LA VILLA MAR.WIGUOSA
donc d'ajouter que Biaise étendait son affection pour Paris au delà des barrières. Rien n'égalait à ses yeux la beauté des campagnes arrosées par la Seine, l'Oise et la Marne. Sans affaiblir, par des comparaisons qu'il n'aurait su d'où tirer, le charme dont il était pénétré quand il dominait quelque vallon, il abondait en éloges sentis pour les coteaux de Bellevue, de Meudon et de Montreuil ; il bénissait Dieu de n'avoir oublié ni l'ile Saint- Ouen, ni l'ile Saint-Denis, quand il avait pétri le monde. Saint-Germain ne lassait jamais sa vue enchantée; Chantilly, ses pieds; Cliaville. Sceaux. Montmorency, faisaient battre son cœur. Vn jour il m'arriva, dans une conversation avec Biaise, de parler de la Bièvre : la Bièvre est un petit ruisseau noirâtre avec lequel on fait des tapis ; on croit toujours qu'il roule du coton ; eh bien ! ce nom l'émut jusqu'aux larmes. J'aurais respecté sa douleur; Biaise fut le premier à me dire avec attendrissement : — C'est là que je pris le sujet de mon premier tableau.
— Le sujet d'un tableau sur la Bièvre où il n'y a ni eau, ni arbres, ni maisons!
— 11 n'y a qu'un peu d'eau, c'est vrai, me répondit Biaise, mais je l'ai fidèlement rendue; cette eau n'est pas ombragée par plus de vingt petits arbres nuueux, mais ces petits arbres sont assez bien transportés sur ma toile, si j'en crois les éloges. A'est-ce pas toi qui as loué les plates-bandes de choux et de céleris, vues à travers ces petits arbres?
— Je me souviens maintenant, répondis-je à Biaise, de ton tableau ; entre tes choux et tes céleris tu as place une blanchisseuse qui a un mouchoir rayé sur la tête et un petit chien blanc à côté d'elle.
LA VILLA MARAVIGLIOSA. 50
— Je remercie ta mémoire : tu comprends à présent pourquoi le nom de la Bièvre me touche quand on le prononce devant moi. Le premier sujet d'un tableau. c'est la première femme qu'on a aimée. On s'en souvient.
— C'est plutôt la dernière. Mais n'importe.
Ce court dialogue que je rapporte me fait souvenir de dire au lecteur que Biaise aimait beaucoup, au début de notre intimité, à reproduire, dans ses tableaux, les premiers arbres venus, tortus ou droits, feuilles ou non ; il ne choisissait jamais. Dieu choisit-il ? Sa joie était infinie à peindre des choux, des choux bien nuancés ouverts comme des roses, pleins de larges flaques de pluie; et, en général, tout ce qui ne s'élevait pas trop au-dessus de l'horizon des artichauts. 11 avait en grande vénération ceux qui peignent le Chimbojazo couvert de neige; le Gange et le Meschacebe, entraînant des iles euli l'Atlas et les Bédouins qui y campent; les pampas d'Amérique et les lamas qui y broutent; mais il ne se sent.iit pas porté à les imiter pour beaucoup de rais< ns : entre autres, parce que ces peintres étaient loges dans la Chaussee-d'Antin, d'où ils n'avaient pu voir le Chimboet les lamas, el parce qu'au fond il croyait, sans trop se fanatiser pour cette opinion, que la natur. aus>i variée et aussi féconde en grâces et en couleurs dans la feuille du chou que dans la feuille du palmier. J'étais parfaitement de son avis.
— Pourquoi non, je vous prie ? Dégradation ! mettre à cùté de l'arbre aux immenses rameaux le chou qu'on fait bouillir! Je suis fâché d'une chose, c'est qu'on ne fasse pas bouillir le palmier. Quoi ! comparer un canard à un