‹ Contes et nouvelles litérairesChapitre 6 sur 62 · HT · texte numérisé non relu

HT

son frère si découragé, lui répondait et l'exhortait au travail et à la patience en ces termes :

Ceux qui abattent du bois à tour de bras, fredonnent leur Kan-kan. On coupe les arbres de Tan , on les range le long du fleuve, dont les eaux se rident et se sillonnent sous le vent. Si Ton ne sème pas, si l'on ne moissonne pas, comment avoir du grain pour nourrir une foule d'hommes? Si tu ne chassais pas, comment verrions-nous ces peaux de Kiu-en accrochées dans ton vestibule? Ce n'est pas être sage que de manger sans travailler beaucoup.

Ceux qui abattent du bois à tour de bras, fredonnent leur Kan-kan. Les bois, coupés pour faire des rajons de roues, sont disposés le long du fleuve, dont l'eau coule paisiblement. Si lu négliges l'agriculture, si tu ne fais pas ta moisson, où prendras-tu tes trente millions de mesures de blé? Si lu ne chassais pas, comment verrait-on ces peaux de sanglier accrochées dans ton vestibule? Celui-là n'est pas sage, qui travaille à demi et veut manger tout son soûl.

Celui qui abat le bois à tour de bras, travaille en fredonnant son Kan-kan. Le bois coupé pour faire des roues, se met le long du fleuve, dont l'eau tremble sous un petit vent. Si tu tiens mal

Ion champ, si -th ne fais pas ta moisson , comment rempliras-tu tes trois cents greniers? Si tu ne chassais pas, comment -verrions- nous ces alouettes accrochées à ton grenier? Gelui-là n'est pas sage, qui veut manger et ne rien faire.

Hàn-wen par ces sages paroles fut rendu à des pensées plus raisonnables. Peu à peu l'exercice, le grand air, la variété et la nouveauté de la route apportèrent à chaque pas de nouvelles distractions à ses chagrins. Peu à peu il abandonna son ame à toutes les impressions de la route ; le chant de l'oiseau, le travail du laboureur, le bleu du ciel, dans le lointain le sommet des montagnes, le nuage léger qui passe et qui se replie sur lui-même, le petit cri de l'insecte qui élève sa voix vers Dieu à sa manière, toutes ces choses réunies, tout cet éclat, toute cette vie, toute cette activité, portèrent l'espérance dans le cœur de Hàn-vven. Arrivé sur les bords d'un grand fleuve, il chanta avec transport ces vers en l'honneur de l'empereur :

Yoyez la rive du fleuve Ki; comme elle est riante avec la verdure de ses roseaux jeunes et frêles!

Notre prince est magnifique ; il ressemble à l'ouvrier qui taille et polit son ivoire; il ressemble à l'ouvrier qui taille et polit le diamant. Gomme il se présente gravement, avec quelle majesté, quel éclat et quelle grandeur ! Ce noble prince, ce grand sage, qui l'oubliera jamais?

Voyez la rive du fleuve Ki; comme ses verts roseaux donnent richement! Ce prince, orné de ses vertus, avec ses rubans pendant à chaque oreille, avec ses perles brillantes, qui sont disposées dans ses fourrures pour y f^ire étoiles; comme il se présente noblement ]

Voyez la rive du fleuve Ki ; comme ses roseaux verts sont beaux dans leur abondance. Ce prince magnifique ressemble à l'or et au plomb épurés par le feu. Il est admirable pour sa sagesse et sa grandeur d'ame; il plaisante et se divertit dans le char Tschong-kiao, mais toujours avec mesure.

Kong-fou, voyant la gaîté revenue au cœur de son jeune compagnon, prit à son tour un ton plus grave;

Un poirier s'élève tout seul près du chemin. J'appelle les hommes sages; je les prie de venir à moi. Je le souhaite bien fort, pourvu que j'aie ds quoi les faire boire et manger.

Je suis un poirier solitaire; j'ai grandi au détoui du chemin, et je demande à ces hommes sages s'ils

veulent se promener avec moi ; je le souhaite bien* fort, pourvu que j'aie de quoi les faire beire et manger.

À ces mots ((les hommes sages ", Hâm- Wen eut regret de sa gaîté de tout à l'heure > et , revenant à penser que lui, lui aussi, il allait devenir un homme sage, il répéta la complainte du laboureur:

Les oiseaux Pao volent; ils agitent leurs ailes , qui murmurent sou-sou. Ils s'abattent sur des chênes touffus. Puisqu'il faut poursuivre les affaires du roi et ne jamais les suspendre, on ne peut plus travailler aux champs et cultiver le millet. A qui recourront nos parens? Ciel bleu, qui es si loin de nous, dis-nous donc quand nous irons par là!

Les oiseaux Pao volent et agitent leurs ailes; iJs s'abattent sur les buissons. Puisqu'il faut mener à fin les affaires du roi et la chose publique, où prendre le temps du labourage? Et nos parens, comment vivront- ils? Ciel bleu, qui es si loin de nous, dis-nous comment cela finira!

Les oiseaux Pao volent en troupe; ils agitent leurs ailes, qui murmurent seu-sou. Ils s'abattent sur des mûriers épais. On ne peut se relâcher du service du roi ; on n'a plus le temps de cultiver le riz et le millet. Mais nos parens, qu'auronl-ils

so

à manger? Ciel bleu, qui es si loin de nous, quand reviendrons-nous à notre premier état?

Alors Kong-fou, voyant que l'esprit de son jeune frère allait trop loin, et voulant le faire rentrer dans de justes bornes, le regarda d'un air sévère, et il lui dit d'une voix basse et lente ces vers, où était résumée toute la sagesse de leurs pères.

Les champs sont pleins de ronces et d'épines, et c'est à qui les nettoiera. Il y a long-temps qu'on nous a donné celle lâche. Comment cela va-t-il ? Nous cultivons deux sortes de mil, et deux autres encore ont bien donné. Nos greniers sont pleins, le blé est en monceaux , et nous en avons des cent mille mesures. Là-dessus nous préparons le vin et les mets pour faire des offrandes et des cérémonies, pour avoir bonne chance, pour obtenir un grand bonheur.

On amène en grande pompe des taureaux et des bœufs gras, soit en hiver, et la cérémonie s'appelle Tching, soit en automne, et elle s';tppelle T'chang. Les uns les écorchent , les autres font cuire la chair, les autres la servent avec symétrie. Les cérémonies et les prières se font aux portes du vestibule, et tout a un air de grandeur. Le père antique d'où nous sommes descendus, était grand

Ct

et auguste. L'esprit qui nous protège agrée nos offrandes et nos cérémonies. Les descendons qui honorent leurs aïeux réussissent en ce monde 5 pour prix de leur piété , ils ont beaucoup de bonheur et une belle immortalité.

On a grand soin de la chaudière ; on a de grands vases pour les offrandes. Les uns grillent la chair, les autres la font frire. La maîtresse de la maison est bien propre; elle est pleine de décence et de dignité. Ceux qui prennent part aux cérémonies se versent mutuellement du vin, et celui à qui 011 verse du vin en verse à un autre. Tout est réglé par les lois et les usages. Qu'on rie, ou qu'on parle, c'est toujours décemment; aussi l'esprit leur veut-il grand bien ; il les récompense richement, il leur accorde l'immortalité.

Nous avons rempli de notre mieux tous ces devoirs; nous n'avons manqué à aucune formalité. Celui qui dirige les prières, nous avertit que ceux qui honorent leurs parens seront un jour trèsheureux, et que leurs descendans le seront aussi; que les mets offerts pour célébrer la mémoire des ancêtres sont une offrande et un parfum agréables à l'esprit ; qu'il accepte ces vins et ces viandes ; qu'en conséquence nous n'avons plus qu'à demander, et parce que nous n'avons rien néglige dans ces cérémonies, on le promet, ô père de famille, quelque chose de grand et d'éternel, et

ton bonheur augmentera de jour en jour et jusqu'à l'infini.

Les cérémonies terminées, on n'agite ni clochettes, ni cymbales; chaque descendant s'en va chez lui. Celui qui règle les prières parle ainsi : l'esprit accueille vos prières et les exauce. Le représentant des morts se lève; on le salue avec un roulement de clochettes et de cymbales, et on le reconduit. L'esprit tutélaire remonte au ciel ; aussitôt les grands personnages qui étaient présens, et la maîtresse de la maison, se retirent; le père de famille fait un repas particulier avec ses frères.

On apporte des instrumens dans les appartenons intérieurs; on fait un concert, et on se repose dans l'espoir d'un grand bonheur. On sert des mets, on fait bonne chère, on est plein d'accord et de gai lé. Quand on a bien bu et bien mangé, petits et grands se mettent à rendre grâces. L'esprit a agréé le vin et les viandes ; il les a acceptés , et il accorde longue vie au père de famille. Tout s'est fait en son temps et avec ordre. En pareille chose, il faut de l'exactitude. O vous tous, fils et petits-fils, suivez cet exemple, et gardez-vous de manquer à ces devoirs envers vos ancêtres !

Han-wen, entendant son frère parler ainsi, Laissa les yeux, se repentit d'avoir

parlé trop haut, et il monta en silence jusqu'à la Montagne d'or, résidence du vénérable Fa-haï.

Plus nos deux voyageurs s'approchaient du temple de la Montagne d'or, et plus ils étaient pénétrés de respect. Le temple est situé tout au sommet de la montagne; on découvre de loin les hautes tours qui s'élancent dans les airs. On y paï vient par des milliers de portes ornées de sculptures et chargées de pierres précieuses, dont l'éclat brille au loin. Il est entouré de toutes parts de rocs sourcilleux, qui rendent plus douce la clarté du soleil. Des ruisseaux limpides serpentent autour du temple avec un doux murmure, et sur leurs bords fleuris des vases immenses et chargés d'ornemens répandent dans l'air de célestes parfums. A mesure qu'on approche du temple, mille bruits de prières se font entendre : tantôt le sourd murmure des cloches , tantôt le bruit solennel des cantiques ; on croirait entendre de loin le bruit de la mer. Les arbres de la montagne protègent l'édifice du dôme épais de leur feuillage sacré. Souvent les flots qui entourent la

montagne de leurs replis écumeux, sont sillonnés par des barques ornées de riches peintures d'or et d'azur, et chargées de lettrés célèbres ou de voyageurs puissans.

Plus d'une fois il est arrivé que tel homme, qui était venu du pèlerinage de la Montagne d'or dans un simple but de promenade ou de curiosité frivole, touché tout à coup par la sainteté de ces lieux, a dit adieu à la richesse, aux vains honneurs du monde, pour se plonger dans les austères et délicieux devoirs de la vie religieuse. On peut dire que la Montagne d'or, ainsi chargée de merveilles, est tout-à-fait un séjour digne des dieux.

Les deux voyageurs se sentirent remplis de reconnaissance et d'amour à l'aspect de toutes ces merveilles. Ils entrèrent dans le temple en récitant leurs prières tout bas dans leur cœur. Après avoir parcouru plusieurs galeries, ils entrèrent dans le sanctuaire j là ils se prosternèrent humblement devant la statue de Fo. Bientôt après on les introduisit devant le grand- prêtreFahaï. Fa- haï était assis sous un dais magnifique j il avait toutes les apparences de la

force et de la santé; l'âge n'avait rien oté à la vivacité de ses regards. A l'aspect de Hân-wen et de son frère , il sortit de l'enceinte sacrée, et allant au-devant d'eux — Messieurs , leur dit-il après les saluts d'usage, veuillez entrer , afin que je vous offre le thé !

Kong-fou et Hàn-wen, charmés du bon accueil, obéirent sans hésiter à 1 invitation du vieillard; ils lui rendirent ses salutations, et après les aclions de grâces, ils entrèrent avec lui dans le couvent. Quand ils se furent assis à la place marquée par les rites et qu'ils eurent pris le thé, Fa-haï leur adressa la parole. — Ce matin, leur dit-il , pendant que j'étais en méditation , j'ai su d'avance que mes deux nobles hôtes devaient me surprendre de leur honorable visite; j'oserai leur demander quel est leur illustre nom?

— Votre disciple s'appelle Kong-fou, répondit le frère de Hàn-wen, et son surnom est Kien ; il est originaire de ce pays. Votre serviteur a un beau -frère nommé Hin; son surn> m est Sien, et son nom honorifique Han-wen. C'est un jeune homme d'un esprit actif et d'un naturel

excellent. Tout jeune enfant il est venu dans ma maison , son père et sa mère étant morts. Mais à présent il a senti le besoin d'être enfin un homme. Lui et moi nous avons besoin d'un bon conseil. Depuis long-temps nous avons entendu parler de la sainteté de cette pagode et de vos sublimes leçons sur la doctrine de Boudha (le Dieu Fo): voilà le motif qui nous a engagés à venir admirer ce temple et recevoir vos sages instructions. J'ignore si vous daignerez accueillir notre demande avec indulgence et bonté.

— Il y a long-temps, bien long-temps, répondit Fa-haï, que je désirais recevoir votre visite. Je sais que l'esprit plane sur la tête de ce jeune homme et le couvre de ses ailes. J'oserai demander à Monsieur Hân-wen s'il n'est pas instruit depuis son enfance dans les vers de nos poètes , dans les histoires de nos historiens, dans la philosophie de nos philosophes et dans les lois de nos législateurs?

— Oui, mon père, s'écria Hân-wen rempli d'étonnement, telles sont, en effet, les études de votre fils; comment avezvous pu le savoir?

— Mon fils, répondit Fa -haï en souriant, le vieux prêtre qui vous parle connaît le passé et l'avenir; d'ailleurs il n'est pas difficile, de voir que l'inspiration est répandue sur votre noble visage. Mais à quoi servent les dons de la nature, s'ils ne sont pas convenablement cultivés? A quoi sert l'intelligence sans la docilité, et comment pourrez -vous remplacer par vousmême les enseignemens des maîtres et l'exemple des sages? Mon avis est donc que'vous entriez dans la retraite et dans l'étude, et que vous mûrissiez par la réflexion les nobles idées que Boudha, le maître du monde, a mises dans votre sein, afin que vous soyez utile un jour à vousmême et aux aulres, et que votre nom soit honoré et béni.

A ces mots Hân-wen est saisi d'une noble émulation. — Les paroles de Fa- haï, se dit-il en lui-même, sont précieuses comme l'or et le jade; chacune de ses paroles est une vérité : comment donc pourrais-je ne pas lui obéir et ne pas me livrer tout entier à l'élude pendant qu'il en est temps, afin d'être utile à moi-même et aux autres,

afin que mon nom soit honoré et béni?

Il dit , et se jetant aux pieds du religieux : — Mon père, lui cria-t-il d'une voix suppliante, votre disciple vous rend grâce de votre bonté pour lui , et il vous dit qu'il est résolu à vous obéir et à se soumettre aux leçons des maîtres, afin d'être toujours digne de votre puissante protection et de vos bons avis.

— Levez-vous, mon fils, lui dit Fa-haï en lui tendant la main, je ne suis qu'un vieux prêtre de Fo ; mais, en embrassant la vie religieuse , j'ai adopté la bienveillance et la tendre pitié comme règles de ma conduite. Puisque votre esprit s'ouvre à la vérité, et que vous priez ce vieux prêtre de vous soumettre au joug de la raison , c'est la chose la plus facile. Je vous engage à rester quelque temps dans mon humble couvent, à vous livrer avec ardeur à l'étude, et à ne rentrer dans le monde que lorsqu'il en sera temps. Voilà mon conseil.

Hân-wen obéit au vieux prêtre. Il embrassa son beau- frère Kong-fou , non sans répandre quelques larmes- puis il entra

dans le couvent, où il fut reçu comme un frère par les disciples de Fa-haï.

Si le lecteur veut savoir ce qui se passa ensuite, qu'il lise le chapitre suivant.

Page 1