CHANT VIII
La bataille recommence encore. Le maître des dieux et des hommes, Jupiter, s'est placé sur le mont Ida , pour mieux voir ce combat de géans.
Tant que dure le matin et que s'élève l'astre sacré du jour, les traits volent des deux armées, et les peuples périssent également; mais, quand le soleil touche au plus haut des cieux, Jupiter déploie ses balances d'or; il y place les arrêts de la mort, sommeil éternel, pour peser les destinées des guerriers trojens et des Grecs valeureux. Il saisit le milieu des balances, qu'il élève; le jour fatal aux Grecs est arrivé, leur destin penche vers la terre, et celui des Troyens monte jusque vers les cieux.
Alors Jupiter lui-même tonne des hauteurs de llda, et, terrible, il lance sa foudre au sein de l'armée des Grecs. A celle vue, ils tressaillent d'effroi, la pale crainte s'empare de toutes les âmes; Idoménée ne résiste plus, ni Agamemnon, ni les deux Ajax, disciples du dieu Mars.
Hector anime ses guerriers, et leur crie d'une ■voix forte :
« Trovens, Lycicns, et vous, braves enfans de Dardait us, combattez en béros ; amis, rappelez votre maie valeur. Je le reconnais, bienveillant pour moi, le fils de Saturne me promet une gloire immense et la perle des Grecs. Les insensés! ils ont élevé des murailles, faibles et méprisables barrières qui n'arrêteront pas ma valeur. Mes coursiers franchiront aisément le fossé qu'ont creusé nos ennemis. Lorsque j'arriverai près des vaisseaux, songez à vous armer de feux dévorans. Je veux embraser leur flotte, et près des navires exterminer tous ces Grecs, troublés par les tourbillons de la fumée. »
Ensuite, excitant de la voix ses coursiers:
« Xanlhe, dit-il, Podarge, Aéthon, et toi , généreux Lampus, voici l'instant de me payer les soins que vous prodigue Andromaque, la fille du magnanime Eétion; elle qui vous présente le pur froment, et, pour vous désaltérer, prépare le vin avec abondance, même avant de songer à moi, fier d'être son jeune époux. Poursuivez donc l'ennemi; bàlcz-vous ; enlevons à Nestor ce bouclier dont la gloire s'élève jusqu'aux cieux, ce bouclier d'or dont les poignées même sont d'or massif; arrachons des épaules de Diomède cette riche cuirasse qu'a forgée l'industrieux Yulcain. Si nous
ratissons ces dépouilles, j'espère que celle nuit même les Grecs remonteront sur leurs vaisseaux agiles. »
Mais Jupiter vojant les Grecs en fuite, eut pitié de leur courage. Il envoie un aigle, le plus certain des augures, qui tient dans ses serres le faon d'une biche rapide, et jette ce jeune cerf sur l'autel éclatant où les Grecs sacrifiaient à Jupiter, père des oracles. A l'aspect de cet oiseau que leur envoie un dieu puissant, ils fondent avec plus de fureur sur les Trojens, et se rappellent leur courage.
Les Grecs triomphent à leur tour. Diomède revient à la charge ; à présent ce sont les Trojens qui reculent ; l'instant d'après Jupiter ranime de nouveau la force des Trojens; ils repoussent les Grecs vers les larges fossés; Hector est à leur tête, ses regards élincellent de fureur. Tel un limier poursuivant un lion ou un sanglier farouche; se confiant en ses pieds légers, il observe tous les mouvemens du monstre, et parait incertain s'il déchirera ou les cuisses ou le flanc : tel Hector, poursuivant les Grecs, immole toujours les derniers fujards. Tous, épouvantés, franchissent dans leur course les fossés et les palissades, et un grand nombre tombe sous les coups des Trojens. Us se réfugient enfin près des vaisseaux, s'exhortent mutuellement, et, les mains élevées vers les cieux, ils implorent à grands cris les dieux immortels,.
Hector pousse ses coursiers impétueux par toute la plaine; il a les jeux rie la Gorgone, ou de Mars, fléau îles mortels. A celte vue, la belle Junon, émue de pitié, adresse à Minerve ces paroles :
« O douleur! fille du puissant Jupiter! quoi! même en celte extrémité nous ne pourrons secourir les Grecs expirans? Hélas! vaincus par un destin cruel, ils tombent en foule sous les efforts d'un seul homme; il ne met plus de bornes à ses fureurs, cet Hector, source de tant de maux affreux.»
Elle dit : la déesse aux bras d'albâtre se laisse persuader; l'auguste Junon, la fille du grand Saturne, s'empresse de couvrir les coursiers du harnois éclatant. Minerve, dans le palais de son père , laisse couler à ses pieds le riche voile aux couleurs variées, et qu'elle a tissu de ses mains; ensuite, revêtant la cuirasse du dieu des tempêtes, elle s'arme pour la guerre, source de tant de larmes. La déesse monte sur le char magnifique, et saisit celte p santé, celte longue et forte lance, prompte à renverser les bataillons de héros contre lesquels .s'irrite la fille d'un dieu puissant. Soudain Junon presse du fouet ses coursiers; les portes du ciel s'oiiwent d'elles mêmes en mugissant; ces portes OÙ veillent les Heures : gardiennes de l'Olympe et du ciel immense, elles rassemblent ou écartent les épais nuages qui en défendent l'entrée; c'est par
la que les déesses dirigent les pas de leurs chevaux dociles.
Le grand Jupiter les aperçoit des hauteurs de l'Ida; transporté de colère, il appelle Iris, messagère aux ailes d'or, et lui dit:
«Va, cours, prompte Iris, ramène-les dans l'Olvmpe; ne souffre point qu'elles marchent contre moi , un tel combat nous serait funeste. Je le jure, et j'accomplirai mon serment; j'abattrai leurs coursiers sous le char, je les précipiterai ellesmêmes du haut de ce char, et le ferai voler en éclats. Dix années ne pourront guérir les profondes blessures de ma foudre, afin que Minerve apprenne à ne point combattre son père. Je conçois moins de ressentiment, moins de colère contre Junon : sans cesse elle a coutume de s'opposer à mes desseins. »
Déjà la brillante lumière du soleil s'était précipitée dans l'océan, en attirant la nuit ténébreuse sur la terre; le jour disparaît, regretté des Trovens; mais les Grecs voient arriver avec joie cette nuit trois fois désirée.
Le raillant Hector rassemble son armée loin des vaisseaux, sur les bords du fleuve écumant, en un lieu que n'a point souillé le sang des cadavres; les soldats descendent de leurs chars.
Les Trovens, fiers de leur victoire, durant toute la nuit reposent à la lueur des feux qu'ils ont
rt
allumés. Ainsi, lorsque, clans le ciel, autour de la lune argentée, brillent les étoiles radieuses; lorsque les vents se taisent dans les airs, qu'on aperçoit au loin les collines, leurs sommets élevés, leurs vallées profondes, et que la vaste étendue des cieux s'ouvre devant nous; alors tous les astres apparaissent, et le cœur du berger est rempli d'alégresse; ainsi brillent de toutes parts les feux que les Trojens ont allumés devant Ilion, entre la flotte et l'impétueux Xantbe. Mille feux élincellent dans la plaine; les flammes ardentes de chaque fover éclairent cinquante guerriers assis à l'entour; et les chevaux, paissant l'orge blanche et l'avoine, attendent avec impatience que l'aurore reparaisse sur son trône éclatant.