‹ Contes et nouvelles litérairesChapitre 40 sur 62 · LA POESIE EPIQUE · texte numérisé non relu

LA POESIE EPIQUE

w///y />/// y //r/y/y /aa

Homère, le plus grand poêle du monde, n'est pas le premier poêle grec qui ail parlé de la Grèce : avantla prise de Troie la Grèce avait déjà une poésie; poésie religieuse, comme toutes les poésies primitives, poésie de reconnaissance et d'amour. Déjà avant Homère, l'Olympe, l'Hélicon, le Parnasse et le Pinde, ces quatre grands sommets, avaient leurs noms poétiques et leurs di\ inilés inspiratrices; déjà Apollon s'était désaltéré sur les rives du Pénée el endormi dans la vallée de Tempe; déjà des poètes étaient morts laissant leurs noms et leurs vers à la terre ? qui a conservé leurs noms,

qui a oublié leurs vers; Linus, filsdeChalcis et d'une Muse, tué par Hercule; Pamphos d'Athènes, son disciple; O^en, qui porta à Délos les hymnes en l'honneur de Diane et d'Apollon. Ces odes étaient chantées par plusieurs personnages comme les odes de Pindare.

Etaient venus ensuite le poète Olympus , disciple de Marcyas : Olympus inventa un nouveau mode pour la flûte; les deux Eumolpes : le premier fonda les mystères d'Eleusis; le second composa les initiations aux mystères de Cérès; Mélampus, musicien, médecin et prophète : il comprenait le langage des oiseaux et fut l'aïeul du célèbre devin Àmphiarée, qu'Homère appelle le favori de Jupiter et d'Apollon.

Philamon de Delphes, fils d'Apollon et d'une mortelle, institua les chœurs des jeunes filles qui desservaient le temple de Delphes; il prit part à l'expédition des Argonautes.

Son fils Thamyris est célèbre pour avoir défié les Muses au combat poétique.

Mtlanopus de Cumes a fait une ode sur les deux jeunes filles envoyées à Délos

poui porter un sacrifice à Apollon et Diane ; on sait le nom de ces deux jeunes filles, Hyperoche et Laodice.

En ce temps-là, qui disait poète, disait aussi musicien : au premier temps de la Grèce, la musique, le chant et la danse, tout cela en bloc s'appelait la poésie. La musique était alors une espèce de mélopée fort simple sans accompagnement d'instrument; chaque genre de poésie avait sa mélopée. Plus tard , on sépara les différens chants; les uns furent appelés des odes, les autres des hymnes; d'autres chants s'appelèrent le poème épique; plus tard encore la tragédie se composa de la réunion des deux genres, le genre épique et le genre lyrique.

Mais le plus grand de tous les poètes, le plus mystérieux de tous , celui qui laissa la trace la plus profonde, c'est Orphée, le fondateur des mystères d'Isis. Dès leur naissance les poésies d'Orphée sont entourées d'un voile impénétrable ; la vie même du poète est une fable. C'est Orphée qui est le premier auteur de la théologie des Grecs, cette admirable poésie de

toutes les clioses inanimées, cette source de tant de poésies. Orphée abolit les sacrifices humains; il institua une expiation pour mettre fin à ces interminables vengeances de famille.

Musée, harmonieux disciple d'Orphée, rendit des oracles. Il avait prédit le premier la victoire des Grecs à Salamine ; ses oracles étaient colportés dans la Grèce concurremment avec les oracles de la Sibylle de Cumes, lesquels oracles passèrent des Grecs aux Romains.

Telle était la poésie grecque avant la prise de Troie. Bientôt toute la Grèce se couvrit d'Etals libres et indépendans les uns des autres. Peu à peu la langue grecque se développa avec toute sa force, formée par ce chaud soleil et par ces vives impressions de liberté et de vertu. La langue grecque est la plus belle langue qu'aient parlée les hommes; le grand nombre de ses racines, la multiplicité de ses particules, sa clarté, sa variété, sa souplesse, sa mélodie, cette vive allure d'une langue soumise à une prosodie rigoureuse et qui procède incessamment par brèves et

par longues; ses deux principaux dialectes, Téolien et l'ionien, à l'aide desquels cette belle langue grecque conserva à la fois sa vigueur primitive et ses formes bien dessinées mais sauvages, en même temps que, grâce à sa mélodie ionienne, elle se pliait à tous les besoins et à toutes les recherches d'une civilisation plus avancée, telles sont les causes principales de la supériorité de cette langue sur toutes les langues du monde. Et puis elle a été parlée par des hommes de génie, et ce sont ceuxlà qui font la gloire de tout langage humain. Et puis f ces mêmes chefs-d'œuvre, une fois qu'ils étaient faits, les hommes étaient obligés de les confier à leur mémoire. La poésie ayant précédé 1 art d'écrire, les peuples, qui pourtant voulaient conserver ces chants primitifs, leurs vrais titres de noblesse, leur prêtaient une oreille d'autant plus attentive, que le poèie qui chantait aujourd'hui, le lendemain pouvait mourir. Ainsi les peuples s'imprégnaient de poésie; ainsi ils ne confiaient pas au papier ce que ne pouvait pas contenir leur mémoire paresseuse. Les poésies d'Homère

ne furent transcrites pour la première fois que cinq cents ans après Homère; pendant cinq cents ans la génération qui partait pour un monde meilleur laissait X Iliade et \ Odyssée à la génération suivante, afin qu'à son tour elle transmît ce trésor de poésie à la génération qui allait naître. Le moyen à un poète de n'être pas populaire à ce prix-là!

Homère n'est donc, à tout prendre, qu'un poète de la seconde période de la poésie grecque. Il arriva dans une civilisation déjà faite, au milieu de peuples guerriers et pasteurs; il est le chantre d'une guerre longue et difficile : mais ce n'est déjà plus le poète inspiré des dieux, en commerce direct avec la divinité, et qui chante pour provoquer sa bienfaisance ou pour apaiser sa colère. Toutefois, bien qu'il appartienne aux peuples de la terre, puisque à présent il célèbre des hommes de la terre, le poète est encore un homme divin; il est toujours l'enfant des dieux, le favori des Muses. Il s'assied au banquet des rois; il a sa place marquée aux pieds des autels les jours de fête. Le

poêle, dans ce temps-là , est un législateur vagabond, qui porte en tous lieux l'oubli des injures, la reconnaissance aux dieux, l'amour de ses devoirs; il enseigne la jeunesse, il encourage le vieillard, il réprimande le vice, il récompense la vertu. Il s'en va dans tous les pays recueillant les traditions des temps passés, arrachant à l'oubli le nom des grands hommes , célébrant tous les hauts faits qu'on lui raconte. Il est la providence visible de ce monde primitif qui ne sait que prêter l'oreille à toutes les merveilles dont on lui fait l'histoire. Il sait la généalogie des dieux et des héros; il vous dira l'origine du monde et comment se sont illustrées les familles les plus illustres. Faites place au nouveau poète qui vous vient, heureux peuples de lHélénie! celui-là chante plus haut que Linus; il est plus savant qu'Orphée. Il a laissé l'ode derrière lui, il arrive avec la poésie épique! Il vous dira mieux qu'une prière, il vous dira une histoire, et quelle histoire! la guerre de Troie, depuis le jugement de Paris et l'enlèvement d'Hélène jusqu'à la mort d'Hector.

Le premier de tous les poètes modernes de la Grèce antique, le plus grand poète du monde, c'est Homère.

Page 1