‹ Contes et nouvelles litérairesChapitre 46 sur 62 · CHANT VI · texte numérisé non relu

CHANT VI

Le combat, privé des dieux, continue entre les hommes. C'est toujours la même fureur, toujours les mêmes courages, ce sont toujours de nouvelles victimes. Ainsi sous leurs boucliers vous ne distingueriez pas les dieux des hommes. Tantôt ce sont les Grecs, tantôt ce sont les Troyens qui triomphent : Quelle longue et pénible journée! Enfin les Trovens découragés se retiraient dans leurs murs, quand Hélénus, le frère d'Hector, dit à ses frères :

« Vous, Enée, notre ferme espoir, parcourez les années, ranimez le eourage de nos phalanges; toi, Hector, va clans Ilion ; dis à ta mère, qui est aussi la mienne, de rassembler les plus -vénérables Trovennes dans le temple de Pallas, au sommet de la citadelle : elle ouvrira les portes de la demeure sacrée; elle déposera aux genoux de la blonde déesse le plus grand et le plus riche voile qui soit dans son palais, celui qu'elle préfère; et elle promettra d'immoler dans le temple douze génisses d'un an, qui n'ont point encore porté le }oug, si Minerve daigne prendre pitié de notre ville, de nos épouses, de nos tendres enfans, repousser loin de nos murs le fils de Tydée, guerrier farouche, affreux artisan de terreur, et, je pense, le plus terrible de tous les Grecs. Jamais Achille lui-même ne nous inspira tant d'effroi, ce chef des héros, issu, dit-on, d'une déesse. Lorsque Diomède est enflammé de courroux, nul ne peut égaler sa valeur. »

Hector obéit à son frère. A peine est-il arrivé près les portes de Scée , que les femmes et les filles des Trovens s'empressent autour de lui; elles l'interrogent sur leurs enfans, leurs frères, leurs époux, leurs amis; mais le héros commande à toutes d'aller implorer les dieux; car plusieurs d'entre elles étaient menacées de grandes. infortunes*

Hector se rend ensuite aux superbes palais de Pria m , entourés de riches portiques. Dans ces palais, cinquante appartemens, rapprochés entre eux, étaient revêtus d'un marbre éclatant; là reposaient les enfans de Pria m près de leurs épouses chéries; vis-à-vis, et dans l'intérieur des cours destinées aux filles du roi, étaient douze autres appartemens, rapprochés entre eux, et revêtus d'un marbre éclatant, où reposaient les gendres de Priam près de leurs chastes épouses. C'est là que s'offrit à la vue d'Hector sa tendre mère, qui se rendait auprès de Laodice, la plus belle de ses filles. Soudain elle arrête le héros, le nomme, et lui parle ainsi :

«Mon fils, pourquoi quitter les combats, et venir en ces lieux? Sans doute les terribles enfans des Grecs nous accablent et se précipitent autour de la ville; sans doute tu viens ici poussé par le désir d'élever tes mains suppliantes vers Jupiter. Mais attends , je t'apporterai un vin aussi doux que le miel ; d'abord lu feras des libations au fils de Saturne, à tous les autres dieux, et tu retrouveras tes forces, si tu veux m'obéir : le vin rend la vigueur à l'homme épuisé de fatigues; et toi, combien ne souffres-tu pas de privations en combattant pour les Trojens ! *

«Ne m'apportez pas ce vin délicieux, ô ma mère, répond à l'instant le grand Hector, de peur

que vous ne m'affaiblissiez, et que je ne perde mon courage. Je crains de faire des libations à Jupiter avec des mains impures : l'homme souillé de poussière et de sang ne doit point implorer le puissant fils de Saturne. Mais vous , rassemblez les plus vénérables Troycnnes; allez avec les victimes dans le temple de la terrible Pallas, et déposez sur les genoux de la blonde déesse le plus grand et le plus riche voile qui soit dans vos palais, celui que vous préférez. Promettez d'immoler dans le temple douze génisses d'un an, qui n'ont point encore porté le joug, si Minerve daigne prendre pitié de noire ville, de nos épouses, de nos tendres enfans, et repousser loin de Troie le fils de Tydée, guerrier farouche, affreux artisan de terreur. Rendez-vous donc, ô ma mère, dans le temple de la terrible Pallas ; moi , j'irai trouver Paris, je l'appellerai, si toutefois il daigne m'écouter. Ah! que n'est-il englouti dans la terre; le grand roi de l'Olympe lui donna la vie pour la perte des Troycns, de Priam et des enfans de Pria m ! »

Apres avoir réveillé le courage de l'efféminé Paris, Hector ne veut pas sortir de la ville sans avoir vu sa femme Andromaque et son fils Astyanax. Androtnaque n'était pas alors au palais d'Hector; elle était alors gémissante, éplorée, avec son fils et une seule femme au sommet de la tour. Hector

reprend le chemin qu'il a déjà parcouru et que bornent les somptueux édifices de Troie. Il arrive aux portes de Scée; c'était par là qu'il devait se rendre dans la plaine $ sa belle épouse accourt et se présente à lui : Andromaque, lorsqu'elle vint au-devant de son époux, une seule femme l'accompagnait, portant sur son sein leur fils bien-aimé, encore dans sa plus tendre enfance ; unique rejeton d'Hector, il était semblable à un astre éclatant ; son père le nommait Scamandre, mais tous les autres ïrovens l'appelèrent Astyanax, car le seul Hector défendait Ilion. Ce héros, arrêtant la vue sur son fils, sourit en silence, tandis qu'Andromaquese tenait près de lui, et répandait des larmes; enfin elle prend la main de son époux, et lui parle en ces mots :

« Malheureux ! ton courage te perd ; tu es sans pitié pour ce faible enfant, et pour moi, infortunée, qui bientôt serai dans le veuvage; car bientôt les Grecs, en réunissant tous leurs efforts, l'arracheront la vie. Ah! si je dois être privée de toi, tout mon désir est d'être engloutie dans le sein de la terre. Hélas! si tu reçois la mort, il n'est plus de consolation pour moi, il ne me restera que ma douleur : je n'ai plus ni mon père, ni mon auguste mère; le terrible Achille tua mon père lorsqu'il ravagea l'opulente ville des Ciliciens, Thèbes, aux portes élevées, alors il immola Eétion, et ce-

pendant ne le dépouilla point, mais il l'honora dans son cœur; après avoir fait brûler le corps de mon père, encore revêtu d'armes éclatantes, il lui consacra un monument qu'entourèrent d'ormeaux les nymphes des montagnes, filles du puissant Jupiter. J'avais aussi sept frères dans nos palais; mais tous, en un même jour, descendirent dans la nuit éternelle; tous furent exterminés par l'impétueux Achille, alors qu'ils faisaient paître leurs nombreux troupeaux de bœufs et de blanches brebis. Ma mère, qui régnait dans la verte Hypoplacie , fut aussi conduite sur ce rivage par le vainqueur, elle et ses immenses trésors : Achille ne la délivra que pour de riches présens; mais, dans les palais de mon père, elle périt sous les coups de Diane, qui se plaît à lancer des flèches. Hector, tu es pour moi mon père, ma vénérable mère, tu es aussi mon frère, ô toi, mon époux brillant de jeunesse! prends donc pitié de ma douleur, reste au sommet de cette tour, ne laisse pas ton épouse veuve, et ton enfant orphelin; arrête tes soldats près de ce figuier; c'est là, n'en doute pas, que la ville est d'un facile accès, que nos murs peuvent être aisément franchis ; trois fois les plus braves des Grecs ont tenté cet assaut, et les deux Ajax, et l'illustre Idoménée, et les Atrides, et le vaillant fils de Tydée, soit qu'un devin habile leur en eût inspiré le dessein, soit que leur valeur

seule eût fait naître cette résolution courageuse. " « Chère épouse, lui répond le brave Hector, je partage tous les soins qui t'agitent; mais je ne pourrais soutenir la honte aux veux des Trovens et des chastes Troyennes, si, comme un lâche, je m'éloignais des batailles ; et ce n'est pas où m'entraîne mon cœur; toujours j'appris à êlre brave, et à combattre aux premiers rangs, pour conserver la gloire éclatante de mon père et la mienne. Oui, je le sens au fond de mon ame, un jour périra la ville sacrée d'Ilion, et Priam, et le peuple de ce roi guerrier; mais ni les futurs malheurs des Trovens, d'Hécube elle-même, ni ceux du roi Pria m, et de mes frères, qui, nombreux et vaillans, tomberont dans la poudre, domptés par des bras ennemis, ne m'affligent autant que ta propre destinée, lorsqu'un Grec inhumain t'entraînera toute en pleurs, et te ravira la douce liberté; lorsque, dans Argos, tu seras contrainte d'ourdir la toile pour une femme étrangère, et que, soumise à une dure nécessité, tu iras, malgré la douleur, puiser l'eau dans les fontaines de Messéide ou d'Hypérée. Alors, en vojant couler tes larmes, chacun dira : C'est donc Jà celte épouse d'Hector, qui fut le plus vaillant dos guerriers trovens quand ils combattaient autour d'Ilion ! C'est ainsi qu'ils parleront tous, et tu sentiras renaître plus vivement les peines en son-

géant à l'époux qui seul pouvait t'arrachera l'esclavage; mais que je meure, et que la terre amoncelée couvre mon corps, avant que je sois témoin de tes cris et de cet outrage. »

A ces mots, le magnanime Hector s'approche de son fils, et lui tend les mains; mais l'enfant, à l'aspect de son père, se jette dans le sein de sa nourrice en poussant un cri, effrayé de voir l'éclat de l'airain et l'aigrette menaçante qui flottait au sommet du casque; son père chéri et sa mère vénérable sourient de son effroi. Aussi tôt le héros découvre sa tète, et pose à terre le casque élincelant; il embrasse son fds bien-aimé, le balance dans ses bras, puis, implorant Jupiter et les autres dieux:

« Jupiter, dit-il, et vous tous, dieux immortels, faites que mon fils soit, ainsi que moi, le plus illustre parmi les Troyens; qu'il soit plein de force et de courage; qu'il affermisse sa puissance dans Ilion; qu'un jour chacun s'écrie : Il est encore plus vaillant que son père. Qu'à son retour des combats il paraisse chargé des dépouilles d'un ennemi vaincu ; et puisse alors le cœur de sa mère en tressaillir d'alégresse! >;

Il dit, et remet son fils entre les bras de son épouse bien -aimée; elle le reçoit dans son sein parfumé avec un sourire mêlé de pleurs. Hector, en la voyant, est ému d'une douce pitié; il lui tend la main avec bonté, et lui dit:

ç< Chère Àndromaque, ne te livre pas sur mon 'sort à de trop amères douleurs ; aucun guerrier ne peut me précipiter dans la tombe ayant l'heure fatale, et nul homme, courageux ou timide, ne peut éviter la destinée que les dieux marquèrent à sa naissance; cependant retourne dans ton palais, reprends tes occupations accoutumées, la toile et le fuseau; distribue leurs tâches à tes femmes; mais, pour les hommes nés dans Iiion, et surtout pour moi, la guerre doit être notre unique soin. a

En parlant ainsi, Hector reprend son casque, ombragé d'une épaisse crinière. Sa tendre épouse se rend à sa demeure, et souvent elle retourne la. tète en versant d'abondantes larmes; enfin elle arrive dans le palais de l'intrépide Hector. Là sont rassemblées ses femmes nombreuses ; toutes se livrent à de tristes gémissemens ; quoiqu'il vive encore, elles pleurent Hector dans l'intérieur de son palais; car elles n'espèrent plus qu'il revienne des combats, et qu'il puisse échapper à la fureur et au glaive des Grecs.

Toute l'assemblée était émue, et la femme de Glaucus , entendant ces vers, embrassa son enfant, et couvrit son jeune visage de ses pleurs.

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