CHANT XIX
Achille, couvert de ses armes divines, se met à la tète de l'armée des Grecs. Achille invoque le nom de Patrocle :
«Mon cher Patrocle, je n'aurais pas été plus sensible à la perte de mon fils, qu'on élève dans l'île de Scvros, si tant est que mon cher Ncopto-. lème vive encore } j'avais, toujours espéré que je périrais seul sur ce rivage, que tu me survivrais, que tu t'en retournerais à Phthie, que tu prendrais mon fils à Scvros, que tu le mènerais dans mon palais, et que tu le mettrais en possession de mon
royaume; car pour mon père, ou il n'est plus, ou, s'il respire encore, son grand âge et les chagrins dont il est accable dans la cruelle attente de la funeste nouvelle de ma mort, termineront bientôt sa triste et languissante vie. »
En même temps il s'adresse à ses chevaux, il leur dit d'un ton terrible: « Xanlhe et Balius, dignes enfans de Podarge, souvenez-vous de ramener plein de vie dans le camp des Grecs celui qui tient vos guides, après que nous nous serons rassasiés de meurtre et de sang, et ne le laissez pas sur le champ de bataille comme vous y avez laissé Patrocle percé de coups. »
Xanthe, touché de ce reproche, tourne la tète; les crins de son cou recourbé tombent le long du joug et traînent à terre, et la déesse Junon lui ayant donné une voix articulée, il dit : « N'en doutez point, vaillant Achille, nous vous sauverons aussi des dangers de cette journée; mais l'heure de votre mort approche, et nous ne pourrons en être accusés : le puissant Jupiter cl l'iné- "\ i table destin en seront seuls la cause. Ce n'est nullement par notre paresse et par notre lenteur que les Troyens ont dépouillé Patrocle de ses belles armes : c'est le fds de Latone , ce dieu qui est si redoutable par ses traits, c'est lui qui Ta tué dans les premiers rangs et qui a donné à Hector la gloire de ce triomphe. Car pour nous, nous égalerions
à la course la vitesse du Zéphyr, le plus léger de tous les vents. Une pareille mort vous attend vousmême, et tel est l'ordre de la fatale nécessité, que vous périssiez sur ce rivage par la main d'un homme et par celle d'un dieu. »
CHANT xx.
Les combats recommencent. Le terrible Achille se jette au plus fort de la mêlée, et rien ne résiste à ses coups. Voilà ce qui se passe sur la terre. En même temps tous les dieux sont réunis dans le ciel ; ils arrivent des divers sommets de l'Olympe. Ils sont tous assemblés; tous, même les fleuves, les nymphes des forêts, des fontaines et des prairies. « Allez combattre , leur dit Jupiter; vous pouvez descendre sur la leire et prendre part au combal; car si Achille attaque les Troyens, c'en est fait des Tiovcns. Pour moi, je reste seul au sommet de l'Olympe, spectateur de celle lutte.» Il dit : les dieux se mêlent aux hommes; mais Achille triomphe même des dieux. Achille lait un horrible ravage dans les rangs des Trovcns ; un nombre infini de braves guerriers tombent sous l'effort de son bras, et des ruisseaux de sang inondent le champ de bataille. Et tels qu'on voit dnns une aire spacieuse des bœufs grands et forts fouler la moisson et faire sauter partout les grains hors des
épis 7 tels on voit les chevaux d'Achille fouler aux pieds les armes et les morts , et faire jaillir le sang tle dessous leurs pieds et de dessous les roues; le char en est souillé; le héros lui-même en est couvert, et, insatiable de gloire et de vengeance, il se plaît au milieu de ce carnage et de celte horreur.
CliAKT XXI.
Qui dira celte mêlée des dieux et des hommes? Achille poursuit les Tnyyens même dans les eaux du Xanthe. Le fleuve indigné soulève ses ondes pour arrêter les ravages du héros. Alors Vulcain arrive au secours d'Achille, et il embrase les eaux du Xanthe. Le Xanthe, desséché par Vulcain, appelle le Simoïs à son secours; les deux fleuves unissent contre Achille leurs ondes indignées. En même temps Mars attaque Minerve, qui le renverse d'un coup de pierre; Vénus, qui arrive au secours du dieu Mars, tombe à ses côtés, frappée aussi par Minerve. A l'aile opposée Neptune se bat contre Apollon. Cependant Achille continue ses ravages; il chasse les Troyens dans leurs murs. Ce jour-là Troie élait prise par Achille et tombait sous ses coups; mais Apollon ne lui laissa pas remporter la victoire; car enlevant Agénor, il le couvre d'un épais nuage cl le met en sûreté. En même temps, pour tromper le fils de Pelée, et
pour l'empêcher de poursuivre les Troyens , il prend la figure d'Àgénor et se présente à ce héros, qui, croyant voir celui qui vienl de le frapper, se met à le poursuivre. Le faux Agénor mesure sa fuite à la vîtrsse de son ennemi et se contente de le devancer de quelques pas pour enflammer davantage son espérance.
Pendant que l'impétueux Achille le poursuit autour d'un champ et qu'il l'a déjà détourné vers le hord du Scamandre, pensant le tenir a tout moment, les Trojens entrent en foule dans la ville, qui en très-peu de temps se trouve pleine de toutes ces troupes débandées. Leur frayeur était si grande, qu'arrivés même devant les portes, ils n'avaientpas le courage de s'attendre les uns les autres, et de reconnaître ceux qui s'étaient sauvés et ceux qu'ils avaient perdus dans le combat; mais ils fondent tous dans la ville avec impétuosité, chacun n'attendant son salut que de sa légèreté et de sa vitesse.
Arrivé à celle partie de son histoire, le vieux poète suspendit son récit lin instant. Déjà l'aurore se montrait dans le ciel, jetant de côté et d'autre les roses pâles encore du malin; mais toute la famille de son hôte était si attentive, et lui-même il se sentait si inspiré, qu'il ne voulut pas
remeure au lendemain la fin de cette grande histoire.
<( Mon histoire touche à sa fin, leur dit-il ; vous allez savoir comment tomba Hector, le rempart de Troie, sous les coups d'Achille. Soyez- moi encore un instant favorables et prêtez-moi toute votre attention ! a