‹ Contes et nouvelles litérairesChapitre 43 sur 62 · CHANT PREMIER · texte numérisé non relu

CHANT PREMIER

Muse, dit-il, chante la colère d'Achille, fils de Pelée; car Achille l'a dit à Agamcmnon, le roi des rois, le jour où celui-ci lui enleva Briséis sa captive : «Toi que l'ivresse égare , qui as à la fois les yeux d'un dogue et le cœur d'une hiche, jamais tu n'osas comhattrc à la tète des peuples, ni te placer dans une embuscade avec les chefs de l'armée; ces périls te semblent la mort. Sans doute, il est bien préférable de parcourir le vaste camp des Grecs, et d'enlever sa récompense à celui qui ose te contredire. Roi qui es le fléau du peuple, parce que tu commandes à des lâches, tu m'auras outragé pour la dernière fois. Je le jure, inviolable serment! je jure par ce sceptre qui désormais ne poussera ni rameaux ni feuillage, qui ne reverdira plus, depuis que, séparé du tronc sur Jes montagnes, le fer l'a dépouillé de ses feuilles et de son écoice ; par ce sceptre que portent aujourd'hui dans leurs mains les fils des Grecs, chargés par Jupiter de maintenir les lois; je jure, et ce serment te sera funeste, que bientôt un grand désir de retrouver Achille s'emparera de tous les Grecs; et toi, malgré ta douleur, lu ne pourras les secourir, lorsqu'en foule ils tomberont expirans sous les coups de l'homicide Hector. Alors,.

dans ta colère, ton cœur sera décimé pour avoir outragé le plus brave des Grecs. »

Ainsi a parlé Achille, îe fils de Péïée : c'est en vain que Je roi de Pj'ïos, le sage Nestor, prévoyant les m ailleurs de celte coière, s'avance pour les prévenir 5 la voix de Nestor n'est pas écoutée. Achille retourne dans sa tente avec ses compagnons et son ami Palrocle. A peine cst-il arrhé, qu'il voit entrer les envoyés d'Agamemnon redemandant Briséis.

En les voyant, il est saisi de douleur: eux, remplis de crainte et de respect pour le héros, s'arrêtent, sans lui parler, ni l'interroger; mais Achille découvre leur secrète pensée, et dit :

«Salut, hérauts, ministres de Jupiter et âes hommes; approchez, ce n'est point vous qui m'outragez, mais Agamemnon, lui qui vous envoie pour m 'enlever la belle Briséis. Ya, noble Par troclc, conduis -la hors de ma tente : qu'ils reçoivent et emmènent ma captive. Et vous, hérauts, sojez me., témoins devant les dieux, devant les hommes, et devant ce roi barbare, si jamais il a besoin de mon bras pour écarter une affreuse ruine loin des autres guerriers; saisi d'une aveugle rage, il ne considère ni le passé ni l'avenir, pour assurer le salut des Grecs quand ils combattront autour de leurs navires. »

A l'instant Palrocle obéit aux ordres de son ami;

il conduit la belle Briséis hors de la tente, la remet aux mains des hérauts, qui retournent vers les vaisseaux des Grecs; et Ja jeune captive les suit à regret. Alors Achille, en pleurant, s'assied, loin de ses compagnons, sur les rivages de la mer blanchissante , et jette ses regards sur l'Océan.

De ce jour le fils de Pelée resta seul dans sa tente. On ne le voyait plus se mêler aux assemblées des héros, ni paraître dans les combats, son cœur était consumé de tristesse au sein du repos; car il brûlait d'ardeur pour la guerre et pour les alarmes.

Cependant les dieux s'assemblent dans le ciel. Les dieux sont divisés dans le ciel comme les hommes sur la terre; les uns prennent la cause des Grecs, les autres veulent combattre pour les Troyens. Jupiter est au ciel, Achille est sur la terre. Sur la terre, comme au ciel, tout se prépare pour un grand événement.

CHANT Iï.

Les dieux et les guerriers, durant toute la nuit, se livraient au repos; Jupiter seul ne goûtait point les douceurs du sommeil; il agitait en sou sein comment il honorerait Achille, et renverserait, près de leurs navires, les nombreux bataillons des Grecs. Le dessein qui, dans sa pensée, lui semble

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préférable , est d'envoyer au fils d'Atrée un songe trompeur. Il l'appelle, et lui adresse aussitôt ces paroles :

« Va, songe trompeur, vers la flotte des Grecs, pénètre dans la tente d'Agamemnon, et rapportelui fidèlement les ordres que je te confie; dis-lui d'armer à l'instant tous les Grecs; dis-lui qu'aujourd'hui même il s'emparera delà ville de Troie. >J Et le songe obéit aux ordres de Jupiter; il porte à l'ame d'Agamemnon les menteuses promesses. Insensé! Il ignorait les projets de Jupiter. Cependant le roi se lève pendant que la voix divine résonne encore à ses côtés. Il prend une tunique d'un tissu moelleux et d'une éclatante beauté, qu'il revêt pour la première fois; il jette autour de lui son large manteau, attache à ses pieds de riches brodequins, suspend à ses épaules un glaive où l'argent étincelle, et, saisissant le sceptre incorruptible de ses pères, il marche vers les navires des Grecs.

Déjà l'aurore, remontant dans le vaste Olvmpe, annonçait le jour à Jupiter et à tous les immortels, lorsque Agamemnon envoie les hérauts, à la voix sonore, pour convoquer l'assemblée des Grecs valeureux.

Voilà ce que leur dit le roi des rois : « Allez prendre le repas, et ensuite rassemblons-nous pour combattre; aiguisez les lances, préparez les bou-

eliers, donnez une abondante pâture à vos coursiers agiles, visitez les chars avec soin, disposez tout pour la- bataille; que cette journée toute entière soit consacrée au cruel Mars : il n'y aura point de relâche, pas un seul moment de repos, jusqu'à l'heure où la nuit viendra suspendre l'ardeur descombattans. Que la courroie qui soutient l'immense bouclier soit trempée de sueur; que la main se fatigue à lancer le javelot; et que le coursier, traînant le char étincelant, soit aussi baigné de sueur : alors, si je vois un seul d'entre vous s'éloigner des combats, ou rester près des vaisseaux, il n'échappera point aux chiens et aux vautours.»

Ainsi que d'abondans essaims de mouches errent sans cesse dans l'élable du berger, au retour de la saison nouvelle, lorsque le lait coule dans les vases; de même les Grecs, à la longue chevelure, sont répandus dans la plaine, brûlant de marcher contre les Trovcns.

Comme les pasteurs, sans peine, reconnaissent leurs immenses troupeaux de chèues confondus dans les pâturages; ainsi chacun des chefs dispose ses guerriers pour les mener au combat; parmi eux se distingue le puissant Agamemnon; il a les traits et le regard foudroyant de Jupiter, la taille de Mais et la poitrine de Neptune : tel., au milieu d'un grand troupeau, un taureau superbe s'élève et •domine les génisses rassemblées autour de lui;

ainsi Jupiter" place, en ce jour, le fils d'Àtrée audessus d'un grand nombre de héros.

Et la bataille commence, tous les Grecs s'avancent, conduits par leurs chefs; de leur côté les « Troyens sortent de leur ville, avertis par Iris, la messagère du ciel.

CHANT ITT.

Le beau Paris, semblable à un dieu, paraît à ïa tête des Troyens; il provoque les plus illustres Grecs; mais à la vue de Ménélas, qui s'avance enflammé de colère, le beau Paris est frappé de terreur, et il se réfugie parmi ses compagnons, pour éviter la mort.

«Misérable, s^écrie Hfctor, homme vain de ta beauté, guerrier efféminé, vil séducteur, plût aux dieux que lu n'eusses jamais vu le jour, ou que lu fusses mort avant ton funeste hymen! combien ce destin serait préférable à ta honte et à ton opprobre! quel sujet de risée pour les valeureux Grecs, qui, parce que tu es beau, te croyaient un vaillant guerrier! Mais tu n'as dans le coeur ni force, ni courage; pourquoi, si lu n'es qu'un lâche, traverser avec tes compagnons de vastes mers sur tes vaisseaux rapides, te mêler aux nations étrangères, et enlever d'une terre éloignée

celle femme si belle, épouse et sœur de héros belliqueux? Pourquoi faire ainsi le malheur de Ion père, de la patrie, de tout un peuple, la joie de nos ennemis, et ton propre déshonneur? Que n'attendais-tu le vaillant Ménélas? Tu aurais appris de quel héros tu reliens l'épouse chérie. A quoi t'aurait servi la Jjre, et ces dons de Vénus, ta chevelure, et ta beauté, alors qu'il t'eût traîné dans la poudre? Va, les timides Trovens auraient dû déjà te couvrir d'un vêtement de pierre, pour te punir de tous leurs maux. »

Dans les murs de Troie la belle Hélène est saisie du désir de voir le combat des Trovens et des Grecs; elle se couvre d'un voile brillant, et elle sort de son palais suivie de ses femmes. Bientôt elle arrive aux portes de Scée, au-dessus desquelles les anciens du peuple étaient assis; car la vieillesse les retenait éloignés des combats; mais il discouraient avec sagesse. Semblables à des cigales qui, sur la cime d'un arbre, font retentir la forêt de leurs voix harmonieuses, les chefs des Trovens étaient assis au sommet de la tour. Quand ils virent approcher Hélène, ils dirent entre eux, à voix basse :

« Ce n'est pas sans raison que les Trovens et les Grecs valeureux supportent, pour une telle femme, tant de maux, et depuis si long-temps; elle est belle comme les déesses immortelles; mais, mal-

gré sa beauté, qu'elle retourne dans les vaisseaux des Grecs, de peur qu'en restant davantage, elle ne perde et nous et nos enfans. *>

La bataille était alors dans toute sa fureur. Le vieux Priam se fait nommer par Hélène tous les chefs de la Grèce qui se distinguent dans la mêlée. Agamemnon, Ulysse, Ajax , Idoménée : tout à coup d'un commun accord la bataille est suspendue ; les deux armées restent en présence, remettant leur cause aux chances d'un combat entre les deux guerriers auteurs de cette guerre. Du côté des Trojens, c'est Paris qui doit combattre: c'est Ménélas qui doit combattre pour les Grecs. Ainsi l'ordonne Jupiter.

Ici le vieil Homère, qui s'est arrêté complaisamment à l'arrivée de la belle Hélène, et qui lui a souri, lui aussi, comme les autres vieillards, se met à raconter le grand courbât entre Paris et Ménélas. Les petits enfans, qui sont aux pieds du poète, le regardent avec plus d'attention.

Cependant Hector, fils de Priam, et le divin Ulysse, mesurent d'abord le cliamp du combat ; ils agitent ensuite les sorts dans un casque d'airain , afin de sayoir qui, le premier, lancera son

javelot, et les deux peuples, les mains élevées vers le ciel, prient ainsi:

« 0 puissant Jupiter, qui règnes sur l'Ida, Dieu plein de grandeur et de gloire, fais que l'auteur de tant de maux descende aujourd'hui dans les demeures de Pluton; et toi, préside à notre alliance et à la foi des sermens! »

Tandis qu'ils parlaient ainsi, le vaillant Hector agite de nouveau le casque, en détournant les jeux; le sort désigne Paris: tous les soldats, assis, gardaient les rangs ; près d'eux reposent leurs armes, aux couleurs variées. Alors le divin Paris, l'époux d'Hélène, à la blonde chevelure, se revêt d'une armure brillante; il entoure ses jambes de riches brodequins, que fixent des agrafes d'argent) il place sur sa poitrine la cuirasse de son frère Lycaon, qui s'adapte à sa taille; il suspend à ses épaules un glaive où l'argent étincelle, et s'arme d'un large et solide bouclier; il couvre sa tète d'un casque, soigneusement travaillé , ombragé d'une épaisse crinière, et surmonté d'une aigrette, aux ondulations menaçantes; enfin il saisit une forte lance, que sa main soulève sans effort : le vaillant Ménélas s'est aussi revêtu d'une armure superbe. Tous deux, loin de la foule s'étant armés ainsi, s'avancent au milieu des guerriers, en se jetant des regards terribles. A leur aspect, les Grecs et les Trovens sont saisis de terreur; cependant, près

l'un de l'autre, les héros s'arrêtent dans le champ mesuré, en agitant leurs lances, et animés d'une égale fureur : Paris, le premier, envoie sa longue javeline; elle frappe le vaste bouclier d'Atride , sans rompre l'airain , la pointe se recourbe sur l'épais bouclier; ensuite Ménélas lance son javelot, en invoquant le grand Jupiter:

« Père des dieux, fais que je punisse un injuste agresseur, le sacrilège Paris; qu'il tombe sous mes coups, et qu'à l'avenir tout homme tremble d'outrager celui qui le reçut avec bonté! »

Soudain, brandissant son javelot, il le lance, et frappe l'immense bouclier du fils de Priam ; le trait perce le brillant airain, pénètre la riche cuirasse, et déchire la tunique près du flanc; Paris s'incline, et se dérobe au noir trépas; alors Àtride, armé de son cpée étincelante, lève le bras, atteint le sommet du casque; mais le fer, brisé en éclats, s'échappe de sa main. Dans sa douleur, les jeux vers le ciel :

«O Jupiter, dit-il, tu es le plus injuste des dieux; j'espérais enfin me venger de l'exécrable Paris, et mon épée se rompt dans mes mains, et ma lance inutile n'a pu le frapper. »

Furieux, il s'élance, saisit la longue crinière du casque, et, tenant son ennemi le front baissé, il l'entraîne vers les Grecs; la courroie, ornée d'une épaisse broderie, et qui retient le casqu©

au-dessous du menton, serrait le cou délicat de Paris; il était près d'être étouffé; Ménélas Peut entraîné sans doute, et se fut couvert d'une gloire immortelle, si, à cette vue, la fille de Jupiter, Vénus, n'eût aussitôt rompu la courroie, dépouille d'un taureau rigoureux ; le casque vide suit la main du guerrier, qui, le faisant tourner avec violence, le jette au milieu des Grecs valeureux; ses fidèles compagnons le relèvent à l'instant. Ménélas se précipite de nouveau, brûlant d'égorger son ennemi de sa lance d'airain; mais Vénus enlève Paris sans effort, tant est grande la puissance des dieux! Elle l'enveloppe d'un épais nuage, et le transporte dans la chambre de l'hyménéc, où s'exhalent de suaves parfums.

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