‹ Contes et nouvelles litérairesChapitre 60 sur 62 · CHANT XXII · texte numérisé non relu

CHANT XXII

Le vieux Priam csl assis au sommet de la lonr. A l'aspect d'Achille, qui revient plein de fureur contre les murs de Troie, le vieillard se sent pâlir et trembler. — « O mon cher Hector! dit-il à son fils, rentre, ô mon cher fils, je l'en conjure au nom des dieux , rentre pour sauver les Trovens et les Troyennes ! n'achève pas de combler de gloire le fils de Pelée, et conserve-loi pour nous! Que si toutes ces considérations ne peuvent le loucher, aie pitié de ma vieillesse ; c'est peut-être la dernière grâce que j'ai à le demander, accorde-la-moi, je t'en conjure, pendant que je suis encore en état de sentir et de connaître ce que tu feras pour moi. Hélas! le fils de Saturne ne m'a donc laissé vivre si longtemps que pour me faire périr avec plus de cruauté, après m'avoir fait voir tous les malheurs

ensemble, mes fils noyés dans leur sang, mes filles traînées avec violence, les appailemens de mes femmes forcés, mes enfans à la mamelle écrasés contre la pierre, mes belles-filles menées captives par un superbe vainqueur; et après que la colère du Ciel aura étalé à mes jeux tous ces cruels spectacles, enfin un soldat insolent viendra plonger le fer dans mon sein, et les chiens, qui sont nourris dans mon palais et qui gardent mes portes, se rassasieront du corps et s'enivreront du sang de leur maître qu'ilsne reconnaîtront plus. Un jeune homme mort en combattant peut être vu sans horreur étendu à terre, tout nu, percé de coups et tout défiguré par le sang et par la poussière; mais un vieillard, à qui [es années ont blanchi les cheveux, et qu'elles ont depuis longtemps éloigné des combats, de Je voir gisant sur la terre tout découvert à la face du ciel, et le jouet des bêles, c'est le plus horrible et le plus pitojable de tous les spectacles qui peuvent être exposés aux jeux des misérables mortels. »

En achevant ces mots, il s'arrache les cheveux et se meurtrit le visage, et il ne peut fléchir Hector. Sa mère, d'un autre côté, jetant des cris horribles, et baignée de pleurs, découvre d'une main son sein et de l'autre elle le montre à son fils. — « Mon cher fils, prends pitié de mon âge! voilà le sein qui l'a nourri, voilà les flancs qui l'ont

porté; toutes les peines que tu m'as données, lu peux me les pajcr aujourd'hui! Evile cet homme cruel et rentre dans la ville ; car si tu tombes sous ses coups , que deviendrons -nous, ton père et moi chargés de vieillesse? je n'aurai même pas la consolation d'arroser ton corps de mes larmes sur ton lit funèbre! ta chaste Andromaque ne pourra te fermer les jeux; mais tu seras traîné loin de nos murailles, et tu serviras de pâture aux chiens et aux oiseaux, près des navires des Grecs!»

A quoi répond Hector : « Il faut rentrer dans Troie tout couvert du sang d'Achille, ou mourir glorieusement de sa main», et il attend son ennemi.

Cependant Achille s'approebe, pareil au dieu Mars. A sa vue Hector est troublé ; il s'enfuit dans la plaine, éperdu, hors de lui : Achille le poursuit, comme l'épervier poursuit la colombe. Achille poursuit vivement Hector. En même temps il fait signe à ses troupes de ne pas tirer sur Hector, de peur que quelqu'un ne ternisse sa victoire. Mais, quand pour la quatrième fois ils furent arrivés aux deux sources du Scamandre, alors Jupiter, prenant ses balances d'or, met dans leurs bassins les deux destinées d'Hector et d'Achille, et les élevant de sa main toute-puissante, il examine leur poids. Celle d'Hector, plus pesante, emporte la balance et se précipite dans les enfers.

Cependant Achille s'arrête pour reprendre haleine; en même temps le courage revient au cœur d'.'ïeclor. « Fils de Pelée, dit-il, je ne fuirai plus le combat; tu m'as poussé trois fois autour de la ville de Priam ? et je n'ai osé l'attendre : à présent mon cœur m'inspire la force et la hardiesse de le résister, quelle que soit l'issue de ce combat, ou ta mort , ou la mienne! »

Il dit, et tirant un large cimeterre qu'il avait à son coté, et ramassant toutes ses forces, il fond sur Achille, tète baissée, comme un aigle fond du haut de la nue sur un lièvre ou sur un tendre agneau.

Achille vole en même temps contre Hector; une implacable fureur s'empare de son courage ; il se couvre de son large bouclier; quatre panaches d'or, dont Vulcain avait ombragé son casque, flottent sur sa tête terrible, et tel qu'est le feu de l'étoile du soir, qui brille la nuit au milieu des autres astres, tel est l'éclat du fer élincelant dont sa main est armée et dont il va frapper son ennemi. Il le mesure des veux pour chercher où il pourra enfoncer sa pique; car il voit tout son corps couvert des belles armes qu'il a enlevées au fils de Méuœlius. Enfin, entre la cuirasse et le casque il aperçoit tout découvert un endroit de la gorge au-dessus de la clavicule, et c'est par là que l'amc s'envole arec le plus de rapi-

loo .

dite. Achille le frappe à cet endroit et lui perce le cou d'outre en oulre. Le fer mortel ne lui coupa pourtant pas le gosier.

« Achille, dit Hector, j'élève ces mai us mourantes à tes genoux, et je te conjure par tout ce que tu as de plus cher, par ta propre rie et par ceux qui t'ont donné le jour, ne me laisse pas en proie aux chiens et aux oiseaux de ces rivages; reçois plutôt l'or et l'airain et les riches présens que mon père et ma mère ne manqueront pas de t'ofTrir; rends-leur mon corps, afin que IcsTrojeus et les Trovenncs m'élèvent un bûcher et arrosent mon tombeau de leurs larmes ! *

L'impitoyable Achille répond ainsi aux prières d'Hector: « Meurs! pour moi, je mourrai quand il plaira à Jupiter. » Hector expire; les ténèbres de la mort lui couvrent les jeux, et son ame s'envole dans les enfers, gémissant de la destinée qui la forçait d'abandonner tant de jeunesse et tant de vigueur. Les Grecs accourent en foule autour du cadavre d'Hector; ils ne peuvent se lasser d'admirer la taille et la beauté merveilleuse d'Hector.

Achille exerce sur Hector des indignités inouïes : il perce ses deux talons, fait passer des courroies tvKit au travers, L'attache à sou char de manière que sa tête traîne à terre, et moulant sur ce char, après v avoir placé les armes de son ennemi , il le pousse à toute bride. Les beaux cheveux d'Hector

traînent confusément dans la poussière, el sa tète, emportée par la rapidité du char, ensanglante le sable; celte tête, qui était il n'j a qu'un moment si pleine de beauté et de grâces, est abandonnée par Jupiter à la rage de ses ennemis, et outrageusement déshonorée au milieu de sa patrie.

Hécube, qui de dessus les murailles yoit son fils si indignement traité, s'arrache les cheveux, et jetant loin d'elle le voile qui la couvre, elle remplit l'air de ses gémissemens. Priam y répond par ses cris lamentables; de tous côtés on n'entend que sanglots, que pleurs, que hurlemens; la désolation n'aurait pas élé plus grande, quand Troie eût été dévorée par les flammes et en proie à l'ennemi. Les Trojens peuvent à peine retenir ce père infortuné, qui à toute force veut sorlir des portes, et qui, se jetant par terre, embrasse les genoux des uns et des autres, les appelle tous par leur nom, et les conjure de ne pas l'arrêter.

Andromaque n'avait encore rien su d'Hector $ on ne lui avait pas même fait savoir la triste nouvelle, qu'après les troupes rentrées, il était demeuré seul hors des portes d'Ilion. Enfermée dans l'appartement le plus reculé du palais, elle travaillait à un ouvrage de broderie, où avec Tor et la soie elle faisait toutes sortes de ligures et de fleurs; elle avait même ordonné à ses femmes de préparer un bain pour Hector quand il serait rc-

venu du combat. Elle ignorait ses malheurs, elle ne savait pas que ce bain serait inutile, et que la déesse Minene par les mains d'Achille avait triomphé de son mari; mais dans ce moment elle entend sur la tour des cris et des gemissemens effroyables. Lu tremblement la saisit; son ouvrage lui tombe des mains, et se Icyant avec précipitation; « Que deux de mes femmes me suivent, s'écrie- 1- elle , il faut que j'aille moi-même voir ce qui se passe; j'entends la voix de la reine; mon cœur saisi est prêt à me manquer, et mes genoux ne peinent me soutenir. Ah! sans doute les fils de Priam sont menacés de quelque malheur horrible. Grands dieux, que mes frajeurs soient vaincs! je crains qu'à, l'heure que je parle, Achille n'ait détourné Hector seul loin de nos remparts, qu'il ne l'ait poursuivi dans la plaine, et qu'il n'ait déjà triomphé de cette valeur héroïque; car mon cher Hector a toujours affronté les plus grands périls; il ne s'est jamais fait un rempart de ses troupes; il les a toujours d vancées .sans regarder même s'il en était suivi. En finissant ces mots, elle sort de son appartement comme une Bacchante, le cœur palpitant et oppressé; ses femmes la suivent. En arrivant sur la tour au milieu des soldats, elle avance la tète entre les créneaux, et jetant de tous côtés ses regards timides, elle aperçoit Hector que les chevaux d'Achille traînent indignement vers les na-

vires des Grecs. A ce spectacle un nuage noir lui couvre les yeux, elle tombe évanouie, et son ame est prête à s'envoler. Tous les ornemens qui brillent sur sa tète, tombent confusément autour d'elle, ses bandelettes, ses nœuds, ses poinçons , et le voile précieux qu'elle avait reçu des mains de la déesse Ténus, le jour qu'Hector l'avait épousée dans le palais d'Eétion. Les princesses ses bellessœurs empressées autour d'elle, la relèvent, et n'oublient rien pour la rappeler à la vie. Dès qu'elle rouvre les jeux, et qu'elle commence à se reconnaître, elle jetledes cris affreux : «Mon cher Hector . . . malheureuse Andromaque ! bêlas sous quel astre sommes- nous nés tous deux, vous à Troie, et moi à Thèbes! Cher époux, que deviendra l'unique fruit de notre mariage, ce cher fils que vous abandonnez dans un âge si tendre, où il aurait si grand besoin de votre secours? Des étrangers s'empareront de son bien, car le même jour qui fait un orphelin, lui ôle ses amis et le livre à tous les malheurs ensemble. Il ne paraîtra jamais en public que la tèle baissée et qu'avec mille sujets de mortification ; il ne trouvera ni protection ni appui; il ira de porte en porte chez les amis de son père mendier du secours, et les amis de son père ne daigneront pas l'écouler; s'il y en a quelqu'un qui soit louché de sa misère, il ne le soulagera qu'à peine, et d'une main avare qui le laissera dans la

nécessité. Ses camarades même le mépriseront et De Tondront ni l'inviter à leurs fêtes, ni le mettre tic leurs plaisirs. Ils pousseront leur dureté jusqu'à l'insulte : Va, malheureux, lui diront-ils, ton père n'assiste plus à nos (êtes, cl ils lui feront un reproche de ce qui déviait exciter leur compassion. Tous les jouis mon fils reviendra, le visage baigné de pleurs, renouveler les douleurs de sa mère. Quel changement! mou cher Astyanax, qui était nourri sur les genoux de son père avec tant de soins, et qui tous les jours, lorsqu'il était las de jouer, s'endormait tranquillement dans les bras de sa nourrice, que deviendra-t-il privé de son père? car vous seul, mon cher mari, vous étiez notre rempart, et aujourd'hui vous allez servir de pâture aux chiens et aux vautours près des vaisseaux des Grecs, et quand les animaux impurs seront rassasiés, les lestes de votre corps seront dispersés sur le rivage, et en proie à la corruption , sans pouvoir être seulement couverts. Hélas, à quoi nous servent tant de ricins et belles étoffés que nous avons dans le palais, et qui sont l'ouvrage de mes femmes! aucune ne vous servira. Je les ferai toutes consumer par les flammes; inutile offrande, mon cher Hector, puisque vous ne serez pas couché sut cet amas précieux qui couvrira ce vain bûcher; mais ce sera au moins un honneur que je \ous rendrai au milieu de tous les Tro\ens. »

En prononçant ces mots, elle redouble ses soupirs et ses larmes, et toutes les Trovennes accompagnait ses gémissemens de leurs plaintes et de leurs cris.

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