‹ Contes et nouvelles litérairesChapitre 55 sur 62 · CHANT XVI · texte numérisé non relu

CHANT XVI

Pendant que les Grecs et les Troyens combattaient avec tant de furie, Patrocle se présenta devant Achille : ses jeux, pareils a une source qui du haut d'une roche escarpée roule continuellement ses eaux, inondaient son visage d'un torrent de larmes. Le divin Achille, touché de le voir en cet é'at, le prévient, et lui adresse ces paroles : « Mon cher Patrocle, qu'avez-vous? d'où vient que vous pleurez comme une jeune enfant qui suit sa mère et qui, la retenant par son voile, et la regardant toujours avec des veux baignés de pleurs, l'arrête, quelque pressée qu'elle soit, jusqu'à ce qu'enfin elle l'ait obligée à la prendre entre ses bras; vous pleurez de même, mon cher Patrocle. Avez-vons quelque chose à annoncer à mes troupes, ou à m'apprendre à moi-même? vous est-il venu de Phthie des nouvelles fâcheuses que nous ne sachions point? seriez -vous le seul qui les eussiez reçues? on m'a pourtant assuré que votre père vit encore. Serait-ce de voir les Grecs punis enfin de leur injustice et de leur fierté? Parlez, ne me cachez point la cause de votre douleur, que je sache comme vous ce qui vous afflige. *

Aces paroles, généreux Patrocle, vous répondîtes avec un profond soupir : «Fils de Pelée, Achille

le plus Taillant des Grecs, ne me reprochez pal nies larmes, elles ne sont que trop justes; les Grecs sont réduits à l'extrémité; tous les plus vaillans de l'année sont blessés ; le magnanime Diomède blessé; le prutlant Ulysse et Agamemnon blessés; Eurypyle a la cuisse percée d'un coup de flèche, et les médecins soûl occupés à les secourir. Et nous, Achille, vous êtes toujours implacable! Ah, que jamais une colère aussi inflexible que la vôtre, ne s'empare de mon cœur! Ne serez-yous grand (pie pour le malheur de vos amis? pour qui rrseï vczvous le secours de votre bras, si vous ne L'accordez aux Grecs et à votre partrie? cruel ! non, Je vaillant Péléc n'est point votre père; et la déesse Thétis ne tous a point porté dans ses flancs; la mer orageuse vous a enfanté; un rocher vous a donné la naissance, vous en avez toute la dureté; au moins permettez que je prenne vos aimes, peut-être que les Troyem, me prenant pour vous,. se retireront effrayés et laisseront respirer nos troupes presque accablées. Il ne faut qu'un moment pour ranimer une armée abattue. y>

Aclnllc ne peut résister à la prière de son ami Patrocle : prends mes armes, lui dit-il, et va combattre les Troyens, et repousse-les de la flotte des Grecs; et vous, grands dieux, Jupiter, Apollon, et Minerve, faites qu'aujourd'hui aucun des Troyens ni des Grecs n'évite la mort, cl qu'ils périssent

tous dans le combat les uns par les mains des autres, afin que nous deux, demeurés seuls, nous ayons la gloire de renverser les murs sacrés du superbe Ilion !

Il dit, et Patrocle s'arme de l'airain étincelant; d'abord il prend les bottines, qui s'attachent avec des boucles d'argent; il endosse la cuirasse peinte de diverses couleurs, et toute parsemée d'étoiles d'or; il met sur ses épaules le baudrier d'où pend la redoutable épée dont la garde et la poignée étaient ornées de clous d'argent; il arme son bras du pesant bouclier, et met sur sa tète le terrible casque sur lequel flottait un panache de crin de chenal , et choisit les javelots les plus propres à sa main. La pique d'Achille fut la seule de ses armes qu'il ne prit point, car elle était si forte et si pesante, qu'aucun des Grecs ne pouvait s'en servir; il n'y avait qu'Achille au monde qui pût la lancer; le centaure Chiron, qui l'avait coupée lui-même sur les sommets du Pélion, l'avait donnée à Pelée, afin qu'un jour elle fût teinte du sang de plusieurs héros.

Palrocle ne fut pas plutôt armé, qu'il ordonna à Aulomédon d'atteler son char; c'était celui de tous les Thessaliens qu'il estimait le plus après Achille; il avait une confiance entière en son courage, et il le regardait comme un compagnon d'armes incapable de l'abandonner dans les plus

grands périls. Automédon obéit; il allelle d'abord ses deux chevaux Xanthe et Balius, qui à la course étaient aussi légers que les vents. Le Zéphyre les avait eus de la Harpie Podarge, qui paissait dans une prairie sur les bords de l'Océan. Automédon met à la volée le fameux Pédasus, qu'Achille avait pris au sac de la ville d'Eélion, et qui, tout mortel qu'il était, égalait en vitesse les chevaux de race immortelle.

Ecoutez la prière d'Acbille : « Puissant Jupiter! grand dieu! vous avez déjà daigné exaucer mes prières, vous m'avez comblé d'honneurs, et vous avez fait sentir aux Grecs les terribles effets de votre colère; accomplissez encore le désir de mon cœur. Je vais me renfermer dans mon camp, et envojer au combat le plus cher de mes amis à la tète de mes troupes; couronnez-le de gloire, puissant Jupiter, dont la providence s'étend sur tout, fortifiez son bras, et affermissez son courage, afin qu'Hector connaisse que mon fidèle serviteur sait combattre, quoique éloigné de moi, et que ses mains ne sont pas seulement invincibles quand il me suit dans les batailles et que j'affronte avec lui les plus grands périls. Après qu'il aura repoussé Pennerni et sauvé la flotte, faites qu'il revienne Kftc ses armes et ses compagnons.»

Patrocle sous les armes d'Achille se montra cligne du héros, son ami. A son aspect les Trovens pren-

lient l'épouvante, Hector s'enfuit; grâce à Patrocle^ la flotte des Grecs est sauvée. Mais enivré par sa victoire, Patrocle oublie les conseils et les recommandations du héros, la victoire l'emporte trop loin : il avait promis de revenir aussitôt que les ïrovens seraient repoussés ; vaine promesse ! et alors, généreux Patrocle , la fin de votre vie commença à se faire voir : le terrible Apollon marche contre vous à travers les phalanges sans être vu, car il était enveloppé d'un épais nuage; il s'arrête derrière Patrocle, et du plat de sa main il le frappe sur le dos entre les deux épaules; un ténébreux vertige s'empare en même temps de lui; ses jeux sont obscurcis; Apollon délie son casque qui roule aux pieds des chevaux; le panache est souillé de sang et de poussière, ce panache orgueilleux et menaçant, qui jamais n'avait louché la terre, et qui dans les sanglantes alarmes avait toujours ombragé la belle le le du divin fils de Thétis; mais alors Jupiter le donna à Hector, afin qu'il en parât sa tète pendaut le peu de temps qu'il avait à jouir de la lumière du soleil, car il touchait à sa dernière heure. La pique de Patrocle, toute forte, toute pesante et toule garnie d'acier qu'elle était, se rompt entre ses mains; son bouclier, qui le couvrait tout entier, se détache et tombe à ses pieds, et Apollon lui-même lui délie sa cuirasse: alors Fétonnemenl et la frayeur lui glacent les es-

prits; ses forces l'abandonnent, il demeure immobile. Un Dardanicn , profita ni île ce moment, s'approche, et lui donne un coup de pique entre les deux épaules; c'était le fils de Panthus, le vaillant Euphorbe, qui en force, en courage, en adresse à mener un char, et en vitesse, surpassait tous ses compagnons, et dont les premières armes étaient célèbres par la mort de vingt guerriers qu'il avait précipités de leurs chars dans la mêlée : ce fui lui, généreux Patrocle, qui vous blessa le premier; mais il n'eut pas la gloire d'achever de vous vaincre, action (rop au-dessus de ses forces; car retirant promptement sa pique, il regagna son bataillon et n'eut pas la hardiesse d'attendre Patrocle nu et désarmé. Le fils de Ménœtius, qui se sentit dompté par la main d'Apollon et affaibli par sa blessure, tâche, pour éviter la mort, de regagner le gros de ses Thessaliens. Hector vovant ce héros se retirer du combat et dangereusement blessé, traverse tous Jes rangs, et s'approchant le perce de sa pique : Patrocle tombe avec grand bruit, et plonge tous les Grecs dans le deuil et dans les regrets d'une si grande mort.

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