CO LA VILLA MARAVÏGLIOSA
cvffne! un mouton à un cerf! une chaumière' à un palais !
— Je compare.
— Mais alors il n'y a pas de vrai beau?
— Non.
— Mais alors vous mettez Raphaël au-dessous de Téniers ?
— Non, je les mets à côté l'un de l'autre.
— Mais alors vous placez sur la même ligne le tableau de M. Lehmann, les Jeunes Filles pleurant leur virginité, et le tableau de Lan tara, représentant de Jeunes Blanchisseuses pleurant la perte de leur battoir.
— Non, car je place Lan tara infiniment au-dessus de M. Lehmann, parce que nous savons tous de quelle manière des blanchisseuses pleurent la perte de leur battoir, et que nous ne savons pas plus que M. Lehmann comment, il y a cinq mille ans. les jeunes filles pleuraient leur virginité.
Ce n'est point mon ami Biaise qui se permettait ces opinions; il était trop bienveillant pour ses confrères ; il souffrait beaucoup même quand j'osais m1 exprimer ainsi devant lu.
Malgré sa modestie naturelle, malgré son talent réel pour le genre de peinture auquel il s'était livré, malgré ce genre de peinture, et la place toujours fausse qu'obtenaient ses tableaux à l'exposition; maigre le peu d'attention que daignaient lui accorder les journalistes, il parvint à avoir un nom presque aussi connu que ceux, qui veulent ramener à la religion par fart, et au christianisme par le bleu de Prusse. Biaise ne voulait ramener à rien, tout au plus à rendre justice aux effets pittoresques d'un
LA VILLA H VRAYIGLIOSA. 61
moulin à charbon se découpant sur un horizon pur et a cidenté par des plants de betteraves et du linge blanc étendu sur des cordes.
La dernière année de notre première période d'amitié, il exposa ini Cabaret de Gentilly. C'était adorable de vérité : comme la tonnelle était finement peinte; on respirait l'odeur de chèvrefeuille, on sentait fléchir sous les doigts les branches de sureau; que le vin coulait bien d'un tonneau en perce posé sur deux tonneaux vides ! comme les cô'elettes grillaient au feu! que l'aubergiste était content de ses hùtes ! comme les jardiniers attablés mangeaient avec appétit! celait un petit chef-d'œuvre; il excitait la* faim. Paul Veronèse. ce dieu de l'école vénitienne, dis-je à Biaise au milieu du salon carré du Louvre, a peint des hommes à table, mais toi. Biaise, tu 1rs as fait manger. — Chut! me répondit-il. ne va pas dire de mal de Paul Veronèse !
— Je ne dis de mal de personne; mais quand on est à table / même en peinture, c'est pour manger. Or, dans la Cène de Paul Veronèse, je vois de puissants princes et de superbes dames à table, mais je n'en aperçois pas un ni pas une qui mangent, ni qui soient en mesure de manger de sitôt. C'est peut-être plus héroïque de ne pas peindre les grimaces qu'on fait quand on mange, mais ce n est certes pas plus vrai.
Biaise me repondit finement : — Il y a pourtant une dame dans ce tableau qui a un cure-dent à la main.
Cette réflexion de Biaise me prouva que Paul Veronèse Bavait h' mensonge de son tableau, et qu'il avait, en bomme habile, recouru à la poésie de l'apparence pour ne pas répudier entièrement le commun de la réaLtê.