‹ Contes et nouvelles litérairesChapitre 39 sur 62 · IV · texte numérisé non relu

IV

qu'il a pensé d'abord, rêvé d'abord et qu'il a agi ensuite: je ferai autrement pour la Grèce, nous dirons d'abord son histoire en quelques pages; nous étudierons ensuite sa littérature en plusieurs volumes. Commençons donc.

Une colonie Égyptienne, conduite par Cécrops, un Égyptien, s'en vint un jour débarquer sur les rivages delà Grèce. C'était la première fois que les peuples de l'Orient mettaient le pied sur cette terre encore inculte, Ils la trouvèrent presque déserte et seulement habitée par quelques sauvages qui se nourrissaient de glands, hommes sans lois et sans moeurs, sans force et sans courage. Voyez déjà la puissance de la civilisation orientale ! À peine elle eut touché ces rivages, qu'elle en réunit les habitons épars; elle leur donna du pain d'abord et des lois ensuite ; elle leur enseigna comment l'union fait la force, comment le droit est égal pour tous, pour le faible comme pour le fort, comment sur le mariage étaient fondés également l'avenir de la famille et l'avenir des peuples, comment les hommes étaient faits pour habiter des maisons sous

le ciel et non pas des antres sous la terre. Elle leur enseigna surtout et avant toute chose, comment ce monde n'était pas l'enfant du hasard ; comment une intelligence souveraine, qui est Dieu, veillait sur toutes les Créatures. Dès qu'ils eurent adoré Dieu , les sauvages habitans de l'Àttique furent en effet des hommes. L'Orient venait de créer la Grèce une seconde fois!

Voilà comment l'Égyptien Cécrops s'en vint de la ville de Sais en Egypte pour jeter les fondemens de la ville d'Athènes. Il plaça la ville sur une hauteur et la mit à l'abri derrière des remparts. Bientôt un autre homme, venu aussi de l'Orient (toujours l'Orient!), apporta aux Athéniens Técriture, ce présent digne des dieux.

Arrivèrent ensuite les héros, qui soumettaient les rebelles à la civilisation nouvelle; les Argonaules, qui exploraient les mers; Orphée, qui chantait déjà dans sa langue inspirée les belles actions des héros. Puis enfin, après avoir passé de la fable à 1 histoire , du gouvernement d'un seul à la démocratie, cest-à-dire au gouvernement parle peuple, la ville d'Athènes, devenue

maîtresse de l'Atlique, étendit sa domination sur les cités voisines. Les hommes historiques de cette seconde époque s'appellent Hercule, Thésée, Piriihous , le beau Paris, qui enleva la belle Hélène et qui fut cause du siège de Troie, où fut versé tant de sang; mémorable époque dont Homère est l'historien.

Alors à cette nouvelle que la femme de Ménélas a suivi son ravisseur dans les murs de Troie, voilà toute la Grèce qui se soulève; l'assemblée générale de tous les rois grecs est à Mycènes. Vous les connaissez tous par leurs noms : ces noms ont été également répétés par tous les historiens et par tous les poètes. Agamemnon, le roi des rois; le vieux Nestor, roi de Pylos; Ulysse, roi d'Ithaque; Ajax, Diomède, Idoménée; Achille, le héros des héros, celiéros d'Homère et d'Alexandre le Grand; toute la Grèce est en armes. Cependant, de leur coté les Troyens se réunissent; leurs alliés accourent de toutes parts, et pendant que l'armée des Grecs se hasarde sur la mer, les remparts d'Ilion s'élèvent et se garnissent de troupes. Ainsi commmenea ce siège

fameux, qui a duré dix années. Ce fut la vraiment, sous les murs de Troie, que se développa le génie de la Grèce. Parmi les cris des mourans et des morls, sous un épais nuage de piques, de javelots et de massues, couverts de cuirasses épaisses, et traînés par des chevaux fougueux , les Grecs s'avançaient contre les Troyens, que protégeaient leurs murs. Tantôt ils marchaient en phalange pressée, tantôt ils se battaient seul à seul en duel, ayant pour témoin chacun son armée , chacun son roi. Tantôt c étaient les chefs qui accouraient au secours de leurs soldats; tantôt c'étaient les soldats qui accouraient au secours de leurs chefs. On se presse, on se ppûsse, on se tue, on s'attaque, on fuit, on marche en avant. Plus les Grecs se battent contre L'ennemi, et plus ils resserrent h s liens de l'amitié héroïque q»ii les réunit tous. Quelle guerre î tout un peuple qui se civilise dans le combat! toute une nationalité cpji se forme au plus fort de la mêlée! Les Grecs apprirent dans cette lutte quelle est la force d'un peuple réuni pour la même cause, quelle est la toute-puis-

sance des guerres nationales. Us apprirent aussi à reconnaître, à aimer, à respecter, à juger leurs chefs. Enfin, après dix années d'efforts héroïques, Hector tombé sous les coups d'Achille, Iiion tomba à son tour. C'en est fait : les Grecs entrent dans la ville. Quelle nuit! C'est à peine si Virgile a pu la décrire! Et que de maux ont accablé les vaincus ! c'est à peine si Racine s'est trouvé assez de larmes pour les pleurer! Voyez-vous les vainqueurs traitant les vaincus en esclaves, se partageant les captives comme toute autre part du butin , emmenant avec eux Hécube , la mère d'Hector, et Cassandre, la sœur d'Hector, et Andromaque, la veuve d'Hector," et le fils d'Hector, Aslyanax! Mais en même temps que Troie brûlait encore, la postérité commençait pour ses vainqueurs. Tous ces héros , vieillis dix ans à ce siège, qui y étaient arrivés triomphans, honorés, tout-puissans, pleins d'espoir; vainqueurs à présent, trouvent la mort ou la misère à leur retour. Ajax périt avec sa flotte en blasphémant les dieux; Ulysse errant et vagabond pendant dix ans encore, est obligé de tuer à

coups de flèches les prétendans à la main de sa femme; les autres, qui rentrent chez eux, trouvent que leur maison est prise, que leur trône est occupé, et que leurs femmes sont infidèles. Agamemnon, le toutpuissant, le roi de tous ces rois, est assassiné à son retour par sa femme Clytemnestre, et son fils Oreste devient à son tour l'assassin de sa mère : horrible histoire , qui a défrayé tout le théâtre grec, latin et français! Ainsi finit le dernier siècle héroïque de la Grèce. Il eut cela d'utile et de grand, qu'il donna aux Grecs une haute idée de leur puissance, une haute opinion de leur grandeur, un profond et poétique souvenir de leurs triomphes et de leurs revers.

Cependant, comme cela arrive toujours, la Grèce conquise, éclairée et civilisée par l'Orient, dominait peu à peu son vainqueur, et l'instinct national, après avoir obéi aux premières impressions de ses instituteurs, finissait par se faire jour. La monarchie, despotique d'abord, comme la monarchie de l'Orient, passait peu à peu à la démocratie, tant les habilans de J'Attique étaient poussés par les souvenirs de

leur ancienne liberté dans les forêts et dans les montagnes! L'imagination du peuple, éveillée par les souvenirs de l'Orient, eut bientôt pris une couleur qui lui fut propre. Elle s'éveilla tout d'abord ; elle fut vive, animée, légère, spirituelle, moqueuse; elle prit toutes les teintes de ce beau climat. Elle sortit des langes de l'Orient; elle produisit tout ce qu'elle put produire, une religion d'abord. La religion des Grecs est à elle seule un poème plus beau et plus grand que le poème même d'Homère. La belle et ingénieuse et admirable croyance! Elle peuple de dieux le ciel , la terre et les enfers. Le monde est tiré du chaos par l'Amour. Saturne, fils du Ciel et delà Terre, partage son royaume à ses trois fils : à Jupiter le ciel, à Neptune la mer, et les enfers à Pluton ; à l'un la vie de l'ame , à l'autre la vie du corps, au troisième la mort. Et autour de ces trois grands dieux que de dieux secondaires!

Charmantes et puissantes divinités, qui commandent aux dieux et aux hommes; Vénu$*dar son sourire, Mercure par son esprit, Diane par sa chaste beauté, Hercule

par son courage, Junon par sa noble fierté. Le monde mythologique donne la vie aux hommes et aux bêles, aux plantes et aux fontaines, aux. astres clans les deux, aux esprits dans les enfers. L'aurore éveille les heures en les touchant de ses doigts de roses; Apollon conduit le char du soleil et le précipite dans l'océan, son palais de cristal pour la nuit; Phœbé , le Croissant en tête, jette au ciel sa douce clarté; les deux frères jumeaux, Castor et Pollux, se balancent dans les étoiles; les Nymphes soupirent dans la fontaine, ou prennent leurs ébats au sommet de l'arbre en fleurs. Ils ont tous leur physionomie à eux , tous leur langage, tous leurs habitudes, tous leur costume, tous leurs vices et leurs passions et leurs vertus comme les mortels : ils aiment, ils baissent, ils se battent, ils se déchirent, ils sont ambitieux, injustes, gourmands et fourbes, comme sont "les hommes. C'est l'histoire de l'humanité, agrandie, embellie, augmentée et placée dans le ciel. Aussi partout, dans la poésie et dans la philosophie antiques, vous vovez intervenir un dieu; un dieu pour le bien,

un dieu pour le mal, un dieu pour la paix, un dieu pour la guerre; un dieu pour les passions, un dieu pour les vertus; un dieu qui vous juge, un Dieu qui vous punit; Némésis et les noires Furies, le Tartare et l'Elysée. Heureuse Grèce, qui croyait ne fonder qu'une religion, et qui, en effet, fonda une poésie, se montrant tout d'un coup supérieure en ceci à ses maîtres, les Égyptiens!

Le dernier roi de la Grèce fut Codrus, qui se jeta dans un gouffre ouvert pour faire triompher son armée, l'oracle ayant promis la victoire à l'armée qui perdrait son chef. Codrus mort, la Grèce déclara qu'elle était une république. Des archontes, qui devaient être nommés tous les dix ans , gouvernèrent la ville d'Athènes. Plusieurs siècles s'écoulèrent pendant lesquels la Grèce se fonda lentement, comme se fondent tous les grands peuples; après quoi, pour compléter et pour prouver cette civilisation aux peuples à venir, vinrent Homère, le poète, et Solon, le législateur.

t)epuis Homère, l'histoire de la Grèce peut se résumer en trois grandes époques: le siècle de Solon, le siècle de Thémistocle, le siècle de Périclès; les lois, la gloire, et les beaux-arts; trois grands progrès par lesquels passe toujours un grand peuple, après quoi il disparaît sous le despotisme, sous la conquête étrangère, sous une religion nouvelle, ou sous une révolution populaire.

Avant Solon, Dracon avait déjà donné des lois aux habitans de l'Ai tique. Dracon pour toute peine ne connaissait que la mort; ses lois étaient des lois de sang, et les lois sanguinaires ne durent pas.

Solon descendait des anciens rois d'Athènes; il avait fait le commerce pour reconstruire sa fortune; il avait beaucoup voyagé pour augmenter ses connaissances; la Grèce le comptait au nombre de ses sages. Pittacus, Bias, Cléobule, Myson, Cliilon, Thaïes et Solon, tels étaient les sept sages. Ils étaient à la fois philosophes et poètes. Solon fut chargé de donner des lois a l'Attique. Il fit ses lois d'après deux principes : l'égalité , une sage distribution des peines et

clés récompenses. Il plaça la suprême puissance dans la réunion de tous les citoyens. Au-dessus de ces réunions, et afin de prévenir tous les maux que peuvent entraîner les délibérations turbulentes de la multitude, le législateur institua un sénat de quatre cents personnes, choisies parmi les citoyens les plus recommandables. Il distribua les citoyens de l'Attique en quatre classes; la première classe renfermait les plus riches, et ainsi de suite. Il ordonna que les principales charges de la république seraient électives, afin qu'oir»n'en pût pas abuser. Il abolit toutes les lois de Dracon , excepté la peine de mort pour l'homicide. Dans son code pénal il ne paria pas du parricide, sans doute pour mieux exprimer combien il regardait le parricide comme un crime impossible. Il déclara infâme quiconque était oisif. Les lois de Solon furent adoptées avec la plus vive reconnaissance par les peuples de la Grèce. De la Grèce elles passèrent en Italie, quand les premiers Romains sentirent le besoin d'avoir des lois.

Quand ses lois furent adoptées, Solo»

fit un voyage en Egypte, il rencontra un vieux prêtre, qui lui dit : vous êtes bien jeunes, vous autres Grecs!

De retour de son voyage, il trouva la Grèce soumise à Pisistrate , qui bientôt s'empara de la citadelle d' Athènes. Solon, voyant la loi violée, se précipita les armes à la main sur la place publique, appelant les citoyens au secours de la liberté. Mais personne ne répondit à son appel, et la ville d'Athènes resta à Pisistrate.

Vous entendez souvent, dans les histoires de la Grèce, Pisistrate appelé un tyran. Il est appelé tyran d'un mot grec qui veut dire : maître. En effet, il fut le maître d'Athènes; mais il fut loin de la tyranniser. Il la couvrit de temples, de gymnases, de fontaines; il fît mettre en ordre les poèmes d'Homère pour la bibliothèque publique; il fut le plus doux et le plus humain des rois. Il maria sa fille à un homme du peuple, qui l'aimait II fut si bon roi, que ses fils, Hvpparque et Hyppias régnèrent après lui. Les fils de Pisistrate rendirent à Homère encore plus d'honneur que son père ne lui en avait

rendu. Déjà l'Iliade éclairait et charmait toute la Grèce, dont elle est le plus grand et le plus éternel sujet d'orgueil. Alors se montrèrent deux poètes dont nous parlerons : Anacréon et Simonide.

Mais l'un des deux princes, Hjpparque, tomba sous le poignard de deux jeunes gens, Harmodius et Aristogiton. Trois ans après, son frère Hippias, forcé de fuir, alla demander asile à Darius, roi des Perses, qui le ramena mourir à la bataille de Marathon. Voilà donc Athènes libre encore; elle revint au gouvernement et aux lois de Solon.

Arrive alors le siècle de Thémistocle.

Thémistocle vint au monde tout exprès pour tenir tête lui seul à Darius et à l'empire des Perses. Darius avait le royaume de Gyrus, ce conquérant à la taille d Alexandre; il avait le plus puissant empire du monde, élevé sur les empires de Babylone et de Lydie. Il était brave, il était sage, il aimait ses amis; il possédait un royaume de cent soixante-cinq mille lieues carrées et un revenu de quatre-vingt-dix

millions de notre monnaie. Son armée était innombrable, et seulement pour garder sa personne il était entouré de dix mille hommes d'élite, appelés les Immortels.

Ainsi perdu dans cette grande puissance, ainsi maître de tant de pays et de tant de peuples, Darius savait à peine qu'il y avait un pelit coin de terre au bout de son empire qui s'appelait la Grèce, et il s'en inquiétait peu.

Ce fut un médecin grec, captif de la cour de Perse, qui, ne pouvant recouvrer sa liberté et sa patrie, imagina de pousser Darius à la guerre. Il était le médecin de la femme de Darius : il lui persuada de demander la Grèce à son mari , « afin , disaitelle, que jaie pour me servir des femmes de Laeédém'one, d'Argos, de Corintlie et d'Alhènes. a Darius n'avait rien à refuser à sa femme, qui était la fille du grand roi Cyrus.

Toutefois Darius ne mit pas tout de suite ce projet à exécution. Il voulut d'abord soumettre les Scythes; mais les Scythes fuyaient rapides comme la flèche; indomptable nation, qui échappa même aux Romains, à qui rien n'échappa. Ne

pouvant se faire reconnaître par les Scythes, Darius se porta dans la Thrace ; il s'empara de l'île de Lemnos; il se fit rendre hommage par le roi de cette Macédoine, sol muet et caché d'où devait sortir Alexandre. Déjà il menaçait l'île de Naxos, lorsque les villes de l'Ionie, lassées du joug des Perses, se soulevèrent, firent entre elles alliance défensive, et allumèrent ainsi cette guerre qui pensa détruire la Grèce, et qui finit par renverser le puissant empire des Perses. Darius, voyant la Grèce soulevée, envoya ses ambassadeurs lui demander l'eau et la terre, c'est-à-dire obéissance et respect. A cet ordre la plupart des peuples du continent se soumirent; les seuls Athéniens et les héros de Lacédémone seuls résistèrent. Les citoyens d'Athènes jetèrent dans une fosse profonde les envoyés du çrand roi; aussitôt Darius lance une armée contre la ville d'Athènes. Six cents vaisseaux portaient cette armée. La ville d'Lrétrie fut emportée d'assaut et ravagée , après quoi les Perses vinrent camper à Marathon. Ils étaient au nombredecent mille hommes d'infanterie et de dix mille hommes de cava-

lerie; ils campaient à sept lieues d'Athènes.

Dans Athènes la consternation et l'effroi étaient à leur comble : elle était seule pour résister à l'empire des Perses ! Que devenir? Mais le salut vint à la ville de ses trois grands citoyens, Miltiade, Aristide etThémistocle. Miltiade, plus âgé que les deux autres, mais non pas plus animé de l'amour delà patrie. A la voix de ces trois hommes les Athéniens reprirent courage, et, loin dlattendre l'ennemi dans les murs, ils allèrent à sa rencontre dans les plaines de Marathon.

Marathon! Marathon! le grand nom guerrier de la Grèce, le champ de bataille du salut! Chaque pays de ce monde a son champ de bataille, où ses destinées se sont accomplies. C'est un beau spectacle, la Grèce seule conire lWsie; la Grèce en armes contre 1 Orient, qui lui a donné ses armes; une poignée d'hommes contre une année! Mais cette poignée d'hommes avait foi en ses chefs, et ils marchèrent résolus et intrépides. En avant. donc l'armée des Grecs! en avant les trois hommes, Théinistocle, Miltiade et Aristide! Et ils se préci-

pitent en courant sur l'armée des Perses* Le combat fut opiniâtre des deux parts. Les Grecs d'Homère, qui avaient dix coudées, n'eussent pas mieux fait. On se bat corps à corps. A la fin c'est la Grèce qui l'emporte ; les Perses perdent du terrain. Bientôt l'armée est en déroute et elle se sauve dans ses vaisseaux ; trop heureux ceux qui purent s'enfuir et dont les vaisseaux ne furent pas incendiés.

Victoire à la Grèce î L'armée des Perses en fuyant croyait surprendre la ville d'Athènes ; mais Miltiade, qui s'était battu hors des murs, était rentré dans les murs, et il sauva une seconde fois la ville. Il fut le second soldat qui rentra à Athènes après la bataille de Marathon. Après la victoire, un soldat grec était venu en courant jusqu'aux magistrats; là il avait dit : a Nous sommes vainqueurs!? Gela dit, il était mort, n'en pouvant plus.

Athènes, triomphante, se conduisit comme une ville cjui a besoin de triompher encore. Elle rendit à ses morts les plus simples honneurs funèbres, elle récompensa les vivans en faisant peindre

leur portrait dans un tableau, Mihiade à leur tête; elle reçut avec toute modestie les félicitations unanimes de la Grèce, et surtout de Lacédémone, qui arriva trop tard à son secours. Puis elle attendit la nouvelle armée des Perses qui allait venir.

En effet, Darius, voyant son armée de retour en si triste appareil, jura de prendre une éclatante revanche. Il leva donc une nouvelle armée plus formidable que la première, mais il mourut avant d'avoir pu se mettre en roule. Avant lui était mort dans les fers le sauveur d'Athènes, Mihiade, pour n'avoir pas pu payer une amende de cinquante talens, comme aussi Aristide avait été jeté en exil, parce qu'on était fatigué de l'entendre appeler : le juste. Ingrates patries! ingrates et bien-aimées pairies, qu'il faut aimer et servir dans tous les temps.

Darius mort, vint Xerxès , moins roi que son père; Xerxès, prince faible et fastueux, à qui sa puissance fil tourner la tète, et qui ne sut ire au niveau ni de sa grandi ur ni de ses mi ù- ;s. Q tand ù monta sur le trône de la Perse, I Egypte s'éiait soulevée : il lit rentrer l'Egypte sous sa

puissance ; après quoi il pensa à conquérir la Grèce et l'Europe, et à cette conquête il employa toutes les forces de l'Asie.

Ce qu'on raconte de ses préparatifs est au-delà de toute croyance. Quatre années suffirent à peine à lever les troupes , à armer les vaisseaux, à rassembler les provisions de toute espèce. Un pont de bateaux fut jeté sur l'Heilespont , et, la mer ayant brisé ce passage, elle fut marquée au fer chaud par l'ordre de Xerxès. Voilà le sage guerrier qui commandai t à plusieurs miHionsd'hommes î

Et quand enfin tout fut prêt pour cette grande expédition, toute l'Asie s'ébranla pour tomber une seconde fois sur la Grèce. Cette armée se composait de dix-sept cent mille hommes et de quatre-yingt mille chevaux; vingt mille Arabes conduisaient les chameaux et les chars. La flotte comptait douze cents galères à trois rangs de rames, montées par deux cent cinquante et un mille quatre cents hommes; ajoutez à ces forces trois cent mille soldats de la Thrace, de la Macédoine et de la Pseonie, vingt-quatre mille hommes des îles voisines sur cent vingt galères, en tout, cinq millions

d'hommes; telle était l'armée de Xerxès.

Mais, comme le disait Démocrite au roi Xerxès, les Grecs combattaient pour leurs lois.

Et, en effet, la Grèce senlit cette fois qu'il s'agissait bien certainement de la vie ou de la mort; il fallait vaincre ou mourir! Voilà aussitôt les Athéniens et les Lacédémoniens qui se réunissent; ils appellent à eux toute la Grèce pour résister à toute l'Asie qui va venir. Après bien des délibérations et bien des disputes à qui aura le commandement de l'armée, il fut convenu que la flotte Athénienne attendrait la flotte des Perses, pendant que les Lacédémoniens, sous les ordres de leur roi Léonidas, iraient attendre aux Thermopyles les soldats de Xerxès.

Vous savez tous la belle action de Léonidas. Il choisit trois cents Sparliastes pour défendre avec lui le passage des Thermopyles et pour y mourir. Avant de partir, Léonidas et ses trois cents héros assistèrent aux fêtes de leurs funérailles.

A peine arrivés dans cette gorge de montagnes, la seule voie par laquelle une ar-

mée puisse pénétrer de la Thessalie, dans la Loeride et de là dans les régions voisines, Léonidas et son année virent arriver un envoyé de l'armée des Perses, qui venait pour les reconnaître. Le messager trouva les trois cents occupés à s'exercer à la lutte, à prendre leurs repas, à peigner leurs cheveux. L'envoyé du roi des Perses transmit à Léonidas le message de sonmailre : « Rends-nous tes armes!» à quoi Léonidas répondit en véritable Spartiate: «viens les prendre!»

Aussitôt Xerxès envoie les Mèdes contre Léonidas : les Mèdes sont repoussés avec grande perte; il lance sa propre garde, les dix mille Immortels : les dix mille iom«bent sous les coups des trois cents. Xerxès désespérait de forcer ce terrible passage, quand la trahison le rendit maître des hauteurs. Léonidas était perdu.

Mais lui, en véritable Spartiate, il assembla toute sa petite armée; il dit à ses alliés de partir et de se réserver pour une occasion meilleure. « Quant à moi, dit-il, et à mes trois cents Spartiates, nous sommés ici par l'ordre de Sparte. )} Ils restent donc, ils

prennent le dernier repas en se disant : k nous souperons ce soir chez Pluton!»

La nuit venue, Léonidas et ses trois cents hommes se précipitent sur l'armée de Xerxès; ils pénètrent dans les tentes, cherchant le roi pour le tuer. La terreur est au camp des Perses; mais, que pouvaient-ils faire, trois cents contre deux millions d'hommes! C'est ici le cas de dire le : quil mourut ! du grand Corneille.

Cette mort de Léonidas et de ses trois cents héros fit pâlir Xerxès; il se demanda avec inquiétude : quels étaient donc ces hommes qui savaient si bien mourir? On lui répondit que toute la Grèce élait ainsi faite. Et, en effet, les Athéniens, guidés par Thémislocle, et pour ne pas rester en arrière de l'héroïsme Spartiate, abandonnent leur ville; ils emmènent leurs enfans et leurs femmes et les mettent en sûreté; puis ils se rassemblent pour célébrer selon 1 usage les fêles des jeux olympiques, au grand étonnemenl de Xerxès , qui précipite sa marche. Il dévaste l'Allique, il renverse les murs d'Athènes privée de ses habilans et il brûle ses maisons. Eu même temps

son année navale se rencontre avec les vaisseaux des Grecs, à vingt stades d'Athènes, sur les cotes de Salamine.

Ce fut alors que du haut d'un promontoire où il s'était placé pour mieux admirer sa victoire, le roi Xerxès put être le témoin de cette mémorable défaite de Salamine. Encore une fois le triomphe de la Grèce fut complet. Salamine devint un cri de victoire, aussi retentissant que cet autre cri de victoire: Marathon! Xerxès s'enfuit, et cet homme qui était venu à la tête de tout un monde, fut trop heureux de repasser dans un petit bateau cet Hellespont qu'il avait chargé de fers !

La bataille de Platée, où le général des Perses fut défait avec toute son armée, fut le complément de la victoire de Salamine et la fin de la guerre. Cette guerre n'avait duré que deux ans, et elle tient une grande et belle place dans les annales du monde. Aussitôt après leur dernière victoire les Lacédémoniens rentrèrent modestement dans leurs murs. Les Athéniens rebâtirent leur ville de nouveau en chantant leurs propres louanges. Athènes s'éleva

plus brillante et plus belle et plus belliqueuse que jamais. Quant à Thémistocle, ce grand homme , il eut à peu près le sort de Mdliade; il fut exilé, et il alla mourir au milieu de ces mômes Perses qu'il avait vaincus.

Depuis ce temps la ville d'Athènes est tout occupée à s'agrandir. Elle se bat contre les Lacédémoniens ; elle se bat contre tous ses alliés; elle triomphe tantôt par les armes, tantôt par la ruse. Elle a pour la conduire, Cimon, le fils de Miltiade, aussi courageux que son père, aussi vertueux qu'Aristide. Enfin les Athéniens étaient les maîtres du Pél'oponèse; ils commandaient à Egine, enThessalie; ils avaient reporté en Chypre la guerre contre le grand Roi , et ils étaient arrivés au faite de Leur puissance, lorsque parut Périclès.

Périclès, homme de mœurs irréprochables, élevé par des maîtres célèbres, éloquent, habile, impassible, étendit encore par des victoires éclatantes les domaines delà république; il lut le véritable roi de cette république à son plus beau niument. Ce siècle fut non-seulement le iv. 2

siècle de Phidias, mais encore le siècle d'Aspasie, d'Anaxagore et d'Hippocrate, qui se montra si grand dans la peste d'Athènes, où mourut Périclès.

Périclès mort, parut Alcibiade , le riche, le généreux, le séduisant, l'éblouissant Alcibiade. Éloquent, courageux, spirituel, charmant; tour à tour l'amour et la haine de la multitude, tour à tour tout-puissant et proscrit, s'accommodant à toutes les fortunes. Il était en disgrâce, lorsque la ville d'Athènes tomba sous les coups des Lacédémoniens; les murs de la ville, relevés depuis Xerxès, furent abattus une seconde fois au son des instrumens.

Alors dans cette ville désolée se montra Socrate, qui osa porter la parole contre les tyrans. Alors vint Thrasybule, qui reprit le Pyrée et chassa l'ennemi , et de nouveau les murs de la ville d'Athènes se relevèrent.

Voilà la période historique qui porte le nom de siècle de Périclès; siècle des beaux-arts et du beau langage qu'on re^ trouve partout; le siècle d'Auguste, le siècle de Léon X, le siècle de Louis XIV.

A cette époque de leur histoire les Athéniens se montrèrent tout-à-fait de vrais Athéniens : inconstans, colères, enthousiastes, avides de poésie et d'amour. A cette époque de leur histoire le génie athénien éclate dans toute sa force. Parménide et Protagoras passent en revue toutes les philosophies; Sophocle, Euripide, Aristophane sont la gloire du théâtre; Méton, l'astronome, étudie les astres; Lysias se livre à l'éloquence; Thucydide se prépare à recueillir les couronnes décernées à Hérodote; Socrate sanctifie sa philosophie par sa mort. Les plus beaux édifices du inonde s'élèvent à la voix de Phidias. Les peintres de ce temps-là s'appellent Polygnote, Parrhasius etZeuxis; les sculpteurs s'appellent Phidias et Praxitèle. De toutes parts l'esprit, l'imagination, le langage, sont étudiés avec transport, comme si la Grèce prévoyait déjà que son règne de puissance armée était fini et que sa toute-puissance intellectuelle allait commencer. En attendant elle s'abandonnait à ses fêtes; elle entourait de gloire, et de respect, et de richesses ses poètes et ses artistes. Puis,

quand la Grèce eut accompli toutes ses destinées, quand elle eut atteint les derniers progrès de l'imagination et de l'esprit, quand la première elle eut montré ce que c'était qu'une société élégante , polie, éclairée, affable, arriva un beau jour Alexandre, roi de Macédoine qui soumit la Grèce à ses armes, et il n'y eut plus au monde que la Grèce lettrée et policée, la véritable Grèce, dont nous allons nous occuper.

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