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CHAPITRE VIL

Hân-vven, ayant fait ses adieux à son frère et à sa sœur, partit pour la capitale, où il désirait obtenir le grade de docteur. Dès quil fut arrivé, il choisit un hôtel, où il continua ses iravaux littéraires en attendant l'époque du concours. Au jour marqué il entra avec ses rivaux dans la salle des examens. Il acheva ses trois com-

positions, dont l'éclat et l'éloquence ne peuvent se comparer qu'à une riche broderie ou à un réseau de perles et de pierres précieuses. Poésie, religion, histoire, tels étaient les divers sujets de ses trois compositions. Quelques jours après, on publia avec solennité la liste des docteurs: Hàn-wen occupait le premier rang.

Aussitôt que cette nouvelle fut connue parla voix des messagers, tous les employés du concours vinrent féliciter Hàn-wen, qui les reçut en habits de cérémonie; après quoi il se rendit au banquet offert par l'empereur aux nouveaux docteurs.

Bientôt après arriva l'examen appelé l'examen du palais. Les questions sont posées par l'empereur lui-même, et pendant que les questions étaient posées, tous les magistrats se tenaient debout, et deux cents docteurs étaient prosternés sur les dalles

rouges.

Ce jour-là, quand on proclama les trois premiers docteurs, llàn-vven s'entendit donner le titre de Tchoang - Youàn. On nomma ensuite les deux docteurs qui venaient après lui; l'un cul le titre de Pang-

Yan, l'autre celui de Tàn-hoa, c'est-à-dire le chercheur de fleurs; car les deux premiers docteurs sont couronnés de fleurs, et le troisième est obligé d'en demander aux deux autres : c'est la loi de l'empire.

Les trois nouveaux docteurs burent chacun trois tasses de vin, qui leur furent offertes au nom de l'empereur. On les couronna de fleurs ; puis on les promena en grande pompe autour de la ville, précédés par Tordre impérial qui leur accordait cette faveur. Ces fêtes durèrent trois jours , et toute la ville accourait pour faire honneur au cortège, et chacun admirait la bonne grâce et la jeunesse deHàn-wen.

Au bout de trois jours, les nouveaux docteurs se rendirent au palais, pour rendre grâces a l'empereur du titre qu'il leur avait accordé.

Hàn-wen fut nommé membre de l'académie des Hân-lin, chargés décrire l'histoire nationale. A peine fut-il membre de l'académie, qu'il rédigea un placet, où il exposa l'histoire de son enfance et de sa jeunesse, et des bienfaits de Kong-fou, son bcau-iière et de sa sœur. A la cinquième

\eille il fui admis dans la salle d'audience.

Aussitôt que l'empereur fut entré, et qu'il eut été salué par los acclamations unanimes des magistrats, Hân-vven se prosterna au bas des degrés d'or, et prononça ces paroles : — « Votre humble sujet Hàn-wen, nouvellement élevé au grade de Tclioang - Youân, demande la faveur de présenter un placet à votre Majesté. "

En même temps il devait déposer son placet sur la table du Dragon, la table de l'empereur. L'empereur prit ce placet et le lut en entier avec la plus grande attention. Ce placet était ainsi conçu :

Le nouveau Tchoang-Youdn ? membre de V Académie des Hdn-lin.

votre sujet a V honneur d'exposer ? depuis l'origine ? les malheurs de son père et de sa mère. Il supplie

Votre Majesté

de daigner l'écouter , et d'accorder des honneurs à ses parens ;

voire sujet a toujours entendu dire que le prince ne fait qu'un corps avec son peuple ; qu'il regarde ses sujets comme ses propres enfanSj et qu'il se plaît à exaucer les vœux que forme leur piété filiale ;

votre sujet ayant perdu ses parens dès sa plus tendre enfance ? demeura dans la maison de sa sœur aînée ? qui prit soin de V élever. La sœur de

voire sujet eut pitié de son délaissement et de sa faiblesse, elle V éleva avec la tendresse d'une mère; elle fit même de grands sacrifices pour payer les frais de son instruction. Enfin elle lui a promis de lui donner sa fille en mariage.

Votre Majesté

a comblé de bienfaits cet indigne Hdnlin ; mais y hélas ! son père et sa mère

n'ont encore obtenu aucun honneur^ aucune dignité! Quand un homme ne s'est point acquitté de ses devoirs de jils ? il est à craindre qu'il ne manque à ceux de sujet. Je supplie humblement Votre Majesté

d'accorder à mon père et a ma mère de brillantes distinctions, et de me permettre de retourner dans mon pays natal pour offrir un sacrifice funèbre a mes païens. Je pourrai ainsi accomplir les devoirs d'un Jils j et je serai moins indigne de la servir comme sujet.

Requête respectueuse.

L empereur ayant lu ce placet, un sourire de joie brilla sur sa ligure majestueuse. «Puisque vos parens ont éprouvé de si grands malheurs, dit-il à Hàn-wen , j'accorde avec plaisir, à votre père le litre de Tchong-ki-tièn-hio-ssé1 ; à votre mère, le

1 Charge littéraire dans le palais de l'empereur.

titre de Tsié-i-tiên-sién-fou-jîn J ; à voire frère Li-kong-fou, qui vous a instruit avec succès, le titre de Tchong-i- lang2; et à votre sœur Hiu-chi, qui vous a élevé comme une tendre mère, le titre de Hiêncho-i-jm 3. Je vous accorde un congé d'un an pour retourner dans votre pays natal, offrir un sacrifice à vos parens et réaliser votre projet de mariage. Vous reviendrez ensuite à la cour pour reprendre vos fonctions. a

Respectez cet ordre !

Hân-wen remercia l'empereur, et sortit du palais par la porte appelée Wou-men. Il se hâta de faire ses adieux à ses collègues, disposa tout ce qui était nécessaire pour son voyage, et partit sur un char élégant qui lui était destiné. Son voyage fut une fête continuelle; les officiers civils et militaires accoururent pour le saluer

1 Ce titre signifie littéralement : dame renommée par sa vertu et sa justice, et élevée au rang des dieux.

2 C'est-à-dire, homme célèbre par sa droiture et sa justice.

3 C'est-à-dire, dame sage et vertueuse, élevée au ciuquième degré de noblesse.

sur son passage, et enfin, quand il fut arrivé dans sa ville natale, il trouva sa maison remplie de musiciens, dont les accords bruyans ébranlaient le ciel et la terre. Ses parens et ses amis accoururent plus nombreux et plus empressés que jamais : la rue fut encombrée de chevaux et de visiteurs.

Kong-fou et Hiu-chi, le frère et la sœur, en revoyant leur frère revenu avec la dignité de docteur, étaient heureux , comme s'ils fussent montés au ciel. Il n'est pas besoin de dire la joie de Pi-liên, la fille de Pé-ing.

Ainsi Hàn-wen fit une entrée triomphale au milieu de tous les magistrats de la ville. A peine eut-il embrassé ses parens , qu'il déploya l'ordre impérial qui leur conférait des dignités.

Kong-fou et Hiu-chi prirent alors des habits de cérémonie, et ils se prosternèrent du coté du palais pour remercier l'empereur de ses bontés.

Après quoi Hàn-wen, ayant acheté les offrandes prescrites, alla au pèlerinage les déposer sur les tombeaux de son père et

de sa mère, et quand il eut lu le décret impérial qui leur accordait les honneurs posthumes , il poussa des cris lugubres et versa d'abondantes larmes.

Tout à coup, au milieu de la douleur, Hân-wen aperçut le vénérable Fa-haï, son premier maître : illustre docteur, s'écria Hân-wen , quel bonheur pour moi de voir aujourd'hui un savant maître, à qui je dois tout ce que je suis!

— Mon fils, répondit le vénérable Fa-hai vous êtes maintenant un des plus illustres serviteurs de l'empereur , notre maître : je viens donc vous dire qu'il ne faut pas se laisser aller à la douleur , mais bien au contraire s'abandonner à la joie, puisque vos illustres parens sont maintenant dans le ciel, couverts de gloire et revêtus des plus honorables dignités.

Quelques jours après les cérémonies du joyeux retour, Hân-wen se mit à penser que son congé accordé par l'empereur touchait à son terme, et il soupira, voyant son mariage non encore accompli.

Il était plongé dans ces pensées, quand il reçut la visite du gouverneur. Il alla le

recevoir à la première porte, et le faisant entrer dans le salon, Seigneur, dit- il, voire serviteur désire entretenir votre Excellence d'une affaire importante, le voulez-vous?

— Parlez illustre docteur, répondit le magistrat, vous savez que je suis à vos ordres.

— Seigneur, lui dit-il, depuis long* temps j'aime la fille de l'illustre général Pé-ing, qui, sans être arrêté par mon peu de mérite, m'a promis de me donner sa fille en mariage. L'empereur m'a accordé la faveur de retourner dans mon pays natal pour accomplir cette union, qui est l'objet de tous mes vœux. Au moment où vous êtes entré, je m'inquiétais de n'avoir personne qui pût se charger de la demander en mariage pour moi : j'ose espérer que vous voudrez bien me rendre ce précieux service.

— Illustre docteur, lui répondit- il, puisque tel est votre noble désir, je suis prêt à vous prouver tout mon dévouement.

Aussitôt le gouverneur alla trouver Pé-

ing, et lui fit connaître l'objet de son

message.

Le gouverneur se présenta selon les rites reçus et avec les présens d'usage renfermés dans un grand nombre de paniers. Un de ces paniers contenait quatre piles de piastres; un autre panier renfermait un jambon frais du poids d'environ douze livres; un troisième panier contenait du vermicelle. Les serviteurs du général Pé-ing, voyant arriver le magistrat avec les corbeilles, allèrent avertir leur maître, qui accourut rempli de joie et d'espoir.

Cependant on se mit à tirer de la maison des pétards dans la rue; on alluma deux cierges rouges dans le premier appartement en entrant. En même temps la jolie fille de Pé-ing, la charmante fiancée, tirant le jambon de la corbeille, le distribua à tous ses amis qui étaient accourus^ et le nombre des amis était si grand, que de ce jambon de douze livres ce fut à peine si chacun eut une petite bouchée. Cela fait, la fiancée envoya à son fiancé un petit livre sur lequel était écrit la promesse de mariage. Elle envoya aussi au-

tant de corbeilles qu'on lui* en avait envoyées, contenant des présens égaux à ceux qu'elle avait reçus. Ces présens consistaient en fruits et en graines de courge séchées au soleil. Ils formaient seize paquets; sur chaque paquet était gravé une fleur rouge en guise de cachet. Voilà ce qui se fît le premier jour.

Les jours suivans parurent bien longs à l'impatient Hân-vs en. Enfin arriva le grand jour; ce jour avait été déclaré heureux par les devins. Toutefois Hàn-wen eut soin de se munir d'un gros morceau de viande crue, pour la jeter au démon, ce tigre dévorant, s'il se présentait sur son chemin.

De son coté, la belle fiancée n'était pas moins impatiente; elle s'était levée avant l'aurore; elle s'était parée de ses plus riches bijoux et de ses plus beaux habits, en ayant soin de mettre les habits les plus beaux par dessus et les plus grossiers par dessus. Au-dessus de tous ces habits, elle s'enveloppa de lhabit des noces, qui resssemble à un large manteau. On lui pinça sur la tète un chapeau en forme de corbeille, qui lui cachait toute la figure et qui lui des- III. 0

cendait jusqu'aux épaules. Ainsi parée, la fille de Pé-ing monta dans un palanquin porté par quatre hommes : chacun lui cédait le pas, car c'est l'usage, et même le vice-roi de la province s'arrête s'il vient à passer. Personne ne pouvait la voir, et elle ne pouvait voir personne. D'autres palanquins, portés avec la même cérémonie, venaient ensuite , et contenaient le linge et les robes, et surtout un superbe rideau de lit. Chacun célébrait la richesse de Péing.

Sur le chemin aussi, tous ceux qui accompagnaient la nouvelle mariée , parens et amis, versaient d'abondantes larmes de joie avec de grands cris d'alégresse, qui ressemblaient à des cris de désespoir. Quand les porteurs étaient fatigués de porter et quand les amis étaient fatigués de pleurer, le cortège s'arrêtait et reprenait haleine; après quoi recommençaient la course et les pleurs. A la fin, un courrier hors d'haleine arriva à la porte de Hân-wen, en criant : La voici ! la voici ! En même temps on brûla un grand nombre de pétards , et Hân-wen , bien malgré lui, se cacha dans l'endroit le plus re-

culé de sa maison; mais c'était un homme sage qui obéissait aux usages reçus.

La jeune femme, ou plutôt son palanquin , arrivé à la porte de la maison conjugale, s'arrêta. Cependant une parente de la jeune femme monta dans la maison, appela le seigneur Hân-wen, le demandant à tout le monde. — Où est-il? et que fait-il? Hân-wen avait à la main un livre qu'il avait l'air de lire, et il restait indifférent comme si on lui eût annoncé le mariage d'un autre. A la fin il déposa son livre, il se laissa conduire à la porte de sa maison, et s'avançant d'un pas grave, il ouvrit le palanquin où était sa femme. Mais si son visage était calme, son cœur battait bien fort. Aussitôt la nouvelle mariée sortit du palanquin, et, sappuyant sur son mari , ils s'acheminent tous deux vers la tablette des ancêtres , et après l'avoir adorée, ils se mirent tous deux à table et tout seuls l'un vis-à-vis de l'autre. Hân-wen fit semblant de manger; mais sa femme resta immobile, la tête toujours couverte de son immense chapeau.

Le repas fini, les deux époux entrèrent dans leur chambre, et alors elle ôta ce

grand chapeau qui lui cachait le visage, et alors il la vit et il la reconnut, plus heureux que la plupart des maris en Chine, qui ne voient leurs femmes qu'après les avoir épousées.

Bientôt tous les parens, tous les amis, tous les voisins, entrent dans la chambre. On regarde la nouvelle mariée, on l'examine, on Tétudie; heureuse celle qui échappe à la critique! Il faut qu'elle écoute la critique de sang- froid. Mais la femme de l'heureux Hàn-wen fut trouvée belle, et modeste et sage, et elle n'eut que des louanges à entendre, même des autres femmes.

Quand elle eut bien subi l'examen , elle alla saluer les parens de son mari, qui l'embrassèrent comme une tendre sœur. En même temps Han-wen portait de toutes parts des cartes d'invitation, accompagnées de deux petits pains de riz colorés en rouge. En revanche, chaque invité doit envoyer une somme proportionnée au repas qu'on lui donne. Ce repas des noces est toujours somptueux ; la nouvelle mariée présenta ses respects à toutes les femmes qui honoraient cette fête de leur présence ; les

femmes de leur coté lui faisaient présent, d'une chaîne ou d'une bague : elle recul aussi deux riches lanternes que lui offrirent les jeunes gens conviés au repas.

La nuit venue, et les époux retire's dans leur appartement, un tumultueux charivari commença sous les fenêtres de la maison. Plus le concert est bruyant et discordant, et plus il est honorable : c'était un bruit infernal. Quelques jeunes gens profilèrent du bruit pour s'introduire dans la chambre des nouveaux mariés par un grand trou qu'ils avaient fait dans le mur, et ils s'emparèrent du manteau de Hàn-wen, qu'ils portèrent en triomphe dans toute la ville, ffàn-wen fut obligé de racheter son manteau le lendemain.

Le lendemain, la chambre nuptiale était pleine des amis de Han-wen : on leur offrit le thé et le tabac; puis ils demandèrent à Ilàn-wen s'il était heureux : pour toute réponse, il mit la main sur son cœur.

Telles furent les cérémonies de ce mariage, qui se passa sous les auspices les plus heureux.

Les noces accomplies, Ilàn-wen prit

congé de son frère et de sa sœur, non sans répandre des larmes. Il retourna ensuite avec sa jeune femme dans la ville impériale, où il fut élevé aux charges les plus éminentes, qu'il remplit avec gloire. Il arriva ainsi aux premières dignités de l'Etat. Voilà comment le Ciel récompensa sa patience, son dévouement à l'étude, à l'empereur, et sa piété filiale.

Ici finit noire première série. À présent il est temps de reprendre notre course littéraire et de suivre notre chemin tracé à travers le monde des idées. Lcoutez!

prêtez l'oreille! n'entendez- vous pas les sons dune muse plus savante? n'entendez-vous pas une langue plus belle, la plus belle langue qu'aient parlée les hommes? Ne voyez-vous pas venir ces grands noms, l'objet de notre culte éternel et de nos éternels respects: Homère, Sophocle, Thucydide et Démosthène î Lcoutez, écoutez!

c'est la Grèce, c'est la Grèce, c'est la belle

pairie des beaux arts, et des beaux Vers, et des grands hommes, c'est notre patrie athénienne qui nous appelle! Allons donc en avant! laissons -là le vieil Orient; allons dans la vieille Grèce, d'où nous irons dans la vieille Italie et dans la vieille France ! Que de vieillesses , mais aussi que de nobles vieillesses nous avons à étudier !

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