‹ Contes et nouvellesChapitre 7 sur 20 · GS LA VILLA M A P. A VIGLIOSA · texte numérisé non relu

GS LA VILLA M A P. A VIGLIOSA

— Tu es fou. Vaudra-t-il jamais cela?

— 11 aura ce prix quand tu auras peint en Italie ou à ton retour beaucoup de Vierges à la chaise, au donataire, au poisson, au berceau; quand tu auras copié longtemps les Raphaël, les Titien et les Michel-Ange.

Plus tolérant que moi dans ses opinions, Biaise s'adoucit et me dit en me serrant la main :

— Je vais aussi en Italie pour changer d'air, pour étudier un autre ciel, d'autres mœurs. J'aime l'Italie d'après le tableau qu'en font tous ceux qui en reviennent; ta haine ne s'étend pas jusqu'au peuple de cette contrée, je pense?

En parlant ainsi, Biaise intéressait mon respect à ses projets de voyage, et imposait silence à la discussion.

— Adieu, me dit Biaise, je pars ce soir pour Marseille, où je m'embarquerai pour Gènes; de là j'irai en Toscane. A Florence, je suis recommandé chaudement au comte de Frontifero qui possède. une magnifique galerie de tableaux dans sa maison de campagne sur l'Anio, très-connue des étrangers sous le nom de la Villa Mura rigliosa.

— Et tu te rends en Italie pour changer d'air, disais-tu ?

Biaise sourit et me tendit la main.

— Je t'écrirai.

— Tu m'écriras.

LA VILLA MAU WIGLIOSA. (il)

Biaise ne m'écrivit pas, selon l'usage entre amis. Mais un an après nous déjeunions ensemble au cabaret de Gentilly dont il m'avait donné une si ravissante vue.

C'est là qu'il me raconta son voyage en Italie.

Je le laisse parler.

— Il est d'usage, dit Biaise, que les poètes espagnols ajoutent au titre de leurs pièces de théâtre l'épithète de fameuse : la fameuse comédie; cela ne tire pas à conséquence, on ne les lit pas davantage. Les Italiens sont espagnols en tout ce qui concerne les monuments de leur patrie. La pierre la plus brute a été témoin d'un grand crime. Pour cinquante francs, ils vous vendent le crime et la pierre. Je ne pouvais faire un pas dans Gènes, où je débarquai, sans marcher sur un souvenir, au dire de mon cicérone. D'abord la rue était célèbre dans la ville: ensuite la maison était célèbre dans la rue; la croisée était célèbre dans la maison; il y avait un clou célèbre sous la croisée. On me vola ma montre devant le palais de Doria, du grand Doria, qui avait été le plus vertueux homme de son temps.

Dans les rues de Gènes, je rencontrai beaucoup de chiens errants, de la poésie européenne, de ceux à qui la faculté de médecine du goût conseille les \ Italie pour se remonter un peu l'imagination. A les ?oir, on dirait qu'ils veulent emporter t"iis les monuments dans leur valise : ils mangent les palais, les cathédrales,

70 LA VILLA MARAVIGLIOSA.

les arcs de triomphe; ils dînent avec du marbre de Car rare, et se désaltèrent avec l'ai r bleu, l'air venu d'ionie. Ils feraient supposer que nous n'avons pas d'air en France. Comme ils voyagent, non pour voyager, mais pour avoir voyagé, selon la spirituelle expression d'Alphonse Karr, ils remplissent des vessies d'air bleu; ils plient soigneusement des rayons de soleil dans leurs cravates; ils mettent des échos de la vague sonore dans leurs portefeuilles; et, de retour en France, ils versent les ravons. le bleu, le vague, le sonore, dans leurs arcplitications, et ils vous font avaler, sous le titre ce voyage, un grog mousseux, peu enivrai. t. mais facile à boire.

En débarquant à Gènes, j'eus la fièvre du pays, nialadie qu'on doit à l'air bleu et à la vague sonore. Après mon i établissement, je n'eus rien de plus pressé, comme tu l'imagines, que de chercher à m' introduire dans les galeries de peinture de cette célèbre cité, qui a des jardins sur les toits, parce qu'elle n'en peut avoir au plainpied.

Le possesseur de la première galerie que je désirais connaître mariait sa fille; l'entrée me fut refusée.

On reparait l'escalier de la seconde galerie; je fus prie d'attendre quelques mois pour la visiter.

Le maître de la troisième galerie n'aimant pas lesFran çais. il ne leur accordait pas la faveur de la leur montrer.

Trois motifs principaux d'exclusion auxquels on doit s'attendre, et qui existent depuis qu'il y a des galeries en Italie : le mariage de la iiile de la maison, la réparation d'un escalier, une inimitié politique.

Page 1