‹ Contes et nouvellesChapitre 6 sur 20 · LA VILLA M ARA VIGLIOSA · texte numérisé non relu

LA VILLA M ARA VIGLIOSA

« Monsieur le ministre,

« Mon tableau, mon livre ou mon père, mérite quelque attention de votre part. Je serais heureux et fier, après avoir obtenu quelques suffrages dans le public par mon tableau, par mon père ou par mon livre, de recevoir une distinction plus flatteuse, et que je laisse à votre justice de m'accorder. »

On ne répond pas à la première pétition.

On ne répond pas à la seconde.

Si la date de la troisième pétition correspond aux anniversaires de Juillet, on est nommé chevalier de la Légion d'honneur, concurremment avec cinq maires, six gardes municipaux et un homme de lettres, qu'on décore pour faire un compte rond. L'homme de lettres est décoré, quoique homme de lettres.

Je connais un peintre de paysages qui espère être décoré lorsqu'on découvrira l'éléphant de la Bastille.

Biaise ne s'était pas suicidé ; il m'apparut un beau matin.

Une révolution s'était opérée en lui ; il s'en était même opéré plusieurs. D'abord il était sale ; ses cheveux étaient longs ; une redingote honteusement courte et un air inspiré complétaient son ensemble.

Je frémis. J'étais sûr que sa première phrase serait : Je pars pour l'Italie. Ce ne fut que sa seconde phrase.

— Rends-moi un service, me dit Biaise; indique-moi un nom moins trivial que le mien. Biaise ! on rit quand je le donne. C'est comme si je m'appelais Colas.

— Et quand tu t'appellerais Colas, cela f empêcheraitil d'être un grand peintre de paysage et de genre?

L V VILLA MARAY1GLI0SA. 6a

Biaise pâlit à ce mot de paysage.

— Voyons, ne vas-tu pas te nommer : Arthur, Alfred, ou encore plus ridiculement Heinz ou IIotY ? On fait son nom, mon ami Biaise. De César jusqu'à nous, tous ceux qui ont porté ce nom glorieux ne sont pas plus connus que les chiens auxquels il a été pareillement donné. Vois si les peintres italiens, — le seul cas où i! soit raisonnable de les prendre pour exemple. — ont reôulé devant la misère de leurs noms. L'un s'appelle — il Gucrc'uw, — le louche; — l'autre — Zucclicro, — sucre. Ceux-ci n'ont pas même de noms patronymiques ou de famille ; ils sont tout sèchement designés par le lieu de leur naissance, — il Parmesan, il Perugino, — le Parmesan, le Pc ru gin.

— Je m'appellerai donc Biaise, en Italie?

— Tu vas donc en Italie?

— Te! a te contrarie ?

— Beaucoup pour toi.

— Cependant c'est là que sont les grands maîtres.

— Je pensais que tu avais le projet de copier la nature en Normandie ou en Bretagne, en Provence ou dans l'Auvergne, et non les maîtres qui n'ont copié personne. Si tu crois que c'est une nécessité d'arpenter l'Italie pour être un grand peintre, apprends-moi où allaient Raphaël. Michel Auge, Bramante, Véronèse, et tant d'autres qui n'allaient pas en Italie, puisqu'ils y étaient ? Que prendras-tu de ces grands peintres? la couleur de la chair? Fais monter la fille de ta portière: si elle n'a pas sur les épaules et sur les joues une chair mille fois plus vraie que toutes les chairs des peintures de Raphaël, je conse avuir toute ma vie un tableau d'histoire sous les veux.

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Ouoi! que veux-tu encore leur prendre? la couleur des élolTes? Va chez Delille, et emprunte-lui des étoffes comme il eu vend ; des cachemires, des brocarts, des soieries de Lyon ; oppose-les ensuite aux plus éclatantes draperies de Véronèse, et dis-moi, Biaise, si les manteaux et les pourpoints de tous les convives des noces de Cana ne sont pas de véritables baillons à côté? Que cherchestu encore à imiter? la composition? Ceci ne se copie pas, tu le sais. Qu'iras-tu donc faire en Italie?

— Oui, me répondit timidement Biaise, on ne doit copier personne quand on se borne au petit paysage de chevalet ; mais lorsqu'on aborde l'histoire, les grandes pages, le grandiose, la haute couleur, le pompeux, le magnifique, il faut parcourir l'Italie pour étudier les merveilles de Baphaël d'Urbino.

— Tu dis ! rbino, toi ! Je comprends pourquoi maintenant tu aspires à changer de nom.

Biaise reprit : — Les merveilles del Tintoretto, del Guercino, del Tiziano, de! Perugino.

— Tais-toi, Biaise. D'abord je sais un peu l'italien, et tu n'en sais pas un mot. Tu es de Paris, parle ta belle langue de la rue Saint-IIonoré. Mais, pour Dieu et pour dernière raison, vois si les Italiens, qui ont constamment Baphaël, le Tinloret, le Guerchiu, le Pérugin, sous les yeux, en sont meilleurs artistes pour cela. Ils peignent comme les Anglaises chantent. Le plus vil encan de l'Europe n'achèterait pas au prix de la toile le tableau du peintre italien moderne le plus renommé. Pourtant, depuis cinq cents ans, ces messieurs sont en possession de ces miracles de peintures que tu vante.-.

— D'autres en profitent.

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— Quels autres? Les artistes français de l'école de Rome? S. vous polis pour ceux qui y sont : n'en parlons

Mais soyons justes pour ceux qui n'y sont jamais alqui même out voyagé ailleurs qu'en Italie. Ne citons que deux noms. Decamps, l'inqualifiable Decamps, n'a v 1 que la Turquie, où certes les galeries n'abondent pas; U iquepl; n. le plus gracieux coloriste de l'époque, le plus vif. le plus frais des dessinateurs, l'imagination la plus fertile et la plus jeune, l'artiste qui a revêlu la verve du Midi de la patience du Nord. Boqueplan n'a visité que la Hollande.

— Mais cependant le ministre envoie les artistes en Italie po;ir s'y perfectionner!

— Vois s'il y va lui-même.

— Tu réponds par des épi grammes.

— Biaise, mon ami, tu es trop décide à partir pour que je t'arrête ; le succès des peintres de baigneuses t'empêche de dormir : fais ta baigneuse, mais je me souviendrai toujours, moi. des moulins de Montmartre que tu peignais si bien; Montmartre, les Batignollès à gauche, Saint-Denis plus loin dans la brume; le grand elicmin et 1- s voitures couvertes de poussière ; un troupeau de bœufs, des troupeaux de moutons, et des choux partout : des choux! Biaise, à donner envie de les manger.

Biaise me regardait avec indécision.

— Et ton Cabaret de Gentilhj, Biaise, quelle belle chose !

— Eh bien! accepte-le, s'écria Biaise : ce sera un souvenir d'amitié.

— Je le garderai, Biaise, pour te le rendre quand il vaudra 10,000 francs.

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