‹ Contes et nouvelles litérairesChapitre 51 sur 62 · CHANT XI · texte numérisé non relu

CHANT XI

Un nouveau combat commence. L'armée grecque sort des relranchcmens rvec des cris de fureur cl d'alégresse; les Trovens de leur côté étendent leurs bataillons sur la colline ; Hector parcourt tous les rangs. Tels que deux troupes de moissonneurs , qui, rangés aux deux bouts d'un vaste champ où Cérès étale toutes ses richesses, s'avancent à l'envi l'une contre l'autre, et font tomber à droite et à gauche des brassées d'épis : tels les Trojens et les Grecs se chargent avec furie, et sèment la terre de morts. Aucun des deux partis ne s'ébranle pour prendre la fuite; ils combattent tous de pied ferme et ne perdent pas un pouce de terrain, pareils à des loups carnassiers qui s'acharnent sur leur proie. La Discorde, mère des soupirs et des larmes; se réjouit de ^oir ce jeu sanglant; car elle était la seule dis dieux qui se fut engagée dans celle horrible rhélée : les autres immortels n'assistaient point à ce combat, ils demeuraient en repos dans leurs riches palais sur les divers sommets de l'Oljmpc. La victoire est encore cetle fois pour les Trovens d'Hector. Ulysse esl blessé; l'illustre Machaon reçoit une flèche à l'épaule.

Les Grecs, vojanl Machaon dangereusement blessé, craignirent que s'ils venaient à être repous-

ses , les Trovens ne l'achevassent, ou qu'il ne tombât vif entre leurs mains. Dans celte crainte, Idoménce, s'adressant à Nestor, lui dil : «Fils de Nélée, qui êtes la gloire des Grecs, dépèchez-vous, montez promptement sur votre char; prenez avec vous Machaon, et emmenez-levers nos vaisseaux. Un grand médecin comme lui vaut mieux que des bataillons entiers dans une armée; car il sait arracher et couper les traits qui sont dans les plaies, et par des appareils admirables il apaise les douleurs des blessés. *

Pendant qu'on emporte Machaon aux vaisseaux des Grecs, Achille, qui était sur son vaisseau à voir la défaite des Grecs, appelle son cher Patrocle, et ce fut là le commencement de son malheur,

« Pourquoi m avez^vous appelé?» dit Patrocle,

— « Je vous prie d'aller tout à l'heure demander à Nestor qui est celui qu'il ramène blessé de la bataille. A le voir de loin et par derrière, il res* semble à Machaon, fils d'Esculape; je n'ai pu le voir au visage, car les chevaux ont passé trop rapidement devant moi. 9

Patrocle part en même temps pour exécuter cet ordre et passe le long- des lentes et des vaisseaux, Nestor et Machaon, arrivés dans leur quartier, élaient descendus de leur char, et pendant qu'Eu-* rvmédon dételait les chevaux, les deux princes grecs se tenaient sur le rivage à se délasser et a so

rafraîchit aux douces haleines du vent, qui séchait la sueur dont ils étaient couverts. Après s'être un peu rafraîchis, ils étaient entrés daus la lente de Nestor, et s'étaient assis. La belle liécamède , fille du magnanime Arsinoiis, roi de Ténédos, que les Grecs, lorsqu'Aehille ravagea celte île, donnèrent à Nestor , pour honorer parce présent la sagesse cl la prudence qui rendaient ce vénérable vieillard supérieur à tous les autres hommes, leur avait préparé une boisson. Celle belle captive avait mis devant eux une table d'un bois précieux, parfaitement bien travaillée et soutenue par un pied d'un bleu céleste; elle leur avait servi dans un bassin du miel nouveau, de la fleur de farine et des oignons très-propres à irriter la soif; elle avait aussi mis sur la table la coupe de Nestor, que ce vieillard avait apportée de Pvlos. Celle coupe était d'une rare beauté et ornée de clous d'or; elle avait quatre anses, soutenues chacune de deux colombes d'or, et elle était à deux fonds; il n'y avait point d'homme qui put la soutenir quand elle était pleine; mais Nestor la tenait facilement. Flécamède, semblable aux déesses, avait mis dans cette coupe une boisson mixlionnée avec du vin de Piamne, où elle avait râpé du fromage et dékryé de la fleur de froment.

Nestor et Machaon, après avoir élanché leur soif, s'entretenaient ensemble. Dans ce moment

Patrocle se présente à la porte. Nestor, qui le voit le premier, se lève de son siège, le prend par la main , et le presse de s'asseoir. « Divin vieillard, lui dit Patrocle, je n'ai pas le temps de m'asseoir; ne me retenez pas, je vous prie; je dois ce respect à celui qui m'a envoyé de ne pas le Faire attendre; il a l'impatience de savoir qui est celui que yous avez ramené blessé, et je vois que c'est le grand Machaon. Permettez donc que j'aille lui rendre réponse. Vous connaissez, sage Nestor, le caractère de ce héros : il est violent et emporté, et l'excuse la plus légitime ne met pas toujours à couvert de sa colère. »

Nestor lui répond : « Eh ! d'où vient donc cette compassion d'Achille pour les Grecs qui ont été blessés dans le combat? il ne connaît pas encore la grandeur de la perte que nous avons faite. Tous nos plus vaillans généraux sont blessés, et on les a emportés dans leurs tentes. L'intrépide fils de Tydée, blessé; le vaillant Ulysse, blessé; le roi Agamemnon, blessé; Eurypjle a la cuisse percée d'un coup de flèche; et voilà encore le grand Machaon que je uens de ramener. Mais Achille avec toute sa valeur est peu touché de voir périr tous les Grecs, et il n'en a aucune compassion. Qu'altend-il donc? que nos vaisseaux soient en proie à nos ennemis? qu'ils soient dévorés par les ilammes, et que nous-mêmes, les uns après les

autres nous tombions sous l'épée des Trqyens ? car mes forces ne sont plus comme autrefois dans ma jeunesse. Eli ! plût aux dieux que j'eusse la vigueur que j'avais, lorsque je ravageai les terres des Eléens, que j'emmenai leurs troupeaux par droit de représailles, et que je fis mordre la poussière au I aillant Itymonée, fils d'Hjpérochus, qui régnait en Elide! Mais Achille jouira seul de sa valeur. Oh , qu'un jour il se repentira de sa dureté ! Mon cher Palrocle, rappelez-vous les paroles de votre père au moment de votre départ.

«Votre départ étant résolu, le père d'Achille et votre père vous donnèrent à chacun leurs ordres. Pelée ordonna à son fils de se distinguer toujours par sa valeur, et de s'élever par là au-dessus de tous les autres chefs de l'armée; et Ménœlius vous dit en notre présence : « Mon fils, avez toujours devant les yeux qu'Achille est au-dessus de vous par sa valeur et par sa naissance; mais souvenezvous en même temps que par votre âge vous êtes au-dessus de lui ; servez- vous de cet avantage, et pour lui donner vos avis, et pour le conduire dans toutes ses entreprises ; il suivra sans peine vos conseils, si vous lui en donnez de bons.» Voilà les avis que vous donna ce sage vieillard, et vous les avez oubliés. Il est temps que vous les rappellie! dans votre mémoire et que vous les pratiquiez. Tâchez donc par vos conseils de vaincre le ressen-

timent trop obstiné du grand Achille. Qui sait si quelque dieu favorable ne vous donnera pas la force de le toucher et de le persuader? Les remontrances d'un fidèle ami sont d'un grand poids et d'une grande efficace. »

Ainsi parla le sage Nestor pour relever le courage de Patrocle, qui le quitta sur l'heure et se rendit auprès d'Achille.

Page 1