‹ Contes et nouvelles litérairesChapitre 5 sur 62 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Ainsi fut élevé Hân-wen- son enfance fut douce et tranquille, il n'entendit que de bons vers , et il ne vit que de bons exemples • la sagesse le prit d'une main, et la poésie le prit de l'autre main et le conduisirent ainsi jusqu'à la seizième année. Le temps s'écoule rapidement, les jours et les mois glissent comme la navette que lance une auain légère.

A seize ans Hân-wen était un beau jeune homme; ses yeux étaient vifs et pèrçans;

ses sourcils noirs formaient deux arcs gracieux, et sa figure ronde brillait de tous les agrémens de la jeunesse. Sa sœur et son beau-frère le chérissaient comme un fils; mais enfin, le voyant grand et fort, ils songèrent à lui faire embrasser une vocation.

— Votre jeune frère, dit Kong-fouà sa femme, habite notre maison depuis son enfance; c'est notre enfant, et nous sommes» vous sa mère, moi son père; à présent qu'il est grand , ne voulez- vous pas qu'il apprenne un état, afin qu'il soit utile à lui-même et aux autres?

— Hélas répondit Kiao-yong, il n'est que trop vrai, mon frère est un pauvre petit orphelin, qui n'a plus que vous pour son père et moi pour sa mère; vous l'avez aimé et élevé comme un fils, et je vous en prie, faites en sorte, pour mettre le comble à vos bienfaits, qu'il ait un état, afin qu'il soit utile aux autres et a lui-même, et quii soit considéré de tous. — Ainsi parla Kiao-yong.

— Chère épouse, répondit Kong-fou, soyez sans inquiétude sur le sort de notre

frère. A quelques journées d'ici s'élève le temple de la Montagne d'or : c'est une des merveilles du monde; c'est un temple saint et respecté pour ses oracles. Le vieux prêtre qui en est le gardien, est un savant devin, qui lit dans l'avenir , et qui sait les choses les plus cachées. Son nom de religion est Fa-haï. Si vous voulez, je prendrai Hânwen par la main, et nous irons tous deux au temple de la Montagne d'or consulter le vénérable Fa-haï sur les destinées de votre frère.

A ces mots, Kiao-yong fut transportée de joie; puis le mari et sa femme firent le sacrifice du soir ; après le sacrifice , ils entrèrent dans leur chambre et ils s'abandonnèrent au sommeil.

Le lendemain Kong -fou trouva que c'était un jour heureux; il prit ses habits de fête , il appela Hân-wen , qui était déjà habillé, et tous deux ils se rendirent vers le temple de la Montagne d'or.

La bonne et douce femme Kiao-yong, restée seule, compte les heures; à présent les heures sont lentes : quand son mari sera-t-il de retour?

Le faisan vole, et son mouvement est lent et doux. Cet homme que j'attends, ils le retiennent et le gênent sans raison.

Tantôt le faisan s'élève dans son vol, tantôt il se précipile en chantant. O vraiment, vraiment! mon ame est en peine de mon bon mari.

Je regarde d'ici-bas le soleil et la lune ; je les contemple, et ces pensées arrivent incessamment à mon ame. On me dit que la route est longue 5 pourquoi donc m'assurer qu'il a pu la faire?

O sages, qui que vous soyez , vous n'avez pas la science de la vertu. Ne nuire à pcisonne, n'envier rien aux autres, ces deux lois sont partout applicables et magnifiques.

Les feuilles de la citrouille ont un goût amer; les eaux du gué sont grosses; s'il est profond, on le passe sans ramasser ses habits et les tenir en haut; s'il ne l'est pas, on le passe en relevant effrontément les habits.

Le gué est plein; il déborde. La femelle du faisan chante son Nias. Le gué est plein, et l'essieu des roues ne s'y mouille pas. Le faisan femelle chante pour appeler le maie.

L'oie chante paisiblement. Le malin, le soleil commence à rayonner. Celui qui veut se marier dans les formes n'a pas besoin d'attendre que la glace se fonde à la chaleur-

Le batelier me fait signe de sa barque ; il mfap-> pelle; les antres passent, et je reste; les autres passent et je reste; j'attends mon ami.

Et comme la tristesse de cette pauvre femme, à présent toute seule dans sa maison, sans son frère qu'elle avait élevé, sans son mari qu'elle aimait tant, allait redoublant sans cesse, elle se mit à fredonner malgré elle la chanson de la femme délaissée, et elle frissonnait en la chantant:

Le vent doux et faible qui s'élève de l'orient rassemble les nuées et apporte la pluie. En se maîtrisant, en le voulant bien, ils n'auront qu'une ame en deux corps. La brouillrrie va mal aux époux , et la colère.est un crime. On cueille l'herbe Fong, l'herbe Foei, et on ne regarde pas à sa racine. Tant que je remplirai mes devoirs, tant que je tiendrai pour la vertu, nous serons sûrs de vivre et de mourir ensemble.

Je marche lentement, et mon ame ne veut pas me suivre là où me portent mes pieds. Quand je partis, il ne m'accompagna que jusqu'à Ja porte de sa maison; le chemin ne fut pas long, il fut tout court. Qui dira qu'elle est amère celle herbe Tou, qui est douée comme l'herbe Tsi? Tu prends gai ment une nouvelle femme. Vous êtes heureux entre \ous comme des frères .

Le fleuve King tombe dans le fleuve Ouei, de manière à en troubler' les eaux; et pourtant, si on les fait séjourner en lieu convenable, elles deviennent pures. Tu célèbres gaiment tes secondes noces, et moi je répugne à ton cœur. N'approche pas de la digue que j'ai élevée contre l'eau, et ne brise pas mon roseau à pécher; tu n'as pas le droit de me retenir, et je ne puis me garer de l'avenir.

Quand le fleuve était profond, -je montais une barque ou un radeau; quand il ne l'était pas, je le passais à pied. Aurai-je ou non ce que je désirais? Je me mettais en peine et je cherchais. Si quelqu'un avait à régler une pompe funèbre, je m'y traînais, et je me démenais pour lui être en aide.

Tu n'as pas la force de m'aimer ; que dis-je? tu me prends pour un ennemi. Tu ne te soucies pas de ma vertu, et je suis pour toi comme un marchand dont on n'estime pas les marchandises. Autrefois j'étais malheureuse , et lu me nourrissais ; j'étais pauvre, et tu me nourrissais. Oui, tu m'as nourrie de ton pain; niais voici que tu me prends pour un poison.

J'ai là des provisions de bien bon goût; j'avais prévu l'hiver, quand je les préparais. Pour toi , tu prends gaiment une nouvelle femme, et tu me réduis à la pauvreté. Tu te donnes un air dur et méprisant, et lu me laisses en proie à la douleur, oubliant tous les biens que je t'avais donnés,

Elle chanta encore la chanson de deuil de l'amie qui a perdu son mari, et cette chanson la consola un peu. Elle était moins triste en songeant à toutes ses amies qui étaient mortes, qu'à son mari qui était absent.

L'hirondelle voltige irrégulièrement. J'-ai accompagné bien ioht mon amie qui partait : je lève les jeux et je ne la vois plus , et mes jeux s'épanchent comme par une pluie de larmes.

L'hirondelle, dons son vol , tantôt aime à s'élever, tantôt se précipite. J'ai accompagné assez loin mon amie qui parlait : je lève les jeux par là ; die a disparu pour moi : alors je m'arrête fondant en larmes.

L'hirondelle vole en chantant tour à tour d'une voix grave et perçante. Quand mon amie s'en alla, je l'accompagnai au midi par un assez long chemin. Je lève les yeux et je ne la vois plus, et je suis au désespoir.

Mon amie Tchong était sincère; elle était sûre, passionnée pour le bien , prévenante pour toute la duréede l'amitié, bonne et aimant à le prouver, circonspecte et ne donnant jamais prise. Moi, femme d'une vertu ordinaire, elle m'exhortait à faire honneur à mon mari, qui est bien loin.

Cependant Kong-fou et son beau-frère Hàn-wen s'acheminaient vers la Montagne d'or. L'un était inquiet sur la réponse du devin, l'autre était triste de quitter la maison paternelle; à peine était-il dans la campagne, qu'il se prit à chanter ces tristes vers :

La plante Gouo s'élève beaucoup ; mais elle a disparu; il ne reste que la plante Flao. Hélas, mes pauvres païens! ils m'ont donné la vie et la nourriture : quelle peine ils ont prise!

La plante Gouo s'élève beaucoup; mais elle a disparu; il ne reste que la plante Yu. Hélas, mes pauvres parens ! ils m'ont donné la vie et la nourriture, et ils n'ont eu que fatigues et maladie !

Quand la petite bouteille est vide, la cruche lait la iière. Les malheureux n'ont plus d'amis; mieux leur vaudrait mourir. Ils n'ont plus de père : ils sont là par terre sans assistance. S'ils sortent de chez eux , ils cachent bien avant leurs douleurs ; s'ils renlrcnt, ils ne trouvent pas de refuge.

Mon père m'a engendré , ma mère m'a enfanté et nourri. Quand j'étais tout enfant, elle m'élevait de son mieux et me touchait bien doucement. Elle veillait sur moi; elle me faisait croître et prendre des forces; elle me couvrait de sa protection; elle regardait de tous côtés, se tenait sur le qui-

vive; elle était là pour me garder et me défendre. A la maison, hors de la maison, elle me tenait chaudement dans ses bras. Je voudrais bien la paver de tout cela; mais prenez donc la mesure du ciel !

Le mont Nan-chan est haut et vaste; les vents y soufflent avec force. Tout le monde est à l'aise; pourquoi donc suis-je seul à souffrir?

Le mont Nan-chan est bien haut ; il embrasse une immense étendue; les vents y soufflent souvent. Tous ces gens sont heureux ; pourquoi suisje seul à me désoler toujours?

Kong- fou, voyant son frère si triste, se mit à chanter une chanson joyeuse pour consoler ce pauvre Hân-wen :

Il est tombé beaucoup de rosée , et l'herbe ne séchera qu'à la chaleur du soleil. Reposons-nous, prenons du plaisir, passons la nuit à table, et ne rentrons chez nous qu'après avoir bien bu.

La rosée est abondante; elle repose sur des herbes vigoureuses. Prenons du plaisir; passons la nuit à table, et quoique nous nous tenions dans des apparlcmens reculés, n'oublions pas les lois de la raison et du goût.

La rosée est forte; elle repose sur les buissons et les saules. Hommes sages! vous qui êtes habiles, yous dont on vante la sincérité, vous tous qui êtes

ici, vous savez bien toutes les convenances de l.ble.

Les fruits de l'arbre Tong viennent par rangées. Les hommes sages, au fort de la galle, n'ont jamais l'air de manquer à la décence et à la politesse.

Mais Ilân-wen, tout entier à sa tristesse, quand son frère avait fini son chant joyeux , reprenait son chant lugubre :

Je monte une montagne aride, sans herbe cl sans arbres , et de là je vais regarder la maison de mon père, et je le ferai parler ainsi: «Hélas ! mon fils travaille maintenant pour le roi; il n'a de repos ni le jour ni la nuit.*

Je monte une montagne plantée et couverte d'herbes , et de là je regarderai la maison de ma mère, et je la ferai parler ainsi: «Hélas! mon cher enfant sert déjà le roi, et il ne peut dormir ni jour ni nuit, mon pauvre enfant!

Je monte la crête droite d'une montagne, et de Jà je regarderai la maison de mon frère aine : «Hélas! dit-il, peut-être mon jeune frère travaille déjà pour le roi, et il s'épuise nuit et jour; ce qu'il a tout d'abord à faire, c'est de venir et de ne pas mourir là-bas.»

L'honnête et laborieux Kong-fou, voyant

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