LA TEMPETE
Deux jeunes enfans, les enfans du berger Glaucus, gardaient leurs troupeaux sur le rivage, non loin de l'île de Gliio. La mer grondait au loin, le ciel était chargé de nuages. — Viens, ma sœur, disait le jeune Mentes à sa sœur Phémia, viens, faisons rentrer nos troupeaux dans l'étable; ne vois- tu pas venir l'orage? viens, cherchons un abri dans la cabane de notre père et de notre mère, qui nous attendent. — Disant ces mots, le jeune berger aux pieds légers rassemblait son troupeau, merveilleusement aidé par ses chiens à la voix retentissante.
Et en effet, la mer devenait de plus en plus terrible; le ciel était en feu, les nuages se brisaient contre les nuages, et les deux enfans allaient partir avec leur troupeau, quand Phémia, la jeune belle Grecque,
aux yeux bleus et au langage éolien, dit à son frère Mentes:
— Ne vois-tu pas une barque entre les vagues, mon frère? vois-tu comme elle s'agite! tantôt elle touche le ciel! tantôt on dirait qu'elle va se perdre dans les enfers! c'est Jupiter sauveur, c'est Apollon hospitalier qui nous l'envoie ! Ne partons pas encore \ qui sait si en même temps que nous ramènerons à notre père et à notre mère nos belles génisses et nos moutons à la longue toison, nous ne leur ramènerons pas aussi quelques voyageurs joueis de l'orage! — Ainsi parlait Phémia à son jeune frère Mentes.
Cependant la barque approchait avec peine du rivage; les matelots faisaient force de rames ; à la fin ils louchèrent le sable : la barque s'arrêta un instant ; puis soudain elle repartit comme l'éclair pour rejoindre un vaisseau qui l'attendait en pleine mer. Le vaisseau et la barque disparurent en même temps aux yeux des deux enfans étonnés.
L'orage avait recommencé de plus belle.
Le troupeau se met en route en toute
hâte. Le jeune Mentes appelle ses chiens : ici, Cerbère! à moi, Minos ! mais les chiens sont bien loin; ils aboient sur le rivage où vient d'aborder la barque. Quelle voix terrible! Aussitôt Mentes se précipite à la suite de ses chiens ; il accourt, il arrive: il était temps. Sur le bruyant rivage un vieillard, qu'il n'avait pas vu et que la barque avait laissé, se tenait debout, immobile, attendant la volonté du Ciel. L'aspect de ce vieillard était noble et imposant, bien que toute sa personne fût chargée de misère et de pauvreté. Ses longs cheveux blancs, sa barbe blanchie comme ses cheveux, ses yeux fermés a la lumière du jour, car il était aveugle, l'orage qui grondait au-dessus de sa tête, la mer qui mugissait à ses pieds, comme si elle eût été furieuse d'avoir laissé échapper sa proie, les deux grands chiens tout prêts à le dévorer à son premier pas pour s'enfuir, telle était la pénible situation de ce vieillard. Cependant, môme au milieu de sa mauvaise fortune il gardait un visage serein; il savait que tous les maux viennent des immortels, et qu'un homme en ce
monde n'en peui porter au-dessus de ses forces : résigné à la volonté de Jupiter, le vieillard attendait.
Tout à coup arrive le jeune berger Mentes, suivi, quoique de loin, par sa sœur Phéinia. — Ici Cerbère! ici Minos! criait le berger; en même temps il frappait ses chiens de son bâton noueux; puis, abordant le vieillard avec un air de compassion, que celui-ci comprit tout de suite, bien qu'il fut aveugle: — Noble étranger, lui dit-il, quelle triste fortune t'a conduit seul et pauvre sur ces rivages? Mais ce n'est pas le lieu de t'interroger, l'orage gronde; viens, appuie ta main sur mon épaule, je vais te conduire à la maison de mon père, le berger Glaucus, qui te prodiguera tous les soins de l'hospitalité.
— Mon fils, dit le vieillard , car à votre voix et aussi à voire bonté je devine que vous êtes dans la première jeunesse, Jupiter n'abandonne jamais les siens. Je suis un vieillard pauvre et aveugle, un chanteur qui chante ses vers, comme vous pouvez, le voir à ce bâton sans écorce que je porte ù la main. J'étais parti de
Phocee pour me rendre à Chio; mais voilà que dans le voyage les matelots ne m'ont pas voulu mener plus loin me voyant si pauvre. Mais je bénis le Ciel de leur dureté , puisque je suis tombé entre vos mains.
Disant ces mots, le vieillard s'appuyait d'une main légère sur le jeune berger Mentes; car, tout vieux qu'il était, il était encore fort et robuste. C'était un homme qui avait beaucoup voyagé et dans toutes sortes de pays lointains; il avait vu l'Egypte et 1 Italie; il s'était assis sur les ruines de Troie ; il avait parcouru toute la Grèce , allant dune ville à l'autre, chantant ses vers parmi les hommes, tantôt honoré comme un Dieu, tantôt traité comme un vagabond. Dans toutes ces fortunes diverses il avait conservé une aine égale.
Le vieillard et les deux enfans, et le troupeau, et les deux grands chiens, maintenant dociles, eurent bientôt gagné la cabane de Glaucus. Glaucus et sa femme, vovant venir l'orage, avaient allumé un grand feu pour leurs enfans, et les serviteurs avaient préparé le repas du soir.
Étranger, dit Glaucus, soyez le bien-venu
sous mon toil! amené par mes deux enfans, vous n'en serez que mieux reçu; les hôtes tels que vous sont envoyés par Jupiter. Entrez, prenez la meilleure place au foyer ! Toi Phémia, fais chauffer l'eau tiède pour laver les pieds de notre hôte. Entrez, mon hôte! — Et en un clin d'œil Phémia eut lavé les pieds du vieillard. Bientôt on apporta la table chargée de mets. Les serviteurs s'empressent. Le vin coule dans les coupes, conservé dans les vieilles amphores. Glaucus sert à son hôte les meilleurs morceaux d'un agneau rôti; il lui offre le dos et la graisse. Cependant au dehors forage éclate; la pluie tombe en torrens, le vent mugit, la foudre gronde. Les bergers, saisis de crainte, lèvent vers le ciel leurs cœurs reconnaissais !
Après le repas, Glaucus dit à son hôte: — Nous vous avons préparé la toison la plus douce de nos brebis et nos peaux les plus riches pour vx>tre lit. Que le sommeil verse sur vous ses pavots les plus propices ! Bonne nuit, mon hôte! — et en même temps toute la famille lit au vieillard les adieux du soir.