L'ILIADE
Ce vieillard c'était Homère. On ne sait ni quel est son pays, ni quel est son père. Lesunsle font naître en Egypte, en Orient, et vraiment, c'est là un poète oriental j ils lui donnent pour mère une prêtresse de la déesse Isis. Le miel fut sa première nourriture. Il était encore au berceau, que les tourterelles venaient s'abattre sur sa jeune tête et la rafraîchir de leurs ailes caressantes. Les autres disent qu'Homère est né dans la Grèce, à Smyrne, 168 ans après le siège de Troie, 622 ans avant l'expédition de Xerxès. Cette fois il est le fils d'un maître d'école. Mais, quelle que soit sa naissance, toujours est-il vrai qu'il fut pauvre, errant, sans asyle, sans famille: grand homme, perdu au milieu de ces peuples de la Grèce, dont il créait le génie. Mais qu'importe au poète? la muse le soutient dans tous les revers; il se suffit à lui-même; il entend une voix intérieure qui lui crie : l'avenir est à toi.
Le vieil Homère passa une nuit paisible sous le toit de son hôle, et le lendemain, quand les jeunes enfans se réveillèrent, ils le trouvèrent assis sous un laurier, l'arbre chéri d'Apollon.
— Bon jour, enfans, leur dit-il, vous avez cru surprendre encore plongé dans le repos celui qui ce matin a fait silence pour protéger votre repos. Hélas! cela est trop juste que l'enfant dorme et que le vieillard soit éveillé. La vie est à l'enfant ; elle lui tend les bras, elle l'appelle avec un sourire; mais à nous, elle nous échappe, et c'est en vain que nous la retenons de toutes nos forces. Nous avons si peu de soleils à voir, que chaque matin nous venons le saluer en pensant que peut-être c'est pour la dernière fois. Bon jour donc, mes enfans! voyez! le ciel est calme aujourdhui; le soleil nous jette ses rayons les plus doux; l'oiseau chante, le ruisseau murmure, les hautes montagnes se couvrent de teintes roses; heureux enfans que vous êtes, vous voyez le monde, vous touchez le ciel de vos regards! Moi je suis plongé dans une nuit éternelle! Et cepen-
dant , tout aveugle que je suis, j'aime le malin à sentir lever l'aurore; j'aime à midi à comprendre que le char du soleil roule au-dessus de nos tètes; j'aime le soir à entendre par le silence que le crépuscule descend des montagnes dans la vallée. Mon ame n'est pas aveugle; je vois toute chose avec mon ame; je vous vois tous les deux, mes sauveurs; vous Mentes, vous Phémia, mes deux enfans que je veux mettre dans mes vers.
— Mon père, dit Phémia, et en même temps elle rougissait, tu nous as dit que tu étais un de ces hommes favorisés des dieux, qui chantent les hauts faits des dieux et des hommes, poètes inspirés, qui portent partout avec eux sur la terre la sainte poésie, fille du ciel! Chante-nous, je t'en prie, chante-nous tes vers; chante à tes enfans l'histoire des héros et des dieux; jette cette bénédiction sur la maison de ton hôte; nous t'en prions , ô mon père, au nom de ton maître Jupiter, au nom de ton père Apollon! — Ainsi parla la jeune Phémia. Le vieillard lui répondit en souriant:
— Ce que lu demandes, ma fille, est juste et honorable. Je ne serais pas ion hôte, que tu aurais encore le droit de me faire celte prière; car c'est le devoir du poète de dire ses chants à la terre. Sois donc en paix, o ma fille! Conduis ton troupeau au rivage; peut-être y trouveraslu encore quelque malheureux à sauver.
Moi, cependant, j'aurai le temps de me recueillir , et , le soir venu , ta famille réunie sur le seuil, je vous raconterai la longue histoire des malheurs de Troie, de la gloire des Grecs, de la rivalité des dieux; je ferai entendre à ton oreille des noms inconnus qui sont de grands noms, Achille, Agamemnon, Hector, Paris. —
Ainsi il parla. Phémia et son frère conduisirent leurs troupeaux vers le rivage, où ils trouvèrent les débris du vaisseau inhospitalier qu'ils avaient vu la veille et que la tempête avait brisé dans la nuit. Ainsi les dieux, en brisant les matelots contre le rocher, s'étaient déclarés pour le vieillard.
Le soir venu, toute la famille du berger Glaucus, ses serviteurs, ses amis et ses
voisins, qu'il avait conviés à cette fête de la poésie, étaient réunis sur le seuil de la cabane, attendant avec anxiété les paroles du vieillard.
En ce moment le vent faisait silence; le soleil se couchait là -bas derrière la montagne; l'arbre se balançait mollement dans l'air, jetant de tous côtés sa fraîcheur et son murmure ; toute la famille était assise devant la cabane sur un banc de gazon. Leur hôte était assis sur le fauteuil de chêne; à ses pieds se trouvaient les deux petits enfans, qui le regardaient avec tendresse. Il y eut alors un de ces instans de silence qui veulent dire tant de choses dans les momens solennels de la vie, Enfin, quand tous se furent recueillis, les uns pour entendre , et le vieillard pour réciter ses vers, le grand poète commença en levant les yeux vers le ciel, comme s'il eut pu voir l'étoile brillante qui resplendissait là-haut et jetait en souriant sa pale clarté sur le front inspiré du poète.