombèrent roides morts; le même coup de feu emporta la moitié de la barbe d'Oglou. La blessure était un soufflet. Oglou se lève et va dire : Feu ! mais il tenait la dépêche de la main droite... Il murmura sourdement : Ne pas combattre!
Quand Oglou tourna la tête, sa barque était déjà à une lieue des vaisseaux qui l'avaient cernée, mais qui la poursuivaient maintenant avec plus d'acharnement que jamais. Il alluma une autre pipe; on jeta les deux hommes morts à la mer.
Et tous les autres bâtiments suivirent les deux premiers, pensant que, s'ils avaient eu la maladresse de laisser sortir la barque algérienne du cercle au milieu duquel elle semblait devoir périr, il y allait de leur honneur maintenant de lui donner une chasse éternelle, courùt-elle au pôle ou sur les brisants. Parmi ces navires, tous n'étaient ni assez rapides ni assez légers pour compter sur leur vitesse comme sur leur colère; mais il suffisait d'un seul qui devançât les autres pour passer sa proue sur la barque et en finir avec elle. Quatre avaient une vitesse au moins égale à celle de l'Algérien ; ces quatre firent force de voiles pour le joindre. Derrière eux venaient à la file les vaisseaux plus lourds, ceux qui, par convenance, ne pouvaient se remettre en route avant
d'avoir assisté à 1" exécution du pirate. Ainsi poursuivi au milieu de la mousse blanche et vaporeuse que sa proue enflammée faisait écumer sous lui, ainsi pressé entre deux lignes de navires qui lui lançaient des boulets dont la chute, terrible amusement, éclairait tantôt sa route et tantôt sa dérive de jets d'eau phosphorescents, ainsi assailli, harcelé, il semblait un poisson volant attaqué par un banc de souffleurs ou de baleines.
La nuit vint et le vent ne tomba pas ; cette circonstance ôta tout espoir de salut aux Algériens. Car si le calme fût tout à coup survenu, laissant leurs persécuteurs au milieu d'une immobilité complète, ils auraient fermé les voiles, armé d'avirons les flancs de leur barque, et alors Mahomet seul, avec sa flotte enchantée qui broie les écueils, aurait été capable de se mesurer à la furie de leur vélocité.
Mais il n'y eut pas de calme; le vent, au contraire, fraîchit davantage. Fatiguée, la barque n'allait plus ; à chaque instant il fallait modifier la route pour pomper et vider la cale qui, à chaque instant, s'emplissait de nouveau et alourdissait la marche, surtout quand l'eau qu'elle renfermait se portait en masse vers la proue. La nuit trompe sur les distances : tantôt les pirates croyaient voir sur leur tête les crocs de fer de l'abordage, tantôt les navires lancés à leur poursuite criaient : Xous les te nous. La plus fatale réalité, c'était que le pirate descendait graduellement sous les eaux. Une dernière fois Oglou, fidèle à ses instructions, allait recourir aux deux barils de poudre, sauvés avec toutes les peines du monde de l'humidité, quand il lui sauta une idée au front, idée bizarre : lavoir, la fixer une minute entre ses deux veux,
la communiquer à ses matelots, l'exécuter avec eux, tout ce projet demanda moins de temps que la plume n'en met à le décrire. Ils avaient à bord du liège, du suif, et, ce qui n'est pas plus merveilleux que d'avoir à bord du suif et du liège, ils avaient aussi de l'étoupe. Coupé nar morceaux, couvert d'une épaisse couche de suif, lequel recouvre de l'étoupe tamponnée et disposée en mèches, le liège allumé est posé de distance en distance, ici, là, à droite, à gauche, partout sur la mer, et ces lanternes flottantes, qui décèlent à coup sur une ruse, mais une ruse dont les ennemis du pirate vont être nécessairement dupes, permettent à Oglou de choisir la route qui lui plaît; car, entre tcusces feux, quel est celui qui désigne la barque du pirate?
Au milieu de ces phares railleurs, de ces feux qui luisaient comme une ironie, on entendit un ricanement arabe, un mépris guttural de bédouin, comme si l'esprit malin de la mer eût passé par là.
Vingt jours après, Oglou paraissait au conseil de la régence barbaresque, rapportant l'adhésion du bey de Tunis à la guerre proposée contre la marine européenne.
Assam fut nommé ministre ;
Oglou, amiral.
Quand celui-ci se baissa pour recevoir le sabre que le premier vizir, en pareille circonstance, attache avec un cordon au cou du dignitaire, Oglou lui murmura à l'oreille : Tu avais raison, Assam ; il y a quelquefois bien plus de valeur et de gloire à ne pas combattre qu'à combattre. — Et plus de profit, ajouta Assam en disant à Oglou : Je vous nomme amiral! — Merci, fit Oglou; mais il ajouta : C'est égal, j'aime mieux voler et me battre.
Oglou avait raison, non que nous préférions, en thèse générale, le vol à la diplomatie, ou, si on l'aime mieux, la finesse au courage brutal ; mais, dans l'histoire d< deux hommes, qui nous est venue sans doute bien incomplète, nous apprenons qu' Assam, séduit par les promesses des cours européennes, avait promis, en attendant une paix encore longue à conclure, de modérer autant qu'il serait en lui la course des pirates algériens. Pour de l'or, il avait pris l'engagement de ne plus ouvrir les arsenaux et les chantiers de la régence aux écumeurs : c'était un bien, si le bien que fait un homme qui se vend ne perd pas son nom: si la main d'un traître ne souille pas même une bonne action.
A ceux qui venaient demander à Assam des vaisseaux pour courir sur les mers, il répondait : —Nous verrons : nos pertes sont grandes, le bois est cher, nos bâtiments sont fatigués.
A ceux qui demandaient de la poudre et des boulets, il ne savait que dire : — Nos protits de piraterie ne couvrent pas nos dépenses d'armement : la régence d'Alger doit se contenter, pendant quelque temps, de se défendre chez elle, sans attaquer avec desavantage ses ennemis au dehors : le vautour attend sa victime dans l'aire; attendons.
Et lorsque Oglou, déjà ruiné par les courses, dont la barbe blanche ressemblait à l'écume de la tempête sur les rochers de Diserte, quand Oglou, véritable rucher, dur et infatigable, parut devant Assam. Oglou, la piraterie incarnée, fléau de la mer. trombloo coulé en homme, Assam rougit; le matelot écrasa de son regard le vizir; le voleur honnête et probe anéantit le traître.
Oglou ne parla pas.
Mais sa figure nerveuse et un doigt sec qui montrait l'horizon disaient assez haut que les Européens voguaient avec impunité de Marseille à Oran, sans qu'Alger risquât seulement une voile au vent, un canon hors des sabords, un pistolet rouillé au poing.
Assam lui répondit en soupirant : — Que veux-tu? — Je veux des vaisseaux, je veux de la poudre, des boulets ; nos arsenaux en regorgent ; je veux que tu rendes à Alger sa splendeur et sa richesse. On te maudit, Assam! Les vieillards disent : Nous n'avons plus de laines pour nous couvrir et Marseille en tisse toujours, pourtant; les petits enfants ajoutent : Est-ce qu? la France n'a plus de toiles, qu Assam nous laisse sans robes? Assam ! Assam ! ce n'est pas l'amiral qui parle au vizir, c'est le mousse qui rappelle au mousse sa vie passée. Vois ce coup de sabre qui te fend le front : tu es beau comme ça. Vois cet habit d'or qui te couvre les épaules : tu es vil comme ça, Assam. Admire ce coup de pique qui t'a ouvert le cou : tu es beau comme ça. Assam. Vois cette culotte d'or semée de diamants : tu es vil comme ça. Assam. Vois cette main gauche à laquelle il manque deux doigts, et cette main droite à laquelle la régence t'a passé le camée de vizir : cache la droite et honneur à la gauche.
Oglou se jeta sur la main gauche d'Assaut et la lui baisa avec respect. — Nous nous faisons vieux, Oglou! — Ah ! tu mens, Assam, tu n'es pas vieux ; ta table est pleine de mets qui t'endorment, ton harem manque d'espace pour tes nombreuses femmes; tu n'es pas vieux, mais tu es... mais lu es vendu !
Assam pleura un instant; Oglou crut avoir ramené son
OGLOC LE PIRATE. -251
ami à de meilleurs sentiments : — Des vaisseaux! Assam ! cria-t-il, des boulets, et tonne sur les mers la barbaresque, et tonne Alger; toi et moi sur le pont, le pont rouge de sang chrétien; puis Alger tournant, dans sa ronde de nuit, autour de ses prises, de son butin, de sa richesse.
Assam murmura : — Oglou, le dey ma chargé de te nommer premier trésorier de la régence : voilà la clef de cinq caveaux d'or. — Des caveaux d'or, quand je demande du fer? des sequins, quand je mendie des boulets ! Assam ! Assam !
Mais Assam n'était plus là. Oglou sortit, et le peuple, déjà averti par le vizir, cria sur son passage :
— Vive Oglou, trésorier de la régence! vive Oglou!
On ne doit pas s'étonner de la toute-puissance d'Assam sur la volonté du dey. vieillard toujours ivre d'opium, hébété par la débauche, et trop heureux d'avoir un homme qui gouvernât pour lui : à défaut d'un homme. c'eût été un lion. Devenu trésorier. Oglou méprisa sa charge, et ne descendit dans les caveaux d'or qu'une seule fois dans deux ans ! pendant deux ans. il ne voulut souiller ni ses yeux ni ses doigts d'un or dont la conquête avait été si noble, mais dont l'emploi était si dégradant, si inutile, un or qui se rouillait, disait-il. au lieu de se transformer en voiles menaçantes, i a vaisseaux cb; de pirates. Dans ses tristes nuits d'insomnie, une idée lui vint, comme il lui en vint une cette fameuse nuit où il lança des flammes sur la mer.
11 éveille ces mêmes quatre hommes mutiles qui l'avaient si merveilleusement secondé dans son expédition de Tunis; et, sans lumière, sans bruit, la clef des cinq caveaux à la ceinture, il descend dans les souterrains ou est l'or.
en remplit dix tonneaux, des sacs, ses poches, son turban, et se retire avec eux.
— Maintenant, leur dit-il, tenez-vous prêts au point du jour : la nier est couverte de vaisseaux chrétiens qui la sillonnent, et des vaisseaux lourds de leurs chargements. A nous la mer, les vaisseaux et leurs chargements! Que vous importe les boulets de l'arsenal, et l'arsenal qui nous est fermé; qu'Assam en garde les clefs! Nous n'avons plus besoin de rien au point du jour!
Au point du jour, ils sortirent de la rade, et, le visage riant comme des jeunes icoglans qui vont se promener à Bujoukdéré sur le Bosphore, ils s'éloignèrent de la côte, chargés d'or, chantant Allah!
— Navire ! — Navire!
Ils montent sur son affût l'unique canon qu'ils eussent caché à tous les yeux, l'emplissent de poudre; mais, au lieu de boulets, ils y glissent des poignées d'or, des sequins, des louis de France, des guinées d'Angleterre, des doublons d'Espagne, et ils pointent.
— Feu! Et la mitraille d'or tue, la poignée de doublons fait voler en éclats cordages et matelots; les louis criblent les voiles, enfin la décharge opulente abîme le navire français.
Il se rendit.
II avait coûté cinq cent mille francs d'or en munitions sacrifiées à sa conquête, et il en valait tout au plus cent mille. Mais il était pris, et la toile et les draps de son chargement réjouiraient Alger!
Les pirates rentrèrent ; toute la ville descendit au bord de la mer ; les beaux jours de la ville et des faubourgs furent retrouvés. Chacun eut sa part de prise; on porta
Oglou en triomphe. Assam frémit ; sa douleur fut d'autant plus amère, qu'il venait d'être nommé dey à la place du vieillard imbécile qui en avait le nom. et qu'il élait décidé à signer une paix perpétuelle avec les nations dont Alger avait été la terreur. Il devait son titre au mariage qu'il avait contracté avec la fille aînée du dey.
Quelle que fût son amitié pour Oglou. il fut forcé de lui retirer son emploi de trésorier, et de l'exiler honorablement dans un château magnifique au bord de la mer, afin que le pauvre vieillard, devenu inutile, put encore jouir de la vue de ce champ de bataille où il avait acquis tant de gloire et si peu de prudence.
On exila Oglou.
La paix fut signée entre Alger, la France, l'Angleterre, l'Italie et la Hollande.
Oglou partit pour son château.
Des années s'écoulèrent.
Quand le vieux dey, car Assam vieillit aussi, avait quelques loisirs, il allait visiter Oglou. qui lui offrait du cale à genoux, une pipe, mais lui parlait peu. Un jour, l'émotion étouffa le vieux pirate.
— Viens, lui dit-il. Et Oglou montre à Assam la chambre où il y avait des tapis des Indes. — Tu en es digne, lui dit Assam. Il lui montre la salle des pendules ; il y avait soixante pendules. Assam ajoute : Tu en es digne. La salle où des femmes belles et jeunes dormaient. — Tu en es digne, dit toujours Assam ; et. ouvrant ensuite un petit cabinet. Oglou laisse voir au dey un mur tout nu. où pendaient à un clou un pantalon de matelot, un bonnet rouge de matelot, un burnous sale et goudronné de pirate. Assam rougit.
— Tu n'en es pas digne ! s'écria à son tour Oglou.
Assam ne revint plus voir son ami. Mais, comme il l'aimait toujours, il fit bâtir- une petite tour d'où il pouvait suivre de l'œil Oglou dans ses promenades solitaires.
Un jour, il aperçoit Oglou qui ùte son turban, va le cacher dans un taillis, et qui se retire aussitôt.
Qu'est-ce que cela signifie?
De nouveau Oglou revient, rampant à terre, comme un lévrier en arrêt, et s'élance sur son turban, qu'il remet plus loin sur sa tête en courant à toutes jambes.
Ce manège se renouvelant à plusieurs reprises, Assam acquit cette conviction que le pauvre Oglou, désespéré de ne pouvoir plus voler les autres, se volait lui-même : son turban représentait un vaisseau européen dont il s'emparait et qu'il emportait.
Depuis six ans, Oglou, abandonné de la cour, mais honoré du peuple, vivait dans sa retraite, volant ainsi son propre turban, lorsque de graves plaintes furent portées contre lui par les consuls de France et d'Angleterre. 11 fut accusé de faire naufrager, au moyen de feu\ qu'il promenait sur la côte, les bâtiments européens qui, en cherchant l'entrée de la rade, prenaient ses feux pour des phares indicateurs. Malheureusement, vingt bâtiments avaient péri quand on découvrit ce criminel subterfuge. Toute l'amitié d'Assam ne sauva pas Oglou du jugement qui l'attendait; les consuls demandèrent sa tête : c'était une réparation et une justice.
Mais le peuple, qui adorait Oglou, ne consentit pas à cette exécution; il se souleva, assiégea avec fureur les portes du château où régnait Assam, les enfonça avec violence, et. déjà irrité pour les précédents peu natio-
naux du dey. il l'étrangla et le fit manger par son lion.
Et, comme le peuple ne s'arrête pas en chemin de vengeance, il se porta à la maison des consuls, en abattit les drapeaux et en souilla les écussons.
Oglou fut proclamé dey dans la même journée.
Un coup de canon tiré du fort annonça la guerre avec toutes les nations européennes, guerre d'extermination dont les villes commerciales de la Méditerranée se souviennent.
Oglou reçut dans l'histoire le surnom de Pirate.
LE
Je me trouvais par hasard en Afrique, dans le fleuve du Sénégal, à l'île Saint-Louis. Si je raconte en mon nom, ce n'est ni par vanité de voyageur, ni pour donner plus de garantie au récit de l'événement, d'ailleurs fort simple, dont je fus témoin ; c'est afin d'imposer à mes souvenirs, en les recueillant à quelques années de distance, la franchise d'un fait personnel.
A mon arrivée au fort Saint-Louis, le commerce de cette capitale de la colonie avec l'intérieur de l'Afrique était interrompu. Les belles gommes blondes, les écailles transparentes fraîchement arrachées au dos des tortues, l'ivoire des éléphants, les plumes si blanches tombées des ailes de l'autruche , la cire jaune et parfumée de Gambie, toutes ces richesses ne traversaient plus le désert sur la bosse industrielle du dromadaire, et ne
LE PREMIER NAVIRE A X.W. Y\\. ETC, 2:>7 descendaient plus le fleuve dans des pirogues escortées de crocodiles.
La cause de cette rupture d'échanges entre nous et les naturels provenait dune dernière crise qui avait eu lieu entre les .Maures et les Nègres, nations éternellement ennemies à nos dépens. Les Maures triomphaient, et, en haine des Nègres que nous protégions, ils nous interdisaient la libre navigation du fleuve. Ce moyen de vengeance leur était facile, si l'on songe que le Sénégal n'est navigable que pour les bâtiments de quelques tonneaux, ordinairement mal ou peu équipés, forces de longer la côte quand la direction des vents nécessite le louage/
Il faudrait remonter trop haut s'il était nécessaire de donner, même succinctement, les motifs d'aversion de la race maure et de la race nègre lune pour l'autre. Seulement il est permis de croire que deux causes puissantes les éloigneront toujours de toute réconciliation. D'abord un instinct naturel de répulsion : les Maures ont la peau jaune; leurs antagonistes l'ont noire. Ensuite, c'est que le Nègre, maigre l'ignorance où il vit de ses traditions de famille, a la conscience de la priorité de son droit de possession en Afrique, tandis que le Maure a laissé pres- < rire même le droit de naturalisation par son émigration en Europe durant plusieurs siècles. Ce qui légitime les prétentions de la féodalité noire sur la vassalité des Maures, c'est aussi le peu de soins qu'ont ces derniers de se nationaliser par le titre de la longue possession. Ils n'habitent nulle part: ils campent : ils ne résident ils voyagent toujours du pied de l'Atlas au Gange j et du Gange au delà. Ils vont vite et la têt-' baissée a traie m. Mide, regardant sans cesse à leurs pieds. Comme
od chercherait un diamant tombé clans le désert, eux cherchent un empire au bout de leur bâton nomade. Quant aux autres motifs de division entre les deux peuples, s'il en existe d'autres, je puis assurer qu'ils ne prennent pas leur source dans la différence des religions respectives. Partout j'ai vu le maliométisme admettre le fétichisme sans jalousie, et le fétichisme à son tour envelopper le Coran dans les plis du serpent sacré.
Ce qu'il est à peine nécessaire de constater, là, comme partout ailleurs, c'est la supériorité d'intelligence du Maure sur le Nègre.
Vaincus, je l'ai dit, les naturels n'avaient d'autre refuge que les alentours de l'île Saint-Louis, où la protection française leur était à peine une garantie. Aussi la terreur était parmi eux. Il suffisait d'un cri poussé par un Maure au milieu de la nuit, à l'entrée d'un village, pour en faire sortir hommes, femmes, enfants, prêtres, bestiaux. Le village était ensuite pillé et la flamme le consumait en quelques heures.
A force d'agrandir le cercle de leurs dévastations, les Maures étaient parvenus à cerner l'île Saint-Louis à la distance de deux lieues. Nous entendions souvent les cris des vainqueurs se mêler aux hurlements des hyènes. Une nuit, entre autres, l'épouvante s'empara des habitants de l'île. Achmet avait été vu à la pointe du Nord (1). C'était faux ; ce qui le prouve, c'est que j'écris.
Achmet, ce terrible chef des guerriers maures, appartenait à la race des Ouladamins, la plus féroce de toutes,
1 Une extrémité de Pile, celle qui regarde le haut du lleuve, est appelée pointe du nord} l'autre pointe du sud.
EN AFRIQUE. 2j9
anthropophage même selon quelques-uns. Il faut croire que la peur a beaucoup exagéré en mal la peinture de ces peuplades voisines du fort Saint-Louis, parPortendie, leur repaire. Achmet, d'après les détails que j'ai recueillis sur sa vie et son caractère, ne sortait pas de la ligne des guerriers de sa nation. Court, mais robuste, il emportait sur ses épaules son petit cheval à tous crins, quand son cheval était las de le porter, se servant réciproquement de monture, le cheval et le cavalier. Capable de franchir un ruisseau de vingt p'eds, lorsqu'il était poursuivi, Achmet ramassait, accroupi sur son cheval lancé au galop, un cheveu sur le sable. Toujours dans la même attitude, il chargeait son arme et la déchargeait en arrière, sans jamais manquer son but, fût-ce un homme ou un crocodile. Achmet pouvait encore, dans ses moments de gaieté, tuer un àue zébré d'un coup de poing, ou étouffer un chameau par la simple pression des genoux. Toutes ces belles qualités étaient alors tournées vers la guerre et le pillage.
Achmet venait de remporter une éclatante victoire sur li - Nègres; et ce coup de main l'avait encouragé à rapprocher ses lignes militaires, avec une rare audace, autour du fort Saint-Louis, ce qu'on sut presque aussitôt par le renchérissement subit du lait et des poules. Les Maures en sont très-friands. Conciliez ces goûts, s'il est possible, avec la prétendus anthropophagie des Ouladamins. Les possesseur.; des poules les auront calomniés : c'est naturel.
Si Ton demande ce que faisait le gouverneur français de la colonie pendant ces massacres exercés par les Maures sur un territoire qu'après tout nous devions dé-
fendre aussi bien que les naturels, la négligence de la métropole répondra. On n'imagine pas l'insouciance du gouvernement pour ce qui touche aux intérêts des colonies africaines. Jamais un bâtiment d'État français ne stationne en rade ou dans le fleuve. Si les Nègres brûlaient un beau jour File Saint-Louis, il s'écoulerait peutêtre trois ans avant que le ministre de la marine et des colonies en reçût avis.
Par une fatalité qui aurait pu avoir des résultats funestes, si les Maures avaient eu des émissaires mieux avisés, la garnison de l'île était morte. La dysscnterie n'avait pas plus épargné les chefs que les soldats.
Dans leurs derniers triomphes, les Maures ayant fait peu de prisonniers, nous vîmes arriver au fort Saint- Louis les peuplades conquises, nues, traînant par une corde les vieillards qui traînaient leurs fétiches. Les mères portaient leurs enfants attachés à leurs dos. rejetant leurs mamelles sous leurs aisselles pour allaiter les plus jeunes. Les petites filles balançaient sur la tête d'énormes calebasses, gigantesques citrouilles creuses, d'où sortaient comme d'un nid de corbeaux des négrillons nouveau-nés. A la suite venaient des vaches, des moutons, des bœufs, quelques autruches, et les jeunes hommes nègres qui formaient Tarrière-garde. Un tourbillon de poussière enveloppait cette caravane effrayée; hommes et bêtes remplissaient l'air de gémissements, de bêlements et de mille exclamations de douleur. Cette procession de blessés, de vaincus, de mourants, alla s'abattre dans la cour du gouverneur, vaste emplacement que mes souvenirs, bien affaiblis depuis, me représentent d'une étendue éqrale à la moitié du Carrousel.
Ce fut une jeune négresse d'environ douze ans, âge de puberté et du plus grand développement dans celte ci ntrée, qui prit la parole pour dépeindre les cruautés des Maures. Elle parlait jolof, langue très-bornée, qui. en pareille circonstance, nécessitait le secours du geste et des poses. Elle fut sublime. Tantôt à genoux, tantôt pliée sur ses hanches gracieuses, imitant à chaque fin de lamentation le cri d'alarme des Maures, étrange cri qui, poussé entre les mains arrondies en conque, fait dresser les cheveux comme des piquants de porc-épic, tant il y a du léopard dans ce cri : pleurant avec tout l'abandon d'un enfant et la sincérité d'une mère, elle souleva une pitié universelle pour elle et les siens. Ce fut, parmi les habitants, à qui la couvrirait le plus de pagnes rayés du cap Vert, à qui la comblerait de plus de caresses. Elle fut insensible à toutes ces marques d'intérêt. La vengeance, voilà ce qu'elle demandait ; car, avec une naïveté bien caractéristique, elle s'écriait toujours, pour intéresser ses auditeurs : — Maintenant, qui vous vendra du lait?
11 est d'honnêtes bourgeois qui n'ont jamais pu se figurer un Nègre autrement fait que les Nègres de l'f»péra-Comique : leur science physiognomonique ne va pas au delà du nez épaté, des lèvres épaisses et des longues oreilles. Sans doute le Cafre n'a pas un beau type ; mais de l'Atlas jusqu'à l'Ethiopie, en passant par le cap de Bonne-Espérance, de combien de caractères de pi nomie ne faut-il pas tenir compte? Arrêtons-nous seulement au Nègre du Sénégal.
Il est plus noir que tout objet de comparaison. 1 e regard glisse sur sa peau Son nez droit, sans ombre ni
i.icidence, comme dans le moule grec, respire sur une bouche fraîche et ornée. On dirait que c"est presque irn tort de la nature d'avoir donné à son visage une coupe si européenne. La mélancolie du lion et la fièvre du tigre se décèlent dans le fond jaune de ses yeux. Sa tête est portée sur un cou droit et un peu hors de proportion, corne dans la statuaire antique.
Pour toute réponse aux doléances des Nègres, le gouverneur du Sénégal leur montra d'abord, du haut de la terrasse de son hôtel, un navire mouillé dans le fleuve. — Je lis dans vos yeux, leur dit-il ensuite, que ce bâtiment vous paraît parfaitement inutile; car il cale trop pour remonter seulement dix lieues dans le fleuve, et, d'ailleurs, le fleuve est presque à sec. Mais rassurez-vous : dans l'intérieur de ce bâtiment il y en a un autre d'une dimension trois fois plus grande, qui porte six pièces de canon de chaque côté, qui ne déplace pas plus d'eau que vos pirogues, et qui, sans voiles, sans mâts, sans avirons, remontera le fleuve contre le vent, contre le courant, en parcourant six lieues à l'heure. Ce navire, je vous le destine ; il sera monté par un équipage moitié jolof, moitié français. Je pense, mes amis, qu'avec un tel secours, vous exterminerez jusqu'au dernier les Maures, vos ennemis et les nôtres.
L'excès profond de leurs maux, joint à la vénération que leur inspirait le gouverneur, put seul défendre les pauvres Nègres contre le rire d'incrédulité, de pitié, et peut-être de mépris, que souleva dans leur esprit la proposition de les sauver avec un tel auxiliaire. Quelle confiance devaient-ils avoir dans la réalisation d'un événement qui, pour être conçu, contrariait toutes leurs idées,
EN AFRIQUE . -2r,ô
bouleversait leur intelligence? Forcer un Nègre à admettre qu'un navire peut être enferme dans un autre, vouloir sans violence lui faire croire que le contenu est trois fois plus grand que le contenant, essayer de persuader à sa raison rétive qu'un vaisseau de guerre ne plongerait pas plus qu'une pirogue, et que cette merveille se lierait à une merveille plus grande encore, qu'on verrait ce vaisseau, prive de mâts et de voiles, dompter le courant du fleuve le plus rapide du monde, c'était en vérité une dérision. Ils protestèrent par leur silence contre cette insulte; ils se répandirent en pleurant dans File Saint- Louis, racontant de case en case l'insensibilité des blancs et 1 inhumanité du gouverneur.
Dès le lendemain même de cette entrevue di s Nègres avec le gouverneur, l'Orient, vaisseau venu de Nantes, je crois, débarqua, pif: e à pièce, tous, es membres du navire à vapeur. Des charpentiers et des mécaniciens français rapportèrent, avec une science digne d'admiration, chaque compartiment au compartiment correspondant; depuis l'etrave jusque l'ctambot. aucune pièce de bois ne se trouva égarée ou changée: il n'y eut pas une vis perdue dans ces formidables amas de fer, d'acier et de cuivre, de toute forme, de toute pesanteur, dans ces millions de rouages qui composent l'inextricable système de la machine a vapeur. On n'aurait pas mieux conservé dans sa boîte de drap ci d'acajou une paire de pistolets de Lepa
Dix jours ne s'étaient pas écoulés, que le navire a va peur destiné à protégei le commerce français sm le haut du fleuve était en pleine construction-; Autour de sa carène < il -cillaient jour et nuit des myriades q\ x jres qui
ne jugeaient pas encore de l'excellence des résultats par l'importance des préparatifs. Cependant, ayant passé de l'absolue incrédulité au doute, ils se consultaient sur ce qu'il fallait espérer et croire. A leurs groupes inquiets se mêlaient des groupes de Maures, qui, tolérés à cause de leur existence inoffensive dans l'île, raillaient malicieusement, en langue arabe, cette ridicule Babel qui ne devaitpas plus remonter le fleuve que laBabel véritable n'avait atteint le ciel. Pourtant, le mépris philosophique ne les rassurant pas tous également, de plus superstitieux piquaient des gris gris l maléfiques à la poupe du navire, pour l'entraîner au fond dès qu'il serait lancé dans le fleuve, précaution neutralisée par d'autres gris-gris qu'attachaient les nègres à la proue. Je pense que si Dieu exauçait également la prière de tous ceux qui l'invoquent, même avec sincérité, rien de ce qui doit arriver n'arriverait, et que le navire à vapeur serait resté à la même place. -
Lorsque Achmet apprit par ses espions que les blancs se disposaient à protéger les Nègres par le concours de ce vaisseau fabuleux, il fut gagné d'un fou rire, et il jura par sa tête, par son sabre et par ses amulettes, que, si un tel événement s'accomplissait, il prenait devant Dieu et ses guerriers l'engagement solennel de remonter le fleuve, à cheval, côte à côte avec le vaisseau.
Deux mots sont ici nécessaires pour mettre sous les yeux du lecteur la position topographique de l'île Saint- Louis. Elle gît à trois ou quatre lieues de l'embouchure du fleuve qui porte le nom de Sénégal, et qui se décharge dans l'Océan. Ce fleuve, dont on connaît quatre cents
1 Amulettes.
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lieues d'étendue, est-il une branche du Niger ou de la Gambie, ou bien ces trois fleuves ont-ils une source distincte? C'est un grand problème géographique que Mungo-Parck, l.evaillant et Mollien, le premier au prix de sa vie, les deux autres au péril de la leur, ont vainement tenté de résoudre. Quoi qu'il en soit, ainsi placée à l'extrémité du fleuve du Sénégal, l'île Saint-Louis est resserrée entre la côte de Barbarie, langue étroite du Sahara que baignent le fleuve et la mer, et entre la ente opposée qui prend le nom de côte d'Afrique. Il suflit de cette explication pour qu'on suppose une étendue trèsbornée à la largeur de 1 "île. Elle est très-étroite en effet. Sa population se compose de vingt mille habitants noirs, mulâtres et blancs.
C'est sous ce ciel brûlant, et au bord de ce fleuve, que déjà sont rassemblées les populations les plus lointaines, venues là pour assister au miracle qu'elles ont nié. pour être témoins de la naissance du .Messie de la civilisation. Un roi maure, conduit par une étoile, fut autrefois appelé pour que son témoignage révélât aux peuples de sa couleur la venue du Rédempteur. 11 y a là aussi un roi maure : le miracle, c'est le navire à vapeur.
Plaçons-nous dans l'île. La côte de Barbarie ou du Désert est occupée par les Maure* : la côte d'Afrique, par les Nègres Aussi loin que L'œij peut se perdre, et rien ne l'arrête dans ces contrées, il ne (encontre d'un bout de l'horizon à l'autre que des Nègres et des Marnes. Chaque grain de sable a fécondé un homme. Ici, c'est une ligne noire comme du charbon, la une ligne jaune de enivre. Les blan s dans l'île ne font pas même tache en-
tre i es deux sombres couleurs. Pourquoi ces hommes, se
donnant la main, ne descendent-ils pas dans File et n'écrasent-ils pas, dans le choc de leur rencontre, cette poignée de dominateurs, frêle garnison de fiévreux et de soldats énervés? Pourquoi?
C'est que là, au milieu du fleuve, est un symbole de la force unie à l'intelligence: là est l'arme formidable du progrès, là sont dix-huit siècles de puissance résumés dans une puissance.
Sur les deux bords éclatent de bruyantes exclamations de haine et de raillerie. Les Maures narguent les Nèsres de leur crédulité ; et, par orgueil de vengeance plus encore que par conviction, ceux-ci leur désignent du doigt les douze bouches à feu luisant par les sabords. Les malédictions et les rires de cent mille sauvages se croisent: on dirait deux armées de crocodiles se disputant le droit de boire au fleuve.
Les deux lignes rivales ne sont débordées que par Achmet. le chef maure. Son superbe cheval, admirablement posé sur une langue de terre, visible à tous par sa taille et par sa blancheur, était prêt à s'élancer dans le fleuve, si le prodige promis s'accomplissait.
Ordre sévère avait été donné par le gouverneur pour qu'aucune pirogue ou embarcation quelconque ne traversât le fleuve dans la journée.
Aucun Nègre ne devait se trouver à bord du bâtiment à vapeur, sous peine de mort.
Ces précautions avaient été prises afin qu'aucun accident ne mit obstacle à la libre navigation du vaisseau et aux évolutions des manœuvres.
A trois heures de 1 après-midi, le canon de la place du gouvernement tira : c'était le signal du départ.
Le drapeau blanc flotte sur la terra
Le gouverneur y parait en grand costume.
Le navire à vapeur répond par un autre coup de canon.
El deux peuples se lèvent : cent mille hommes, se liant par la main, retiennent leur haleine.
11 se fit un grand silence.
On n'entendit bientôt plus que la voix du capitaine de vaisseau, qui, debout à 1 arrière, la trompette marine à la bouche, commandait la manœuvre.
Après ce dernier ordre sacramentel : Adieu! va! une petite fumée révéla un commencement d'exécution.
Les roues bruirent sourdement. Plus dense, plus obscure, la fumée monte en colonne torse; elle devient plus épaisse, plus noire, elle gronde. La poupe se déplace, la proue se remue : mais voilà que le vaisseau, au lieu de vaincre le courant, se laisse aller en pleine dérive : il est entraîné.
Les gémissements des Nègres, la joie féroce des Maures, n'ont pas le temps d'aller de leur cœur a leurs lèvres. Noire et rougeàtre à la fois, la fumée s'abat comme un long panache sur la côte d'Afrique, au dessus des arbres il'iiu partent des nuées de pélicans effrayés. Recevant tout à coup une direction opposée à celle qui avait détermine le mouvement de recul, le navire s'élance comme un poisson volant su-dessus de l'eau, dompte le courant avec ses nageoires de fer, là où le courant est le plus lapide, dévore les distances, \ ut silencieux, loul noir, tout enflammé, au front d< s cent mille spectateurs qu'il baigne d'écume el enveloppe de fumée; et, pour combler leur étonnement, il lance de sa masse no dépouillée, el où pas un être vivant ne se montre, des
fusées à la congrève, qui brûlent à droite et à gauche des champs destinés d'avance à cette expérience incendiaire. La frénétique joie des Nègres ne peut pas plus se rendre que la douleur étouffée des Maures, qui s'enfoncèrent dans le désert comme des tigres 'blessés au front, les yeux sanglants, l'écume aux lèvres. Les Nègres faisaient, dans leur ivresse, d'inexprimables contorsions, levaient les bras, se mordaient, se précipitaient à terre, où ils creusaient le sable avec leur tète, ce qui est chez eux le plus haut signe de bonheur ou de désespoir.
Achmet fut fidèle à sa menace. Dès que le prodige fui réalisé, du tertre où il dominait les deux rives, il s'élança à cheval dans le fleuve, agitant son sabre, criant Allah! courageusement décidé à lutter de miracle avec le miracle qu'il avait nié. Après avoir maîtrisé le iil descendant de l'eau, là où le peu de profondeur le lui permettait, il fut irrésistiblement entraîné dans une ligne perpendiculaire à celle du navire à vapeur.
Mais, au même instant, une autre apparition se montra aux flancs du navire : c'était une négresse, qui, après avoir nagé entre deux eaux sans être vue, était parvenue à saisir une corde laissée à la remorque. Elle s'y suspend, monte à bord, s'élance à la poupe, et chacun la reconnaît bientôt pour la jeune fille qui avait harangué le gouverneur, et dont le village avait été si horriblement dévasté par les troupes d'Achmet.
Achmet continuait toujours à être emporté avec plus de vitesse. Déjà il est dans le bouillonnement du vaisseau ; il jette son sabre pour saisir à deux mains la bride de son cheval ; mais son cheval étouffe dans cette écume que lui renvoient les roues dans les naseaux. Il plonge,
reparaît, hennit, replonge. Achmet. pris dans les étriers, s'agite en vain ; il surnage, s'enfonce de nouveau, revient un instant, mais pour avoir la tète brisée parles rayons de la roue. 11 y eut une nuance rouge dans le tourbillon ouvert derrière le vaisseau. Cette mort fut un nouveau triomphe pour les Nègres.
Debout à l'arrière du vaisseau, la négresse contempla cette scène avec un sourire sauvage qui fut suivi dune froide insensibilité.
On la vit encore longtemps dans cette attitude dominer l'horizon.
Elle semblait la divinité des eaux noires du fleuve.
Un mois après cet événement, nos relations commerciales étaient renouées avec toutes les escales du fleuve, jusqu'à Galam, extrême limite de nos possessions en Afrique.
1)1 PGM
D'ARCOLE A MONTEREAl.
Il ne s'agit pas ici d'une des premières et de Tune des dernières guerres de l'Empire. Le pont d'Arcole est le point d'où part le bateau à vapeur F Hirondelle, et Montereau, le lieu de sa destination. L Hirondelle fait les escales de la Seine. A chaque débarcadère, elle dépose ou recueille des colis de dames, des familles entières, depuis le grand-père jusqu'au parapluie; des colonies de bourgeois, vers à soie laborieux la semaine, papillons le dimanche.
Que les savants cherchent à préciser l'endroit où fut le paradis terrestre! il est, pour le bourgeois de Paris, sur les bords de la Seine, au mois de juillet, entre Clioisyle-Roi et Melun, sur une étendue de vingt-cinq lieues de rivière. Ne rappelons pas ces temps où il s'embarquait en frémissant sur le coche d'Auxerre, où il palissait de terreur à chaque arche de pont sous laquelle il lui fallait passer; terreur, il est vrai, qui était bien compensée par
DU PONT fr'ARCOLE A MONTEREAU. -271 le bonheur de la faire partager aux auditeurs dans un récit où la vanité trouvait son compte. Mais, à tout prendre, la venue du bateau à vapeur n'a excite aucun regret en faveur des coches à jamais perdus, et l'on peut dire, sans s'arrêter à quelques préjugés de diligence, que le bourgeois de Paris s"est rallie à la vapeur. Aujourd'hui il ne conçoit pas qu'on ait tardé si longtemps à s'en servir; il fait de la découverte de Fulton une question d'entreprise par adjudication.
Au-dessus du pont d'Arcole, au port au Blé, i l'Hirondelle attend chaque jour, à midi, ses passagers, pour son voyage de Haute-Seine. C'est le samedi surtout qu'il est curieux d'assister à l'embarquement du Parisien qui voit déjà reluire le dimanche sous la seconde moitié du samedi. Il est suivi d'une valise, et plus communément de deux valises gorgées d'autant de linge qu'il en faudrait pour aller aux Grandes-Indes, profitant de ce qu'on ne paye rien par kilogramme à bord des bateaux à vapeur. Afin d'épuiser le bénéfice du transport gratuit, il emporrait, s'il osait, tous ses meubles. Par pudeur, il se borne à deux fusils à piston pour tuer le canard, et à une longue-vue propre à distinguer, de son belvédère, le dôme du Panthéon.
Mais, avec ses deux fusilsà piston et sa longue-vue, ce que le Parisien n'omet jamais d'emporter, ce sont des pots de fleurs. Croyez-vous que les fleurs qui arrivent, le samedi, au marché restent à Pari s? De la campagne elles retournent à la campagne, et souvent par le même chemin. El ce ne sont pas des fleurs rares, des camélias, des amaryllis. délicates filles des serres de Noisette : mais tout uniment des roses, des œillets, et surtout des plantes grasses.
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Nous n'avons pas pourtant le courage de blâmer cette innocence de goût, quand nous savons combien ces fleurs tournent à l'agrément de voyager sur le bateau à vapeur, qui en est surchargé jusqu'à mi-tuyau. Mais l'heure du départ approche. D'abord, les beaux chiens de chasse, tous appelés Fox, s'étendent sur le pont; au-dessus des chiens de chasse, sont les jeunes femmes qui les caressent; entre les femmes, montent les pots de fleurs; les fusils et les valises reposent sur l'habitacle et les prélats. Fouettée par l'air et la rapidité du vaisseau, une tenture de coutil rayera de son ombre mouvante et bariolée ces plumes, ces fleurs et ces chiens de chasse.
Midi sonne, et la fumée s'élève. La vapeur gronde dans ses conduits : les roues sont impatientes de battre l'eau. Adieu, va! crie le capitaine, et nous sommes en route. — Avez vous des côtelettes? tel est le premier cri du Parisien qui hume l'eau. Semblable au requin, il mange dès qu'il déplace son volume liquide. — Nous avons des côtelettes, est-il répondu ; et bientôt ce cri est universel. — Des côtelettes ici! -- Des côtelettes là-bas! — Des côtelettes pour deux, pour quatre, pour douze ! — Et, luttant de fumée, le gril et la machine à vapeur se disputent l'atmosphère; au besoin, la vapeur des côtelettes ferait marcher le bateau. Les moutons ont donc bien des côtelettes?
Mais quelle est donc celte nature d'homme sans regard, sans pensée pour deux rives enchantées, l'une grise d'oseraies, l'autre découpée en damier par des bouquets d'arbres, des pans de vignes, des carrés de fleurs, des parcs, des villages, sans regard lorsqu'il n'y a qu'à voir et sans le moindre effort; car des fleurs vous sou-
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tiennent la tête, un oiseau vous porte, des parfums vous entourent.
Laissons derrière notre sillon écumeux Bercy, la Râpée, Charenton, dont les -maisons semblent courir l'une après l'autre dans les champs: saluons Choisy-le-Roi, qui n'a gardé aucun souvenir des débauches de la Pompadour. Les petites maisons, les pavillons chinois, les kiosques dorés, les boudoirs qui se réfléchissaient sous son règne, au bord de la Seine, avec leurs arbres peignés et taillés en perruque, ont été guillotinés pendant la Révolution. A leur place se sont élevées des fabriques de poteries, de faïence et de briques. Cette population, autrefois domestique des plaisirs de la cour, ramasse de la glaise dans les champs; avec cette glaise elle durcit des briques au soleil, et, avec ces briques, Paris se bâtit des palais. Ce tas de boue, que le roi ne choisirait plus, est une des richesses du déparlement. Quand le pain de l'étranger vous paraîtra amer, retournez votre assiette, et le souvenir de notre France vous arrachera une larme. Lisez derrière cette assiette : Choisy-le-Roi ; en faut-il davantage pour être emu ?
Combien on sent les immenses consolations du pro- Lorsqu'on rencontre dans la navigation sur la Seine ces lourds bateaux qui la remontent, tires à douze che vaux baignés de sueur 1 1 d'eau . s'enfoneant dans la grève à cùte de vous, de vous, vainqueur du courant, des hauts fonds, du vent, et de tous les obstacles, ej :i Ilot là où les poissons n'ont pas assez de fond pour nager. Et, dans dix ans, quand les chemins seront sillonnés de routes eu Ici', les rivières couvertes de bateaux à vapeur ; quand la vapeur fonctionnera pour l'homme et