CHAPITRE III
Kong-fou, resté seul, prit congé du vieux prêtre; il descendit lentement la Montagne d'or, et de temps en temps il se retournait, espérant voir son jeune beaufrère Hàn-wen, mais il ne voyait que le temple et ses tourelles, et au-dessus des tourelles les grands arbres, et au-dessus des grands arbres, le ciel bleu. Kong-fou descendit bien tristement la montagne, mais peu à peu son cœur redevint libre et joyeux, en pensant qu'il allait revoir sa femme bien-aimée, et qu'un jour il reverrait son beau- frère Hàn-wen estimé et respecté de tous.
Et tout en songeant à sa femme, Kongfou répétait la chanson du retour :
La sauterelle Tsao-lchong- chante son yao-yao : la sauterelle Fou-tchong s'avance en sautillant.
Quand les femmes ne voient pas revenir le bon mari, elles prennent l'alarme, et leur cœur bondit comme s'il quittait sa place. A la vue du bon mari , — voilà mon cœur, disent - elles , qui reprend tranquillement sa place !
Elles montent la montagne du midi pour y cueillir l'herbe Kin. En l'absence du bon mari, elles prennent l'alarme et se rembrunissent le visage. Revient-il, voilà disent-elles, que je me réjouis dans l'ame.
Elles montent la montagne du midi pour y cueillir l'herbe Ouei. En l'absence du bon mari — j'ai le cœur tourmenté, disent-elles, et je sèche de douleur. Au retour du bon mari — voilà que j'ai le cœur en paix, disent-elles.
De son côté, Kiu-yong, le cœur gros de soupirs, s'abandonnait à sa douleur, ne pensant pas que son mari était si proche.
Le vent ne s'apaise point. S'il me regarde, ce bouffon plein d'étourderie, plein d'orgueil, il rit, il plaisante. Et moi j'ai l'ame en peine!
Au souffle du vent l'air se charge de poussière. Il lui arrivera de vouloir venir à moi avec un visage ami; mais il ne vient pas, il ne s'approche pas; et moi je suis toujours agitée!
Le vent souffle et le ciel est à l'orage ; le même jour le ciel est orageux, et il est encore orageux.
J'ai beau me coucher, je ne puis dormir, j'ai des fluxions à la tête, et des larmes dans les yeux. Le ciel est orageux; il retentit de tonnerres redoublés, en se faisant écho. Je ne puis dormir, et je pense solitairement.
Le chanvre croit parmi les coteaux; ils pourraient bien y retenir mon Tse-tsue ; et plût au Ciel qu'il vint et qu'il fut heureux!
Il y a des moissons parmi les coteaux ; n'y retiennent-elles pas monTse-koue? Ah, s'il pouvait venir et souper avec moi !
Il y a des pruniers parmi les coteaux; on les retient peut-être par là, on les retient peul-èlre par là. Je voudrais qu'ils me donnassent des perles, je les porterais suspendues à mes côtés.
Au même instant Kiu-yong entendit frapper à la porte; c'était son mari, son bon mari, qui était de retour et qui la saluait de ces tendres paroles :
Il cueille la plante Ko, et s'il est un jour sans la voir, ce jour- là lui fait trois mois.
Il cueille la plante Siao ; s'il est un jour sans la voir, ce jour-là lui fait trois automnes.
Il cueille l'armoise; mais, ne serait-il qu'un jour sans la voir, ce jour-là lui ferait trois ans.
Je vous laisse à imaginer les transports des deux époux! Plus ils avaient été malheureux de leur séparation, et plus ils furent heureux de se revoir. Après les premiers transports, Kong-fou raconta à sa femme la noble résolution de son frère Hân-vven, et comment il était entré dans la reiraite pour se livrer à l'étude.
Mais laissons les deux époux à ce calme bonheur domestique; revenons àHân-wen, et si^vous voulez savoir la suite de son histoire, lisez le chapitre quatrième.