‹ Contes et nouvellesChapitre 5 sur 20 · L2 LA VILLA MARAV1GLI0SA · texte numérisé non relu

L2 LA VILLA MARAV1GLI0SA

— Mais le commun, c'est souvent le vrai, mon ami Biaise

Biaise eut peur de notre conversation ; M. de Forbin passait, et nous avions sur la tète une Movl de Lucrèce de soixante pieds de long-. Le tableau pouvait tomber, et M. de Forbin nous entendre.

A quelques jours de là, les journaux annoncèrent les récompenses accordées aux artistes qui s'étaient le plus distingués au Salon. Qu'on juge si je cherchai dans la liste rémunératrice le nom de mon ami Biaise. Je lus au Moniteur.

« Sont nommés chevaliers de la Légion d'bonneur :

« M. A..., qui a peint une baigneuse; « M. B..., qui a peint une baigneuse; « M. C... qui a peint une baigneuse; u M. D . . qui a peint une baigneuse; « M. E.... qui a peint une baigneuse.

Trente peintres de baigneuses étaient nommés chevaliers de la Légion d'honneur. Quant à mon Biaise, qui n'avait représenté avec infiniment de vérité que des tonneaux, des côtelettes et un restaurateur, il n'en était pas fait la plus légère mention.

Le choléra ne revient que tous les cinq six ans; la famine n'est presque plus connue; la lèpre a disparu du monde : les baigneuses sont restées.

Quand un peintre ne sait pas même achever un bon tableau d'histoire, quand il ne peut se tirer avec honneur d'un Romain ou d'un Grec, quand il ne sait pas composer un groupe de sénateurs, quand il ne sait ni asseoir ni poser debout un personnage, quand il ignore s'il fera

LA VILLA MARAVIGLIOSX.

d'un pan de sa toile un Dieu, un membre du gouvernement provisoire de l'Hôtel de Vi!le ou une cuvette, il en fait une baigneuse, parce qu'une baigneuse est une cbo§e nue, sans forme, sans expression et sans dessin, et qui vaut la croix de la Légion d'honneur.

Je ne vis plus "Biaise; il s'était peut-être suicidé devant son tableau, que le gouvernement n'avait pas même marchandé, lui qui marchande tant.

Deux torts fort graves résultent des récompenses mal appliquées: le premier, d'encourager la médiocrité ; le s • nu I. de désespérer le talent qui n'a rien obtenu. Reste a prouver qu'elles ne sont pas bien appliquées.

Auparavant, rappelons deux maximes de morale éta-

de toufè éternité; nous serons dispensés d'émettre

des personnalités à l'appui de notre raisonnement, ce qui

nous convient fort ; et nous simplifierons le raisonnement.

autre avantage pour tout le monde.

Première maxime : le talent doit être modeste.

Deuxième maxime : le ministre ne donne la croix qu'a ceux qui l'ont demandée. Mais, si un artiste de mérite est modeste, il ne sollicitera jamais la croix: s'il obtient la croix. c'est qu'il n'aura pas été modeste; s'il n'a pas été modeste, i! n'a donc pas de talent.

Accordez la morale et le ministère, si vous pouvez ; cela me parait pjus fort que la logique.

Le ministère ne s'excuse qu'en laissant supposer qu'il - fes gens de talent à n'être pas modes!

Quoi qu'il en soit, nul n'a une récompense s'il ne la demande, je ne dis pas une fois, mais trois fois, On adresse trois pétitions. La première, type des deux autres, est ainsi conçue :

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